M.O. : Déjà le n° 100...
L.D. : Déjà, c'est vite dit ! La réalisation mensuelle du journal est une
véritable épreuve et je ne me souviens pas d'un numéro qui se soit fait
simplement. Cela dit, le journal a atteint sa vitesse de croisière et nous
sommes loin des turbulences du début.
M.O. : Turbulences ?
L.D. : Au tout début je cumulais les fonctions de rédacteur en chef, journaliste,
pigiste, secrétaire, régie
de pub, archiviste, coursier, gérant et j'en passe. J'évitais de signer mes
papiers dans
le journal afin de ne pas laisser transparaître une certaine solitude. Et
puis, la rédaction s'est progressivement étoffée, les problèmes de croissance
se sont résolus et le flux
de travail est devenu plus
homogène.
M.O. : Pourquoi avez-vous créé ce journal ?
L.D. : Il faut remonter aux années 80. Nous vivions une véritable efflorescence
des techniques orthopédiques. Chacun fabriquait son matériel en toute liberté.
Dans tous les domaines : arthroplastie, ostéosynthèse, arthroscopie, rachis,
nous étions confrontés à des innovations hebdomadaires dont beaucoup sont
restées sans lendemain mais dont certaines ont façonné l'orthopédie d'aujourd'hui.
Compte tenu de l'absence de recul clinique de ces innovations, les revues
scientifiques indexées ne pouvaient les publier et le moyen habituel pour
les orthopédistes de se mettre au courant était d'assister aux journées ou
aux divers congrès qui se multipliaient. Il y avait donc une masse d'information
non diffusée ainsi que de nombreux auteurs qui n'avaient aucun moyen d'exprimer
leur point de vue en dehors du polycopié de leur congrès. A la fin de mon
internat chez Roy-Camille, j'avais évoqué ce problème lors de réunions de
service et nous avions conclu avec Gérard Saillant qu'il y avait largement
la place en France pour un nouveau journal d'orthopédie. Mais nous réfléchissions
alors en fonction des modèles classiques de publication dont le cahier des
charges est très complexe et le projet stagnait.
M.O. : Et alors ?
L.D. : Alors je suis tombé un jour sur un journal médical de format dit
"tabloïd" et j'ai instantanément réalisé que c'était la réponse à notre projet.
En effet nous pouvions avec cette formule publier des articles pédagogiques ou
d'actualité sans interférer avec la littérature médicale indexée. La
juxtaposition des espaces publicitaires et du rédactionnel permettait de
profiter de la quadrichromie et d'illustrer largement les articles tout en
finançant la réalisation du journal. J'ai rapidement présenté une maquette à
Gérard Saillant qui a trouvé que l'entreprise valait la peine d'être tentée.
Nous avons avancé dans le concept puis nous en avons parlé au Patron, Raymond
Roy-Camille.
M.O. : Qu'en a-t-il pensé ?
L.D. : Il nous a entièrement soutenu mais je me souviens très
particulièrement d'un de ses commentaires au terme de ma présentation :" Doudou,
tout cela représente un gros boulot !". La première difficulté a été de trouver
un titre original. Je ne m'en sortais pas. Le titre qui se rapprochait le plus
de l'idée que je me faisais de la publication était "Tribune Orthopédique" mais
il existait déjà une revue appelée Tribune Médicale. Finalement, ne trouvant
aucun titre satisfaisant, je me suis dit qu'il fallait sortir des raisonnements
analogiques avec la presse médicale et se poser les questions fondamentales :
pourquoi lit-on une revue médicale ? Pour se mettre au courant, pour se
perfectionner, pour mieux maîtriser son métier... et voilà comment à surgit le
mot Maîtrise qui est un mot lourd de sens.
M.O. : Et ensuite ?
L.D. : Ensuite il a fallu former une équipe. Gérard Saillant s'est occupé
plus particulièrement du comité scientifique et moi du comité rédactionnel. Par
le bouche-à-oreille et avec beaucoup de coups de téléphone nous sommes arrivés à
réunir une petite équipe de collègues assez courageux pour se lancer dans
l'aventure. Afin d'éviter tout parisianisme j'ai essayé d'entrer en contact avec
des collègues de tous les coins de France. L'un de ces collaborateurs de la
première heure était Philippe Neyret de Lyon que je n'ai vu que plusieurs années
après et qui m'a dit par la suite : "Tu sais, pour moi, Doursounian ça n'a été
pendant longtemps qu'une voix au téléphone".
M.O. : Comment avez-vous fait pour les articles ?
L.D. : Pour le n°1 je n'ai pas eu trop de difficultés car j'avais six mois
devant moi. Les rubriques envisagées étaient pratiquement les mêmes
qu'aujourd'hui c'est-à-dire l'interview, la synthèse, le compte rendu de
congrès, la technique et l'actualité. J'ai donc eu tout le loisir de peaufiner
ce premier numéro et je n'ai réalisé le caractère insensé de l'entreprise qu'au
n°2 pour lequel je n'avais que trente jours.
M.O. : Comment vous en êtes-vous sorti ?
L.D. : A l'époque je vous aurais dit que je m'étais démené et que, selon la
formule consacrée, les jeunes réussissent des choses impossibles parce que
précisément ils ne savent pas qu'elles sont impossibles; mais aujourd'hui, avec
le recul, il me paraît évident que je bénéficiais d'un large courant de
sympathie et du soutien de mes Maîtres. De plus, les annonceurs c'est-à-dire les
fabricants d'implants, s'étaient engagés sur une année et ils ont tenu leurs
engagements. Leur fidélité permettait au journal de paraître pendant de longs
mois ce qui lui donnait sa chance de perdurer. Enfin, il y avait réellement un
besoin de moderniser la communication dans notre profession. Tant bien que mal
nous avons obtenu des articles ; il faut dire que le journal ne faisait que 16
pages. Mais je n'oublie pas l'enthousiasme et le désintéressement avec lequel
les membres du comité de rédaction se sont investis dans la réalisation
mensuelle du journal.
M.O. : Un des éléments du succès semble avoir été l'interview...
L.D. : En effet et je trouve cela justifié. Ce qui m'avait frappé durant mon
internat, c'est à quel point les rares entretiens informels avec mes Patrons
avaient été enrichissants. Car derrière chaque technique, chaque indication, il
y a une expérience et une histoire dont un papier scientifique ne peut rendre
compte. Or, ce cheminement, les essais et les erreurs et les circonstances qui
conduisent à une innovation chirurgicale sont fondamentaux. Ce sont ces
contingences qui font l'originalité d'un itinéraire et on ne peut les comprendre
que lorsque l'on fait partie d'un service. Mais l'internat n'a qu'un temps. Il
m'a semblé dommage que ces expériences individuelles soient perdues pour
l'immense majorité des collègues et j'ai essayé par ces interviews, et par leur
ambiance propice aux confidences, de prolonger en quelque sorte nos internats.
Ainsi, lorsque l'interview est réussie, le lecteur orthopédiste à véritablement
le sentiment d'avoir partagé une expérience avec l'interviewé.
M.O. : Qui fait les interviews ?
L.D. : Huit fois sur dix c'est moi. En pratique il s'agit d'un entretien
libre de une à deux heures qui est enregistré puis tapé. De ce texte assez long
il faut extraire le meilleur sans trahir la pensée de l'interviewé, ce qui n'est
pas toujours facile lorsque l'entretien est en anglais. Cette mise en forme de
l'entretien est un travail assez pénible. Lorsque l'interview est rédigée je le
renvoie à l'auteur qui le relit et le corrige à sa guise. Je ne suis pas
accroché à ce travail que je délègue volontiers chaque fois que possible, car je
pense que les entretiens sont beaucoup plus réussis lorsque l'on connaît bien
son interlocuteur. D'ailleurs, je me suis particulièrement régalé avec mes
Maîtres et je pense que cela se ressent dans le texte. Mais le succès de
l'interview tient avant tout à la personnalité de l'interrogé.
M.O. : Qui était le premier ?
L.D. : C'était Triffaut que m'avait recommandé Roy-Camille. L'entretien a eu
lieu dans un café du Palais des Congrès lors de la Sofcot de 1990.
M.O. : Où avez-vous trouvé le temps nécessaire pour réaliser ce mensuel
?
L.D. : C'est un peu le fruit des circonstances. Après cinq années passées à
l'Hôtel-Dieu de Paris avec une activité centrée sur la traumatologie j'obtenais
un poste de praticien hospitalier temps partiel. J'avais une petite activité
libérale en clinique mais je souhaitais poursuivre une carrière hospitalière et
je continuais à faire un quasi-temps plein à l'Hôtel-Dieu. J'ai donc utilisé
tout le temps non consacré à une activité libérale ou à des loisirs pour faire
vivre cette revue. De plus, lors des gardes à l'hôpital, les délais de mise en
route du bloc ou les intervalles entre les interventions étaient tels que
certains soirs, je me disais que j'aurais pu gérer un hebdomadaire !
M.O. : Justement, en dehors du journal, que faites-vous ?
L.D. : Pas grand-chose, je suis Professeur d'Orthopédie ! Plus sérieusement,
je m'efforce d'être à la hauteur de la triple fonction de soin, d'enseignement
et de recherche qui est celles des hospitalo-universitaires. Mais c'est parce
que je suis toujours resté en milieu hospitalo-universitaire que j'ai pu assurer
la réalisation du journal. En effet, la fréquentation des internes et des chefs
de clinique, la fréquentation ou l'organisation de congrès et enfin la nécessité
de publier des articles originaux permet d'être sans cesse dans un environnement
de publications. De nombreux articles du journal sont le fait de rencontres
fortuites, d'encouragement à mettre sur papier des travaux ébauchés ou de
vulgarisation de travaux confidentiels. Je ne vois pas comment en se consacrant
uniquement à des fonctions de soins dans un domaine hyper spécialisé, on peut
éditer dix numéros par an.
M.O. : Que pensez-vous de cette triple fonction des hospitalo-universitaires
?
L.D. : En ce qui me concerne j'y ai cru. J'ai beaucoup investi dans
l'enseignement. Je me suis attaché à former les internes et à les aider à opérer
le plus souvent possible, j'ai rédigé l'ensemble du programme de l'internat dans
la collection Impact qui a fait l'objet de multiples rééditions et j'ai réalisé
des recherches dans des domaines aussi divers que l'angle bulbo-médullaire,
l'IRM de la coiffe des rotateurs ou la prothèse d'épaule magnétique. Dans
l'ensemble, pour tout le corps universitaire, il me semble que la fonction de
soin et d'enseignement est bien remplie. Il est d'usage de se gausser sur le
faible nombre de cours magistraux que font les professeurs, mais c'est oublier
qu'ils s'occupent quotidiennement des internes et des étudiants hospitaliers,
qu'ils font passer de multiples contrôles de connaissance et assurent de
nombreux cours en dehors des facultés. C'est une véritable charge de travail.
Les choses se corsent au niveau de la recherche car dans ce domaine, pour celui
qui veut s'investir, c'est vraiment un calvaire. Nous ne sommes toujours pas
sorti de la problématique de Bernard Pallisy qui brûlait ses meubles pour faire
ses émaux. Tout fait obstacle à la recherche fondamentale et on n'a souvent
guère d'autre choix que de faire de la recherche clinique. Toutefois, cette
triple fonction si difficile à mener à bien, ne semble pas beaucoup
impressionner nos tutelles puisque nous sommes de plus en plus noyés de tâches
administratives.
M.O. : C'est vrai pour tous les chirurgiens...
L.D. : Evidemment et si nous ne réagissons pas, les choses ne vont pas
s'arranger car c'est à nous de définir les limites de notre action. Je pense
qu'il est temps de faire un emploi de temps rationnel de l'orthopédiste. On
pourrait prendre pour étalon l'activité d'un Praticien Hospitalier hors CHU. Je
suis tout à fait d'accord pour qu'il y ait une bonne information des patients et
de leur famille ainsi qu'une bonne surveillance des suites à court et à moyen
terme des opérés. Je pense aussi que le dossier médical du patient justifie que
l'on y consacre du temps. Je suis de plus convaincu que le chirurgien doit
participer aux diverses réunions qui régissent l'activité de l'établissement de
soin dans lequel il exerce. Je suis enfin certain qu'un orthopédiste qui ne se
tient pas au courant est dépassé en cinq ans. Mais dans ces conditions, et avec
les moyens dont il dispose aujourd'hui, je ne vois pas comment il peut opérer
plus d'un jour par semaine. Si on veut que les chirurgiens puissent assurer
encore toutes leurs responsabilités et continuer à opérer il faut leur en donner
les moyens. Mais pour cela il faudra bien que nous définissions tous ensemble et
avec réalisme, ce que c'est qu'une semaine de travail de chirurgien
orthopédiste.
M.O. : Quels sont vos domaines de prédilection ?
L.D. : Par le biais de la traumatologie, j'ai été amené à m'intéresser à
beaucoup de domaines. Il est bien difficile pour un orthopédiste de ne pas
opérer des hanches et des genoux. Cependant les deux temps forts de mon internat
ont été l'hôpital Saint Antoine chez Monsieur André Apoil et la
Pitié-Salpétrière chez Monsieur Raymond Roy-Camille. Je me suis donc
particulièrement intéressé au rachis et à l'épaule. C'est au niveau de l'épaule
qu'il restait, pour ma génération, le plus de domaines à explorer. J'ai donc
poussé un peu la réflexion vers cette articulation. La prothèse magnétique
d'épaule était un programme très intéressant mais très sophistiqué et avec peu
de retombées cliniques compte tenu du rapport coût de réalisation/ bénéfice
clinique. Par contre, en ce qui concerne les fractures complexes de l'extrémité
supérieures de l'humérus, je pense que le Bilboquet est un véritable apport à la
traumatologie de l'épaule. Enfin ces dernières années passées à l'hôpital
Boucicaut m'ont amené à m'intéresser à la traumatologie de la main et en
particulier aux lésions du carpe.
M.O. : Vous avez quel recul clinique avec le Bilboquet ?
L.D. : J'ai commencé en 1989 très prudemment et avec le temps je n'ai pas eu
de raisons de faire marche arrière. Dans les fractures complexes j'ai environ
30% de nécroses ce qui fait que 70% des patients ont échappé à la prothèse et
dans les 30% de nécrose, la moitié n'est pas gênée. En fait, dans les fractures
complexes qui surviennent volontiers chez les personnes âgées, le résultat
fonctionnel dépend surtout de la consolidation des tubérosités. Le Bilboquet, en
conservant la tête, laisse les tubérosités dans une ambiance osseuse alors que
dans une prothèse, elles sont plaquées contre le métal de la prothèse humérale.
M.O. : Pourquoi avoir imaginé un tel dispositif ?
L.D. : Parce que dans la plupart des fractures complexes de l'extrémité
supérieure de l'humérus, il existe une comminution métaphysaire qui impose, si
on veut refaire l'anatomie, de distracter le foyer de fracture ; autrement dit,
il faut un "cric" entre la diaphyse et la tête. Mais dans ces conditions, compte
tenu de la faible prise osseuse dans la tête, les ostéosynthèses
conventionnelles font faillite et la tête capote en varus. On en est réduit, si
on veut être conservateur, à accepter une synthèse sur une réduction
approximative. Le Bilboquet, lui, permet de maintenir la distraction tout en
exerçant la poussée sur toute la tranche céphalique, ce qui réparti mieux les
contraintes. Sous réserve que la mise en place se fasse sans dégâts inutiles, le
taux de nécrose est très acceptable. Le cône morse de la tige humérale est prévu
pour accepter une tête prothétique, mais en pratique j'ai été rarement confronté
à la nécessité de "prothéser" l'implant.
M.O. : Pas facile à se procurer, votre implant !
L.D. : C'est vrai que la commercialisation n'a pas été agressive. En fait,
pendant une très longue période, j'ai souhaité qu'il n'y ait pas de diffusion de
l'implant, afin de savoir exactement ce que l'on pouvait en attendre. Lorsque
j'ai acquis la certitude que ce dispositif était avantageux, se posait le
problème de l'extension obligatoire vers la prothèse humérale, voire totale. En
effet, en cas de nécrose ou même en cours d'intervention, le passage à la
prothèse humérale ne doit pas poser de problème. Et à long terme on doit pouvoir
en cas d'omarthrose envisager une totalisation. Dans un souci légitime
d'économie, le fabricant a souhaité marier le Bilboquet avec une gamme de
prothèse d'épaule existant et nous avons donc essayé d'associer le Bilboquet à
la prothèse d'épaule Solar. Cette solution avait des avantages mais
malheureusement plus d'inconvénients que prévus. Les tiges Solar et
l'ancillaire, parfaitement adaptés à la prothèse d'épaule, se montraient
encombrantes dans les fractures et parfois même compliquaient l'intervention. Il
a fallu donc refaire des tiges et un ancillaire plus adapté à la traumatologie,
ce qui dans un contexte de fusion de sociétés et de disposition réglementaires
nouvelles, a nécessité quelques années.
M.O. : Et en ce qui concerne le rachis ?
L.D. : Dans ce domaine, ma maison mère étant la Pitié, j'ai été très tôt
initié à l'ostéosynthèse. C'était le berceau de la vis pédiculaire et de la
plaque. Parallèlement, à Saint Vincent de Paul, l'école Dubousset développait
alors toutes les possibilités de la tige et du crochet. Vis, crochet, plaque et
tige cela fait quatre éléments. Je savais que l'ensemble de l'infinie diversité
biologique était codé par quatre bases : adénine-cytosine-guanine-thymine et que
donc les quatre éléments de base de la synthèse du rachis permettaient des
combinaisons infinies, mais je n'avais pas mesuré l'ampleur des possibilités
commerciales que cela engendrerait ! Quoi qu'il en soit, je n'ai pas développé
de matériel de rachis et à posteriori je le regrette car c'est un exercice
intellectuel passionnant. A l'Hôtel-Dieu j'ai beaucoup travaillé avec l'école de
médecine vertébrale de Robert Maigne. Cela m'a permis grâce à une collaboration
étroite avec Jean-Yves Maigne, de découvrir la médecine du dos et d'avoir une
approche moins mécaniste de la lombalgie.
M.O. : Vous opérerez beaucoup de coccyx...
L.D. : Il faut bien une fin au rachis ! Cette particularité de mon activité
chirurgicale est la conséquence d'une trouvaille de Jean-Yves Maigne qui a mis
en évidence, dans les coccygodynies, des anomalies de la cinétique coccygienne
qui se démasquent lors de la comparaison de clichés assis et debout du coccyx.
On découvre de la sorte des hypermobilités ou des subluxations. Ces clichés
dynamiques ont permis de donner une base objective à la chirurgie du coccyx. A
présent, il existe à l'Hôtel-Dieu de Paris une consultation du coccyx. Le
traitement médical basé sur les infiltrations permet de guérir un bon nombre de
ces douleurs chroniques et invalidantes du coccyx. En cas d'échec, la résection
chirurgicale est proposée. Celle-ci donne en gros 80% de bons résultats. Nous
sommes donc aujourd'hui loin des jugements péjoratifs que nos anciens nous
avaient laissé sur la coccygodynie.
M.O. : Revenons à Maîtrise Orthopédique ; qu'avez-vous concocté pour
ce numéro spécial ?
L.D. : La rédaction était partante pour un numéro parodique qui nous
permettrait de nous détendre un peu. Le cahier à part s'appelle donc "Traîtrise
Orthopédique" et j'espère qu'il amusera les collègues. En ce qui concerne
l'interview j'ai pensé que le pastiche d'une rencontre avec un personnage
historique serait riche en possibilités humoristiques. J'ai opté pour Dupuytren
pour plusieurs raisons. Il est très connu et a laissé l'image d'un chirurgien à
forte personnalité. Il exerçait au centre de Paris, certes pas exactement dans
les bâtiments d'aujourd'hui, mais dans l'ancien Hôtel-Dieu situé de l'autre côté
du Parvis Notre Dame, et cela lui donne une image contemporaine. Enfin, sa
statue trône au centre de la cours de l'Hôtel-Dieu actuel où j'ai exercé onze
ans. Je peux vous dire qu'après chaque fracture bimalléolaire traitée je sentais
son regard de marbre me questionner sur la qualité de ma réduction. Bref, c'est
une vieille connaissance.
M.O. : Et alors ?
L.D. : Eh bien je n'ai finalement pas inventé cette interview. La
bibliographie sur Dupuytren est relativement dense et sa vie assez passionnante
pour être contée telle quelle. Le personnage est d'une personnalité plus riche
et moins caricaturale qu'il n'y parait au premier abord. Certes il était
orgueilleux et hautain avec ses pairs mais il avait des qualités chirurgicales
exceptionnelles et durement acquises par des années de labeur et de privation.
C'étais loin d'être un fils d'archevêque. Surtout, son histoire est emblématique
de toute société chirurgicale ou corporative avec les antagonismes classiques et
les combinaisons éternelles. J'ai donc relativement respecté les sources
historiques. J'ai beaucoup emprunté à la thèse sur Dupuytren de Paul Ganière
présentée en 1933 à la faculté de médecine de Paris. L'interview est censée se
dérouler après les trois glorieuses où le peuple de Paris s'est soulevé...
L'impopulaire Charles X signe le
25 juillet 1830 quatre ordonnances qui sont
le signal de la révolution. La première suspend la liberté de la presse ; la
deuxième dissout la nouvelle Chambre ; la troisième modifie au profit du trône,
en le restreignant, le nombre des députés et le corps électoral ; la quatrième
fixe au mois de septembre les nouvelles élections. Les barricades répondent à ce
coup d'Etat et par trois jours d'insurrection parisienne, les 27, 28 et 29
juillet le peuple chasse les Bourbons. C'est le duc d'Orléans qui le 9 août
devient non plus roi de France mais roi des Français.
Le récit des conséquences chirurgicales de ces trois grandes journées est
extrait d'un ouvrage écrit par Prosper Ménière en 1830. Si je n'ai à aucun
moment évoqué la maladie de Dupuytren, c'est qu'il n'en était pas encore
question en 1830, année théorique de l'entretien.
M.O. : Après le passé, voyons le futur : où va Maîtrise Orthopédique
?
L.D. : Exactement où les collègues voudront qu'il aille. Ce journal n'est pas
une institution et il doit être fidèle à son cahier des charges d'origine:
c'est-à-dire un espace de communication mis à la disposition de la profession.
Une des questions actuelles est celle de l'importance que prendra la
communication sur Internet. Nous avons mis en route, petit à petit, un site
gratuit et ouvert à tous où l'on peut trouver à présent une centaine d'articles
complets avec toutes leurs illustrations. Les très nombreuses visites que nous
enregistrons témoignent d'un réel intérêt pour ce médium. Je pense que dès
aujourd'hui, on devrait, d'où qu'on soit, pouvoir accéder à des informations
techniques concernant telle ou telle intervention, tel ou tel implant. Certes le
financement des publications scientifiques à un coût, mais le système ancien est
souvent paradoxal. Des chirurgiens mettent au point des techniques dans un cadre
institutionnel qui ne réclame pas de droit sur les publications ; ensuite les
papiers sont rédigés bénévolement et corrigés bénévolement par des pairs. Et en
fin de compte le milieu scientifique devrait payer relativement cher une
information qu'il a produite bénévolement. C'est tout cela qu'Internet peut
remettre en question.
M.O. : Mais il faut bien financer les publications scientifiques...
L.D. : Certainement mais je pense qu'avec Internet un plus grand nombre de
gens aura accès à plus d'informations pour un plus faible coût. Le véritable
problème à résoudre est celui de la validation des informations et la
constitution de sites "officiels".
M.O. : Pourquoi êtes-vous chirurgien ?
L.D. : C'est vrai que je pose souvent cette question dans les interviews !
Dans mon cas la réponse n'est pas simple. J'ai grandi à Dakar, au Sénégal, et
mon père avait une petite menuiserie. Tout petit, j'aimais l'ambiance de
l'atelier où œuvraient tous les artisans de la chaîne de fabrication d'un
meuble. Est-ce que cela a eu une influence sur le choix de l'orthopédie ? En
fait, j'étais attiré par l'architecture et si j'avais été à Paris j'aurais
probablement fait les Beaux-Arts ; mais à Dakar, le choix était réduit. La
faculté de Médecine délivrait des diplômes français et les réformes post-68
facilitaient l'entrée en médecine. Parmi mes premiers professeurs, j'ai été très
impressionné par René Louis qui était un remarquable enseignant en anatomie. Je
n'ai jamais vu quelqu'un "monter" un tableau à la craie comme lui. Je n'avais
pas encore la vocation chirurgicale mais pour moi, sous son influence, la
chirurgie ne pouvait être qu'orthopédique. J'ai été très ému de l'interviewer,
25 ans après, à Marseille.
M.O. : Et ensuite ?
L.D. : J'ai fini mes études de médecine à Paris, puis j'ai passé l'internat.
Les résultats étant très tardifs, il était d'usage alors de passer les internats
de région qui permettaient de prendre des fonctions immédiates d'interne, hors
CHU. Je me suis retrouvé ainsi interne en cardiologie à Chartres. Quelques mois
après, lorsque j'ai été nommé à Paris j'ai opté pour la chirurgie et j'ai
commencé l'orthopédie à Chartres.
M.O. : Vous ne regrettez pas ce choix ?
L.D. : Nous faisons un beau métier mais il me semble qu'il devient de plus
en plus difficile à pratiquer. Je n'ai pas le sentiment que nous soyons actuellement
encouragé à nous surpasser. S'il est vrai qu'il n'y a de véritable liberté
que dans la contrainte, nous vivons une période de très grande liberté !
Mraîtrise Orthopédique n°100 - Janvier 2001