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  Les 30e Journées d’Orthopédie de Fort de France
 
 
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Pour le n° 100 et son dixième anniversaire,
Maîtrise Orthopédique vous propose de rencontrer
Maîtrise Orthopédique en la personne de son rédacteur en chef, Levon Doursounian.



Technique opératoire :

Bilboquet - 1ère version

M.O. : Déjà le n° 100...

L.D. : Déjà, c'est vite dit ! La réalisation mensuelle du journal est une véritable épreuve et je ne me souviens pas d'un numéro qui se soit fait simplement. Cela dit, le journal a atteint sa vitesse de croisière et nous sommes loin des turbulences du début.

M.O. : Turbulences ?

L.D. : Au tout début je cumulais les fonctions de rédacteur en chef, journaliste, pigiste, secrétaire, régie
de pub, archiviste, coursier, gérant et j'en passe. J'évitais de signer mes papiers dans
le journal afin de ne pas laisser transparaître une certaine solitude. Et puis, la rédaction s'est progressivement étoffée, les problèmes de croissance se sont résolus et le flux
de travail est devenu plus
homogène.

M.O. : Pourquoi avez-vous créé ce journal ?

L.D. : Il faut remonter aux années 80. Nous vivions une véritable efflorescence des techniques orthopédiques. Chacun fabriquait son matériel en toute liberté. Dans tous les domaines : arthroplastie, ostéosynthèse, arthroscopie, rachis, nous étions confrontés à des innovations hebdomadaires dont beaucoup sont restées sans lendemain mais dont certaines ont façonné l'orthopédie d'aujourd'hui. Compte tenu de l'absence de recul clinique de ces innovations, les revues scientifiques indexées ne pouvaient les publier et le moyen habituel pour les orthopédistes de se mettre au courant était d'assister aux journées ou aux divers congrès qui se multipliaient. Il y avait donc une masse d'information non diffusée ainsi que de nombreux auteurs qui n'avaient aucun moyen d'exprimer leur point de vue en dehors du polycopié de leur congrès. A la fin de mon internat chez Roy-Camille, j'avais évoqué ce problème lors de réunions de service et nous avions conclu avec Gérard Saillant qu'il y avait largement la place en France pour un nouveau journal d'orthopédie. Mais nous réfléchissions alors en fonction des modèles classiques de publication dont le cahier des charges est très complexe et le projet stagnait.

M.O. : Et alors ?

L.D. : Alors je suis tombé un jour sur un journal médical de format dit "tabloïd" et j'ai instantanément réalisé que c'était la réponse à notre projet. En effet nous pouvions avec cette formule publier des articles pédagogiques ou d'actualité sans interférer avec la littérature médicale indexée. La juxtaposition des espaces publicitaires et du rédactionnel permettait de profiter de la quadrichromie et d'illustrer largement les articles tout en finançant la réalisation du journal. J'ai rapidement présenté une maquette à Gérard Saillant qui a trouvé que l'entreprise valait la peine d'être tentée. Nous avons avancé dans le concept puis nous en avons parlé au Patron, Raymond Roy-Camille.

M.O. : Qu'en a-t-il pensé ?

L.D. : Il nous a entièrement soutenu mais je me souviens très particulièrement d'un de ses commentaires au terme de ma présentation :" Doudou, tout cela représente un gros boulot !". La première difficulté a été de trouver un titre original. Je ne m'en sortais pas. Le titre qui se rapprochait le plus de l'idée que je me faisais de la publication était "Tribune Orthopédique" mais il existait déjà une revue appelée Tribune Médicale. Finalement, ne trouvant aucun titre satisfaisant, je me suis dit qu'il fallait sortir des raisonnements analogiques avec la presse médicale et se poser les questions fondamentales : pourquoi lit-on une revue médicale ? Pour se mettre au courant, pour se perfectionner, pour mieux maîtriser son métier... et voilà comment à surgit le mot Maîtrise qui est un mot lourd de sens.

M.O. : Et ensuite ?

L.D. : Ensuite il a fallu former une équipe. Gérard Saillant s'est occupé plus particulièrement du comité scientifique et moi du comité rédactionnel. Par le bouche-à-oreille et avec beaucoup de coups de téléphone nous sommes arrivés à réunir une petite équipe de collègues assez courageux pour se lancer dans l'aventure. Afin d'éviter tout parisianisme j'ai essayé d'entrer en contact avec des collègues de tous les coins de France. L'un de ces collaborateurs de la première heure était Philippe Neyret de Lyon que je n'ai vu que plusieurs années après et qui m'a dit par la suite : "Tu sais, pour moi, Doursounian ça n'a été pendant longtemps qu'une voix au téléphone".

M.O. : Comment avez-vous fait pour les articles ?

L.D. : Pour le n°1 je n'ai pas eu trop de difficultés car j'avais six mois devant moi. Les rubriques envisagées étaient pratiquement les mêmes qu'aujourd'hui c'est-à-dire l'interview, la synthèse, le compte rendu de congrès, la technique et l'actualité. J'ai donc eu tout le loisir de peaufiner ce premier numéro et je n'ai réalisé le caractère insensé de l'entreprise qu'au n°2 pour lequel je n'avais que trente jours.

M.O. : Comment vous en êtes-vous sorti ?

L.D. : A l'époque je vous aurais dit que je m'étais démené et que, selon la formule consacrée, les jeunes réussissent des choses impossibles parce que précisément ils ne savent pas qu'elles sont impossibles; mais aujourd'hui, avec le recul, il me paraît évident que je bénéficiais d'un large courant de sympathie et du soutien de mes Maîtres. De plus, les annonceurs c'est-à-dire les fabricants d'implants, s'étaient engagés sur une année et ils ont tenu leurs engagements. Leur fidélité permettait au journal de paraître pendant de longs mois ce qui lui donnait sa chance de perdurer. Enfin, il y avait réellement un besoin de moderniser la communication dans notre profession. Tant bien que mal nous avons obtenu des articles ; il faut dire que le journal ne faisait que 16 pages. Mais je n'oublie pas l'enthousiasme et le désintéressement avec lequel les membres du comité de rédaction se sont investis dans la réalisation mensuelle du journal.

M.O. : Un des éléments du succès semble avoir été l'interview...

L.D. : En effet et je trouve cela justifié. Ce qui m'avait frappé durant mon internat, c'est à quel point les rares entretiens informels avec mes Patrons avaient été enrichissants. Car derrière chaque technique, chaque indication, il y a une expérience et une histoire dont un papier scientifique ne peut rendre compte. Or, ce cheminement, les essais et les erreurs et les circonstances qui conduisent à une innovation chirurgicale sont fondamentaux. Ce sont ces contingences qui font l'originalité d'un itinéraire et on ne peut les comprendre que lorsque l'on fait partie d'un service. Mais l'internat n'a qu'un temps. Il m'a semblé dommage que ces expériences individuelles soient perdues pour l'immense majorité des collègues et j'ai essayé par ces interviews, et par leur ambiance propice aux confidences, de prolonger en quelque sorte nos internats. Ainsi, lorsque l'interview est réussie, le lecteur orthopédiste à véritablement le sentiment d'avoir partagé une expérience avec l'interviewé.

M.O. : Qui fait les interviews ?

L.D. : Huit fois sur dix c'est moi. En pratique il s'agit d'un entretien libre de une à deux heures qui est enregistré puis tapé. De ce texte assez long il faut extraire le meilleur sans trahir la pensée de l'interviewé, ce qui n'est pas toujours facile lorsque l'entretien est en anglais. Cette mise en forme de l'entretien est un travail assez pénible. Lorsque l'interview est rédigée je le renvoie à l'auteur qui le relit et le corrige à sa guise. Je ne suis pas accroché à ce travail que je délègue volontiers chaque fois que possible, car je pense que les entretiens sont beaucoup plus réussis lorsque l'on connaît bien son interlocuteur. D'ailleurs, je me suis particulièrement régalé avec mes Maîtres et je pense que cela se ressent dans le texte. Mais le succès de l'interview tient avant tout à la personnalité de l'interrogé.

M.O. : Qui était le premier ?

L.D. : C'était Triffaut que m'avait recommandé Roy-Camille. L'entretien a eu lieu dans un café du Palais des Congrès lors de la Sofcot de 1990.

M.O. : Où avez-vous trouvé le temps nécessaire pour réaliser ce mensuel ?

L.D. : C'est un peu le fruit des circonstances. Après cinq années passées à l'Hôtel-Dieu de Paris avec une activité centrée sur la traumatologie j'obtenais un poste de praticien hospitalier temps partiel. J'avais une petite activité libérale en clinique mais je souhaitais poursuivre une carrière hospitalière et je continuais à faire un quasi-temps plein à l'Hôtel-Dieu. J'ai donc utilisé tout le temps non consacré à une activité libérale ou à des loisirs pour faire vivre cette revue. De plus, lors des gardes à l'hôpital, les délais de mise en route du bloc ou les intervalles entre les interventions étaient tels que certains soirs, je me disais que j'aurais pu gérer un hebdomadaire !

M.O. : Justement, en dehors du journal, que faites-vous ?

L.D. : Pas grand-chose, je suis Professeur d'Orthopédie ! Plus sérieusement, je m'efforce d'être à la hauteur de la triple fonction de soin, d'enseignement et de recherche qui est celles des hospitalo-universitaires. Mais c'est parce que je suis toujours resté en milieu hospitalo-universitaire que j'ai pu assurer la réalisation du journal. En effet, la fréquentation des internes et des chefs de clinique, la fréquentation ou l'organisation de congrès et enfin la nécessité de publier des articles originaux permet d'être sans cesse dans un environnement de publications. De nombreux articles du journal sont le fait de rencontres fortuites, d'encouragement à mettre sur papier des travaux ébauchés ou de vulgarisation de travaux confidentiels. Je ne vois pas comment en se consacrant uniquement à des fonctions de soins dans un domaine hyper spécialisé, on peut éditer dix numéros par an.

M.O. : Que pensez-vous de cette triple fonction des hospitalo-universitaires ?

L.D. : En ce qui me concerne j'y ai cru. J'ai beaucoup investi dans l'enseignement. Je me suis attaché à former les internes et à les aider à opérer le plus souvent possible, j'ai rédigé l'ensemble du programme de l'internat dans la collection Impact qui a fait l'objet de multiples rééditions et j'ai réalisé des recherches dans des domaines aussi divers que l'angle bulbo-médullaire, l'IRM de la coiffe des rotateurs ou la prothèse d'épaule magnétique. Dans l'ensemble, pour tout le corps universitaire, il me semble que la fonction de soin et d'enseignement est bien remplie. Il est d'usage de se gausser sur le faible nombre de cours magistraux que font les professeurs, mais c'est oublier qu'ils s'occupent quotidiennement des internes et des étudiants hospitaliers, qu'ils font passer de multiples contrôles de connaissance et assurent de nombreux cours en dehors des facultés. C'est une véritable charge de travail. Les choses se corsent au niveau de la recherche car dans ce domaine, pour celui qui veut s'investir, c'est vraiment un calvaire. Nous ne sommes toujours pas sorti de la problématique de Bernard Pallisy qui brûlait ses meubles pour faire ses émaux. Tout fait obstacle à la recherche fondamentale et on n'a souvent guère d'autre choix que de faire de la recherche clinique. Toutefois, cette triple fonction si difficile à mener à bien, ne semble pas beaucoup impressionner nos tutelles puisque nous sommes de plus en plus noyés de tâches administratives.

M.O. : C'est vrai pour tous les chirurgiens...

L.D. : Evidemment et si nous ne réagissons pas, les choses ne vont pas s'arranger car c'est à nous de définir les limites de notre action. Je pense qu'il est temps de faire un emploi de temps rationnel de l'orthopédiste. On pourrait prendre pour étalon l'activité d'un Praticien Hospitalier hors CHU. Je suis tout à fait d'accord pour qu'il y ait une bonne information des patients et de leur famille ainsi qu'une bonne surveillance des suites à court et à moyen terme des opérés. Je pense aussi que le dossier médical du patient justifie que l'on y consacre du temps. Je suis de plus convaincu que le chirurgien doit participer aux diverses réunions qui régissent l'activité de l'établissement de soin dans lequel il exerce. Je suis enfin certain qu'un orthopédiste qui ne se tient pas au courant est dépassé en cinq ans. Mais dans ces conditions, et avec les moyens dont il dispose aujourd'hui, je ne vois pas comment il peut opérer plus d'un jour par semaine. Si on veut que les chirurgiens puissent assurer encore toutes leurs responsabilités et continuer à opérer il faut leur en donner les moyens. Mais pour cela il faudra bien que nous définissions tous ensemble et avec réalisme, ce que c'est qu'une semaine de travail de chirurgien orthopédiste.

M.O. : Quels sont vos domaines de prédilection ?

L.D. : Par le biais de la traumatologie, j'ai été amené à m'intéresser à beaucoup de domaines. Il est bien difficile pour un orthopédiste de ne pas opérer des hanches et des genoux. Cependant les deux temps forts de mon internat ont été l'hôpital Saint Antoine chez Monsieur André Apoil et la Pitié-Salpétrière chez Monsieur Raymond Roy-Camille. Je me suis donc particulièrement intéressé au rachis et à l'épaule. C'est au niveau de l'épaule qu'il restait, pour ma génération, le plus de domaines à explorer. J'ai donc poussé un peu la réflexion vers cette articulation. La prothèse magnétique d'épaule était un programme très intéressant mais très sophistiqué et avec peu de retombées cliniques compte tenu du rapport coût de réalisation/ bénéfice clinique. Par contre, en ce qui concerne les fractures complexes de l'extrémité supérieures de l'humérus, je pense que le Bilboquet est un véritable apport à la traumatologie de l'épaule. Enfin ces dernières années passées à l'hôpital Boucicaut m'ont amené à m'intéresser à la traumatologie de la main et en particulier aux lésions du carpe.

M.O. : Vous avez quel recul clinique avec le Bilboquet ?

L.D. : J'ai commencé en 1989 très prudemment et avec le temps je n'ai pas eu de raisons de faire marche arrière. Dans les fractures complexes j'ai environ 30% de nécroses ce qui fait que 70% des patients ont échappé à la prothèse et dans les 30% de nécrose, la moitié n'est pas gênée. En fait, dans les fractures complexes qui surviennent volontiers chez les personnes âgées, le résultat fonctionnel dépend surtout de la consolidation des tubérosités. Le Bilboquet, en conservant la tête, laisse les tubérosités dans une ambiance osseuse alors que dans une prothèse, elles sont plaquées contre le métal de la prothèse humérale.

M.O. : Pourquoi avoir imaginé un tel dispositif ?

L.D. : Parce que dans la plupart des fractures complexes de l'extrémité supérieure de l'humérus, il existe une comminution métaphysaire qui impose, si on veut refaire l'anatomie, de distracter le foyer de fracture ; autrement dit, il faut un "cric" entre la diaphyse et la tête. Mais dans ces conditions, compte tenu de la faible prise osseuse dans la tête, les ostéosynthèses conventionnelles font faillite et la tête capote en varus. On en est réduit, si on veut être conservateur, à accepter une synthèse sur une réduction approximative. Le Bilboquet, lui, permet de maintenir la distraction tout en exerçant la poussée sur toute la tranche céphalique, ce qui réparti mieux les contraintes. Sous réserve que la mise en place se fasse sans dégâts inutiles, le taux de nécrose est très acceptable. Le cône morse de la tige humérale est prévu pour accepter une tête prothétique, mais en pratique j'ai été rarement confronté à la nécessité de "prothéser" l'implant.

M.O. : Pas facile à se procurer, votre implant !

L.D. : C'est vrai que la commercialisation n'a pas été agressive. En fait, pendant une très longue période, j'ai souhaité qu'il n'y ait pas de diffusion de l'implant, afin de savoir exactement ce que l'on pouvait en attendre. Lorsque j'ai acquis la certitude que ce dispositif était avantageux, se posait le problème de l'extension obligatoire vers la prothèse humérale, voire totale. En effet, en cas de nécrose ou même en cours d'intervention, le passage à la prothèse humérale ne doit pas poser de problème. Et à long terme on doit pouvoir en cas d'omarthrose envisager une totalisation. Dans un souci légitime d'économie, le fabricant a souhaité marier le Bilboquet avec une gamme de prothèse d'épaule existant et nous avons donc essayé d'associer le Bilboquet à la prothèse d'épaule Solar. Cette solution avait des avantages mais malheureusement plus d'inconvénients que prévus. Les tiges Solar et l'ancillaire, parfaitement adaptés à la prothèse d'épaule, se montraient encombrantes dans les fractures et parfois même compliquaient l'intervention. Il a fallu donc refaire des tiges et un ancillaire plus adapté à la traumatologie, ce qui dans un contexte de fusion de sociétés et de disposition réglementaires nouvelles, a nécessité quelques années.

M.O. : Et en ce qui concerne le rachis ?

L.D. : Dans ce domaine, ma maison mère étant la Pitié, j'ai été très tôt initié à l'ostéosynthèse. C'était le berceau de la vis pédiculaire et de la plaque. Parallèlement, à Saint Vincent de Paul, l'école Dubousset développait alors toutes les possibilités de la tige et du crochet. Vis, crochet, plaque et tige cela fait quatre éléments. Je savais que l'ensemble de l'infinie diversité biologique était codé par quatre bases : adénine-cytosine-guanine-thymine et que donc les quatre éléments de base de la synthèse du rachis permettaient des combinaisons infinies, mais je n'avais pas mesuré l'ampleur des possibilités commerciales que cela engendrerait ! Quoi qu'il en soit, je n'ai pas développé de matériel de rachis et à posteriori je le regrette car c'est un exercice intellectuel passionnant. A l'Hôtel-Dieu j'ai beaucoup travaillé avec l'école de médecine vertébrale de Robert Maigne. Cela m'a permis grâce à une collaboration étroite avec Jean-Yves Maigne, de découvrir la médecine du dos et d'avoir une approche moins mécaniste de la lombalgie.

M.O. : Vous opérerez beaucoup de coccyx...

L.D. : Il faut bien une fin au rachis ! Cette particularité de mon activité chirurgicale est la conséquence d'une trouvaille de Jean-Yves Maigne qui a mis en évidence, dans les coccygodynies, des anomalies de la cinétique coccygienne qui se démasquent lors de la comparaison de clichés assis et debout du coccyx. On découvre de la sorte des hypermobilités ou des subluxations. Ces clichés dynamiques ont permis de donner une base objective à la chirurgie du coccyx. A présent, il existe à l'Hôtel-Dieu de Paris une consultation du coccyx. Le traitement médical basé sur les infiltrations permet de guérir un bon nombre de ces douleurs chroniques et invalidantes du coccyx. En cas d'échec, la résection chirurgicale est proposée. Celle-ci donne en gros 80% de bons résultats. Nous sommes donc aujourd'hui loin des jugements péjoratifs que nos anciens nous avaient laissé sur la coccygodynie.

M.O. : Revenons à Maîtrise Orthopédique ; qu'avez-vous concocté pour ce numéro spécial ?

L.D. : La rédaction était partante pour un numéro parodique qui nous permettrait de nous détendre un peu. Le cahier à part s'appelle donc "Traîtrise Orthopédique" et j'espère qu'il amusera les collègues. En ce qui concerne l'interview j'ai pensé que le pastiche d'une rencontre avec un personnage historique serait riche en possibilités humoristiques. J'ai opté pour Dupuytren pour plusieurs raisons. Il est très connu et a laissé l'image d'un chirurgien à forte personnalité. Il exerçait au centre de Paris, certes pas exactement dans les bâtiments d'aujourd'hui, mais dans l'ancien Hôtel-Dieu situé de l'autre côté du Parvis Notre Dame, et cela lui donne une image contemporaine. Enfin, sa statue trône au centre de la cours de l'Hôtel-Dieu actuel où j'ai exercé onze ans. Je peux vous dire qu'après chaque fracture bimalléolaire traitée je sentais son regard de marbre me questionner sur la qualité de ma réduction. Bref, c'est une vieille connaissance.

M.O. : Et alors ?

L.D. : Eh bien je n'ai finalement pas inventé cette interview. La bibliographie sur Dupuytren est relativement dense et sa vie assez passionnante pour être contée telle quelle. Le personnage est d'une personnalité plus riche et moins caricaturale qu'il n'y parait au premier abord. Certes il était orgueilleux et hautain avec ses pairs mais il avait des qualités chirurgicales exceptionnelles et durement acquises par des années de labeur et de privation. C'étais loin d'être un fils d'archevêque. Surtout, son histoire est emblématique de toute société chirurgicale ou corporative avec les antagonismes classiques et les combinaisons éternelles. J'ai donc relativement respecté les sources historiques. J'ai beaucoup emprunté à la thèse sur Dupuytren de Paul Ganière présentée en 1933 à la faculté de médecine de Paris. L'interview est censée se dérouler après les trois glorieuses où le peuple de Paris s'est soulevé... L'impopulaire Charles X signe le
25 juillet 1830 quatre ordonnances qui sont le signal de la révolution. La première suspend la liberté de la presse ; la deuxième dissout la nouvelle Chambre ; la troisième modifie au profit du trône, en le restreignant, le nombre des députés et le corps électoral ; la quatrième fixe au mois de septembre les nouvelles élections. Les barricades répondent à ce coup d'Etat et par trois jours d'insurrection parisienne, les 27, 28 et 29 juillet le peuple chasse les Bourbons. C'est le duc d'Orléans qui le 9 août devient non plus roi de France mais roi des Français.

Le récit des conséquences chirurgicales de ces trois grandes journées est extrait d'un ouvrage écrit par Prosper Ménière en 1830. Si je n'ai à aucun moment évoqué la maladie de Dupuytren, c'est qu'il n'en était pas encore question en 1830, année théorique de l'entretien.

M.O. : Après le passé, voyons le futur : où va Maîtrise Orthopédique ?

L.D. : Exactement où les collègues voudront qu'il aille. Ce journal n'est pas une institution et il doit être fidèle à son cahier des charges d'origine: c'est-à-dire un espace de communication mis à la disposition de la profession. Une des questions actuelles est celle de l'importance que prendra la communication sur Internet. Nous avons mis en route, petit à petit, un site gratuit et ouvert à tous où l'on peut trouver à présent une centaine d'articles complets avec toutes leurs illustrations. Les très nombreuses visites que nous enregistrons témoignent d'un réel intérêt pour ce médium. Je pense que dès aujourd'hui, on devrait, d'où qu'on soit, pouvoir accéder à des informations techniques concernant telle ou telle intervention, tel ou tel implant. Certes le financement des publications scientifiques à un coût, mais le système ancien est souvent paradoxal. Des chirurgiens mettent au point des techniques dans un cadre institutionnel qui ne réclame pas de droit sur les publications ; ensuite les papiers sont rédigés bénévolement et corrigés bénévolement par des pairs. Et en fin de compte le milieu scientifique devrait payer relativement cher une information qu'il a produite bénévolement. C'est tout cela qu'Internet peut remettre en question.

M.O. : Mais il faut bien financer les publications scientifiques...

L.D. : Certainement mais je pense qu'avec Internet un plus grand nombre de gens aura accès à plus d'informations pour un plus faible coût. Le véritable problème à résoudre est celui de la validation des informations et la constitution de sites "officiels".

M.O. : Pourquoi êtes-vous chirurgien ?

L.D. : C'est vrai que je pose souvent cette question dans les interviews ! Dans mon cas la réponse n'est pas simple. J'ai grandi à Dakar, au Sénégal, et mon père avait une petite menuiserie. Tout petit, j'aimais l'ambiance de l'atelier où œuvraient tous les artisans de la chaîne de fabrication d'un meuble. Est-ce que cela a eu une influence sur le choix de l'orthopédie ? En fait, j'étais attiré par l'architecture et si j'avais été à Paris j'aurais probablement fait les Beaux-Arts ; mais à Dakar, le choix était réduit. La faculté de Médecine délivrait des diplômes français et les réformes post-68 facilitaient l'entrée en médecine. Parmi mes premiers professeurs, j'ai été très impressionné par René Louis qui était un remarquable enseignant en anatomie. Je n'ai jamais vu quelqu'un "monter" un tableau à la craie comme lui. Je n'avais pas encore la vocation chirurgicale mais pour moi, sous son influence, la chirurgie ne pouvait être qu'orthopédique. J'ai été très ému de l'interviewer, 25 ans après, à Marseille.

M.O. : Et ensuite ?

L.D. : J'ai fini mes études de médecine à Paris, puis j'ai passé l'internat. Les résultats étant très tardifs, il était d'usage alors de passer les internats de région qui permettaient de prendre des fonctions immédiates d'interne, hors CHU. Je me suis retrouvé ainsi interne en cardiologie à Chartres. Quelques mois après, lorsque j'ai été nommé à Paris j'ai opté pour la chirurgie et j'ai commencé l'orthopédie à Chartres.

M.O. : Vous ne regrettez pas ce choix ?

L.D. : Nous faisons un beau métier mais il me semble qu'il devient de plus en plus difficile à pratiquer. Je n'ai pas le sentiment que nous soyons actuellement encouragé à nous surpasser. S'il est vrai qu'il n'y a de véritable liberté que dans la contrainte, nous vivons une période de très grande liberté !

Mraîtrise Orthopédique n°100 - Janvier 2001