M.O. :
Vous êtes un homme du Nord...
A. D. : Je suis
né à Tourcoing, neuvième d'une fratrie de douze. Mon père
travaillait dans le textile, et le monde de ma jeunesse n'était pas du
tout celui de la santé. Je suis d'ailleurs le seul à avoir suivi
cette voie, tous mes frères ont fait des études d'ingénieur.
J'ai passé
une enfance classique et heureuse dans le Nord mis à part la période
de la deuxième guerre mondiale. Ma formation scolaire est littéraire,
j'ai passé un bac de philo puis j'ai choisi de faire médecine.
M.O. : Qu'est
ce qui vous a poussé à faire médecine ?
A. D. : J'avais
envie de soigner des gens et de devenir médecin de famille. Le généraliste
qui nous suivait, était chaleureux, il faisait bien son travail ce qui
m'a poussé vers ce choix. Par contre, je ne savais pas ce qu'était
la chirurgie.
Toute mon activité
médicale a été marquée par l'influence d'un groupe
d'étudiants en médecine de mon année que j'ai rencontré
au début de mon cursus. Nous sommes devenus et restés amis toute
notre carrière. Souvent fils de médecins ou de patrons, ils m'ont
piloté dans les choix que j'ai fait. J'ai ainsi préparé,
avec eux, l'externat puis l'internat.
M.O. : Quels
souvenirs avez-vous de l'internat ?
A. D. : Si l'externat
ne m'a pas laissé de souvenir impérissable, la préparation
de l'internat a été un temps très fort ; nous étions
une équipe d'étudiants très soudée et nous avons
tous été reçus.
Les conférences
d'internat auxquelles je participais étaient bien différentes
de celles qui me sont décrites maintenant. Nous formions de petites cellules
de travail, avec comme guides, un conférencier de médecine et
un de chirurgie. Ces conférenciers nous préparaient pendant 2
à 4 ans au rythme d'une conférence chacun par semaine. Les conférences
étaient gratuites, mais si l'un de nous avait une absence, il alimentait
la caisse noire de la conférence.
Le programme qu'il
nous fallait ingurgiter était très différent du programme
actuel tant dans son contenu que dans l'organisation du concours. Nous devions
plancher par écrit dans 4 matières pour être admissibles
: Médecine, Chirurgie, Physiologie et Anatomie. Une fois admissible,
une épreuve orale d'admission nous attendait. Je trouvais notre conférencier
en chirurgie excellent : bosseur, pédagogue, enseignant rigoureux, il
nous a appris à savoir traiter n'importe quel sujet clairement comme
le panaris de la jambe de bois. Il savait aussi finir les soirées par
une grande fiesta quand la morosité nous gagnait ; l'ambiance était
extraordinaire. Sa clarté m'a permis d'apprécier le raisonnement
chirurgical et a facilité mes premiers choix de stage en chirurgie.
Nous étions
environ 160 étudiants en médecine pour 15 places au concours et
4-5 places en chirurgie. On suivait très peu les cours de fac, mais c'est
dans ces conférences que j'ai appris la manière d'exposer, et
de bâtir un exposé.
M.O. : Comment
était la vie hospitalière ?
A. D. : J'ai fait
mes études au moment de la concentration hospitalière à
Lille : La réunion des hôpitaux dispersés dans la ville
a donné naissance à "la Cité Hospitalière" d'abord
sur un hôpital puis son agrandissement jusqu'à sa taille actuelle
en plusieurs hôpitaux contigus.
On venait de fermer
différents hôpitaux dans la ville lilloise qui étaient de
conception ancienne. L'activité se concentrait progressivement sur la
Cité hospitalière. Le seul stage à l'extérieur de
la Cité que j'ai fait s'est déroulé en Neurologie dans
un hôpital ancien régime excentré. J'ai ainsi connu la grande
salle commune de 24 malades avec la salle de garde centrale des infirmières.
L'activité d'alors était bien différente de maintenant
: les méningites tuberculeuses, et les injections intra-rachidiennes
font partie des souvenirs d'externe que j'ai gardés.
La cité
hospitalière était de conception moderne comparée à
ce que je viens de décrire. Elle permettait de concentrer tous les services
et tous les moyens techniques sur un site. L'efficacité était
bien meilleure. Cette cité Hospitalière n'a cessé de grandir
depuis.
M.O. : Quelles
pathologies vous ont marqué pendant vos premières années
de Médecine ?
A. D. : La tuberculose
et la traumatologie m'ont frappé par leur fréquence.
La tuberculose
tenait une place considérable dans la problématique médicale
d'alors et dans tous les secteurs de pathologie. Elle était très
courante, et d'ailleurs, nous avions dans nos années régulièrement
des étudiants qui partaient en sanatorium. Cette importante place de
la tuberculose a totalement disparu, alors que nous étions bercés
par le diagnostic de tuberculose comme l'une des premières hypothèses
diagnostiques. La tuberculose était partout.
La 2ème
impression forte de ces études a été la place de la traumatologie,
qui était une traumatologie lourde avec moins d'équipement hospitalier
régional. Toute la traumatologie lourde de la région convergeait
sur la cité hospitalière. Cette concentration régionale
reste encore importante, malgré la création et le renforcement
des CHG de la région.
M.O. : Vous
avez finalement choisi de devenir chirurgien orthopédiste ?
A. D. : En fin
de PCB, avant de commencer mon externat, j'ai fait un stage de chirurgie à
Tourcoing ; le chirurgien qui m'encadrait était typique de l'époque,
très carré, polyvalent, faisant de tout. Même si j'aimais
bien ce côté clair et net des situations chirurgicales, je n'ai
pas senti le déclic pour la chirurgie à ce moment-là.
Je suis arrivé
à la chirurgie orthopédique sans y penser puisque je croyais que
je ferai de la médecine générale. Mon premier contact avec
la chirurgie orthopédique a été un stage d'externe chez
Pierre Decoulx en Traumatologie. J'ai aimé les aides opératoires
; mon deuxième stage de chirurgie qui était en chirurgie générale
m'a permis de réaliser ma première intervention : je me souviens
de ma fierté d'externe à avoir enlevé un fibrome dans le
dos d'un patient sous l'il attentif du chef de clinique qui m'en avait
jugé capable.
Quand je suis
devenu interne, j'ai hésité, car j'étais aussi très
intéressé par l'imagerie médicale (peut-être parce
que j'aimais beaucoup la photo). Pour me conforter dans ce choix, j'ai donc
choisi un stage de chirurgie chez... Pierre Decoulx. Là ma vocation s'est
définitivement confirmée.
Pourquoi la chirurgie
ostéo articulaire ? Probablement à cause de l'efficacité
de la chirurgie en traumatologie qui était déjà réparatrice.
Je trouvais enthousiasmant de pouvoir réparer nos patients et d'en voir
le résultat rapidement.
M.O. : Pierre
Decoulx a influencé ce choix, pourquoi ?
A. D. : L'ambiance
dans son service était agréable. Pour lui, la vitesse et le brio
opératoire n'étaient pas quelque chose de déterminant,
il opérait calmement et appréciait les gestes bien faits.
Jeune, j'étais
fasciné par le côté artisanal de certaines interventions,
ainsi que l'importance de la finition. Une intervention bien ajustée
est un plaisir.
Je me rappelle
ainsi une greffe pour le traitement d'une pseudarthrose de jambe. Les pseudarthroses
de jambe étaient courantes et on les traitait par des greffes "in lay",
c'est-à-dire en marqueterie, on faisait une tranchée dans l'os
pseudarthrosé et on encastrait un greffon tibial prélevé
de l'autre côté ; si l'encastrement était parfait on ne
le fixait pas ou légèrement par 2 vis. Je me souviens avoir dit
à l'opérateur, "c'est absolument merveilleux, on dirait un travail
de fine menuiserie ou d'ébénisterie", il l'a très mal pris,
alors que c'était pour moi un compliment.
M.O. : Parlez
nous un peu de Pierre Decoulx ?
A. D. : Pierre
Decoulx était comme on le voyait : un homme calme, solide, il avait la
démarche lente de quelqu'un de tranquille. Il émanait de lui une
autorité naturelle, et il n'avait pas besoin de faire preuve d'autoritarisme
contrairement à certains. Il était resté simple, il n'y
avait pas de courtisan dans son service ; chacun avait sa place et on s'entendait
bien. Il détestait l'esbroufe, privilégiait le bon sens, enfin
c'était un remarquable pédagogue. Il avait hérité
ce talent de ses parents enseignants (son père était professeur)
: l'art de dire les choses simplement. La mère de sa femme avait assisté
à sa leçon professorale, elle n'était pas médecin,
elle en était ressortie ravie en lui déclarant : "C'est bien j'ai
tout compris".
C'était
aussi quelqu'un qui avait une vision moderne des choses. Sous sa houlette, le
service de traumatologie s'est ouvert en 53 et c'est l'un des tous premiers
services de France où la chirurgie traumatologique s'est individualisée
de la chirurgie générale. A l'époque, la chirurgie traumatologique
était, la plupart du temps, faite dans les services de chirurgie générale.
Il y avait simplement les services de Strasbourg et celui de Cochin qui avaient
aussi réussi à s'individualiser.
Ce service était
comme on les faisait à l'époque : considérable pour notre
époque avec à sa création, 120 lits "aigus" et 40 lits
de "chroniques" (pas de lit de septique, ce secteur n'avait pas encore été
isolé). Ce secteur chronique concernait des patients en extension continue.
Ce type de traitement était facilement utilisé dans les fractures
comminutives diaphysaires. Nous n'avions pas de clou verrouillé et les
fixateurs externes n'avaient pas la facilité d'emploi d'aujourd'hui.
Il y avait donc pas mal de patients qui restaient 120 jours en traction à
l'hôpital ! Il y avait aussi un centre des brûlés qu'il avait
fait créer, et dont il avait la responsabilité. Pierre Decoulx
travaillait avec la CECA (Comité Européen du Charbon et de l'Acier),
et Lille recevait les accidentés de ces industries typiques du Nord de
l'époque.
On était
également assez proche de Berck où on allait régulièrement.
Comme il n'y avait aucun centre de rééducation sur Lille, nos
malades allaient en centre de rééducation à Héliomarin.
Pierre Decoulx allait une fois par mois à Berck comme Cauchoix ou Debeyre.
M.O. : Comment
était la vie dans le service ?
A. D. : Pierre
Decoulx souhaitait que chacun puisse trouver son expression ou sa voie. Il veillait
à contrôler les choses mais nous laissait suffisamment de liberté
pour impulser les techniques nouvelles dans le service et finalement les activités
de chacun se répartissaient entre nous d'un commun accord. Je l'ai bien
revu quand j'ai relu mon épreuve de titres, les 10 premières années
j'ai fait de tout, même si la traumatologie était dominante. J'ai
même fait du membre supérieur. L'orthopédie était
encore balbutiante, ma thèse était une thèse d'orthopédie
puisqu'elle était consacrée à la chirurgie du pied équin
paralytique de l'adulte notamment après paralysie du SPE, c'était
l'opération de Lambrinudi associée au transfert du jambier postérieur.
L'activité
prédominante du service était donc la traumatologie. Dans mes
souvenirs, il s'agissait d'une traumatologie lourde : à l'urgence, on
ne traitait que les fractures ouvertes, les fractures fermées montaient
dans les étages et pendant les premières années, les grands
fracas diaphysaires étaient volontiers traités par traction continue.
L'ambiance du service, comme disait Jean Decoulx, était celle d'un "petit
port breton" avec des mâts et des ficelles dans tous les coins. Il y avait
de nombreux malades tractés longtemps. L'ambiance était bien différente
des services de chirurgie orthopédique actuels. On ne disposait pas en
60-65 de moyens thérapeutiques sophistiqués ou très variés
à part de longues plaques avec des résultats moins bons.
M.O. : Votre
"coup de cur" comme interne ?
A. D. : Mon plus
gros choc comme interne a été le premier cours de l'ostéosynthèse
de l'AO à Davos. J'ai découvert toute une philosophie de l'ostéosynthèse
qui était accompagnée d'une technologie cohérente. Ce que
nous faisions ressemblait à du bricolage par rapport au système
de Muller (plaques à compression, tailles différentes, tarots,
ancillaire précis) et cela a été un choc formidable, j'avais
l'impression d'avoir découvert une autre planète. Je suis revenu
en me disant "il faut acquérir ce matériel et ces techniques,
nous pouvons balancer nos vis de Sherman et leur ancillaire obsolète".
Au départ, cette réunion n'avait pas l'ampleur que cela a pris
après, on faisait cela dans une petite salle de cinéma.
M.O. : Parlez
nous des programmes opératoires d'alors ?
A. D. : Le programme
se faisait sur 4 salles à raison de 15-20 blocs par jour, avec souvent
des gros malades. La rotation des malades était plus rapide que maintenant,
les programmes se faisaient de 8 à 16 heures. A 17 heures, une contre-visite
effectuée au pas de course nous permettaient de voir tous les patients
du service (120 lits). Et l'habitude était de tourner ensemble.
Les tâches
et les vacations opératoires se répartissaient cordialement devant
le programme hebdomadaire, car il n'y avait pas d'hyper spécialisation
des uns et des autres.
M.O. : Les
rapports entre les Ecoles parisiennes et l'Ecole Lilloise ?
A. D. : Pierre
Decoulx avait des relations très bonnes avec Merle d'Aubigné,
aussi les échanges entre les 2 services étaient acceptés
et favorisés, à telle enseigne qu'un agrégatif du service
devait aller aux lundis après-midi de Cochin. On allait donc assister
avec Jean Decoulx à la consultation publique de Merle d'Aubigné
qui était une grande consultation, ainsi qu'aux exposés théoriques
de Cochin. Nous avions moins de contact avec les villes de province, mais je
ne sais pas pourquoi. Les quelques contacts provinciaux que nous avions se faisaient
principalement avec l'équipe de Strasbourg.
Certaines techniques
chirurgicales se sont mises bizarrement en route plus vite en province qu'à
Paris, je pense à l'enclouage centro-médullaire qui paraissait
mal vu par l'école Judet et peu encouragé par l'école Merle
d'Aubigné alors qu'il a été rapidement très utilisé
par Strasbourg, Lille et Bordeaux. Le fixateur externe a aussi été
utilisé très tôt en province.
M.O. : Votre
carrière après le départ de Pierre Decoulx...
A. D. : J'ai d'abord
cherché à développer une équipe plutôt que
des axes scientifiques ; j'ai voulu avoir des collaborateurs avec qui je m'entendais
bien et qui prendraient des orientations complémentaires.
Le 2ème
objectif était d'améliorer la prise en charge des malades dans
l'hôpital, car le fonctionnement hospitalier d'alors me paraissait d'une
dureté assez terrifiante.
La 3ème
chose qui me paraissait fondamentale était que nous devions contrôler
nos activités par des révisions régulières de nos
malades opérés et des séries : j'étais très
attaché au travail de révision scientifique et de publications.
Il reste une particularité
de la région Lilloise qui m'a bien aidée : le bassin de population
était tel que si on proposait une technique ou une orientation nouvelle,
les malades arrivaient. J'ai ainsi pu développer tous les types de chirurgie
qui me plaisaient : si je m'y intéressais, je pouvais rapidement monter
cette nouvelle activité. J'ai, par exemple, fait pendant longtemps de
la chirurgie du genou méniscale ou ligamentaire jusqu'à l'avènement
de l'arthroscopie à laquelle je ne me suis pas mis. Le fait était
rédhibitoire et très rapidement François Gougeon, qui s'y
est intéressé, a développé ces techniques. Comme
je ne souhaitais pas continuer à tout faire à tout prix...
M.O. : Vous
avez acquis une expertise dans les laxités de cheville...
A. D. : Cela s'est
fait en plusieurs temps ; je me suis d'abord intéressé à
la traumatologie fraîche de la cheville. J'ai fait une série sur
les lésions fraîches du LLE, du LLI, mais c'est une table ronde
de la SOFCOT sur les entorses graves de la tibio-tarsienne qui m'a fait connaître
sur la pathologie de la cheville. De plus, elle m'a incité à mettre
en place un système de révision.
La mise au point
de la ligamentoplastie est le transfert d'une technique réalisée
à une autre articulation. Je faisais à l'époque beaucoup
de Bankart, il s'est trouvé que dans une lésion chronique de cheville
je suis tombé sur une poche et j'ai dit à mon aide, "regarde,
on dirait une poche de Broca. Pourquoi ne pas la traiter comme dans une épaule
en effaçant la poche". J'ai d'ailleurs appelé cette intervention
le "Bankart de la cheville". Cette réparation de la lésion se
prêtait bien quand il y avait une poche, ce qui n'est pas toujours le
cas. J'ai transposé à la cheville ce que j'aimais faire à
l'épaule. Cela me permettait de réparer plutôt que d'apporter
un tendon prélevé ailleurs, car la grande mode d'alors était
la ligamentoplastie de Castaing.
Par hasard, je
suis tombé au début sur des petites poches que je n'ai pas toujours
retrouvées après. Mais c'est comme ça que j'ai commencé.
Le suivi des patients m'a montré que cette technique était efficace
et sûre. Je n'ai pas eu à reprendre ces patients par Castaing sauf
quelques cas de déchirure itérative par récidive traumatique.
M.O. : Vous
avez progressivement montré un intérêt particulier pour
la dysplasie de hanche ?
A. D. : Sur la
dysplasie de la hanche, l'école lilloise s'est quelque peu désolidarisée
de l'école parisienne notamment de Cochin car Judet et ses élèves
faisaient des butées. A Cochin, on était essentiellement Pauwels,
c'est-à-dire ostéotomie de varisation et rarement butée
isolée. Cela me chagrinait de laisser cette tête fémorale
découverte même avec une varisation importante et j'ai commencé
à faire assez tôt des butées en 63 ou 64. J'ai d'emblée
utilisé la butée armée décrite par Roy-Camille.
Cela m'a donné des satisfactions, mais malgré tout, je n'étais
pas satisfait car j'avais l'impression qu'on ne couvrait pas complètement
la tête, en particulier derrière. Je me suis donc intéressé
au Chiari. Je n'ai jamais été voir Chiari (c'est un tort et un
regret), mais j'ai lu ses publications.
Après quelques
interventions de Chiari, j'ai été frappé par la difficulté
technique de cette intervention qui avait été pensée pour
être réalisée chez l'enfant. Au début, le Chiari
n'était pas fixé : le patient était immobilisé dans
un plâtre bi cruro-pédieux, hanche en abduction pendant un mois
à un mois et demi. Cette lourde immobilisation était difficilement
supportée par les patients ; de plus, on ne contrôlait pas bien
la médialisation, j'ai d'ailleurs eu quelques majorations de cette médialisation
dans le plâtre. J'ai essayé d'une part de mettre au point une technique
reproductible et transmissible, d'autre part de préciser les indications
de cette intervention plus difficile à réaliser qu'une butée.
Pour affiner les
indications et savoir jusqu'où je pouvais aller, j'ai revu régulièrement
ces patients. Trop souvent, on privilégie l'acte chirurgical alors que
la discussion des indications est plus rentable, même si avec les arthroplasties
le problème n'est plus tout à fait le même.
La chirurgie non
prothétique a un résultat totalement dépendant de la pertinence
de l'indication. Serrer les indications, bien analyser les résultats
avec mes collaborateurs ont été des moments passionnants. Je me
rappelle ainsi de tous mes dossiers de Chiari que j'ai revu pour la thèse
d'Henri Migaud (un peu comme si c'était mes petits-enfants). On finit
par se faire une idée avec un raisonnement du type "ici je peux, là
je ne peux pas". Ce n'est plus une question d'habileté chirurgicale,
mais une adaptation de l'acte chirurgical à la situation.
M.O. : Alors
que la plupart des équipes publiaient leurs bons résultats de
prothèses, vous avez défendu le traitement non prothétique
de la coxarthrose...
A. D. : C'est
peut-être un combat d'arrière-garde, mais j'ai toujours préféré
réparer que remplacer : l'échange standard, pose dépose,
j'ai rapidement su comme d'autres, que ça marchait, au moins à
moyen terme.
Mais soulager
un patient, restaurer une fonction, voir réapparaître un interligne
articulaire grâce à une chirurgie conservatrice, m'apportaient
des satisfactions intellectuelles beaucoup plus grandes ; c'est pourquoi pendant
30 ans j'ai cherché à préciser les indications et les limites
de la chirurgie conservatrice de la hanche.
Mais avant de
parler de l'arthroplastie totale de hanche, je voudrais en quelques mots dire
ce qu'était en 1960 la chirurgie de la coxarthrose primitive du sujet
âgé.
Quand on décidait
de l'opérer, le programme classique était la combinaison d'une
arthrodèse d'un côté et d'une résection tête
et col de l'autre, pour avoir d'un côté une hanche stable, et de
l'autre une hanche mobile, mais malheureusement instable. Comme vous l'imaginez,
le programme était très lourd, la convalescence longue et pénible
et les résultats fonctionnels médiocres.
Avant de passer
à la prothèse totale, nous avons largement utilisé, comme
d'autres, l'arthroplastie à cupule : d'abord celle de Smith Petersen,
puis la cupule d'Aufranc. Le résultat pouvait être excellent, mais
il restait très aléatoire, l'indolence n'étant pas toujours
obtenue.
M.O. : Comment
avez-vous choisi vos premières prothèses ?
A. D. : C'est
vers 1965 que sont apparues les prothèses totales de hanche, mais le
choix du modèle était difficile en raison du nombre restreint
des publications et des reculs faibles.
Avec Jean Decoulx,
nous avons été chez Mac Kee trois jours, nous sommes revenus enthousiastes
de cette rencontre et nous avons commencé à poser sa prothèse.
Pourquoi celle de Mac Kee plutôt que celle de Charnley, je ne retrouve
pas aujourd'hui de raison précise.
De ce voyage chez
Mac Kee, je me souviens de notre étonnement admiratif, quand le jardinier
de l'hôpital où opérait Mac Kee, a fait devant nous une
démonstration de ce qu'il pouvait faire avec ses deux prothèses.
Le résultat était si parfait pour l'époque, qu'un ami chirurgien
qui nous accompagnait n'en crût pas ses yeux et demanda à voir
les cicatrices de l'opéré. C'est donc probablement cet émerveillement
qui nous a conduits un an ou deux à utiliser la prothèse de Mac
Kee à couple métal-métal, puis nous sommes passés
au couple métal-polyéthylène avec les prothèses
de Müller.
M.O. : Pourquoi
pas la prothèse de Charnley ?
A. D. : La raison
était probablement que Charnley n'acceptait qu'on pose sa prothèse
que si l'on était venu faire un stage chez lui, raison qui, entre parenthèses,
montre le sérieux et la rigueur de Charnley. Par ailleurs, il y a eu
rapidement une amitié importante entre l'école lilloise en général,
Jean Decoulx en particulier et Maurice Müller. Les cours de l'AO étaient
très appréciés par nos jeunes collaborateurs, on est donc
tout naturellement passé à la prothèse de Charnley Müller.
M.O. : Face
à l'opposition ciment/sans ciment d'il y a quelques années, vous
avez été assez pragmatique dans vos choix...
A. D. : Effectivement
j'ai eu quelques difficultés à utiliser le sans ciment, mais ceci
reflète probablement ma tendance assez conservatrice ; devant une technique
dont les résultats sont confirmés, je trouve qu'il est extrêmement
difficile de changer.
La prothèse
cimentée dite Charnley Müller allait bien, je ne voyais pas pourquoi
je partirais vers un choix de sans ciment, alors que la prothèse cimentée
donnait satisfaction. D'ailleurs quand je vois actuellement les résultats
des Charnley à 20 et maintenant 30 ans, je reste un peu impressionné
!!! Par contre, rapidement le cotyle cimenté me parut beaucoup plus fragile.
M.O. : Malgré
cette prudence affichée, vous avez essayé des techniques nouvelles
?
A. D. : C'était
un peu contre mon gré, même si je l'ai cautionné, mais je
suis convaincu que sur ce point, les éléments moteurs dans mon
service ont été mes assistants. Comme je l'ai déjà
dit, il me paraît difficile de changer une technique qui donne satisfaction.
En particulier, je déteste les réflexions du style "on va en faire
une paire et l'on verra bien ce que cela donne", car les résultats pour
avoir un sens, demandent de nombreuses années de recul. On peut se moquer
de certaines écoles qui paraissent monomaniaques, mais il faut leur reconnaître
une cohérence intellectuelle dans cette démarche qui consiste
à dire "Prouvez nous que ce que vous faites est mieux, alors on changera".
Cependant, il
était impossible dès que l'on élargissait nos indications
à des sujets plus jeunes de nier que le ciment était (avec le
polyéthylène) un maillon faible de l'ensemble prothétique
au niveau du cotyle. J'ai donc été obligé de m'intéresser
au sans ciment et j'ai eu beaucoup de mal à choisir : beaucoup d'éléments
intervenaient et devaient être discutés.
J'ai opté
au départ pour le cotyle sans ciment de Harris et la tige sans ciment
de Spotorno, car je n'ai jamais aimé la tige fémorale de Harris-Galante
alors que le "press-fit" du cotyle de Harris, et sa fixation complémentaire
par des vis me paraissaient fiable. L'ancrage primaire de la Spotorno m'a d'emblée
paru rassurant et avec le temps ce choix ne m'a jamais déçu. Par
la suite, j'ai essayé d'autres modèles plus anatomiques, mais
à ce jour, il m'est difficile d'affirmer qu'ils sont supérieurs
à cette première tige sans ciment.
Face à
la diversité des modèles prothétiques à la disposition
des chirurgiens, je voudrais faire une remarque plus générale.
Je pense que nous ne sommes pas assez rigoureux face à l'évaluation
des nouvelles techniques ou technologies. Il ne me semble pas normal que chacun
puisse à tout moment, mettre n'importe quel modèle de son choix.
Je me demande
si nous n'avons pas des leçons à prendre de la part de nos collègues
médecins : j'ai l'impression que les AMM sont beaucoup plus rigoureuses
que les conditions de commercialisation d'une prothèse. Un chirurgien
avec l'aide d'un fabricant invente un nouveau modèle de prothèse,
et dès que la prothèse est commercialisée, chacun peut
l'utiliser sans restriction, sans contrainte et sans contrôle. Est-ce
bien raisonnable ?
Je me demande
s'il ne faudrait pas, lorsqu'un nouveau modèle sort, obliger les éventuels
utilisateurs, à suivre un certain nombre de protocoles de pose d'une
part, et de révision régulière d'autre part avec suivi
informatique régulier et publication des résultats. Cette démarche
est déjà appliquée par certains fabricants, mais elle reste
de l'ordre du volontariat ; ne faudrait-il pas aller un peu plus loin dans la
rigueur et un certain dirigisme. Ceci nous éviterait certaines expériences
malheureuses que chacun connaît.
Dans le même
ordre d'idées,
je voudrais parler des notes
de catamnèse que j'ai souvent
réclamées.
Tout auteur d'article
devrait être tenu à une note de catamnèse 5 ans après
la publication de l'article, note qui pourrait être très brève.
Il est tout à fait anormal d'apprendre par le "bouche à oreille"
qu'un tel qui a défendu une technique ou une prothèse dans des
publications l'ait complètement abandonnée sans que ceci ne fasse
l'objet d'une publication écrite ou qu'on en connaisse la raison.
M.O. : Vous
avez toujours poussé vos collaborateurs à aller voir ailleurs...
A. D. : Je suis,
en effet, convaincu que notre expérience est façonnée par
les rencontres de chirurgiens que l'on va voir travailler. Il faut voir le collègue
opérer et consulter. Ces rencontres personnelles donnent rapidement une
idée de la crédibilité de son travail et de ses résultats.
Par ailleurs, on se fait aussi vite une idée de la manière dont
sont gérés les dossiers médicaux et ceci permet d'évaluer
la crédibilité des publications. J'étais très content
que mes collaborateurs voyagent et aillent voir ailleurs. A cet égard,
je regrette qu'au niveau de la Société d'Orthopédie les
bourses ne soient pas davantage demandées pour ce genre d'ouverture.
Ceci me semble une carence.
M.O. : Dans
un autre registre, vous avez défendu le traitement orthopédique
des fractures du cotyle...
A. D. : Il ne
me paraît pas juste de dire que je défends le traitement orthopédique
de ces fractures. Mais le symposium du traitement de ces fractures que j'avais
fait avec Jacques Senegas m'a appris énormément de choses. En
effet, la révision rigoureuse des 500 dossiers de fractures du cotyle
traitées soit orthopédiquement, soit chirurgicalement, nous a
permis de dire "il y a certainement une place dans ces fractures pour le traitement
orthopédique mais il faut en préciser les possibilités
et les limites. Comme par ailleurs la chirurgie de la fracture du cotyle est
une chirurgie difficile, à haut risque, qui exige une perfection pas
toujours atteinte même dans les meilleures mains, nous avons essayé
de préciser les formes anatomiques et les déplacements compatibles
avec un traitement orthopédique ainsi que les fractures relevant de la
chirurgie. Privilégier systématiquement l'acte chirurgical ne
me paraissait pas souhaitable.
Je ne critique
pas la démarche d'Emile Letournel qui a été lucide, puisqu'il
le dit très bien dans son livre : au départ il voulait toutes
les opérer pour les connaître sur le plan anatomo-clinique, il
fallait qu'il reconnaisse toutes les variétés anatomiques.
Il avait fait
un choix chirurgical dont le premier objectif était une meilleure connaissance
anatomo-pathologique des lésions. Il nous en a fait bénéficié
bien évidemment car il en avait acquis une connaissance unique mais qui
nous a permis de dire : Il y a des cas où le traitement orthopédique
garde sa place.
M.O. : Vous
avez animé le Collège d'Orthopédie...
A. D. : Je l'ai
animé à Lille en succédant à Pierre Decoulx, dont
c'était un des enfants. Il a été un des éléments
moteurs dans la création du Collège d'Orthopédie. Il y
a été très fidèle jusqu'à la fin de sa vie.
Un de mes grands bonheurs a aussi été de former mes élèves.
C'est très bien d'opérer les malades, c'est la raison première
de notre travail. Mais petit à petit en avançant, j'ai découvert
que former ses élèves, leur apprendre à raisonner sainement,
à avoir une bonne démarche diagnostique et thérapeutique
vis-à-vis de leurs patients était un bonheur qui passait encore
moins que le plaisir chirurgical. La réunion de tous mes collaborateurs
passés et présents avant mon départ a été
pour moi, une consécration : leur attachement m'a montré que je
n'avais pas travaillé que pour moi. J'ai eu le sentiment de laisser une
équipe de gens qui s'entendent et qui gardent une certaine identité
de pensée que je partage. Finalement on a l'impression d'être récompensé
au-delà de l'effort fourni pour former ses collaborateurs.
M.O. : Vous
avez favorisé l'hyper-spécialisation de vos collaborateurs et
pourtant vous avez toujours défendu un service d'orthopédie générale.
A. D. : Leur spécialisation
m'a fait plaisir, parce que je n'avais plus le courage et l'envie de tout faire.
Je me suis rendu compte que dans ce système assez lillois d'une chirurgie
ostéo-articulaire avec des services restant assez polyvalents, on ne
pouvait plus tout bien faire. J'ai utilisé un des principaux avantages
du CHU : pouvoir m'entourer d'un nombre suffisant de collaborateurs pour couvrir
toute la pathologie avec une certaine homogénéité d'indications.
La spécialisation
de l'acte chirurgical m'est apparue une nécessité devant l'explosion
des sous-spécialités de notre discipline et le nombre croissant
de prise en charge spécifique.
Le rôle
du chef de service que j'étais est devenu principalement d'inculquer
une manière d'approcher cette discipline, dans la discussion des indications,
dans l'importance de la revue et du suivi des patients.
M.O. : Vous
avez toujours été méfiant par rapport aux modes thérapeutiques
!
A. D. : Oui, j'ai
toujours détesté les modes.
Je me suis souvent
défini comme un artisan, c'est ce qui caractérise notre métier,
nous affinons au maximum notre connaissance des indications, mais le geste chirurgical
reste la réalisation personnelle avec tous ses aléas.
Mes craintes et
mes réticences face à la nouveauté sont une expression
de mon côté conservateur. Je me méfie du "tout nouveau,
tout beau". Je n'ai pas de réticence vis-à-vis de la nouveauté,
mais c'est un devoir d'exigence de valider une nouveauté avant de l'adopter.
Peut-être que tel couple de friction est l'avenir, mais il faut le prouver.
Une de nos difficultés
reste notre dépendance vis-à-vis des fabricants. Un certain nombre
de progrès proposés par nos fabricants nous ont donné quelques
mauvaises surprises : le titane qui devait être la panacée ; les
couples de friction pour lesquels il est encore difficile de trancher, etc.
Le temps est révolu
où chacun dans son coin bricolait une technique ou un implant pour voir
ou se disait "je vais en mettre une paire pour me faire une idée". Cela
n'a plus aucun sens car une prothèse n'aura pas de mauvais résultats
avant plusieurs années sauf si elle est vraiment mauvaise. De plus une
petite série ne permettra aucune conclusion : les cas seront donc inexploitables.
L'une des solutions intéressantes a été de se grouper en
association qu'on soit privé ou public en clubs pour faire des séries.
Ceci a permis la validation de plusieurs concepts intéressants.
Mais sans cultiver
le catastrophisme, il est important de publier les mauvais résultats.
M.O. : Comment
imaginez-vous la chirurgie dans 5 ou 10 ans ?
A. D. : Je dois
dire que je suis impressionné par la chirurgie avec assistance informatique.
Je me suis souvent comparé à un artisan, mais je pense qu'on va
assister dans notre métier à un développement important
de la chirurgie assistée.
L'imagerie devient
de plus en plus précise, je ne sais pas comment cela se concrétisera,
mais je pense que la combinaison de l'acte opératoire et de l'imagerie
sera de plus en plus étroite dans l'avenir.
On ne pourra pas
plus se satisfaire de l'expérience et du coup d'il du chirurgien,
des mesures per-opératoires par machine plus précise comme dans
l'industrie ou l'aviation seront inévitables. Cela ne supprimera pas
le chirurgien, mais nous obligera à nous équiper en conséquence.
Un autre versant
de l'avenir est certainement l'évolution des biomatériaux. Trouver
un remplaçant au polyéthylène permettra un nouveau progrès
des résultats de nos prothèses.
Les biomatériaux
de comblement, les ostéo-inducteurs sont aussi des pistes pleines de
promesses.
Certains pensent
que les progrès de la médecine seront tels que le vieillissement
sera maîtrisé et que l'orthopédie de la pathologie dégénérative
disparaîtra. Personnellement, je ne le crois pas ; le vieillissement est
inscrit dans la cellule. Même si je m'attends à des progrès
considérables face aux différents phénomènes concernant
le vieillissement, je ne pense pas qu'une injection intra-articulaire de quelque
produit que ce soit, puisse l'arrêter.
Globalement, ni
la traumatologie, ni l'orthopédie ne sont menacées à moyen
terme de déclin.
M.O. : Avez-vous
été un chirurgien heureux ?
A. D. : Oui, le
métier de chirurgien m'a apporté toutes les satisfactions possibles
et je ne vois pas quel autre métier j'aurai pu faire a posteriori. Ce
métier m'a apporté au-delà de ce que j'attendais, notamment
dans deux directions humaines qui m'étaient chères :
- La prise en
charge des malades : maintenant que j'ai arrêté de travailler,
la consultation me manque plus que l'acte chirurgical. Une consultation en orthopédie
est un moment privilégié avec des patients en face de soi dont
il faut chercher à connaître les désirs, les souffrances,
les peurs pour y apporter le remède approprié.
- L'équipe
chirurgicale : avoir la chance d'avoir une équipe qu'on a formé
et qui travaille a été un grand plaisir.
C'est, en outre,
un avantage qui m'a permis de garder mes passions extra chirurgicales.
M.O. : La musique,
la photo et la montagne ont accompagné réellement la chirurgie
?
A. D. : Oui, je
suis passionné de montagne, de musique et de photo. Je suis étonné
de la réussite que j'ai eue en chirurgie car je n'ai jamais accepté
d'abandonner ces passions. J'avais besoin d'avoir autre chose dans ma vie que
la chirurgie. Si je m'étais investi à 100% dans la chirurgie,
j'aurais, peut-être, été plus autocratique ? Le fait d'avoir
eu ces passions à côté de ce travail facilement dévorant,
a probablement laissé une place plus grande aux autres dans la vie de
l'équipe que nous formions.
Maîtrise Orthopédique n°102 - Mars 2001