M.O. : Pourquoi ce congrès Charnley 2000
?
J.C. : Ce congrès
CHARNLEY 2000 est le troisième du genre. Avec le groupe ACORA nous avons fait
en 87 un premier symposium Charnley pour évaluer notre recul sur les 15 premières
années de l'expérience de Charnley. Quelques années après nous avons fait
un nouveau symposium sur les résultats à plus de 20 ans en confrontant les
différentes expériences françaises, européennes, américaines et mondiales.
M.O. : Quels
sont les membres du groupe ACORA ?
J.C. : Le groupe
ACORA est un groupe de "Charnleyistes" Rhône-alpins, qui, si je puis dire,
a actuellement trois générations. Les plus anciens sont Claude Régis Michel,
Charles Picault et René Vidil. Trois copains d'internat, amis de toujours,
et qui ont travaillé l'un à Lyon, le second à St-Etienne et le troisième à
Grenoble. C'est moi qui les ai réunis autour d'un groupe appelé ACORA, Association
de Chirurgiens Orthopédistes Rhône Alpes, et dans lequel je représentais,
avec Jean Louis Prudhon de Grenoble, la deuxième génération ; c'est l'expérience
de nous cinq qui a fait le groupe ACORA auquel se sont joints les quadras,
la 3° génération de chirurgiens orthopédistes plus jeunes. F. Michel,
P. Reynaud, A. Ferreira,
J.C. Panisset, D. Dejour,... etc.
M.O. : C'est
donc le troisième congrès ...
J.C. : C'est
le troisième symposium Charnley que nous organisons avec le groupe ACORA.
Il est évident qu'on a parlé des résultats à long terme et en particulier
des résultats à plus de 25 ans chez des sujets jeunes, opérés avant l'âge
de 50 ans. Surtout ce que je souhaitais faire c'est le bilan des acquis, des
certitudes des expériences de la prothèse totale de hanche dans la seconde
moitié du XXème siècle. Nous avons essayé de les étudier à travers 4 chapitres.
Le premier concernait l'historique et Christian Delaunay a brossé l'histoire
de la prothèse tête 22, 225 ; c'est un peu ce qu'il avait publié dans Maîtrise
Orthopédique. J'ai fait l'itinéraire du groupe ACORA que l'on aurait pu intituler
"Itinéraire d'enfants de la Charnley", c'est-à-dire les raisons de notre choix
initial et les justifications de nos évolutions. Ensuite, nous avons essayé
de valider les acquis à travers trois grands chapitres : les couples de friction,
les ancrages, et les nouveautés.
M.O. : Qu'avez-vous
constaté comme résultats avec la Charnley originale ?
J.C. : Avec la
Charnley initiale, couple métal-polyéthylène, tête 22,225 monobloc, cimentée,
à 25 ans de recul : 83 % de bons résultats et 17 % de reprises.
M.O. : Les
cotyles ont tenu la route ?
J.C. : Il est
bien évident que dans les 83 % qui restent il y a des descellements potentiels,
des usures importantes mais ce sont des gens qui ont toujours leur prothèse
en place, selon les critères scandinaves avec un excellent résultat clinique.
Nous avons essayé d'améliorer les performances de cette prothèse et comme
beaucoup de chirurgiens nous avons pensé qu'il fallait diminuer l'usure. Nous
avons donc essayé de trouver un nouveau couple de friction et le couple céramique-polyéthylène
semblait prometteur. Pour cela il fallait une prothèse à cône morse. C'est
pour cette raison que nous avons fait évoluer notre prothèse avec deux possibilités
une tête de 22.2 métal et une tête de 22.2 céramique de zircone ; pas d'alumine
parce qu'il y a des risques de fractures. Le deuxième volet de l'usure c'est
le problème du polyéthylène. Changer un cotyle en polyéthylène quand il est
scellé cela fait des dégâts importants. Nous nous sommes dit qu'il était plus
simple en cas d'usure de changer l'insert plutôt que l'ancrage. C'est pour
cette raison que l'on a évolué également vers une cupule "métalback iso fit"
avec un insert PE Charnley typique.
M.O. : Qu'avez-vous
constaté avec vos options ?
J.C. : Nous n'avons
que trois ans de recul avec le zircone-polyéthylène. Nous avons fait les mêmes
constatations que Wroblewsky c'est-à-dire que l'on observe une usure double
par rapport au métal-polyéthylène sur les 18 premiers mois et ensuite on a
l'impression que cela se stabilise. Il faut encore l'épreuve du temps pour
valider ces constatations.
M.O. : Vous
n'avez pas envie de revenir sur vos modifications ?
J.C. : Pour l'instant
nous n'avons pas de raisons de changer. En gros, avant 70 ans nous préconisons
une tige de type Charnley cimentée avec suffisamment de ciment, et donc pas
de type Kerboull (qui pour nous est une prothèse sans ciment un peu cimentée),
avec une tête en zircone, une cupule métalback et un insert polyéthylène 22.2.
Toutefois, nous faisons actuellement des essais sur les nouveaux polyéthylènes.
Après 70 ans nous restons classiques avec une prothèse type LFA.
M.O. : Pouvez-vous
prouver que vos modifications ont amélioré les résultats ?
J.C. : Chez les
gens âgés non. Chez les gens jeunes, nous nous posons des questions. En chirurgie,
il y a toujours le revers de la médaille. Avec notre metalback, nous pensons
qu'en cas d'usure le changement de cotyle sera plus facile mais nous n'avons
pas encore été confrontés à ce problème.
M.O. : Avez-vous
quelques regrets à cimenter la tige fémorale ?
J.C. : Absolument
pas. Je trouve que c'est plus simple de cimenter parce que cela permet de
cacher les petits défauts. Pour une prothèse sans ciment, il faut toujours
être absolument parfait ce qui n'est pas facile tous les jours. Cela dit,
il y a de l'avenir pour le sans ciment. C'est une philosophie totalement différente.
On peut très bien rouler avec une voiture qui a le moteur à l'avant ou le
moteur à l'arrière.
M.O. : Quelle
conclusion pour ce symposium ?
J.C. : Je tire
du symposium la philosophie suivante : pour l'instant en dehors de la Charnley
rien n'est validé à plus de 20 ans et même si le couple céramique-céramique
existe depuis plus de 20 ans, on n'a pas encore de série de prothèse qui ait
20 ans de recul.
M.O. : Vous
êtes un chirurgien de la hanche ?
J.C. : Pas seulement.
Mon idée première était de faire de la chirurgie pédiatrique mais étant donné
que je n'avais pas de débouché hospitalier, j'ai opté pour un temps partiel
avec une activité mi-temps de chirurgie pédiatrique à l'hôpital, et une activité
libérale en ville. Mais dans une ville comme Lyon, on ne peut pas vivre que
de la chirurgie pédiatrique et donc je me suis recentré sur une activité qui
me semblait adapté à mes goûts, j'ai commencé à faire de la chirurgie prothétique.
Petit à petit cette chirurgie prothétique m'a dévoré, jusqu'à une quasi exclusivité.
M.O. : Qui
ont été vos maîtres en chirurgie ?
J.C. : Mon maître
en chirurgie infantile a été Claude Régis Michel. Mais aussi Albert Trillat
car dans son service il y avait une activité d'orthopédie adulte assurée également
par Henri Dejour et une activité d'orthopédie de l'enfant assurée par Claude
Régis Michel. J'ai été le dernier chef de clinique d'Albert Trillat formé
à cette école, j'ai donc été formé à la fois en adulte et en enfant, parce
que le service était mixte.
M.O. : Comment
peut-on être élève de Trillat et ne pas faire du genou ?
J.C. : Mais j'ai
fait beaucoup de genou. J'ai même mis au point un index de mesure de la hauteur
de la rotule. Etant donné que je n'avais pas de poste en orthopédie pédiatrique,
j'ai fait mon clinicat chez Albert Trillat et chez Henri Dejour. J'ai eu la
chance extraordinaire d'être formé par tous les élèves d'Albert Trillat chez
qui j'ai fait mon externat en 66, ce qui a déterminé ma vocation de chirurgien
orthopédiste.
M.O. : Pourquoi
cet intérêt pour Trillat ?
J.C. : J'ai choisi
mon premier semestre d'externat chez Albert Trillat, parce que j'étais assez
bien classé pour aller chez lui. C'était un patron qui adorait ses externes,
qui aimait ses internes, qui supportait ses chefs de clinique et qui détestait
ses agrégés. Quand on était externe chez Trillat, on était adoré, adulé. Il
était célibataire, il n'avait pas d'enfant et il nous considérait comme les
siens. L'autre raison, c'est que mon interne pour mon premier semestre chez
Albert Trillat, fût Gilles Bousquet.
M.O. : Et
alors ?
J.C. : Il était
extraordinaire. Gilles Bousquet, c'était les Judet réunis, je veux dire une
idée à chaque minute, une opération nouvelle tous les jours, avec bien sûr
de bonnes opérations et de moins bonnes. Mais Gilles Bousquet a fait partie
des génies de la chirurgie orthopédique. Déjà, interne, il avait inventé la
colle à os. La prothèse rotatoire du genou, c'est Gilles Bousquet qui a inventé
cela en 75. C'était un personnage toujours plein d'enthousiasme. Je me souviens
de ma première année de post internat, lorsque j'étais chef chez lui ; tous
les matins on disait avec Joseph Millon qui était mon Interne à l'époque,
"une nouvelle prothèse est née, une joie nous est donnée". Avec Henri Dejour,
ils formaient un couple magique. Il y en avait un qui avait l'imagination
totalement débridée et l'autre parfaitement raisonnable, parfaitement structurée.
Il lui disait : "Gilles ça, ça peut marcher, mais ça ça ne marchera pas. Il
limitait son enthousiasme. Quand il était à Saint-Etienne, c'était lui le
patron et pour nous les jeunes, c'était plus difficile de limiter son exaltation
parce qu'en général c'est le patron qui doit limiter l'ardeur juvénile de
ses élèves.
M.O. : Quand
vous lui disiez : "Patron, arrêtez un peu..." comment le prenait-il ?
J.C. : On pouvait
tout lui dire, il le prenait bien et avec humour. Cela ne le faisait pas changer
de cap immédiatement mais de temps en temps on pouvait percevoir une inflexion
dans ses indications. Parmi ce foisonnement d'idées, beaucoup sont restées.
Par exemple, l'utilisation des tendons de la patte d'oie dans la chirurgie
du LCA, qui a été tant décriée est à présent acceptée et c'était lui le promoteur
de la méthode. La cupule cotyloïdienne à double mobilité dite de Bousquet,
est aujourd'hui largement diffusée.
M.O. : Et
Trillat ?
J.C. : Albert
Trillat avait un autre type d'intelligence ; c'était l'élégance, le pragmatisme
et les mathématiques au service de la chirurgie orthopédique. C'était un mécanicien.
Il connaissait parfaitement les moteurs de voitures et il comptait très rapidement.
Il laissait se développer l'imagination de ses élèves. Et il en a nommé beaucoup.
Il y eut Alain Mounier Kuhn qui fut son premier agrégé, ensuite Henri Dejour,
Claude Régis Michel, avec la chirurgie pédiatrique, Gilles Bousquet à St-Etienne,
Paul Grammont à Dijon et enfin, Jean-Luc Lerat avant son départ à la retraite,
c'était tous des gens très inventifs.
M.O. : Mais
pourquoi était-il tendu avec ses agrégés ?
J.C. : Albert
Trillat était quelqu'un qui aimait bien éblouir et passionner. Par exemple,
si on voulait être chef il ne fallait surtout pas choisir deux semestres comme
interne chez lui. Il avait horreur d'avoir l'impression de répéter quelque
chose. Il considérait qu'au bout de six mois il avait délivré son enseignement
et qu'on n'avait pas besoin de faire un deuxième semestre sinon on était des
imbéciles, ou l'on n'avait rien compris à son enseignement. Je pense que c'est
pour cette raison qu'il aimait particulièrement les externes, parce que les
externes étaient des esprits neufs et qu'ils l'écoutaient religieusement.
Il nous amenait le dimanche avec lui dans les courses de côtes, il nous emmenait
au restaurant. C'était vraiment un père de famille. C'était une intelligence
limpide. Il avait une clarté de raisonnement qui faisait qu'on comprenait
très facilement avec lui la sémiologie, et jusqu'à la fin de sa carrière il
a fait des conférences d'internat. Il s'occupait aussi beaucoup de ses internes.
M.O. : Comment
vous êtes-vous intéressé à la chirurgie pédiatrique ?
J.C. : Albert
Trillat, dans la lignée de Léopold Ollier, faisait partie de cette génération
qui était formée à la chirurgie orthopédique de l'adulte et de l'enfant. Chez
Trillat, on avait les deux pathologies réunies dans le même service et donc
pour moi il n'y avait pas de discontinuité entre les deux. Pour bien comprendre
la pathologie de l'adulte il fallait comprendre la pathologie de l'enfant.
Entre autre Albert Trillat était celui qui avait remarqué le premier, Harrington,
au cours d'un de ses voyages. Il avait vu une radiographie avec une tige d'Harrington
sur une scoliose alors qu'il avait sous sa responsabilité le centre de traitement
des scolioses. Pour lui cela a été une révélation que de voir une tige dans
le dos avec deux crochets qui redressaient une malformation vertébrale. Par
ailleurs Trillat était passionné par les problèmes d'allongement et c'est
la raison pour laquelle je m'y suis intéressé très tôt. Il n'y avait donc
pour moi aucun hiatus entre l'adulte et l'enfant. J'allais indifféremment
à tous les colloques.
M.O. : Il
arrivait à diriger des staffs sur tous ces thèmes ?
J.C. : Oui, mais
il faut dire qu'à ses staffs il y avait tous ses agrégés qui étaient là Claude
Régis Michel, Henri Dejour. Un jour Albert Trillat a dit à CR Michel, il faudrait
aller aux Etats-Unis pour voir ce chirurgien qui met des tiges dans le dos
pour redresser les scolioses. Claude Régis
Michel est parti aux Etats-Unis et c'est ainsi qu'il a été le premier à mettre
une tige d'Harrington en Europe, en 62. Par la suite l'Europe entière a défilé
dans le service pour voir CR Michel opérer des scolioses. Tout le monde est
venu apprendre, y compris Pierre Stagnara.
M.O. : Vous
avez une formation encyclopédique ?
J.C. : Assez
oui. Je me considère comme un enfant gâté de la chirurgie. J'ai été faisant
fonction de chef chez Gilles Bousquet à Saint-Etienne en attendant mon poste
chez Albert Trillat. Ensuite j'ai été chef chez Albert Trillat et quand Trillat
est parti à la retraite j'ai été chef chez Henri Dejour. A la fin de mon clinicat
je suis parti chez Claude Régis Michel où on a ouvert le bloc opératoire du
centre Livet tous les deux ensemble en 79. Je suis resté 12 ans aux Hospices
Civils comme mi-temps à ne faire que de l'orthopédie pédiatrique à l'hôpital
mais je faisais de l'orthopédie adulte en ville puis j'ai eu la chance d'ouvrir
et de créer un service de chirurgie orthopédique à l'Hôpital Saint Joseph
à Lyon, Hôpital PSPH de centre ville, afin de continuer cette activité temps
partiel à laquelle je crois beaucoup.
M.O. : Vous
étiez installé à mi-temps ?
J.C. : J'ai pris
la suite de Claude Régis Michel en privé, à la clinique Emilie de Vialar lorsqu'il
a réintégré le temps plein à l'hôpital. On travaillait ensemble et on a ouvert
le bloc du centre Livet. A Livet, on faisait de la chirurgie de la scoliose
et de la chirurgie de l'enfant essentiellement. Nous étions trois : Claude
Régis Michel, Jérôme Bérard, et moi-même. C'est au centre Livet que j'ai développé
le secteur de traitement des inégalités de longueur des membres, tout en continuant
à traiter beaucoup de scolioses. A partir de 1984, je me suis intéressé à
la chirurgie des gens de petite taille.
M.O. : Et
comme il vous restait quelques instants de libre dans la journée, vous avez
fait du syndicalisme ?
J.C. : Le syndicalisme
ce n'est pas la même chose, je suis tombé dedans quand j'étais petit. J'étais
déjà président du syndicat des internes car j'ai toujours pensé que dans un
train il valait mieux être dans la locomotive que dans les wagons de queue.
J'ai toujours considéré qu'il fallait soi-même organiser sa vie et essayer
de la diriger... J'avais d'ailleurs hésité entre la chirurgie et l'ENA mais
finalement, je me suis trouvé un peu trop vieux pour l'ENA, et puis la chirurgie
me plaisait trop. Mais je pense qu'il est très difficile de faire de la politique
et de la chirurgie en même temps car la politique, comme la chirurgie, c'est
un investissement de tous les instants.
M.O. : Quel
a été le moteur de votre investissement dans le syndicalisme ?
J.C. : Ce qui
m'a poussé c'était de pouvoir agir sur le futur. Je ne suis pas le seul mais
il est bon que chacun apporte sa pierre à l'édifice.
M.O. : Vous
n'avez pas été une simple pierre ; comment sent-on la vocation de pierre angulaire
?
J.C. : Surtout
parce qu'on est porté par ses copains. Mon projet, lorsque je suis devenu
président du syndicat des internes, c'était d'améliorer les débouchés des
internes. C'est moi qui ai fait modifier la loi sur les chefs de clinique.
A l'époque, les chefs de clinique étaient en poste pour 7 ans, ce qui bloquait
les débouchés de nombreux internes. J'ai connu par ailleurs la période où
des internes s'installaient en 4ème année d'internat sans être
passé comme chef. Je considérais qu'il était nécessaire d'avoir au moins deux
ans de formation de chef de clinique pour pouvoir être un bon chirurgien car
c'est un niveau de responsabilité différent.
M.O. : Pourquoi
deux ans ?
J.C. : Non cela
a été deux ans plus un an, plus un an. A l'époque, c'était 4 ans plus 3 ans
soit 7 ans maximum et on ne pouvait pas passer directement à 2 ans car il
fallait aussi une solution pour ceux qui souhaitaient faire une carrière hospitalo-universitaire.
Celui qui faisait une carrière hospitalo-universitaire pouvait prolonger d'un
an plus un an ensuite. Cela n'a pas été simple de faire aboutir cette revendication.
Simone Veil était Ministre de la santé, et elle était opposée à modifier la
durée du clinicat. Etait-ce la pression des hospitalo-universitaires de l'époque
? Je ne sais pas, mais il faut dire que c'était confortable pour les patrons
d'avoir quelqu'un qui restait longtemps. Mais ce n'était pas l'intérêt des
internes et des futurs chirurgiens qu'on avait formés. Nous avons dit à Simone
Veil que si elle ne modifiait pas le décret, nous ferions une grève. Une grève
des internes, c'était quelque chose d'inconcevable à l'époque. Jamais l'internat
ne s'était mis en grève. Il y avait bien eu des grèves de garçons barbiers
au XVIIe et au XVIIIe siècle pour des problèmes de nourriture
ou pour des problèmes de discipline à l'intérieur de l'hôpital puisqu'ils
n'avaient le droit de sortir qu'une heure par jour, mais depuis le XVIIIe
siècle il n'y avait jamais eu à Lyon de rébellion des internes des hôpitaux.
On avait mis une date butoir et on avait prévenu un an à l'avance. Tous les
mois, on faisait le compte à rebours : plus que 11 mois, 10 mois, etc... Lorsque
la date fatidique est arrivée tous les internes de France se sont mis en grève.
C'était en 1974-75, la première grève de l'internat, grève totale des soins,
on n'assurait que les urgences. C'est une grève qui a duré pratiquement trois
semaines. On a attendu d'avoir une lettre signée de Simone Veil pour reprendre
et le clinicat a été modifié à 2 + 1 + 1. Avec le recul, je pense que c'était
une réforme nécessaire. On avait proposé beaucoup d'autres modifications dans
notre enthousiasme de jeunes internes, notamment la contractualisation des
activités d'enseignement de soins et de recherche, mais on n'a obtenu que
ce volet. Je pense que cela a permis d'améliorer les débouchés de l'internat,
d'améliorer la formation des chirurgiens. Cela n'a pas résolu totalement l'amélioration
des carrières hospitalo-universitaires.
M.O. : Avez-vous
eu des pressions de vos patrons ?
J.C. : Un petit
peu. Tous les jours on me disait : "Monsieur Caton quand reprenez-vous le
travail ?"
M.O. : Pensez-vous
que cela aurait pu être un obstacle à une carrière hospitalière ?
J.C. : Non, et
je dirais même qu'à l'époque pour être agrégé, être président du syndicat
des chefs pouvait être une aide sérieuse. Mais après l'internat, je ne me
suis pas occupé du syndicat des chefs de clinique parce que je n'ai jamais
pensé qu'être chef était une situation durable. Soit on est chef pour deux
ans puis on s'installe en libéral, soit on entre dans la filière hospitalo-universitaire.
Pour moi il n'y avait pas de syndicalisme des chefs. C'était trop limité,
et les intérêts étaient trop divergents.
M.O. : Quand
avez-vous repris du service ?
J.C. : J'ai recommencé
lorsque je suis devenu chirurgien orthopédiste. J'ai observé la vie des chirurgiens
orthopédistes et après quelques années il m'a semblé tout à fait naturel et
évident qu'il fallait faire du syndicalisme chez les orthopédistes.
M.O. : Pourquoi
?
J.C. : Pour faire
bouger, pour essayer d'améliorer la formation, pour s'intéresser au devenir
de la profession et parce que les revendications uniquement financières des
syndicats me déplaisaient. Faire la grève pour améliorer la consultation d'un
franc ce n'était pas intéressant. Ce qui m'intéressait, c'était les réformes
de structures. Donc c'était l'évaluation, la démographie, etc... A l'époque,
on commençait tout juste à parler du dur et du mou. La spécialité n'était
pas encore reconnue en tant que telle. Je ne sais plus à quelle date on a
reconnu la spécialité, mais le syndicat des orthopédistes a été créé pour
faire reconnaître la spécialité d'orthopédie. La séparation de la chirurgie
générale était fondamentale.
M.O. : Mais
c'est aussi l'amorce de la fragmentation de la chirurgie et la perte de la
vision globale ...
J.C. : Ce raisonnement
est dépassé. Sur le plan théorique, il est bon d'avoir une connaissance encyclopédique
et globale mais sur le plan pratique non. On est vraiment bon que dans ce
qu'on fait souvent, je pense qu'il faut être capable de raisonner sur une
épaule ou sur un rachis et donner des orientations thérapeutiques mais cela
ne veut pas dire que l'on va faire le geste. L'intérêt des patients c'est
l'hyperspécialisation. Dans les cliniques, on est parti de la chirurgie viscérale
et puis il y a eu un dur et un mou ; ensuite il y a eu deux durs, et maintenant
on va avoir en plus un chirurgien de la main partout.
M.O. : Comment
voyez-vous les choses à présent ?
J.C. : Aujourd'hui
le problème n'est plus de reconnaître la spécialité. Le problème est d'une
part de promouvoir la spécialité, de faire en sorte que ce soit la première
spécialité chirurgicale et d'autre part de promouvoir l'enseignement, l'évaluation,
former les plus jeunes et s'occuper des problèmes démographiques. Mais il
ne faut pas négliger les revenus des chirurgiens.
M.O. : A
votre sens, où sont les lacunes ?
J.C. : Malgré
une alternance dans les ministères, on a l'impression qu'une politique de
continuité a été menée. On a toujours fait les mauvais choix politiques et
ce pour plusieurs raisons. On a fait des réformes non pas en fonction de l'intérêt
des patients mais uniquement d'une certaine idée de l'économie qui est totalement
dépassée Je vais prendre deux exemples. Aujourd'hui il y a des problèmes de
démographie médicale mais depuis que je m'occupe de syndicalisme médical,
je me suis aperçu que ces problèmes n'ont jamais été anticipés. On a toujours
modifié la sélection non pas en fonction des besoins de la population mais
en fonction des besoins hospitaliers. En ce qui concerne les médecins spécialistes
le nombre d'internes était déterminé en fonction des demandes des chefs de
service dans les CHU. Ainsi, on pouvait très bien former trop de spécialistes
ou pas assez suivant que la spécialité était plus ou moins dynamique dans
la région. Je pense que pour maîtriser le problème des coûts, il faut maîtriser
la démographie médicale et pour maîtriser la démographie il faut évaluer les
besoins. Ces besoins n'ont jamais été vraiment déterminés. Je ne vois pas
comment on peut faire de la politique sans faire une étude de marché. Vous
imaginez un constructeur automobile qui fabriquerait n'importe quelle voiture
sans se soucier des besoins de la population. Le deuxième exemple de défaut
des politiques médicales, c'est le problème de la maîtrise comptable qui est
à mon avis une erreur fondamentale. On ne peut pas admettre qu'il existe une
maîtrise comptable pour les dépenses médicales. La maîtrise doit être médicalisée
et non pas comptable. On doit soigner les gens parce qu'ils ont besoin d'être
soignés. C'est faux de penser que la santé coûte et n'est qu'un puit sans
fond, la santé rapporte.
M.O.: C'est-à-dire
?
J.C. : La santé
rapporte aujourd'hui en France plus d'argent qu'elle ne coûte. L'hôpital est
le premier employeur dans toutes les villes. Les dépenses de santé en France
c'est à peu près 600 milliards et les gains sur l'industrie de la santé c'est
plus de 600 milliards. Je suis en train de faire faire actuellement une étude
sur le pouvoir économique de la médecine libérale de la région Rhône-Alpes
pour essayer de démontrer cela avec les bénéfices directs et les bénéfices
induits. Par ailleurs, il y a une véritable industrie de la santé en France,
avec un potentiel hospitalier qui est excédentaire. Je ne vois pas pourquoi
on ne traiterait pas la médecine comme un bien qu'on exporterait. De même
on pourrait importer des malades qui seraient soignés en France puisqu'on
a un outil pour le faire. Les autres pays de la communauté européenne en retard
dans ce domaine n'auraient pas à développer cet outil. Cela ferait rentrer
des devises. Je pense qu'il faut avoir une vision globale de la médecine si
on veut être efficace dans le syndicalisme en orthopédie, et on ne peut pas
avoir que la vue étroite de notre spécialité. C'est pour cette raison que
je me suis investi dans quelque chose que je considère comme un progrès des
plus importants sur le plan administratif, c'est la création des unions professionnelles
des médecins libéraux.
M.O. : De
quoi s'agit-il ?
J.C. : C'est
une chambre syndicale créée en 1993 par Teulade et qui permet aux médecins
de s'organiser comme ils l'entendent pour essayer de régler tous les problèmes
de leur spécialité en dehors des problèmes d'éthique. C'est une chambre qui
est financée par les médecins, gérée par les médecins et qui permet aux médecins
pour la première fois de faire des études. Jusqu'à présent, ce sont les autres
qui faisaient des études à notre place. On nous disait, regardez la démographie
il n'y a pas assez de médecins en Lozère, il y en a trop sur la Côte d'Azur.
Maintenant, les études on peut les faire nous mêmes et on sait très bien que
les chiffres de l'assurance maladie ne sont pas justes.
M.O. : Vous
êtes-vous penché sur l'activité médicale et sur la démographie ?
J.C. : Oui, avec
Jean Lannelongue. Par ailleurs nous avons étudié à fond trois spécialités
en Rhône-Alpes : la chirurgie orthopédique, la gastro-entérologie et la pédiatrie.
A partir de ces trois spécialités, on est arrivé à définir ce qu'était un
temps plein médical, c'est-à-dire à numériser de façon très approfondie ce
qu'était l'activité réelle du médecin, en sachant le temps passé au téléphone,
le temps à remplir des papiers, le temps passé au lit du malade, le temps
passé en consultation, au bloc opératoire, etc... On a complètement décortiqué
le travail journalier du médecin. A partir du moment où on a défini un temps
plein médical, on peut faire varier certains paramètres. Si on décide par
exemple que les orthopédistes prendront des gardes sur place plutôt que des
astreintes compte tenu du respect des temps de repos et des lois actuelles,
il faudra augmenter le nombre d'orthopédistes de 31 %. On a également étudié
la variation du nombre d'orthopédistes en fonction du vieillissement de la
population avec l'indice INSEE 2010/2020. On s'est aperçu que finalement il
n'y avait pas une très grosse incidence du vieillissement de la population
française sur la démographie des orthopédistes + 11 % en 2010 et 17% en 2020)
et que ce n'était pas notre activité principale que de traiter les fractures
du col du fémur. Nous avons donc maintenant un modèle qui permet d'apprécier,
en fonction des arrêtés ou des lois qui sont faites, les retentissements possibles
sur la démographie médicale.
M.O. : Qui
valide ce modèle ?
J.C. : On l'a
fait valider par des épidémiologistes.
M.O. : Sur
quel bassin de population ?
J.C. : On a fait
une enquête auprès de tous les praticiens de la région Rhône-Alpes, sachant
que Rhône-Alpes c'est 10 % de la France, si on multiplie par 10 on a l'échelle
de la France.
MO. : Mais
ces conclusions sont opposables ?
J.C. : Oui, c'est
opposable. L'étude sur la démographie est la seule étude qui existe actuellement
et au ministère on s'en sert en disant qu'on ne s'en sert pas. Nous commençons
à être écouté car maintenant nous avons des arguments pour nous défendre et
pour faire des propositions. Par exemple on sait que les chirurgiens orthopédistes
travaillent autant que les anesthésistes, c'est-à-dire 70 heures par semaine.
Et si demain on nous impose les 35 heures, il faudra doubler le nombre d'orthopédistes.
M.O. : Comment
résoudre ce dilemme ?
J.C. : Pour l'instant
personne ne s'en soucie. Pour les hospitaliers, il faudrait diminuer la pénibilité
du travail en particulier des gardes ; c'est leur première revendication.
Ensuite il faut améliorer les revenus. Il faut savoir que le K opératoire
n'a augmenté que de 20 centimes en plus de 10 ans. Les orthopédistes sont
les nouveaux pauvres de la médecine. Nous sommes ceux dont le revenu a le
moins augmenté de toutes les spécialités médicales depuis 1992 y compris les
médecins généralistes.
M.O. : Pourquoi
le gouvernement lâcherait-il du lest ?
J.C. : Le gouvernement
sera bien obligé de lâcher quand il y aura un front médical uni. Jusqu'à présent,
la division des médecins favorisait le pouvoir, diviser pour régner, c'est
classique et efficace. C'est pour cela que je pense que le premier devoir
d'un médecin, c'est de militer sur le plan syndical et d'adhérer à son syndicat.
Unis nous pouvons beaucoup de choses mais divisés nous serons toujours dévorés.
Aujourd'hui, il y a un facteur d'unité que sont les unions professionnelles
de médecins. Elles englobent les médecins qui sont installés en ville, mais
aussi les médecins hospitaliers qui ont une activité libérale à l'hôpital,
donc la quasi totalité des médecins.
M.O. : Quel
est le pourcentage d'orthopédistes syndiqués en France ?
J.C. : 25%. Il
y a donc un effort à faire. La cotisation de 550f est complètement déductible
des impôts. Je sais qu'il y a d'autres cotisations importantes, mais l'activité
des chirurgiens est multiple : le soin, la formation et l'administration et
l'aide d'un syndicat de la spécialité est indispensable.
M.O. : Il
vous reste du temps pour des loisirs ?
J.C. : Quand
j'étais interne, dans ma chambre, je collectionnais des tableaux et du vin.
J'ai encore des bouteilles que j'ai achetées pendant mon internat, peut-être
ne sont-elles plus bonnes à boire. J'ai joué au rugby jusqu'à l'âge de 33
ans, puis quand j'ai arrêté de jouer, j'ai consacré tout mon temps libre à
collectionner de l'art contemporain, en particulier les "nouveaux réalistes"
qui sont pour moi un des derniers mouvements important en art contemporain
mais ceci est une autre histoire...
Maîtrise Orthopédique n°103 - Avril 2001