Accueil
  Maîttrise Education
   Contact
   English
 
                          Articles      Interviews      Congrès      Liens     Medline   
     
     
   

 

S'abonnez à Maîtrise Orthopédique

 

header
     
spacer2
  2010-05-20  
spacer
  Nice Shoulder Course 2010
 
 
spacer2
  2010-03-22 Fort  
spacer
  Les 30e Journées d’Orthopédie de Fort de France
 
 
footer
Télécharger le bulletin au format PDF

Les traumatismes du carpe étaient le thème des journées organisées
fin mars à Paris, par l'Institut de la Main.
Timothy Herbert était un des invités d'honneur
et bien évidemment il est intervenu à propos du scaphoïde.

Il a répondu dans un français presque parfait à nos questions sur sa carrière
et sur le développement de sa fameuse vis.

matter ok

M.O. : Depuis Archimède, personne ne s'était fait un nom à partir d'une vis. Comment en êtes-vous arrivé là ?

T.H. : Il faut remonter au début de ma carrière d'orthopédiste, à une époque où les places étaient chères et les compétitions pour obtenir des bons postes très fortes. Je n'avais aucun appui particulier et je me suis dit qu'il fallait que je devienne expert dans un domaine. Je n'avais aucune idée de ce dont je devais être expert. Puis incidemment, j'ai eu trois patients consécutifs qui avaient une fracture complexe du scaphoïde. Je me suis retrouvé une nuit avec une fracture-luxation du scaphoïde qui était un véritable cauchemar. Et cela s'est terminé par l'ablation du scaphoïde. A l'époque personne ne savait précisément quoi faire pour ces fractures. Alors j'ai décidé de devenir un expert du scaphoïde et, quinze jours après, j'avais lu tout ce qui avait été publié jusqu'alors sur le scaphoïde. Et j'étais déjà un expert ! Nous étions au début des années 70 et on commençait à s'intéresser à l'ostéosynthèse du scaphoïde, notamment grâce aux travaux de l'AO, et à leurs boîtes d'ostéosynthèse pour les fractures articulaires. Ils avaient développé notamment le concept de la fixation et de la mobilisation précoce des fractures articulaires. C'est un concept auquel j'ai cru toute ma vie : les fractures articulaires doivent être fixées de façon stricte et doivent être mobilisées le plus vite possible.

M.O. : Où étiez-vous à l'époque ?

T.H. : A cette époque, j'étais en formation orthopédique à St Georges Hospital à Londres et je travaillais avec Alan Appley, un orthopédiste très connu en ce temps-là. J'étais très influencé par ses idées sur les fractures. C'est-à-dire, sur l'importance d'éviter la moindre immobilisation des articulations. J'avais déjà compris qu'il fallait différencier les fractures stables des fractures instables et qu'il fallait fixer fermement toutes les fractures instables. J'ai fait mon premier exposé sur les fractures du scaphoïde devant la Société Royale de Médecine, et j'ai gagné un prix pour ce travail. Durant les semaines qui ont suivi, j'ai été surpris de recevoir d'un peu partout des problèmes de fractures du scaphoïde, alors même que je n'étais qu'un chirurgien junior. J'ai donc essayé de fixer ces fractures du scaphoïde puisque je disais qu'il fallait le faire, mais évidemment, il y a une différence entre dire et faire et j'ai eu des déboires terribles avec les vis à spongieux de l'AO, qui étaient les vis qu'on utilisait à cette époque.

M.O. : Mais pourquoi n'avez-vous pas utilisé les broches ?

T.H. : Les broches sont très utiles pour fixer des tas de choses mais elles ne donnent aucune compression. J'étais peut-être un peu fanatique mais j'étais convaincu que la compression était la véritable clé du succès de la consolidation des fractures. En utilisant les broches, vous n'aviez pas de compression et vous étiez obligé de mettre un plâtre alors que l'articulation avait été ouverte ; vous aviez les inconvénients des deux traitements !

Pour pouvoir améliorer mon vissage, j'ai fait quelques travaux sur les cadavres. J'ai réalisé assez vite que si je voulais fixer le scaphoïde en utilisant les vis à spongieux de l'AO, il me fallait un viseur avec compression ou un davier permettant de viser. J'ai donc travaillé sur la réalisation d'un davier-viseur avec un ingénieur du service d'Orthopédie qui fabriquait les orthèses. J'ai encore toute une collection chez moi des différents modèles de davier-viseurs créés, mais le problème c'est qu'ils étaient trop gros parce que, quelle que soit la taille du viseur, il fallait laisser passer la grosse tête de 4 mm de la vis à spongieux de l'AO. J'ai réussi à m'en servir sur quelques patients mais globalement, ce n'était pas adapté. Je suis donc venu à la conclusion qu'il fallait utiliser un implant plus petit. J'ai fini par me persuader que c'était la tête de vis qui posait le plus de problème et que si on pouvait avoir une vis sans tête, on pourrait descendre jusqu'à 2 mm de diamètre de vis. Ceci s'est fait en une soirée de travail avec l'ingénieur. Je lui disais : "Si on enlevait la tête ?". Il me répondait "Cà ne tiendra pas" et je lui disais : "Et si on avait deux filetages ?". Il répondait alors que c'était une bonne idée mais qu'il n'y aurait pas de compression, et que cela maintiendrait simplement les fragments séparés. J'étais persuadé que l'idée d'une vis sans tête était bonne et je ne pouvais pas accepter qu'il me dise non. Et puis, j'ai bien réfléchi pendant au moins une heure en avalant des pintes de bière et j'ai fini par lui dire : "Et si les pas de vis de chaque filetage étaient différents ?". Il est resté silencieux pendant au moins une minute et il m'a dit : "Fantastique, ça c'est une très bonne idée". Nous étions très excités. Nous avons fait des calculs mathématiques et apparemment, l'idée pouvait marcher.

M.O. : Aviez-vous déjà pensé aux extensions vers d'autres fractures ?

T.H. : Oui, bien sûr ! Je me suis aperçu rapidement que la vis pouvait servir partout pour fixer les lésions intra-articulaires, mais je travaillais toujours sur le davier-viseur pour les fractures du scaphoïde et la nouvelle vis nous a permis de mettre au point un davier-viseur beaucoup plus petit. En effet premier davier-viseur, prévu pour les vis de l'AO, était trop grand, même s'il avait été mis sur le marché en Angleterre qu'il s'en est vendu douze ! Fort heureusement, j'ai eu la bonne idée de prendre un brevet sur l'idée de la vis sans tête à deux pas et la marque a été ainsi déposée. C'est aussi à cette époque que je suis parti en Australie. En effet bien qu'étant devenu un expert es-scaphoïde, je n'avais pas de poste intéressant en Angleterre. Le système de santé n'était guère florissant et il n'y avait pas beaucoup d'opportunité. Un poste de "Senior Lecturer" s'était libéré en Australie. Ma demande a été acceptée et je suis donc parti en Australie alors au beau milieu du développement de ma vis.

M.O. :Comment était ce poste en Australie ?

T.H. : Je dois avouer qu'il n'était pas exactement ce que j'avais espéré... J'étais à l'Université de Nouvelles Galles du Sud chez le Professeur Huckstep qui avait beaucoup travaillé au Kenya et qui était connu pour son clou multiperforé, très particulier. C'était un homme intéressant mais dans ce contexte, ce n'était pas facile pour moi de poursuivre mes propres travaux. Néanmoins à l'Université de Nouvelles Galles du Sud, il y avait un département de "bio-engineering" qui développait le matériel de Dwyer pour la chirurgie de la scoliose. C'est là que j'ai rencontré un jeune étudiant ingénieur qui s'appelait Bill Fischer. C'était un gars extrêmement brillant et je lui ai expliqué mon idée et il s'est rapidement enthousiasmé pour le projet. Je lui ai fait une introduction aux techniques de la chirurgie, et au travail sur cadavres, qui l'ont un peu écœuré au début ; mais il s'est s'adapté très vite. Nous avons travaillé d'abord sur la mise au point de grosses vis et puis rapidement, nous nous sommes dit qu'il fallait passer à des vis pour le scaphoïde. Il a pris des clous de Steinman, les a emmenés dans son garage où il avait son matériel et il les a usinés pour faire les premières vis que vous connaissez. On les a fait stérilisées et on les a implantées. J'en ai mis 25 la première année. C'est aussi avec lui qu'on a mis au point un nouveau davier-viseur très élégant et très pratique. C'est donc avec lui que j'ai publié mon premier papier sur le scaphoïde. Il a continué à publier beaucoup et il est maintenant le chef de service du département de "bio-engineering".

M.O. : Etiez-vous satisfait de vos premières poses ?

T.H. : Tout à fait. D'ailleurs, je croyais tellement à la compression que, même dans les pseudarthroses, je me contentais de mettre la vis sans greffon. Je me suis rapidement rendu compte qu'il fallait, pour les pseudarthroses, en faire un peu plus. J'ai développé depuis l'utilisation du greffon et de la vis. Mais rien n'est absolu en chirurgie. Un des tout premiers malades qui avait une pseudarthrose scléreuse et à qui j'ai mis une vis sans greffe, a été perdu de vue et je l'ai revu il y a cinq ans, c'est-à-dire dix huit ans après l'ostéosynthèse. La vis était un peu tordue, étant en acier de clou de Steinman, avec aucune consolidation de la fracture, mais sans plus. Il était absolument ravi puisque son scaphoïde était devenu stable.

M.O. : Que faites-vous après ces premiers cas ?

T.H. : On m'envoyait des cas compliqués de scaphoïde de toute l'Australie du Sud et je me suis retrouvé devant un dilemme. Fallait-il que je garde mon idée pour moi et augmenter ainsi mon recrutement ou fallait-il au contraire que je la rende accessible au plus grand nombre. Le dilemme a été rapide à trancher car il faut bien sûr développer le produit. Cependant quand vous avez une licence sur un produit, elle n'est pas très chère la première année mais elle devient rapidement hors de prix. Il vous faut, pour la protéger, l'appui d'une grosse compagnie. Donc, évidemment, il fallait un développement commercial de l'idée.

M.O. : Comment avez-vous procédé ?

T.H. : La première compagnie à laquelle j'ai pensé, c'était bien sûr l'AO qui avait à cette époque un cours à Sydney. J'ai donc rencontré les ténors de l'AO et je leur ai expliqué mon idée. Ils ont paru intéressés et ils m'ont demandé quelques exemplaires de la vis pour la tester au laboratoire de l'AO. Je devais faire un voyage en Europe et j'en ai profité pour passer par la Suisse. Je n'ai pas vu Maurice Müller qui était le Patron à l'époque, mais j'ai eu un rendez-vous avec le responsable du laboratoire. Il a fini par me dire que ma vis était astucieuse mais que ce n'était pas une excellente idée. "Nous avons déjà essayé ce genre de vis, cela ne marche pas. Vous m'avez pas assez de compression et à notre avis, vous devriez laisser tomber" m'a-t-il dit.

M.O. : Pourquoi ?

T.H. : Je ne sais pas. Les techniciens de l'AO avaient un gros laboratoire et ils prétendaient qu'ils avaient mesuré la compression et que ça ne marchait pas. J'étais, évidemment, terriblement choqué, mais a posteriori, je crois qu'ils n'envisageaient pas de développer autre chose que des idées suisses. Après quelques autres visites aux entreprises bien connu à cette époque, j'ai finalement rencontré à Sydney un gars qui était le responsable de Zimmer en Australie et qui s'est débrouillé pour m'envoyer à Warsaw, Indiana pour parler aux responsables de Zimmer. J'y ai passé 2 jours et tout était parfaitement organisé. J'ai eu six ou sept interviews durant lesquelles je m'asseyais dans une petite pièce et où j'exposais à chaque fois, du début à la fin, mon histoire. Tous mes auditeurs étaient charmants et trouvaient mon idée intéressante mais comme on me l'a expliqué ensuite, aucun ne voulait se mouiller car leur carrière pouvait être en jeu si ça ne marchait pas. Le lendemain, il y avait encore deux personnes à rencontrer et là j'ai dit : "Non, çà suffit ! Je ne ferais plus qu'une seule présentation et je la ferais dans une pièce où devront se tenir les personnes impliquées dans la décision finale". Je crois que celui-ci était une stratégie un peu dangereuse, et ma demande était difficile à satisfaire, mais enfin ils s'y sont pliés. J'ai donc fait ma présentation devant tous les décideurs. A la fin de la présentation, tout le monde griffonnait ses papiers mais personne ne prenait la parole. Alors j'ai demandé à chacun d'entre eux : "Dites-moi honnêtement ce que vous pensez de mon idée ?". Ils ont beaucoup tergiversé mais ont fini par reconnaître à l'unanimité que l'idée paraissait bonne. C'est ainsi que tout a commencé.

M.O. : En quelle année était-ce ?

T.H. : En 1976 et cela faisait cinq ans que je travaillais sur cette idée. Ils ont donc racheté les patentes et nous avons signé un contrat. J'ai demandé, en raison de la distance, à ce que le travail se fasse en collaboration avec mon ami Bill Fischer en Australie et ils ont accepté. Cela a été aussi une des conditions déterminantes du succès. Finalement, le premier set est devenu disponible sur le marché américain en 1978.

M.O. : Est-ce que la vis était en titane ?

T.H. : Depuis le début, je voulais que cette vis soit en titane, parce que, dans mon idée, la vis devait rester en place toute une vie. Le titane me paraissait plus adapté car avec les vis en acier qui finissent par s'oxyder, on a forcément des problèmes. Mais le titane était relativement nouveau en orthopédie. Il y s'en posait un petit peu dans les hanches mais je n'avais aucune preuve de sa tolérance à long terme. Chez Zimmer, ils n'étaient pas très chauds pour cette option, peut-être à cause du coût. Peu de temps après que le contrat soit signé, ils m'ont dit : "Ecoutez, nous n'allons pas faire la vis en titane, nous allons la faire en acier". C'est alors que j'ai pris une nouvelle décision importante. Je leur ai répondu : "Si vous ne faites pas cette vis en titane, je crois que cela n'a aucun intérêt et dans ce cas-là, le contrat est rompu ; c'est du titane ou rien d'autre". J'ai fait cela au feeling. Je n'avais aucune preuve scientifique, mais c'était une conviction personnelle qui me paraissait incontournable.

M.O. : Vous imaginiez bien qu'avec le titane, il y avait des problèmes d'usinage ?

T.H. : Bien sûr, mais c'était leur problème pas le mien. Je savais qu'on pouvait le faire mais que pour fabriquer des vis en titane, ils leur fallaient acheter des nouvelles machines. Finalement, j'ai gagné et eux aussi car ils ont retourné cet investissement à leur avantage. Lors de la mise sur le marché la promotion disait : "Nous sommes la première compagnie capable de faire des vis de cette taille en titane". Ils ont ensuite été très efficaces dans la façon de commercialiser le produit. Personne ne pouvait disposer d'un set de vis sans avoir assisté à un cours pratique, et le produit n'a pas été disponible avant que les grandes équipes américaines ne l'aient essayé et approuvé. La promotion a été réalisée avec beaucoup de sérieux. Ils m'ont invité souvent à faire des conférences et surtout, tous les grands chirurgiens de la main américains, mais vraiment tous, avaient eu la vis entre leurs mains et l'avaient appréciée. Cela a donné un coup de fouet commercial très important. C'est comme cela que la vis est devenue très célèbre aux Etats-Unis.

M.O. : Où en étiez-vous en Australie ?

T.H. : Mon implantation en Australie n'a pas été très facile, peut-être car j'étais anglais, et que je n'avais pas fait mes études en Australie. A cette époque, la population d'Australie était de moins de 15 millions, et bien évidemment, ils avaient suffisamment de chirurgiens australiens. J'étais venu avec toute ma famille en Australie avec l'esprit très ouvert, car nous voulions vivre là. Nous étions prêts à nous acclimater, mais nous avons trouvé un mode de vie assez différent de celui de l'Europe. En plus, Il me fallait trouver un poste où je puisse retrouver les pôles d'intérêts de ma formation à Londres. Malheureusement, ce poste à l'université consistait beaucoup en tâches administratives sans importances. Cependant, dans le même temps, j'ai pu former des étudiants et des jeunes chirurgiens, ce qui m'a toujours passionné. Mais j'ai finalement quitté l'université pour un poste qui corresponde à la chirurgie qui m'intéressait. Cela a été particulièrement difficile, parce que à chaque fois que je trouvais un poste intéressant, çà bloquait. Il y avait des gens qui considéraient que je n'étais pas qualifié, bien que je m'étais beaucoup occupé de la préparation des internes à l'examen final d'Orthopédie. Finalement, je n'ai pas eu d'autre choix que de partir m'installer en privé. Ceci étant, l'installation dans le privé n'a pas été si terrible que cela car les chirurgiens orthopédistes ont été très confraternels et ils m'ont envoyé la plupart sinon tous leurs problèmes de poignet. Mais, c'est toujours difficile de poursuivre ses travaux et ses recherches, sans le support d'une institution académique.

Finalement, plus tard, j'ai fini par avoir un poste honoraire à l'Hôpital de Sydney, le plus vieil institut de formation médicale de l'université de Sydney. Il avait un petit côté anglais et j'étais très heureux d'être là. Mon activité était intense puisque j'étais orthopédiste généraliste et que je faisais tout. J'ai fait les premières prothèses de hanche non cimentées, parmi les premières arthroscopies du genou et des tas de choses très intéressantes. En même temps, je poursuivais mes travaux cliniques sur le scaphoïde et le poignet ; je voyageais énormément, je donnais des conférences et j'allais participer à des cours pratiques un peu partout dans le monde. Et puis ma pratique privée me prenait beaucoup de temps, car en privé, vous devez tout faire vous-même, alors qu'à l'hôpital, on vous fournit tout le personnel pour vous soulager des tâches, notamment de la gestion des personnels, qui est une chose que je n'ai jamais vue en Angleterre.

M.O. : Comment a évolué votre activité en Australie ?

T.H. : J'ai pu progressivement me spécialiser complètement dans la chirurgie de la main et du poignet et, en 1986, après une période particulièrement difficile (tous les chirurgiens Orthopédiques à Sydney ont du donner leur démission des hôpitaux publiques, à cause des conflits administratifs). J'ai eu heureusement l'opportunité de me joindre à un service de chirurgie de la main en gestation à l'Hôpital de Sydney, sous direction d'un chirurgien général : Bruce Conolly. Il avait fait ses études en Amérique avec Bob Carroll, un des premiers vrais chirurgiens de la main au monde. Avec un autre spécialiste de chirurgie esthétique, qui a aussi fait ses études en Louisville, Kentucky nous avons développé une activité importante avec de plus en plus des malades qui venaient de partout en Australie, et même de l'étranger. J'ai eu la chance de pouvoir poursuivre mon orientation particulière sur le poignet ; en même temps, car je voyageais souvent, j'ai fait la connaissance des chirurgiens de la main du monde entier. C'était une époque très intéressante, et j'ai eu aussi l'opportunité de créer un programme de formation en chirurgie de la main, qui accueillait des jeunes chirurgiens de partout.

Mais déjà à cette époque, il y avait des conflits commerciaux. Je voudrais vous parler de celui qui a conduit à la description de la vis de Herbert-Whipple. Whipple, de Richmond en Virginie, était un des associés de Caspari et travaillait avec une compagnie d'arthroscopie. Il voulait une vis canulée.

M.O. : Vous aviez pensé à canuler vos vis ?

T.H. : Bien sûr, cela figurait dans mon brevet. J'y avais pensé depuis le début. C'était tellement évident. Zimmer ne voulait pas faire une petite vis canulée car ils pensaient que c'était trop délicat. Zimmer avait fait des vis canulées pour les grosses articulations mais n'a jamais voulu exploiter le potentiel des petites vis canulées. Prenez l'exemple de la fracture de la malléole interne ; un des problèmes avec les vis classiques c'est qu'il faut les retirer puisque la tête gêne. Il aurait été si simple de faire une vis malléolaire interne sans tête qui serait enfouie dans l'os. Quoi qu'il en soit, Whipple avait demandé à sa compagnie d'arthroscopie de faire des vis canulées pour pouvoir les utiliser en arthroscopie. Un des points que j'avais spécifié dans mon brevet était que le diamètre du corps de la vis devait être inférieur à celui de la tête, ce qui est évident parce que c'est l'endroit où ça glisse et où doit se faire la compression. Whipple a dessiné alors une vis dont le diamètre de la partie médiane était le même que celui de la tête. C'était le seul moyen de contourner le brevet. Au même moment, Zimmer achète cette compagnie et trouve la vis dans les cartons. Ils m'ont écrit pour me dire qu'ils envisageaient d'arrêter la production des vis de Herbert pour favoriser la production des vis de Whipple. J'étais très déçu car ces vis n'avaient jamais été testées et qu'elles n'avaient jamais fait l'objet de la moindre publication. En plus on ne m'avait évidemment pas demandé mon avis. Je leur ai répondu : "Je vous avais demandé une vis canulée et vous n'avez jamais été capable de me la faire et maintenant vous en avez une qui est mauvaise en tout, dans son dessin, dans sa conception et vous voulez l'utiliser sans évaluation !". Nous avons eu un échange épistolaire assez musclé et, finalement, nous sommes arrivés à un arrangement satisfaisant. Ils m'ont fait rencontrer Terry Whipple, nous en avons discuté. Terry a accepté l'idée que sa vis était une copie de la mienne et nous sommes arrivés au compromis suivant : je continuais à travailler sur la vis type Herbert classique et lui, allait pouvoir continuer avec sa vis canulée ; qu'il ferait tous les travaux de recherches expérimentaux et les publications pour prouver son intérêt et moi en échange, je mettrais mon nom sur sa nouvelle vis. Ceci étant, je dois avouer que j'ai essayé sa vis de temps en temps dans le scaphoïde et que j'ai arrêté : ça ne fonctionne pas, ce n'est pas adapté pour cela.

M.O. : Puisqu'on en est aux antériorités de brevet, pourquoi est-ce que votre davier-viseur s'appelle le viseur de Huene et non pas celui de Herbert ?

T.H. : Voilà ce qui s'est passé. Quand j'ai commencé à travailler sur le davier-viseur, j'ai reçu une lettre d'un chirurgien orthopédiste américain, John Huene, qui faisait de la chirurgie du sport en Californie. Dans sa lettre, il me disait qu'il était très intéressé par mon davier-viseur pour le scaphoïde, qu'il travaillait lui-même sur un davier-viseur de scaphoïde et qu'il aimerait avoir un exemplaire du mien. Nous devions nous rencontrer pour en discuter. Nous avions en fait des conceptions assez différentes puisque mon instrument était fait pour des voies d'abord antérieures, avec une vis sans tête, tandis que le sien était conçu pour des voies d'abord latérales, utilisant une vis normale. Nous avons échangé plusieurs courriers et j'ai fini par lui dire que son davier-viseur n'était pas adapté parce que je ne croyais que ni la vis à tête, ni la voie d'abord latérale n'étaient bonnes pour le scaphoïde. Finalement, on a arrêté de s'écrire. Et un jour, la société Zimmer me prévient que mon davier devait dorénavant s'appeler le guide de Huene et que dans mes publications et mes communications c'est cette dénomination de guide de Huene que je devrais utiliser. En fait, Huene avait pris un brevet sur mon dispositif et les avait poursuivis en justice. Bien que mon viseur ait été le premier, on était coincé. Zimmer a donc payé très cher le guide de Huene alors même que mon viseur et ma technique étaient complètement différents. Je suis furieux parce que les principales critiques de l'utilisation de la vis de Herbert, c'est que le guide n'est pas adapté. Huene m'a écrit qu'il ne l'avait jamais utilisé. Et il m'a même écrit en me disant qu'un jour, il faudrait qu'il me rende visite pour voir comment je m'en servais !

M.O. : Vous n'utilisez pas de plâtre avec votre synthèse ?

T.H. : C'était mon credo depuis le début : une bonne fixation et vous pouvez mobiliser votre poignet. Bien sûr, au début de mon expérience, il m'est arrivé d'avoir l'impression que la tenue était insuffisante. A ce moment-là je prévenais le patient d'être très prudent mais j'ai toujours autorisé une mobilisation. Même avec les greffes osseuses, je crois qu'il faut bouger pour permettre un remodelé du greffon. Et puis, si vous voulez que votre vis tienne, il ne faut pas que les fragments deviennent ostéoporotiques, et si vous mettez les patients dans un plâtre, vous avez rapidement une ostéoporose d'immobilisation et la qualité de votre fixation diminue. Je vous donne un exemple :

J'ai eu à traiter un joueur de cricket professionnel qui avait une pseudarthrose épouvantable, déjà opérée, du pôle proximal du scaphoïde. J'ai réussi à lui reconstruire son scaphoïde avec beaucoup de difficultés et j'ai eu du mal à obtenir une greffe stable. J'ai pris la décision d'éviter l'utilisation du plâtre, tout en demandant au gars d'être très prudent, de porter une attelle sauf pour se laver en lui expliquant qu'il y avait 50% de chances pour que cela consolide. Lorsque je l'ai revu à la 6ème semaine, j'étais très inquiet. Mais ses radios étaient belles, la vis n'avait pas bougé, j'avais l'impression que le scaphoïde pouvait consolider et je lui ai donc dit qu'il pouvait commencer à en faire un peu plus avec son poignet, voire commencer à jouer tout doucement au cricket. C'est là qu'il m'a dit : "Je dois honnêtement vous avouer que j'ai recommencé à jouer il y a 4 semaines, et hier j'ai joué pendant 4 heures et j'ai fait plus de 100 passages". Tout ceci pour vous dire que je ne mets pas de plâtre et que je crois que cela ne sert à rien. J'ai un seul cas dont je me souvienne d'un échec de fixation dans les premières semaines, c'était un cow-boy qui faisait du rodéo et il a réussi à casser sa vis lors d'une chute. Pour moi, si la fixation est bonne, l'immobilisation du poignet est contre-indiquée.

M.O. : N'avez-vous pas observé de chambres de mobilité autour de la vis ?

T.H. : Bien sûr, ça peut arriver de temps en temps, mais à mon avis c'est le résultat d'un échec de consolidation de fracture, en rapport avec un échec primaire de fixation. Par exemple, au debout je croyais fortement que, dans les pseudarthroses fibreuses, une compression simple serait suffisante pour obtenir la consolidation ; je me trompais, car j'ai observé une bonne moitié d'échecs avec perte de fixation, et cela m'a appris l'importance du greffon dans les pseudarthroses du scaphoïde.

M.O. : Quelle voie d'abord préférez-vous, palmaire ou dorsale ?

T.H. : A mon sens, cela dépend de la localisation du trait de fracture. Si je dois faire une reconstruction du scaphoïde, la voie d'abord antérieure me paraît préférable. Dans les fractures fraîches, si la fracture est très déplacée, je préfère les voies antérieures car j'ai parfois eu des interpositions ligamentaires dans le trait de fracture, ou des comminutions difficiles à contrôler par voie postérieure. Dans les fractures peu déplacées, je m'oriente surtout vers la fixation percutanée. Cela tient à ma formation : si je fais une réduction chirurgicale, j'ai besoin d'une bonne exposition, d'avoir une réduction anatomique, et une fixation solide ce qui suppose d'utiliser une greffe osseuse si nécessaire. Par contre, je préfère toujours la voie dorsale pour les fractures de la partie proximale du scaphoïde. Certains préfèrent cette approche pour n'importe quel type de fracture, car la fixation est plus facile, mais, à mon avis le manque de jour sur toute la longueur du scaphoïde est un inconvénient majeur.

M.O. : Est que la nécrose avasculaire du scaphoïde existe ?

T.H. : Oui, certainement, mais comme vous l'avez sûrement remarqué, je suis très attaché au sens des mots. Avasculaire veut dire qu'il n'y a pas de sang et nécrose veut dire nécrotique c'est-à-dire plus de tissus vivants. Dans ce cas, il n'y a rien d'autre à faire que de mettre le scaphoïde dans le baquet, vous ne pouvez pas le fixer et il ne peut pas consolider. Mais un pôle proximal de scaphoïde ischémique est très fréquent. C'est comme un fragment de corticale, mais vous pouvez le fixer et il a une certaine chance de consolider. Quand Cooney dit qu'une nécrose du scaphoïde peut consolider, je lui réponds : "Monntrez-moi comment, car dans l'acceptation stricte du mot, ceci est impossible !

M.O. : Qu'est-ce qui vous a poussé à tout abandonner et à partir pour Australie ?

T.H. : Il faut revenir au début. Je viens d'Europe, et je suis toujours resté attaché au mode de vie européen. Même aux meilleurs moments de ma vie en Australie, j'ai toujours eu le sentiment d'être un peu étranger à ce continent, si loin de mon pays natal. Bien que nous ayons toujours notre maison familiale en Australie, et que tous nos enfants soient restés là-bas, moi et ma femme, qui est autrichienne, avons eu le désir de retourner en Europe de plus en plus fréquemment, et finalement nous avons pris la décision d'acheter une maison secondaire en France. En même temps, j'ai pris la décision de quitter mon poste en Australie à l'âge de 55 ans, et de profiter du temps libre pour me consacrer à mes autres passions, c'est-à-dire, à faire un tour du monde sur voilier, à étudier un peu la musique etc... A mon avis, la vie chirurgicale peut, trop facilement, obscurcir la vie normale et familiale, et je crois qu'il faut sérieusement réfléchir sur ce fait. La vie est trop courte, et le monde présente tant de choses intéressantes !

M.O. : En pratique, comment passez-vous votre temps ?

T.H. : Comme je viens de le dire, j'ai beaucoup de centres d'intérêts et hobbies. Je fais de la musique classique et du jazz, j'étudie la clarinette et je fais partie d'un petit groupe, le jazz-band européen des chirurgiens de la main ! Et puis j'ai une propriété dans le Var, à Mons un très beau petit village entre les montagnes et la mer ; et moi, j'adore les montagnes, et je suis passionné par la mer. En plus, quand j'ai le temps je bricole sur ma propriété ; j'essaie avec quelques difficultés d'apprendre le français.

M.O. : Pourquoi avoir choisi la France ?

T.H. : J'ai choisi la France parce que je crois que c'est probablement le pays le plus agréable à vivre. Depuis mon enfance, j'ai toujours adoré ce pays, et je me suis toujours senti un peu "chez moi" ici. Ce qui est très intéressant c'est que si on remonte l'arbre généalogique de ma famille on s'aperçoit qu'il y a 4 ou 5 siècles nous étions des français. Nous venions de Normandie, c'est peut-être un retour à mes racines. A l'occasion d'un de mes voyages en Provence j'ai découvert cet endroit absolument merveilleux et je me suis dit c'est vraiment là qu'il faut que je vienne et c'est là qu'il faut que j'aie une maison.

M.O. : Fini la chirurgie ?

T.H. : Je suis trop jeune pour oublier complètement la chirurgie. Ma retraite est une bonne opportunité pour poursuivre mes recherches, mes publications et mes conférences. Je suis ravi de l'accueil que j'ai reçu par mes confrères ici en France, en Angleterre et partout en Europe, d'autant plus que ces amitiés m'ont permis de rester au courant de l'évolution de la chirurgie de la main. Je reste toujours (enfin, presque !) disponible pour discuter des problèmes difficiles du poignet avec mes collègues, et pour faire des cours aux jeunes chirurgiens.

En même temps, je peux me consacrer à des idées que je n'avais pas eues le temps de développer. En ce moment je travaille sur différents projets avec Martins Surgical, qui est une compagnie allemande qui fait beaucoup de produits pour la traumatologie. En particulier sur un sujet qui me tient à cœur, une prothèse de tête cubitale qui a pas mal de succès en Europe en ce moment. J'ai aussi fait avec Martins des vis de type Herbert, mais canulées, comme on me les avait toujours demandé, mais que la société Zimmer n'a jamais fait. De plus ces vis ont des forces de compression différentes, car le taux de compression de la vis originale a toujours été critiqué. Bien que Bill Fischer et moi sommes arrivés après de nombreux essais à un dessin qui nous semblait idéal et que les résultats cliniques ont confirmé nos options, si les chirurgiens veulent des vis avec plus de compression, donnons leur ce qu'ils demandent. Donc, il y a maintenant 2 types de vis : une avec une compression habituelle et une avec une compression 2 fois plus forte. Bien sûr, aujourd'hui tout le monde peut en faire autant puisque le brevet est tombé dans le domaine public.

M.O. : Que diriez-vous à de jeunes orthopédistes qui rêvent d'inventer leur matériel ?

T.H. : La vie m'a enseigné trois leçons. La première : c'est de ne pas être effrayé par le changement, avoir l'esprit ouvert, remettre en question tout ce qu'on a appris et tout ce qu'on fait concernant la chirurgie.

La deuxième : c'est d'avoir une solide formation car c'est avec une bonne réputation que l'on peut commencer à développer quelque chose.

La troisième, et c'est probablement la plus importante, c'est qu'il faut croire absolument en ses idées, être extrêmement persévérant, et les suivre sans se laisser décourager par les critiques et les échecs : une réponse négative n'est jamais une réponse définitive et il faut continuer par delà un refus ou un revers.

Enfin, je voudrais ajouter que c'est jamais, jamais facile. Bon courage, et bonne chance, car il faut avoir une abondance de cette dernière si l'on veut avoir du succès !

Maîtrise Orthopédique n°105 - Juin-Juillet 2001