M.O. : Depuis
Archimède, personne ne s'était fait un nom à partir d'une
vis. Comment en êtes-vous arrivé là ?
T.H. : Il faut
remonter au début de ma carrière d'orthopédiste, à
une époque où les places étaient chères et les
compétitions pour obtenir des bons postes très fortes. Je n'avais
aucun appui particulier et je me suis dit qu'il fallait que je devienne expert
dans un domaine. Je n'avais aucune idée de ce dont je devais être
expert. Puis incidemment, j'ai eu trois patients consécutifs qui avaient
une fracture complexe du scaphoïde. Je me suis retrouvé une nuit
avec une fracture-luxation du scaphoïde qui était un véritable
cauchemar. Et cela s'est terminé par l'ablation du scaphoïde.
A l'époque personne ne savait précisément quoi faire
pour ces fractures. Alors j'ai décidé de devenir un expert du
scaphoïde et, quinze jours après, j'avais lu tout ce qui avait
été publié jusqu'alors sur le scaphoïde. Et j'étais
déjà un expert ! Nous étions au début des années
70 et on commençait à s'intéresser à l'ostéosynthèse
du scaphoïde, notamment grâce aux travaux de l'AO, et à
leurs boîtes d'ostéosynthèse pour les fractures articulaires.
Ils avaient développé notamment le concept de la fixation et
de la mobilisation précoce des fractures articulaires. C'est un concept
auquel j'ai cru toute ma vie : les fractures articulaires doivent être
fixées de façon stricte et doivent être mobilisées
le plus vite possible.
M.O. : Où
étiez-vous à l'époque ?
T.H. : A cette
époque, j'étais en formation orthopédique à St
Georges Hospital à Londres et je travaillais avec Alan Appley, un orthopédiste
très connu en ce temps-là. J'étais très influencé
par ses idées sur les fractures. C'est-à-dire, sur l'importance
d'éviter la moindre immobilisation des articulations. J'avais déjà
compris qu'il fallait différencier les fractures stables des fractures
instables et qu'il fallait fixer fermement toutes les fractures instables.
J'ai fait mon premier exposé sur les fractures du scaphoïde devant
la Société Royale de Médecine, et j'ai gagné un
prix pour ce travail. Durant les semaines qui ont suivi, j'ai été
surpris de recevoir d'un peu partout des problèmes de fractures du
scaphoïde, alors même que je n'étais qu'un chirurgien junior.
J'ai donc essayé de fixer ces fractures du scaphoïde puisque je
disais qu'il fallait le faire, mais évidemment, il y a une différence
entre dire et faire et j'ai eu des déboires terribles avec les vis
à spongieux de l'AO, qui étaient les vis qu'on utilisait à
cette époque.
M.O. : Mais
pourquoi n'avez-vous pas utilisé les broches ?
T.H. : Les broches
sont très utiles pour fixer des tas de choses mais elles ne donnent
aucune compression. J'étais peut-être un peu fanatique mais j'étais
convaincu que la compression était la véritable clé du
succès de la consolidation des fractures. En utilisant les broches,
vous n'aviez pas de compression et vous étiez obligé de mettre
un plâtre alors que l'articulation avait été ouverte ;
vous aviez les inconvénients des deux traitements !
Pour pouvoir
améliorer mon vissage, j'ai fait quelques travaux sur les cadavres.
J'ai réalisé assez vite que si je voulais fixer le scaphoïde
en utilisant les vis à spongieux de l'AO, il me fallait un viseur avec
compression ou un davier permettant de viser. J'ai donc travaillé sur
la réalisation d'un davier-viseur avec un ingénieur du service
d'Orthopédie qui fabriquait les orthèses. J'ai encore toute
une collection chez moi des différents modèles de davier-viseurs
créés, mais le problème c'est qu'ils étaient trop
gros parce que, quelle que soit la taille du viseur, il fallait laisser passer
la grosse tête de 4 mm de la vis à spongieux de l'AO. J'ai réussi
à m'en servir sur quelques patients mais globalement, ce n'était
pas adapté. Je suis donc venu à la conclusion qu'il fallait
utiliser un implant plus petit. J'ai fini par me persuader que c'était
la tête de vis qui posait le plus de problème et que si on pouvait
avoir une vis sans tête, on pourrait descendre jusqu'à 2 mm de
diamètre de vis. Ceci s'est fait en une soirée de travail avec
l'ingénieur. Je lui disais : "Si on enlevait la tête ?". Il me
répondait "Cà ne tiendra pas" et je lui disais : "Et si on avait
deux filetages ?". Il répondait alors que c'était une bonne
idée mais qu'il n'y aurait pas de compression, et que cela maintiendrait
simplement les fragments séparés. J'étais persuadé
que l'idée d'une vis sans tête était bonne et je ne pouvais
pas accepter qu'il me dise non. Et puis, j'ai bien réfléchi
pendant au moins une heure en avalant des pintes de bière et j'ai fini
par lui dire : "Et si les pas de vis de chaque filetage étaient différents
?". Il est resté silencieux pendant au moins une minute et il m'a dit
: "Fantastique, ça c'est une très bonne idée". Nous étions
très excités. Nous avons fait des calculs mathématiques
et apparemment, l'idée pouvait marcher.
M.O. : Aviez-vous
déjà pensé aux extensions vers d'autres fractures ?
T.H. : Oui,
bien sûr ! Je me suis aperçu rapidement que la vis pouvait servir
partout pour fixer les lésions intra-articulaires, mais je travaillais
toujours sur le davier-viseur pour les fractures du scaphoïde et la nouvelle
vis nous a permis de mettre au point un davier-viseur beaucoup plus petit.
En effet premier davier-viseur, prévu pour les vis de l'AO, était
trop grand, même s'il avait été mis sur le marché
en Angleterre qu'il s'en est vendu douze ! Fort heureusement, j'ai eu la bonne
idée de prendre un brevet sur l'idée de la vis sans tête
à deux pas et la marque a été ainsi déposée.
C'est aussi à cette époque que je suis parti en Australie. En
effet bien qu'étant devenu un expert es-scaphoïde, je n'avais
pas de poste intéressant en Angleterre. Le système de santé
n'était guère florissant et il n'y avait pas beaucoup d'opportunité.
Un poste de "Senior Lecturer" s'était libéré en Australie.
Ma demande a été acceptée et je suis donc parti en Australie
alors au beau milieu du développement de ma vis.
M.O. :Comment
était ce poste en Australie ?
T.H. : Je dois
avouer qu'il n'était pas exactement ce que j'avais espéré...
J'étais à l'Université de Nouvelles Galles du Sud chez
le Professeur Huckstep qui avait beaucoup travaillé au Kenya et qui
était connu pour son clou multiperforé, très particulier.
C'était un homme intéressant mais dans ce contexte, ce n'était
pas facile pour moi de poursuivre mes propres travaux. Néanmoins à
l'Université de Nouvelles Galles du Sud, il y avait un département
de "bio-engineering" qui développait le matériel de Dwyer pour
la chirurgie de la scoliose. C'est là que j'ai rencontré un
jeune étudiant ingénieur qui s'appelait Bill Fischer. C'était
un gars extrêmement brillant et je lui ai expliqué mon idée
et il s'est rapidement enthousiasmé pour le projet. Je lui ai fait
une introduction aux techniques de la chirurgie, et au travail sur cadavres,
qui l'ont un peu écuré au début ; mais il s'est
s'adapté très vite. Nous avons travaillé d'abord sur
la mise au point de grosses vis et puis rapidement, nous nous sommes dit qu'il
fallait passer à des vis pour le scaphoïde. Il a pris des clous
de Steinman, les a emmenés dans son garage où il avait son matériel
et il les a usinés pour faire les premières vis que vous connaissez.
On les a fait stérilisées et on les a implantées. J'en
ai mis 25 la première année. C'est aussi avec lui qu'on a mis
au point un nouveau davier-viseur très élégant et très
pratique. C'est donc avec lui que j'ai publié mon premier papier sur
le scaphoïde. Il a continué à publier beaucoup et il est
maintenant le chef de service du département de "bio-engineering".
M.O. : Etiez-vous
satisfait de vos premières poses ?
T.H. : Tout
à fait. D'ailleurs, je croyais tellement à la compression que,
même dans les pseudarthroses, je me contentais de mettre la vis sans
greffon. Je me suis rapidement rendu compte qu'il fallait, pour les pseudarthroses,
en faire un peu plus. J'ai développé depuis l'utilisation du
greffon et de la vis. Mais rien n'est absolu en chirurgie. Un des tout premiers
malades qui avait une pseudarthrose scléreuse et à qui j'ai
mis une vis sans greffe, a été perdu de vue et je l'ai revu
il y a cinq ans, c'est-à-dire dix huit ans après l'ostéosynthèse.
La vis était un peu tordue, étant en acier de clou de Steinman,
avec aucune consolidation de la fracture, mais sans plus. Il était
absolument ravi puisque son scaphoïde était devenu stable.
M.O. : Que
faites-vous après ces premiers cas ?
T.H. : On m'envoyait
des cas compliqués de scaphoïde de toute l'Australie du Sud et
je me suis retrouvé devant un dilemme. Fallait-il que je garde mon
idée pour moi et augmenter ainsi mon recrutement ou fallait-il au contraire
que je la rende accessible au plus grand nombre. Le dilemme a été
rapide à trancher car il faut bien sûr développer le produit.
Cependant quand vous avez une licence sur un produit, elle n'est pas très
chère la première année mais elle devient rapidement
hors de prix. Il vous faut, pour la protéger, l'appui d'une grosse
compagnie. Donc, évidemment, il fallait un développement commercial
de l'idée.
M.O. : Comment
avez-vous procédé ?
T.H. : La première
compagnie à laquelle j'ai pensé, c'était bien sûr
l'AO qui avait à cette époque un cours à Sydney. J'ai
donc rencontré les ténors de l'AO et je leur ai expliqué
mon idée. Ils ont paru intéressés et ils m'ont demandé
quelques exemplaires de la vis pour la tester au laboratoire de l'AO. Je devais
faire un voyage en Europe et j'en ai profité pour passer par la Suisse.
Je n'ai pas vu Maurice Müller qui était le Patron à l'époque,
mais j'ai eu un rendez-vous avec le responsable du laboratoire. Il a fini
par me dire que ma vis était astucieuse mais que ce n'était
pas une excellente idée. "Nous avons déjà essayé
ce genre de vis, cela ne marche pas. Vous m'avez pas assez de compression
et à notre avis, vous devriez laisser tomber" m'a-t-il dit.
M.O. : Pourquoi
?
T.H. : Je ne
sais pas. Les techniciens de l'AO avaient un gros laboratoire et ils prétendaient
qu'ils avaient mesuré la compression et que ça ne marchait pas.
J'étais, évidemment, terriblement choqué, mais a posteriori,
je crois qu'ils n'envisageaient pas de développer autre chose que des
idées suisses. Après quelques autres visites aux entreprises
bien connu à cette époque, j'ai finalement rencontré
à Sydney un gars qui était le responsable de Zimmer en Australie
et qui s'est débrouillé pour m'envoyer à Warsaw, Indiana
pour parler aux responsables de Zimmer. J'y ai passé 2 jours et tout
était parfaitement organisé. J'ai eu six ou sept interviews
durant lesquelles je m'asseyais dans une petite pièce et où
j'exposais à chaque fois, du début à la fin, mon histoire.
Tous mes auditeurs étaient charmants et trouvaient mon idée
intéressante mais comme on me l'a expliqué ensuite, aucun ne
voulait se mouiller car leur carrière pouvait être en jeu si
ça ne marchait pas. Le lendemain, il y avait encore deux personnes
à rencontrer et là j'ai dit : "Non, çà suffit
! Je ne ferais plus qu'une seule présentation et je la ferais dans
une pièce où devront se tenir les personnes impliquées
dans la décision finale". Je crois que celui-ci était une stratégie
un peu dangereuse, et ma demande était difficile à satisfaire,
mais enfin ils s'y sont pliés. J'ai donc fait ma présentation
devant tous les décideurs. A la fin de la présentation, tout
le monde griffonnait ses papiers mais personne ne prenait la parole. Alors
j'ai demandé à chacun d'entre eux : "Dites-moi honnêtement
ce que vous pensez de mon idée ?". Ils ont beaucoup tergiversé
mais ont fini par reconnaître à l'unanimité que l'idée
paraissait bonne. C'est ainsi que tout a commencé.
M.O. : En
quelle année était-ce ?
T.H. : En 1976
et cela faisait cinq ans que je travaillais sur cette idée. Ils ont
donc racheté les patentes et nous avons signé un contrat. J'ai
demandé, en raison de la distance, à ce que le travail se fasse
en collaboration avec mon ami Bill Fischer en Australie et ils ont accepté.
Cela a été aussi une des conditions déterminantes du
succès. Finalement, le premier set est devenu disponible sur le marché
américain en 1978.
M.O. : Est-ce
que la vis était en titane ?
T.H. : Depuis
le début, je voulais que cette vis soit en titane, parce que, dans
mon idée, la vis devait rester en place toute une vie. Le titane me
paraissait plus adapté car avec les vis en acier qui finissent par
s'oxyder, on a forcément des problèmes. Mais le titane était
relativement nouveau en orthopédie. Il y s'en posait un petit peu dans
les hanches mais je n'avais aucune preuve de sa tolérance à
long terme. Chez Zimmer, ils n'étaient pas très chauds pour
cette option, peut-être à cause du coût. Peu de temps après
que le contrat soit signé, ils m'ont dit : "Ecoutez, nous n'allons
pas faire la vis en titane, nous allons la faire en acier". C'est alors que
j'ai pris une nouvelle décision importante. Je leur ai répondu
: "Si vous ne faites pas cette vis en titane, je crois que cela n'a aucun
intérêt et dans ce cas-là, le contrat est rompu ; c'est
du titane ou rien d'autre". J'ai fait cela au feeling. Je n'avais aucune preuve
scientifique, mais c'était une conviction personnelle qui me paraissait
incontournable.
M.O. : Vous
imaginiez bien qu'avec le titane, il y avait des problèmes d'usinage
?
T.H. : Bien
sûr, mais c'était leur problème pas le mien. Je savais
qu'on pouvait le faire mais que pour fabriquer des vis en titane, ils leur
fallaient acheter des nouvelles machines. Finalement, j'ai gagné et
eux aussi car ils ont retourné cet investissement à leur avantage.
Lors de la mise sur le marché la promotion disait : "Nous sommes la
première compagnie capable de faire des vis de cette taille en titane".
Ils ont ensuite été très efficaces dans la façon
de commercialiser le produit. Personne ne pouvait disposer d'un set de vis
sans avoir assisté à un cours pratique, et le produit n'a pas
été disponible avant que les grandes équipes américaines
ne l'aient essayé et approuvé. La promotion a été
réalisée avec beaucoup de sérieux. Ils m'ont invité
souvent à faire des conférences et surtout, tous les grands
chirurgiens de la main américains, mais vraiment tous, avaient eu la
vis entre leurs mains et l'avaient appréciée. Cela a donné
un coup de fouet commercial très important. C'est comme cela que la
vis est devenue très célèbre aux Etats-Unis.
M.O. : Où
en étiez-vous en Australie ?
T.H. : Mon implantation
en Australie n'a pas été très facile, peut-être
car j'étais anglais, et que je n'avais pas fait mes études en
Australie. A cette époque, la population d'Australie était de
moins de 15 millions, et bien évidemment, ils avaient suffisamment
de chirurgiens australiens. J'étais venu avec toute ma famille en Australie
avec l'esprit très ouvert, car nous voulions vivre là. Nous
étions prêts à nous acclimater, mais nous avons trouvé
un mode de vie assez différent de celui de l'Europe. En plus, Il me
fallait trouver un poste où je puisse retrouver les pôles d'intérêts
de ma formation à Londres. Malheureusement, ce poste à l'université
consistait beaucoup en tâches administratives sans importances. Cependant,
dans le même temps, j'ai pu former des étudiants et des jeunes
chirurgiens, ce qui m'a toujours passionné. Mais j'ai finalement quitté
l'université pour un poste qui corresponde à la chirurgie qui
m'intéressait. Cela a été particulièrement difficile,
parce que à chaque fois que je trouvais un poste intéressant,
çà bloquait. Il y avait des gens qui considéraient que
je n'étais pas qualifié, bien que je m'étais beaucoup
occupé de la préparation des internes à l'examen final
d'Orthopédie. Finalement, je n'ai pas eu d'autre choix que de partir
m'installer en privé. Ceci étant, l'installation dans le privé
n'a pas été si terrible que cela car les chirurgiens orthopédistes
ont été très confraternels et ils m'ont envoyé
la plupart sinon tous leurs problèmes de poignet. Mais, c'est toujours
difficile de poursuivre ses travaux et ses recherches, sans le support d'une
institution académique.
Finalement,
plus tard, j'ai fini par avoir un poste honoraire à l'Hôpital
de Sydney, le plus vieil institut de formation médicale de l'université
de Sydney. Il avait un petit côté anglais et j'étais très
heureux d'être là. Mon activité était intense puisque
j'étais orthopédiste généraliste et que je faisais
tout. J'ai fait les premières prothèses de hanche non cimentées,
parmi les premières arthroscopies du genou et des tas de choses très
intéressantes. En même temps, je poursuivais mes travaux cliniques
sur le scaphoïde et le poignet ; je voyageais énormément,
je donnais des conférences et j'allais participer à des cours
pratiques un peu partout dans le monde. Et puis ma pratique privée
me prenait beaucoup de temps, car en privé, vous devez tout faire vous-même,
alors qu'à l'hôpital, on vous fournit tout le personnel pour
vous soulager des tâches, notamment de la gestion des personnels, qui
est une chose que je n'ai jamais vue en Angleterre.
M.O. : Comment
a évolué votre activité en Australie ?
T.H. : J'ai
pu progressivement me spécialiser complètement dans la chirurgie
de la main et du poignet et, en 1986, après une période particulièrement
difficile (tous les chirurgiens Orthopédiques à Sydney ont du
donner leur démission des hôpitaux publiques, à cause
des conflits administratifs). J'ai eu heureusement l'opportunité de
me joindre à un service de chirurgie de la main en gestation à
l'Hôpital de Sydney, sous direction d'un chirurgien général
: Bruce Conolly. Il avait fait ses études en Amérique avec Bob
Carroll, un des premiers vrais chirurgiens de la main au monde. Avec un autre
spécialiste de chirurgie esthétique, qui a aussi fait ses études
en Louisville, Kentucky nous avons développé une activité
importante avec de plus en plus des malades qui venaient de partout en Australie,
et même de l'étranger. J'ai eu la chance de pouvoir poursuivre
mon orientation particulière sur le poignet ; en même temps,
car je voyageais souvent, j'ai fait la connaissance des chirurgiens de la
main du monde entier. C'était une époque très intéressante,
et j'ai eu aussi l'opportunité de créer un programme de formation
en chirurgie de la main, qui accueillait des jeunes chirurgiens de partout.
Mais déjà
à cette époque, il y avait des conflits commerciaux. Je voudrais
vous parler de celui qui a conduit à la description de la vis de Herbert-Whipple.
Whipple, de Richmond en Virginie, était un des associés de Caspari
et travaillait avec une compagnie d'arthroscopie. Il voulait une vis canulée.
M.O. : Vous
aviez pensé à canuler vos vis ?
T.H. : Bien
sûr, cela figurait dans mon brevet. J'y avais pensé depuis le
début. C'était tellement évident. Zimmer ne voulait pas
faire une petite vis canulée car ils pensaient que c'était trop
délicat. Zimmer avait fait des vis canulées pour les grosses
articulations mais n'a jamais voulu exploiter le potentiel des petites vis
canulées. Prenez l'exemple de la fracture de la malléole interne
; un des problèmes avec les vis classiques c'est qu'il faut les retirer
puisque la tête gêne. Il aurait été si simple de
faire une vis malléolaire interne sans tête qui serait enfouie
dans l'os. Quoi qu'il en soit, Whipple avait demandé à sa compagnie
d'arthroscopie de faire des vis canulées pour pouvoir les utiliser
en arthroscopie. Un des points que j'avais spécifié dans mon
brevet était que le diamètre du corps de la vis devait être
inférieur à celui de la tête, ce qui est évident
parce que c'est l'endroit où ça glisse et où doit se
faire la compression. Whipple a dessiné alors une vis dont le diamètre
de la partie médiane était le même que celui de la tête.
C'était le seul moyen de contourner le brevet. Au même moment,
Zimmer achète cette compagnie et trouve la vis dans les cartons. Ils
m'ont écrit pour me dire qu'ils envisageaient d'arrêter la production
des vis de Herbert pour favoriser la production des vis de Whipple. J'étais
très déçu car ces vis n'avaient jamais été
testées et qu'elles n'avaient jamais fait l'objet de la moindre publication.
En plus on ne m'avait évidemment pas demandé mon avis. Je leur
ai répondu : "Je vous avais demandé une vis canulée et
vous n'avez jamais été capable de me la faire et maintenant
vous en avez une qui est mauvaise en tout, dans son dessin, dans sa conception
et vous voulez l'utiliser sans évaluation !". Nous avons eu un échange
épistolaire assez musclé et, finalement, nous sommes arrivés
à un arrangement satisfaisant. Ils m'ont fait rencontrer Terry Whipple,
nous en avons discuté. Terry a accepté l'idée que sa
vis était une copie de la mienne et nous sommes arrivés au compromis
suivant : je continuais à travailler sur la vis type Herbert classique
et lui, allait pouvoir continuer avec sa vis canulée ; qu'il ferait
tous les travaux de recherches expérimentaux et les publications pour
prouver son intérêt et moi en échange, je mettrais mon
nom sur sa nouvelle vis. Ceci étant, je dois avouer que j'ai essayé
sa vis de temps en temps dans le scaphoïde et que j'ai arrêté
: ça ne fonctionne pas, ce n'est pas adapté pour cela.
M.O. : Puisqu'on
en est aux antériorités de brevet, pourquoi est-ce que votre
davier-viseur s'appelle le viseur de Huene et non pas celui de Herbert ?
T.H. : Voilà
ce qui s'est passé. Quand j'ai commencé à travailler
sur le davier-viseur, j'ai reçu une lettre d'un chirurgien orthopédiste
américain, John Huene, qui faisait de la chirurgie du sport en Californie.
Dans sa lettre, il me disait qu'il était très intéressé
par mon davier-viseur pour le scaphoïde, qu'il travaillait lui-même
sur un davier-viseur de scaphoïde et qu'il aimerait avoir un exemplaire
du mien. Nous devions nous rencontrer pour en discuter. Nous avions en fait
des conceptions assez différentes puisque mon instrument était
fait pour des voies d'abord antérieures, avec une vis sans tête,
tandis que le sien était conçu pour des voies d'abord latérales,
utilisant une vis normale. Nous avons échangé plusieurs courriers
et j'ai fini par lui dire que son davier-viseur n'était pas adapté
parce que je ne croyais que ni la vis à tête, ni la voie d'abord
latérale n'étaient bonnes pour le scaphoïde. Finalement,
on a arrêté de s'écrire. Et un jour, la société
Zimmer me prévient que mon davier devait dorénavant s'appeler
le guide de Huene et que dans mes publications et mes communications c'est
cette dénomination de guide de Huene que je devrais utiliser. En fait,
Huene avait pris un brevet sur mon dispositif et les avait poursuivis en justice.
Bien que mon viseur ait été le premier, on était coincé.
Zimmer a donc payé très cher le guide de Huene alors même
que mon viseur et ma technique étaient complètement différents.
Je suis furieux parce que les principales critiques de l'utilisation de la
vis de Herbert, c'est que le guide n'est pas adapté. Huene m'a écrit
qu'il ne l'avait jamais utilisé. Et il m'a même écrit
en me disant qu'un jour, il faudrait qu'il me rende visite pour voir comment
je m'en servais !
M.O. : Vous
n'utilisez pas de plâtre avec votre synthèse ?
T.H. : C'était
mon credo depuis le début : une bonne fixation et vous pouvez mobiliser
votre poignet. Bien sûr, au début de mon expérience, il
m'est arrivé d'avoir l'impression que la tenue était insuffisante.
A ce moment-là je prévenais le patient d'être très
prudent mais j'ai toujours autorisé une mobilisation. Même avec
les greffes osseuses, je crois qu'il faut bouger pour permettre un remodelé
du greffon. Et puis, si vous voulez que votre vis tienne, il ne faut pas que
les fragments deviennent ostéoporotiques, et si vous mettez les patients
dans un plâtre, vous avez rapidement une ostéoporose d'immobilisation
et la qualité de votre fixation diminue. Je vous donne un exemple :
J'ai eu à
traiter un joueur de cricket professionnel qui avait une pseudarthrose épouvantable,
déjà opérée, du pôle proximal du scaphoïde.
J'ai réussi à lui reconstruire son scaphoïde avec beaucoup
de difficultés et j'ai eu du mal à obtenir une greffe stable.
J'ai pris la décision d'éviter l'utilisation du plâtre,
tout en demandant au gars d'être très prudent, de porter une
attelle sauf pour se laver en lui expliquant qu'il y avait 50% de chances
pour que cela consolide. Lorsque je l'ai revu à la 6ème
semaine, j'étais très inquiet. Mais ses radios étaient
belles, la vis n'avait pas bougé, j'avais l'impression que le scaphoïde
pouvait consolider et je lui ai donc dit qu'il pouvait commencer à
en faire un peu plus avec son poignet, voire commencer à jouer tout
doucement au cricket. C'est là qu'il m'a dit : "Je dois honnêtement
vous avouer que j'ai recommencé à jouer il y a 4 semaines, et
hier j'ai joué pendant 4 heures et j'ai fait plus de 100 passages".
Tout ceci pour vous dire que je ne mets pas de plâtre et que je crois
que cela ne sert à rien. J'ai un seul cas dont je me souvienne d'un
échec de fixation dans les premières semaines, c'était
un cow-boy qui faisait du rodéo et il a réussi à casser
sa vis lors d'une chute. Pour moi, si la fixation est bonne, l'immobilisation
du poignet est contre-indiquée.
M.O. : N'avez-vous
pas observé de chambres de mobilité autour de la vis ?
T.H. : Bien
sûr, ça peut arriver de temps en temps, mais à mon avis
c'est le résultat d'un échec de consolidation de fracture, en
rapport avec un échec primaire de fixation. Par exemple, au debout
je croyais fortement que, dans les pseudarthroses fibreuses, une compression
simple serait suffisante pour obtenir la consolidation ; je me trompais, car
j'ai observé une bonne moitié d'échecs avec perte de
fixation, et cela m'a appris l'importance du greffon dans les pseudarthroses
du scaphoïde.
M.O. : Quelle
voie d'abord préférez-vous, palmaire ou dorsale ?
T.H. : A mon
sens, cela dépend de la localisation du trait de fracture. Si je dois
faire une reconstruction du scaphoïde, la voie d'abord antérieure
me paraît préférable. Dans les fractures fraîches,
si la fracture est très déplacée, je préfère
les voies antérieures car j'ai parfois eu des interpositions ligamentaires
dans le trait de fracture, ou des comminutions difficiles à contrôler
par voie postérieure. Dans les fractures peu déplacées,
je m'oriente surtout vers la fixation percutanée. Cela tient à
ma formation : si je fais une réduction chirurgicale, j'ai besoin d'une
bonne exposition, d'avoir une réduction anatomique, et une fixation
solide ce qui suppose d'utiliser une greffe osseuse si nécessaire.
Par contre, je préfère toujours la voie dorsale pour les fractures
de la partie proximale du scaphoïde. Certains préfèrent
cette approche pour n'importe quel type de fracture, car la fixation est plus
facile, mais, à mon avis le manque de jour sur toute la longueur du
scaphoïde est un inconvénient majeur.
M.O. : Est
que la nécrose avasculaire du scaphoïde existe ?
T.H. : Oui,
certainement, mais comme vous l'avez sûrement remarqué, je suis
très attaché au sens des mots. Avasculaire veut dire qu'il n'y
a pas de sang et nécrose veut dire nécrotique c'est-à-dire
plus de tissus vivants. Dans ce cas, il n'y a rien d'autre à faire
que de mettre le scaphoïde dans le baquet, vous ne pouvez pas le fixer
et il ne peut pas consolider. Mais un pôle proximal de scaphoïde
ischémique est très fréquent. C'est comme un fragment
de corticale, mais vous pouvez le fixer et il a une certaine chance de consolider.
Quand Cooney dit qu'une nécrose du scaphoïde peut consolider,
je lui réponds : "Monntrez-moi comment, car dans l'acceptation stricte
du mot, ceci est impossible !
M.O. : Qu'est-ce
qui vous a poussé à tout abandonner et à partir pour
Australie ?
T.H. : Il faut
revenir au début. Je viens d'Europe, et je suis toujours resté
attaché au mode de vie européen. Même aux meilleurs moments
de ma vie en Australie, j'ai toujours eu le sentiment d'être un peu
étranger à ce continent, si loin de mon pays natal. Bien que
nous ayons toujours notre maison familiale en Australie, et que tous nos enfants
soient restés là-bas, moi et ma femme, qui est autrichienne,
avons eu le désir de retourner en Europe de plus en plus fréquemment,
et finalement nous avons pris la décision d'acheter une maison secondaire
en France. En même temps, j'ai pris la décision de quitter mon
poste en Australie à l'âge de 55 ans, et de profiter du temps
libre pour me consacrer à mes autres passions, c'est-à-dire,
à faire un tour du monde sur voilier, à étudier un peu
la musique etc... A mon avis, la vie chirurgicale peut, trop facilement, obscurcir
la vie normale et familiale, et je crois qu'il faut sérieusement réfléchir
sur ce fait. La vie est trop courte, et le monde présente tant de choses
intéressantes !
M.O. : En
pratique, comment passez-vous votre temps ?
T.H. : Comme
je viens de le dire, j'ai beaucoup de centres d'intérêts et hobbies.
Je fais de la musique classique et du jazz, j'étudie la clarinette
et je fais partie d'un petit groupe, le jazz-band européen des chirurgiens
de la main ! Et puis j'ai une propriété dans le Var, à
Mons un très beau petit village entre les montagnes et la mer ; et
moi, j'adore les montagnes, et je suis passionné par la mer. En plus,
quand j'ai le temps je bricole sur ma propriété ; j'essaie avec
quelques difficultés d'apprendre le français.
M.O. : Pourquoi
avoir choisi la France ?
T.H. : J'ai
choisi la France parce que je crois que c'est probablement le pays le plus
agréable à vivre. Depuis mon enfance, j'ai toujours adoré
ce pays, et je me suis toujours senti un peu "chez moi" ici. Ce qui est très
intéressant c'est que si on remonte l'arbre généalogique
de ma famille on s'aperçoit qu'il y a 4 ou 5 siècles nous étions
des français. Nous venions de Normandie, c'est peut-être un retour
à mes racines. A l'occasion d'un de mes voyages en Provence j'ai découvert
cet endroit absolument merveilleux et je me suis dit c'est vraiment là
qu'il faut que je vienne et c'est là qu'il faut que j'aie une maison.
M.O. : Fini
la chirurgie ?
T.H. : Je suis
trop jeune pour oublier complètement la chirurgie. Ma retraite est
une bonne opportunité pour poursuivre mes recherches, mes publications
et mes conférences. Je suis ravi de l'accueil que j'ai reçu
par mes confrères ici en France, en Angleterre et partout en Europe,
d'autant plus que ces amitiés m'ont permis de rester au courant de
l'évolution de la chirurgie de la main. Je reste toujours (enfin, presque
!) disponible pour discuter des problèmes difficiles du poignet avec
mes collègues, et pour faire des cours aux jeunes chirurgiens.
En même
temps, je peux me consacrer à des idées que je n'avais pas eues
le temps de développer. En ce moment je travaille sur différents
projets avec Martins Surgical, qui est une compagnie allemande qui fait beaucoup
de produits pour la traumatologie. En particulier sur un sujet qui me tient
à cur, une prothèse de tête cubitale qui a pas mal
de succès en Europe en ce moment. J'ai aussi fait avec Martins des
vis de type Herbert, mais canulées, comme on me les avait toujours
demandé, mais que la société Zimmer n'a jamais fait.
De plus ces vis ont des forces de compression différentes, car le taux
de compression de la vis originale a toujours été critiqué.
Bien que Bill Fischer et moi sommes arrivés après de nombreux
essais à un dessin qui nous semblait idéal et que les résultats
cliniques ont confirmé nos options, si les chirurgiens veulent des
vis avec plus de compression, donnons leur ce qu'ils demandent. Donc, il y
a maintenant 2 types de vis : une avec une compression habituelle et une avec
une compression 2 fois plus forte. Bien sûr, aujourd'hui tout le monde
peut en faire autant puisque le brevet est tombé dans le domaine public.
M.O. : Que
diriez-vous à de jeunes orthopédistes qui rêvent d'inventer
leur matériel ?
T.H. : La vie
m'a enseigné trois leçons. La première : c'est de ne
pas être effrayé par le changement, avoir l'esprit ouvert, remettre
en question tout ce qu'on a appris et tout ce qu'on fait concernant la chirurgie.
La deuxième
: c'est d'avoir une solide formation car c'est avec une bonne réputation
que l'on peut commencer à développer quelque chose.
La troisième,
et c'est probablement la plus importante, c'est qu'il faut croire absolument
en ses idées, être extrêmement persévérant,
et les suivre sans se laisser décourager par les critiques et les échecs
: une réponse négative n'est jamais une réponse définitive
et il faut continuer par delà un refus ou un revers.
Enfin, je voudrais
ajouter que c'est jamais, jamais facile. Bon courage, et bonne chance, car
il faut avoir une abondance de cette dernière si l'on veut avoir du
succès !
Maîtrise
Orthopédique n°105 - Juin-Juillet 2001