M.O. : Etes-vous Grenoblois ?
P.M. : Je suis grenoblois et,
pour être précis, je suis né à La Tronche,
à la clinique des Alpes. Je ne vous dirai pas que très
tôt j'ai voulu faire de la médecine parce que ce n'était
pas ce qui me tentait le plus. Par contre, j'aimais bien la biologie.
Je me suis finalement orienté vers la médecine en classe
terminale. J'ai fait toutes mes études médicales à
Grenoble en commençant par la fameuse année 1968. Au terme
d'une formation rapide, je me suis dit qu'après tout je ne pourrais
pas me faire à la médecine générale et sans
avoir d'idée très précise, j'ai pensé que
la solution c'était l'internat, afin d'avoir une spécialité
et d'aller au fond des choses. J'ai réussi l'internat à
Grenoble et à Tours. J'étais mieux placé à
Tours mais je ne pouvais pas me passer des montagnes et du ski. Mon
internat a débuté à Grenoble en 1977 en neurochirurgie.
Dès le deuxième semestre, je découvre l'orthopédie
et Jean Butel me confie d'emblée une mission. Il me dit voilà
"fiston" on va à la SOFCOT ; j'ai 40 dossiers de patellectomie
totale, après fracture ou après arthrose ; tu revois les
dossiers, et tu fais un panneau scientifique. J'ai accroché tout
de suite et en tout je suis resté trois semestres (mais pas d'affilé),
dans son service. J'ai aussi fait un semestre de traumatologie dans
le service d'Henri Bèzes pendant 6 mois. On m'a appris à
faire une ostéosynthèse par plaque dans les règles
de l'art (ne pas mettre les doigts partout, ne pas broyer les os avec
les daviers, ne pas pousser sur une pointe carrée de manière
inconsidérée, réussir une manuvre du démonte
pneu etc...). Monsieur Bèzes avait été formé
chez Maurice Muller et Monsieur Butel était l'élève
de Monsieur
Cabanac.
M.O. : Il y avait une opposition
entre eux ?
P.M. : Oui, parce que je crois
qu'il y en avait un patron qui était profondément orthopédiste
et que l'autre patron était essentiellement traumatologue. Henri
Bèzes était un chirurgien généraliste venu
à la traumatologie et il la pratiquait fort bien. Jean Butel
était l'orthopédiste de Grenoble et sa formation venait
en grande partie de l'Ecole Cochin.
M.O. : C'est Butel que vous revendiquez
comme maître ?
P.M. : Oui c'était mon
patron, et mon maître et il l'est toujours. J'en suis très
fier. Il était très convivial. Quand on était son
ami, ça n'était pas superficiel. Il a commencé
à vouloir m'appeler son fils sans doute parce qu'on avait une
communauté de pensée (communauté médicale,
scientifique, éthique, philosophique...). Il avait de grandes
qualités humaines et il les conserve toujours d'ailleurs.
M.O. : Butel devait avoir beaucoup
d'autres élèves, alors pourquoi vous avoir choisi ?
P.M. : C'est difficile à
dire. Je pense en tout cas qu'il y avait quelque chose qu'il appréciait,
c'est que j'étais très souvent au bloc pour l'aider, et
j'ai, de ce fait, bénéficié de quelque chose d'incomparable
: l'expérience. J'ai aidé mon patron pour toutes les reprises
de hanche. Je suis souvent consterné quand un jeune Chef me donne
des conseils à propos des reprises de hanche !...
M.O. : Les autres ne l'aidaient
pas ?
P.M. : Il y a un moment où
il faut jouer des coudes et je m'arrangeais pour être le premier
sur les affaires compliquées. J'ai collé avec lui parce
qu'en plus quand on opérait on plaisantait souvent. Il y avait
une véritable complicité entre nous.
M.O. : Comment est née
la prothèse de hanche de Butel ?
P.M. : Jean Butel a été
influencé par la technique du clou fasciculé, c'est-à-dire
clou centro-médullaire pour fémur et tibia, muni de quatre
brins, réunis aux deux extrémités du clou et qui
date du début des années 1970 - et que l'on met encore
dans le service. Je me souviens qu'à la fin des années
70 les premières prothèses sans ciment du service (fabriquées
par la société SEM- Science et Médecine-) avaient
une tige diaphysaire pleine, large, et de section rectangulaire. Jean
Butel s'est dit à partir de ce dessin on pouvait envisager une
tige avec quatre brins. C'est SEM qui lui a fabriqué cette prothèse
qui était en quelque sorte un système hybride entre la
SEM classique sans ciment que beaucoup d'entre nous ont connu et le
clou fasciculé.
M.O. : Quels étaient ses
autres pôles d'intérêt ?
P.M. : Toutes les grosses articulations
et le squelette axial l'intéressaient, mais on a surtout travaillé
sur la hanche. Il était passionné par cela mais aussi
par la consolidation osseuse. Son angoisse c'était d'avoir des
pseudarthroses fistulisées. Pour cela il me disait qu'il ne voulait
pas de la méthode de Wagner d'allongement des membres dans son
service. Ainsi, quand je lui ai exposé les principes de la méthode
d'Ilizarov, il m'a dit "voilà un type intelligent". On est allé
à la première réunion Ilizarov à Dorga,
en Italie au début de l'année 1984, à l'invitation
de Roberto Cattaneo, et c'est là que nous avons découvert
la méthode mais aussi le personnage d'Ilizarov.
M.O. : Que devient l'orthopédie
grenobloise ?
P.M. : Dominique Saragaglia
a été nommé en 1990, et moi en 1991. Dominique
est parti à l'Hôpital Sud. Il a repris le service de Bèzes
qui était un service de traumatologie et il l'a fait évoluer
vers la traumatologie du sport. Il faisait beaucoup de genoux, il en
fait toujours beaucoup. Nous, nous sommes restés à l'Hôpital
Nord. Le service d'Orthopédie pédiatrique existe toujours,
mais s'est regroupé avec le service de chirurgie infantile. Comme
tout le monde, nous avons dû diminuer notre nombre de lits. Dans
le service de chirurgie orthopédique pédiatrique, il y
a 15 lits. Dans le service d'orthopédie adulte que je dirige
il y a 70 lits répartis en 40 lits d'accueil de traumatologie
et 30 lits d'orthopédie pure. Donc on a deux unités distinctes
; une d'orthopédie froide et une unité d'accueil pour
les urgences traumatologiques.
M.O. : Comment êtes-vous
venu à la chirurgie assistée par ordinateur ?
P. M. : Par hasard, il y a
un peu plus de 10 ans. On avait, et on a toujours heureusement, un ingénieur
de grande qualité, un médecin informaticien qui s'appelle
Philippe Cinquin. Il est professeur à la faculté de médecine
de Grenoble. Il m'a téléphoné, il y a 10 ans un
samedi matin pour me dire : "J'ai un truc génial qu'on a mis
au point et qui permet de faire de la navigation dans les vertèbres,
en se basant uniquement sur l'imagerie virtuelle". Je suis allé
dans son bureau et il m'a montré sur un écran d'ordinateur,
un modèle de vertèbre en 3D reconstitué à
partir d'un scanner. Il y avait une vertèbre en plastique qui
était sur une table. Il m'a dit, tu vois il y a des outils, les
caméras sont au dessus de toi et avec ce stylo tu vas saisir
des points. J'ai pris des points sur l'arc postérieur de la vertèbre
et il m'a dit que ces points allaient être fusionnés avec
ceux de la vertèbre, ce que l'ordinateur a fait très facilement,
en 5 secondes. Après il s'est mis en mode navigation et m'a demandé
d'essayer de descendre un outil dans les trous forés dans les
pédicules. J'ai descendu mon outil et on suivait cela en temps
réel, c'était assez extraordinaire. Je lui ai dit que
son système avait probablement beaucoup d'avenir et qu'il fallait
commencer tout de suite les études cliniques. Mais nous avons
du tout mettre au point : la précision du système, faire
des essais sur cadavres... etc... Les outils étaient des outils
de laboratoire en plastique qui ne pouvaient supporter la stérilisation
à 130°. il a fallu trouver et concevoir de nouveaux outils,
les tester à la chaleur et rendre leur maniement plus convivial.
On a fait le premier geste chirurgical d'assistance pour la visée
du pédicule vertébral le 10 mai 1995. Il nous aura fallu
quatre ans pour tout tester (tous les instruments et tous les systèmes)
et tout valider.
M.O. : D'où sortiez-vous
cet ingénieur si en avance pour l'époque ?
P.M. : Il a été
formé à Dijon où il a fait sa médecine.
Mais auparavant il a fait polytechnique et il avait donc une formation
scientifique très poussée. Il est venu à Grenoble
appelé par un autre informaticien de l'hôpital qui avait
suivi le même cursus. Ils ont investi dans l'informatique médicale,
au sens large du terme, et ont compris très tôt l'importance
et les possibilités offertes par la révolution du tout
numérique dans le domaine de l'imagerie médicale. Une
fois numérisée, l'image médicale peut subir diverses
transformations : elle peut servir à modéliser des organes,
elle est facilement transférable (cassette DAT, disque optique,
CDROM, câble, WEB), et surtout, ces images de même source
ou de sources différentes, peuvent être fusionnées
afin de pouvoir guider de façon active ou passive des outils
chirurgicaux. Les ingénieurs ont appliqué ici les principes
de base de la robotique.
M.O. : Ils pensaient d'emblée
faire de la navigation ?
P.M. : Non, l'idée de
départ c'était de créer des outils de simulation
pour les chirurgiens : simuler la reconstruction de la face, par exemple.
Ce n'est qu'après qu'ils se sont dits qu'ils pouvaient faire
de la navigation. Tout cela a démarré au sein du laboratoire
TIMC (Technique de l'Imagerie, de la Modélisation et, de la Cognition).
Ce laboratoire appartient à l'IMAG (Institut de Mathématiques
Appliqués de Grenoble). L'ensemble est affilié au CNRS
et, fait partie de l'Université Joseph Fourier. Une partie non
négligeable du travail de conception et de réalisation
a été effectué par deux "ingénieurs clés"
Stéphane Lavallée et, Jocelyne Troccaz. Jocelyne Troccaz
dirige le laboratoire et elle a sous ses ordres 10 ou 12 thésards
en permanence. Son laboratoire est un laboratoire de robotique. La navigation
est née de la capacité qu'avaient les ingénieurs
à fusionner les images grâce à l'ordinateur et d'appliquer
les principes de robotique. Ils se sont dit qu'à partir du moment
ou on dispose d'une image préopératoire d'un organe X,
à partir du moment ou on peut repérer des points remarquables
sur cet organe X, à partir du moment ou on peut retrouver ces
mêmes points sur l'organe X en peropératoire, on peut fusionner
l'image numérique préopératoire avec les informations
numériques peropératoires. Quand la fusion est réalisée
on peut retrouver la stratégie optimale du positionnement d'un
implant, par exemple. Autrement dit on fusionne le monde réel
(le champ opératoire), avec le monde virtuel (l'image numérique
préopératoire) et on travaille ainsi en réalité
"virtuelle", ou mieux, en réalité "augmentée".
Je me souviens d'une réunion à Grenoble avec des représentants
du ministère de la santé et du ministère de l'industrie
en 1991. On était tous réunis dans une salle du CHU et
on a décidé de lancer la première application clinique.
L'application choisie a été le rachis, avec la visée
assistée du pédicule vertébral.
M.O. : Au départ, qui les
finançait ces recherches ?
P.M. : Nous avons bénéficié
d'un financement de type PHRC (Projet Hospitalier de Recherche Clinique
; Ministère de la Santé) et d'une aide non négligeable
de l'INSERM, pour commencer. L'année suivante, 1992, nous avons
reçu une aide de Bruxelles, via le programme de recherche européen
IGOS (Image Guided Orthopaedic Surgery).
M.O. : Pourquoi ont-ils fait appel
à vous ?
P. M. : D'un côté,
les équipes cliniques existaient et la notre en particulier avait
fait un effort important vers les sciences de l'ingénieur (DEA
; Thèses d'Université). De l'autre côté il
y avait un formidable potentiel scientifique inexploité et une
volonté de mieux connaître les sciences du vivant. Le doyen
de la faculté, Jacques Fournet, à l'époque, m'a
appelé quelques semaines après que Cinquin m'ait fait
ses propositions en me disant qu'il était indispensable d'exploiter
cette filière, pour des raisons stratégiques : "si vous
n'y allez pas c'est la catastrophe". Finalement est née une entente
qui a fonctionné à fond entre les chercheurs et l'équipe
d'orthopédie, parce que les hommes se sont appréciés
et se sont respectés.
M.O. : Comment cela se passe-t-il
au moment des applications ?
P.M. : En fait, au début,
nous nous sommes trouvés au prise avec un système terriblement
difficile à gérer. Il fallait un ingénieur, et
deux ordinateurs ; en préopératoire, il fallait segmenter
les images manuellement... c'était compliqué car on travaillait
avec un prototype de laboratoire. C'est à partir de 1996 qu'entre
en scène Sofamor Danek qui possédait déjà
son système de recalage à base de points mais qui n'avait
pas la technologie du "nuage de points" pour ce même recalage.
Un accord a donc été signé entre les acteurs suivants
: le président de l'université Joseph Fourier, le staff
de Sofamor Danek et le laboratoire TIMC, et il a été cédé
à Sofamor Danek l'exploitation du brevet sur le "nuage de points",
avec toutes les conséquences que vous pouvez imaginer en matière
de royalties pour l'université...
M.O. : Et vous avez eu les moyens
de vous exprimer ?
P.M. : Oui, absolument puisque
les moyens en hommes, en matériel et les moyens financiers m'ont
été accordés : nous avons pu disposer de 250 à
300 KF par an.
M.O. : Le développement
de ce genre de programme est coûteux ?
P.M. : En fait, le développement
de ce genre de programme apparaît beaucoup plus coûteux
en terme de temps consommé qu'en terme de moyens financiers.
Par contre, si l'on inclue dans le coût global le salaire horaire
en terme de temps consommé, alors il est vrai que ce type de
recherche coûte très cher.
M.O. : Je suppose que vous disposiez
cette fois-ci d'appareils performants ?
P.M. : Après une phase
indispensable de défrichage avec le prototype du laboratoire,
la véritable aventure de la navigation chirurgicale a commencée
avec la Stealth Station que j'avais vue à Memphis au début
1996. C'était un appareil commercialisable et qui présentait
l'information sous forme conviviale. Nous avions tout sur l'écran
: la face, le profil, la vue axiale et la vue 3D. La technique du "nuage
de points" ayant été intégrée, quelques
mois plus tard, on commençait à travailler sur le vissage
pédiculaire en avril 1996.
M.O. : Qu'est-ce que la technique
du nuage de points, et comment se fait le repérage ?
P.M. : L'image numérique
d'une vertèbre modélisée encore appelée
image virtuelle, à partir d'un examen TDM peut être assimilée
à un grand ensemble de points (ou pixels). En per-opératoire,
c'est-à-dire dans le monde réel, l'opération consiste
à prendre de façon aléatoire un certain nombre
de points à la surface de l'arc postérieur de la vertèbre
opérée ; la même que celle qui a été
scannée en préopératoire, bien sûr. Quarante
à soixante points sont habituellement nécessaires et suffisants.
Le repérage des points se fait à l'aide d'un localisateur
optique tridimensionnel muni de caméras infrarouges. Ces caméras
enregistrent en permanence la position des outils du champ opératoire
parce que chaque outil est doté de diodes électroluminescentes
qui émettent un signal séquentiel. Pour être validé,
ce repérage doit se faire dans le repère "patient" ; il
faut donc que la vertèbre opérée soit parfaitement
identifiée dans l'espace grâce à un arc de référence
que l'on fixe de façon rigide sur elle. Il ne faut pas perdre
de vue qu'une navigation ne peut s'entreprendre qu'à partir d'un
référentiel stable et parfaitement identifié. Enfin,
disons que le localisateur optique agit comme un système de localisation
de type GPS. A l'aide d'un logiciel spécifique le travail de
l'ordinateur consiste à recaler les points acquis dans le repère
"patient, ou réel" sur les points du modèle TDM ou virtuel.
Cette phase de fusion ou de "mise en correspondance" est cruciale, car
c'est elle qui valide ou non la précision de la navigation. Quelques
secondes sont nécessaires pour que l'ordinateur effectue ce travail.
C'est la technique de fusion d'images à base du nuage de points
("surface based registration" des auteurs Anglo-saxons) qui a donné
naissance à la première expérimentation clinique
en 1995.
M.O. : Etiez-vous un chirurgien
du rachis avant la "navigation"?
P.M. : Pas vraiment ; je le
suis devenu. Auparavant j'avais une petite clientèle de rachis
dégénératif, puis j'ai hérité, avec
la chefferie de service, des scolioses et d'une partie de la traumatologie,
par la force des choses. C'est avec ces pathologies que l'on a pu démontrer
que la Stealth Station pouvait fournir une précision inframillimétrique
pour la visée pédiculaire. On met les vis exactement ou
il faut, ce qui permet d'éviter les fausses routes sur des pédicules
dystrophiques et en plus on a une prise qui est fantastique.
M.O. : Faut-il une acquisition
numérique préopératoire des patients ?
P.M. : Oui parce qu'en matière
de scoliose chaque cas est un cas particulier et les conséquences
d'une fausse route peuvent être majeures. Cela a posé des
problèmes en terme d'investissement :
- nécessité d'avoir
un scanner doté d'un système d'acquisition spiralée.
- conservation des examens sur disque
optique.
- adaptation des systèmes d'imagerie
au standard DICOM 3 (Digital Imaging and Communication in Medecine).
- reconstruction informatique en 3D.
Tout cela est assez coûteux
en temps mais moins en matière de moyens financiers. La précision,
le confort, et la sécurité que procure un système
de navigation à base TDM en matière de scoliose est incomparable.
En revanche, pour le genou par exemple, on va partir progressivement
vers une autre révolution qui sont les bases statistiques de
données anatomiques.
M.O. : Base de données
anatomiques ?
P.M. : Oui, et c'est une autre
aventure. On prend 40 genoux de sujets sains puis on fait 40 scanners
de ces genoux et on a une base statistique de données anatomiques.
Le travail et le mérite de TIMC est d'avoir mis au point un logiciel
de déformation élastique. Ce logiciel permet de recaler
les données numériques peropératoires des condyles
(acquises à l'aide d'un outil muni de diodes) du genou de Monsieur
Dupont sur le modèle statistique qui va s'en rapprocher le plus.
On peut évidemment procéder de la même façon
dans toutes les régions anatomiques (épaule, coude, hanche,
pied, rachis, bassin) à condition de disposer de modèles
statistiques suffisamment élaborés. Dans ces conditions,
on n'a plus besoin d'imagerie spécifique préopératoire
(Scanner) et on va au bloc avec l'imagerie classique de diagnostic.
Au bloc opératoire, seuls l'ordinateur et un localisateur optique
tridimensionnel sont indispensables et les premiers essais cliniques
appliqués à la pose des prothèses totales du genou
doivent débuter à l'automne 2001. Mais cela, on ne peut
pas le faire avec une scoliose qui est hautement spécifique à
un individu et d'autres voies de recherche existent. Leurs buts consistent
à supprimer l'acquisition numérique préopératoire
de type TDM, pour la remplacer par une imagerie équivalente,
obtenue à partir d'un amplificateur de brillance de nouvelle
génération susceptible de fournir directement à
l'opérateur des images 3D Projet Européen MI 3.
M.O. : Quelles sont les implications
économiques ?
P.M. : Les systèmes
dont on a parlé depuis le début de l'aventure du rachis
fonctionnent tous avec des systèmes d'exploitation sophistiqués
(sur base UNIX) et ces systèmes d'exploitation informatique sont
assez coûteux (1.5 à 2.0 MF). On va assister à une
diminution des coûts par l'utilisation des plateformes Windows
et par l'utilisation de stations de travail à multipotentialité,
comme nous l'avons conçu à Grenoble : la station nue coûte
environ 400.000 francs, et pour cette même station il est proposé
aux différentes spécialités les modules d'application
qui les intéressent : rachis, genou, hanche, bassin, épaule
etc... mais aussi ORL pour la chirurgie endonasale ; radiothérapie
pour l'irradiation de certains tumeurs etc... un module d'application
devrait coûter environ 400.000 francs.
M.O. : Pour vos scolioses vous
vous servez de ça maintenant ?
P.M. : Non. Mais le démarrage
est prévu courant 2002 (en restant toujours sur une base TDM).
M.O. : Il n'y a jamais de fausse
route malgré la Stealth ?
P.M. : Oui bien sûr !
Je vais vous raconter une anecdote. Nous avons eu la visite de neurochirurgiens
de Besançon il y a un an. Ils sont arrivés un jour où
une scoliose était programmée. Une des vis ne tenait pas
très bien. J'en avais déjà posées trois
avec la machine et elles tenaient parfaitement bien, mais la quatrième
n'allait pas. J'ai repris le trajet dans le pédicule uniquement
avec ma curette (donc sans machine). J'ai replacé ma vis à
la main et là, j'ai pu constater qu'elle tenait très bien.
C'est alors qu'un de mes visiteurs a déclaré, non sans
humour, "cela est finalement très rassurant !". On fait parfois
des trajets intra-pédiculaires aberrants en matière de
scoliose et il suffit de regarder les coupes scanners postopératoires
pour s'en persuader. Il y a des pédicules du côté
de la convexité qui sont très larges, très spongieux
et on passe à travers très facilement et puis du côté
de la concavité ils sont souvent très denses très
scléreux et on ne peut facilement "mettre à côté".
Pour cette raison, je pense que le vissage du pédicule doit être
assisté, au même titre que le forage.
M.O. : Quels sont vos résultats
?
P.M. : Nous avons une collaboration
exemplaire avec le service de Gérard Saillant à la Pitié
Salpêtrière. Cette collaboration a été initialisée
par Jean Pierre Benazet il y a maintenant trois ans. On devait faire
sur chaque site 50 malades tirés au sort (avec ou sans assistance).
A la fin de l'année 2001 l'étude sera terminée.
Pour l'instant seules les données grenobloises concernant des
études antérieures ont été publiées
: nous avons entre 25 et 40 % des vis qui ne sont pas en place, c'est-à-dire
hors du pédicule, avec les techniques manuelles, et moins de
6 % avec le système d'assistance. Les 6 % de vis non strictement
intra-pédiculaires s'expliquent par des erreurs de recalage liées
à une mauvaise technique d'acquisition des points en cours d'intervention.
Cette phase est totalement "chirurgien dépendante" et l'ordinateur
n'est pas en cause.
M.O. : Y-a-t-il eu un retentissement
clinique ?
P.M. : Pour les vis qui n'étaient
pas en place avec la technique conventionnelle, nous avons observé
deux cas de radiculalgies qui ont cédé après reprise
chirurgicale. Avec la machine, on a eu un incident récent sous
forme d'un syndrome de la queue de cheval très transitoire et
qui a totalement régressé en trois semaines. Nous n'avons
pas compris pourquoi (cause vasculaire ?), et le contrôle TDM
postopératoire du positionnement des vis était parfait.
M.O. : Qu'est-ce que cela impliquera
sur le plan médico-légal ?
P.M. : Je pense, qu'on finira
par demander aux gens qui font du rachis s'ils disposaient d'un système
de navigation lors de leur acte au même titre qu'un matériel
pour les potentiels évoqués. Quand on lit les rapports
actuels d'expertise on constate que la perte de chance et l'insuffisance
de moyens sont presque toujours soulignées.
M.O. : Est-ce que la navigation
a été appliquée à la hanche ?
P.M. : Non, parce que cela
n'a pas été notre centre d'intérêt initial.
Par contre la navigation chirurgicale au niveau de la hanche a été
et reste la préoccupation principale de certaines équipes,
comme celle d'Anthony Digioia à Pittsburgh ou celle de Lutz Nolte
à Berne. Positionner un cotyle prothétique avec un système
d'assistance ne me paraît pas fondamental car la pièce
anatomique est sous les yeux. Le futur grand avantage des systèmes
de navigation actifs ou passifs pour la chirurgie de la hanche se situera
au niveau des reprises avec notamment le très difficile problème
lié à l'ablation du ciment dans la diaphyse fémorale.
Pour moi la chirurgie assistée a deux centres d'intérêts
majeurs : premièrement, la chirurgie assistée sert à
visualiser des organes ou des segments d'organes non visibles dans le
champ opératoire ; deuxièmement la chirurgie assistée
sert à optimiser un geste habituellement difficile (positionnement
des implants des prothèses du genou ; positionnement des tunnels
pour les greffes de ligaments croisés afin d'améliorer
le concept d'isométrie). Il reste encore un autre challenge clinique
et technique : la modélisation des balances ligamentaires et
musculaires...
M.O. : Pensez-vous qu'il y ait
des indications en traumatologie ?
P.M. : Bien sûr et de
multiples qui permettront de diminuer l'utilisation de la fluoroscopie
classique. Je pense qu'une des meilleures applications est représentée
par le verrouillage des clous centro-médullaires. Lors de dernier
congrès d'orthopédie de Fort de France au mois de mars
2001, il y a eu une intéressante discussion, presque polémique,
entre Tagland, T. Judet et moi-même, au sujet de l'utilisation
de la fluoroscopie virtuelle. Tagland a plaidé pour la fluoroscopie
virtuelle en argumentant sur le fait que l'on diminue de pratiquement
de 50 % la durée de l'exposition au rayons X. J'ai confirmé
cette donnée car un système de fluoronavigation virtuelle
est installé à Grenoble depuis août 1999. Thierry
Judet a simplement fait remarquer que l'école Strasbourgeoise
avait souvent minimisé l'importance des doses délivrées
lors de la pose et du verrouillage des clous centro-médullaires.
Pour T. Judet, on doit même être capable de réaliser
une ostéosynthèse sans amplificateur de brillance. A méditer...
M.O. : Quelle est la différence
entre les systèmes actifs et passifs ?
P.M. : Les systèmes
passifs ont beaucoup d'avenir. Un système passif permet d'effectuer
une navigation conforme à une trajectoire préétablie
(sans que ce soit une étape obligée) mais à tout
moment le chirurgien garde la maîtrise du geste et peut arrêter
ou décider de ne plus suivre les données qui lui sont
présentées. Avec un système actif, on détermine
une stratégie optimale à partir d'une imagerie préopératoire.
Par exemple, je veux enlever du ciment à l'intérieur d'une
diaphyse fémorale : grâce à l'ordinateur, je dessine
les contours du ciment et je numérise les informations recueillies
qui sont transmises à une machine outils, c'est à dire
le robot. Après cette étape, la machine fait le travail
pour lequel elle a été programmée seule et sans
aide. L'inconvénient est qu'il faut une intervention chirurgicale
préalable pour mettre en place des repères sur le patient
. Du côté des systèmes actifs, je ne vois pas de
grand avenir pour les " monstres " que sont les robots actuels. Je vois
par contre un avenir pour les micro-robots. Il y a un projet européen
qui se termine, et qui s'appelle CRIGOS (Compact Robot Image Guided
Orthopaedic Surgery). C'est un robot qui n'est pas plus gros qu'une
machine à café. Il peut se transporter facilement et il
est monté sur un hexapode, ce qui le rend orientable dans tous
les sens. Il a été mis au point grâce à une
collaboration entre TIMC à Grenoble et l'institut Helmholtz à
Aix-La-Chapelle.
Mais il y autre chose ; les systèmes
semi-actifs : ce sont des systèmes qui permettent de naviguer
dans un espace que vous avez pré-défini. Autrement dit,
il vous interdira d'aller là ou vous vous êtes interdit
d'aller. Il y a une machine qui est très en avance pour cela
et qui est en expérimentation au laboratoire TIMC à Grenoble
: c'est le système " Padyc " qui se présente comme un
bras à contrainte dynamique. Cette contrainte dynamique permet
d'aller directement sur l'objectif que l'opérateur s'est fixé
tout en l'empêchant d'aller dans d'autres directions (le chirurgien
peut bien sûr, accepter ou non la contrainte de la machine en
per-opératoire). Ce système est actuellement testé
en clinique pour les ponctions péricardiques.
M.O. : Sur quoi d'autre travaillez-vous
actuellement ?
P.M. : Nous travaillons sur
la possibilité d'utiliser les ultrasons comme élément
d'imagerie peropératoire. En effet, les coupes ultrasonores peuvent
être numérisées, regroupées et fusionnées
avec les coupes scanner. C'est très intéressant car on
va pouvoir faire des gestes percutanés avec une technique simplifiée.
L'échographie ne va pas donner une image de l'os comme au scanner,
bien sûr, mais les contours osseux. Autrement dit, la sonde échographique
va remplacer le petit stylo muni de diodes que nous utilisons pour le
repérage à ciel ouvert.
Par ailleurs, on travaille sur le
concept de l'université virtuelle. Il y a un projet européen
qui s'appelle Virtual Europeen Orthopaedic University (VEOU) et qui
est conduit par Philippe Cinquin.
M.O. : Qu'est-ce que vous y mettez
comme information ?
P.M. : Je rapporte ici le concept
d'université virtuelle tel qu'il a été exposé
par Philippe Cinquin, lors de la Table Ronde consacrée à
la chirurgie assistée par ordinateur à la SOFCOT de novembre
2000.
"Le compagnonnage est à la
base de l'apprentissage de la chirurgie orthopédique. Les aspects
positifs de cette méthode de transmission d'un savoir complexe
doivent être conservés. Cependant, ce modèle éducatif
a des limites, qui expliquent en grande partie la variabilité
des pratiques orthopédiques en Europe. Ces limites sont en particulier
les suivantes :
L'absence "d'étalon or". L'évaluation
des techniques innovantes développées en chirurgie orthopédique
fait l'objet de publications dans les revues spécialisées.
Mais le mécanisme de "peer review" des journaux les plus prestigieux
ne permet pas une comparaison des résultats sur une base quantifiée,
multi-centrique et permanente. Cette limite est un frein à la
diffusion des techniques innovantes et performantes.
L'effet "chapelle". Les jeunes chirurgiens
interagissent habituellement avec un nombre limité de chirurgiens
"seniors", et l'utilisation du matériel pédagogique actuel
ne compense que partiellement cette limitation "géographique".
Livres et journaux fournissent une information de référence
utile pour l'assimilation de connaissances "déclaratives". Leur
format ne permet cependant pas de répondre aux exigences du processus
d'acquisition de connaissances "procédurales", qui font appel
à une information de nature multi-modale, puisque les composantes
visuelles et tactiles jouent ici un rôle capital.
La variabilité des compétences
chirurgicales. Seule une appréciation qualitative des compétences
acquises est aujourd'hui possible : aucun outil ne permet de quantifier
une "courbe d'apprentissage". Or, les performances de chacun dépendent
étroitement des compétences acquises et du degré
de pratique de tel ou tel type d'intervention.
L'influence chirurgicale limitée
sur l'introduction des Nouvelles Techniques de l'Information et de la
Communication (NTIC). Celle-ci s'appuie sur l'expérience acquise
par des pionniers, qui contribuent très activement au développement
de techniques comme la chirurgie assistée par ordinateur, ou
guidée par l'image. La capacité de partage de cette expérience
est cependant limitée. On observe un rôle sans cesse croissant
joué par les industriels, qui organisent des formations où
les enseignants sont plus souvent des ingénieurs que des chirurgiens.
Intérêts privés et publics ne convergent pas systématiquement,
et le contrôle de la formation médicale par des entités
universitaires reconnues en chirurgie orthopédique est un point
essentiel.
De telles limites sont difficilement
compatibles avec l'objectif promu par l'Europe de "Citizen Centred Care",
qui implique que les procédures chirurgicales puissent être
justifiées à la fois en termes de choix des indications
et en termes de réalisation des procédures.
Ces remarques nous ont conduits à
lancer un projet d'Université Orthopédique Européenne
Virtuelle, qui vise l'amélioration de l'interaction entre étudiant
et enseignant en Chirurgie Orthopédique, et plus spécifiquement
:
Le développement de matériel
éducatif, accessible en ligne (via Internet / Intranet) ou hors
ligne (sur CD), et validé consensuellement au niveau européen.
Cet objectif sera atteint par :
* l'utilisation des possibilités
du multimédia, permettant de décrire la connaissance "déclarative"
nécessaire à la chirurgie orthopédique (classique
ou assistée par ordinateur).
* la mise en place d'un observatoire
virtuel permanent de l'introduction des NTIC en Orthopédie, permettant
une comparaison reproductible et "peer-reviewed" des résultats
atteints par les diverses techniques proposées.
L'amélioration de l'enseignement
à distance et de l'interaction entre étudiants et experts.
Cet objectif sera atteint par la mise en place de "classes virtuelles"
en chirurgie orthopédique.
L'amélioration de l'acquisition
et de l'évaluation des compétences chirurgicales, et en
particulier les compétences "procédurales". Cet objectif
nécessitera le développement de simulateurs chirurgicaux".
Maîtrise
Orthopédique n°106 - Septembre 2001