M.O.
: Etes-vous issu d'une famille de médecins ?
J.C.P. : Non pas du tout. Mais
le nom Pouliquen est répandu. Je me souviens qu'il y a bien longtemps,
une brave femme qui s'occupait de nos enfants à la maison revint
d'une consultation à la Clinique de la Porte de Choisy et dit
à mon épouse : "Votre mari est très célèbre,
j'ai même vu son bureau là-bas". Je n'y travaillais plus
et j'y avais encore moins de bureau mais en fait il y avait un placard
dans lequel on rangeait les attelles de Pouliquen avec ce nom écrit
dessus ! Je suis issu d'une très pauvre famille, d'un milieu
social très humble et j'ai malheureusement perdu mon père
en 1944. Il était instituteur. Ma mère n'avait pas de
métier et elle avait trois fils ; elle a été obligée
de travailler pour nous permettre de faire nos études. En fait
je suis à la fois un fils de "hussard noir", c'est-à-dire
un fils d'instituteur radical-socialiste et un fils de la République
puisque c'est celle-ci qui nous a payé nos études à
tous les trois en tant que pupilles de la nation. Eu égard à
nos origines, nous avons eu beaucoup de chance de nous en tirer comme
cela.
M.O. : Où avez-vous passé
votre enfance ?
J.C.P. : J'ai vécu mon enfance
dans les ruines puisqu'on était en Normandie près du Mont
Saint-Michel dans la petite ville d'Avranches qui, le 6 puis le 7 juin
44, a été complètement détruite. J'avais
6 ans, mais je m'en souviens bien. J'ai des membres de ma famille qui
sont morts sous les décombres. Ma jeunesse s'est passée
près des trous dans lesquels nous pêchions les grenouilles.
En réalité, je ne vois pas comment nous avons fait des
études, car rien ne nous poussait derrière. Nous avons
fait notre secondaire en Normandie. Ma chance, c'est probablement d'avoir
un frère aîné comme Yves qui a tiré ses deux
frères, c'est-à-dire Jacques et moi, vers le haut. Jacques
est un polytechnicien, un grand mathématicien d'une intelligence
supérieure, qui a laissé son nom dans les sciences. Il
y a les lois de Pouliquen. Moi, un peu à la traîne, j'ai
essayé de rattraper les autres avec beaucoup de difficulté.
M.O. : Et la Fac ?
J.C.P. : A Paris. Notre frère
aîné Yves nous avait précédés et souhaitait
que nous étudiions à côté de lui. Moi j'aurais
bien voulu faire des mathématiques comme Jacques mais compte
tenu de mon niveau, mon désir n'a pas duré très
longtemps et j'ai fait médecine comme mon frère aîné.
M.O. : Comment se passe votre internat
?
J.C.P. : Je crois qu'il y a un
premier moment fort, c'est mon passage aux Enfants Malades. Je suis
en deuxième année et je rencontre Pierre Rigault. Cette
personne avec sa clarté d'esprit, sa gentillesse, commence à
me faire travailler beaucoup, il m'aide beaucoup. Il me fait faire des
petits travaux, me les fait présenter. C'est ma rencontre clé.
Elle ne me quittera jamais.
M.O. : Vous aviez déjà
choisi chirurgie ?
J.C.P. : Quand j'ai été
nommé à l'internat, je ne savais pas encore que j'allais
faire chirurgie. Je me souviens que j'étais chez Mr Dérot
à l'Hôtel-Dieu qui s'occupait beaucoup de diabète,
de pathologie rénale, etc... et nommé à l'internat,
j'étais pratiquement sûr de vouloir faire de la néphrologie.
Mais quand j'ai vécu la vie de ces médecins qui tournaient
toute la journée autour du lit des malades, qui en fait ne faisait
que discourir et écrire, je me suis dit que j'allais probablement
m'ennuyer. Je suis rentré à la maison et j'ai dit à
mon épouse : "Je vais faire chirurgie".
M.O. : Qu'est-ce qu'il avait de si
fascinant Rigault ?
J.C.P. : Il y a une chose essentielle
à dire c'est qu'à l'époque Rigault n'avait aucune
position universitaire, il était attaché, il avait quelques
vacations aux Enfants Malades et c'est tout. Il venait là tous
les matins, et il s'occupait de sa clientèle privée l'après-midi.
Ce qu'il avait de très attachant, c'est sa chaleur alors qu'on
l'a toujours considéré comme quelqu'un de froid, rigide.
En fait de rigidité c'était tout simplement de la rigueur.
Il avait une chaleur extraordinaire pour nous accueillir le matin avec
toujours un petit mot gentil. Il manifestait un savoir immense et une
expérience phénoménale qui m'a tout de suite conquis.
Rigault était très proche des jeunes et s'en occupait
beaucoup.
M.O. : Ce qui n'était pas le
cas dans les autres services de chirurgie ?
J.C.P. : Effectivement, je n'avais
pas rencontré cela avant. Les autres chirurgiens que j'avais
rencontrés auparavant étaient plutôt magistraux
et probablement s'intéressaient-ils plus à eux-mêmes
qu'aux jeunes.
M.O.
: Et après Rigault ?
J.C.P. : J'ai fait ensuite de la
chirurgie plastique chez Monsieur Morel-Fatio à Ivry qui était
aussi une figure extraordinaire et qui m'avait beaucoup plu. J'aurais
voulu, un temps, être plasticien. De là, je suis parti
pour un stage hors internat à la Porte de Choisy chez Emile Letournel
alors qu'il n'était pas encore nommé à l'agrégation.
Puis je suis allé chez Robert Judet à Garches.
M.O.
: Comment c'était chez Letournel ?
J.C.P. : Letournel c'était
une extraordinaire mécanique chirurgicale avec des programmes
opératoires chargés et qui commençaient très
tôt. J'ai probablement été le premier interne d'Emile
Letournel qui fasse avec lui toutes les consultations et qui l'aide
pour tout. Affectif comme était Emile, il a eu tout de suite
pour moi une sympathie qu'il a gardée, je crois, jusqu'à
la fin. Quand j'ai fini mon clinicat, Emile Letournel m'a repris à
la Porte de Choisy. C'est probablement ma deuxième rencontre
clé. Emile Letournel avec tout ce que l'on connaissait de lui,
c'est-à-dire son perfectionnisme, ses excès, ses failles
de temps en temps aussi, mais qui en faisaient un personnage énorme
auprès duquel on se trouvait tout petit. J'étais sidéré
par ses coups de gueule. Je crois même que j'avais peur dès
qu'il élevait la voix. Mais la plupart du temps c'était
un type charmant et extraordinaire.
M.O.
: Letournel vous prépare à aller à Garches ?
J.C.P. :
Il me prépare tellement bien que quand j'arrive à Garches,
Robert Judet me dit : "Tu sais, je ne peux pas te dire quoique se soit
parce qu'Emile Letournel m'a dit que tu étais le meilleur". Il
m'avait préparé le terrain si bien que j'ai tout de suite
trouvé auprès de Robert Judet une chaleur, une gentillesse.
J'avais une petite place particulière dans le service grâce
à Emile.
M.O.
: Avec le recul, comment percevez-vous à présent Robert
Judet ?
J.C.P. : Le décalage qu'il
y avait entre un jeune interne et cet homme mondialement connu faisait
qu'on n'osait même pas émettre un jugement. On admirait
tout en lui. A la fois sa façon d'être, sa courtoisie,
sa gentillesse, son humour, ses qualités chirurgicales tout à
fait hors du commun, si bien qu'en réalité, pour nous,
c'était un dieu vivant. Aujourd'hui, trente ans après,
je le comprends un peu différemment. Toutefois, c'était
un homme qu'on voyait toujours dans son métier mais dont la vie
personnelle était extrêmement riche. Il lisait beaucoup,
il connaissait très bien la musique, il chantait parfois des
opéras pendant une intervention. Il était très
au courant de tout ce qui paraissait en librairie, il allait au cinéma,
au théâtre, bref c'était un homme d'une grande intelligence
et qu'on ne pouvait pas coincer sur quoi que ce soit.
M.O.
: Il entretenait son aura ?
J.C.P. :
Il tendait à la simplicité dans son vocabulaire et dans
ses propos de façon générale, mais en réalité,
il aimait bien avoir la vedette. Il avait ce goût du théâtre
qui faisait que quand il rentrait dans une pièce tous les gens
le regardaient, l'écoutaient.
M.O.
: Cela tenait à quoi ?
J.C.P. : Une immense personnalité.
Il y a des gens comme ça qui dégagent un respect, qui
dégagent une attractivité ; et même quand ils disent
une bêtise, cela passe, on ne s'en aperçoit même
pas ou on leur pardonne. Tout cela avec une espèce de faconde,
une sûreté de soi. Cela rejoint tous ces grands patrons
de l'époque, Merle d'Aubigné était pareil ; quand
il rentrait quelque part, personne n'osait parler.
M.O. : Comment réagissait-il
quand il n'était pas content du déroulement d'une opération
?
J.C.P. : Il avait un tic, c'était
de pencher la tête d'un côté et de souffler par son
nez. On l'entendait faire cela ; il ne parlait plus du tout, jusqu'au
moment où il avait repris les choses en main. Jamais il ne rendait
quelqu'un responsable d'un échec et quand un assistant n'avait
pas bien opéré un malade, avec une boutade, il lui disait
que probablement il faudrait qu'il apprenne, mais cela avec gentillesse.
Robert Judet et Robert Merle d'Aubigné, c'était les deux
Robert de l'orthopédie. Les deux "Roberts", c'était un
jeu de mot que faisait volontiers Robert Judet. Il était souvent
très drôle.
M.O.
: Par exemple ?
J.C.P. : J'aimais bien suivre ses
consultations. A l'époque, les gens arrivaient tout déshabillés
dans la consultation. Il y a une magnifique fille de 25 ans qui rentre,
petit slip, petit soutien-gorge. Robert Judet lui demande : "Chère
Madame pourquoi venez-vous en consultation ?". Elle dit "C'est pour
mes hallux valgus", et elle rajoute "Je suis venu vous voir parce qu'il
vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses Saints." Et Robert
Judet qui n'était pas insensible à cette semi-nudité
répond en aparté : "Chère Madame, moi je préférerais
m'adresser à vos seins plutôt qu'au bon Dieu !" C'était
ça aussi, Robert Judet.
M.O. : Comment étaient organisées
les journées de travail ?
J.C.P. :
Il faut rappeler que l'activité se partageait entre l'hôpital
et la clinique Jouvenet. Il fallait arriver à 7 heures du matin
et faire la visite de 60 malades. Trois fois par semaine, le patron
venait de bonne heure à l'hôpital et il était d'usage
que tous les assistants présents aillent le voir. Il y avait
là Jean Lagrange, Raymond Roy-Camille qui était alors
son seul agrégé, Emile Letournel, Gérard Lord...
Les internes faisaient beaucoup de chose, mais opéraient toujours
avec l'aide d'un senior. Il n'y avait pas de staff à proprement
parler et on montrait les dossiers dans le bureau des assistants là
où tout le monde se déshabillait...En fait, il y avait
plein d'électrons libres dans le service. Des gens qui avaient
déjà une bonne expérience et qui traçaient
leur sillon sans se préoccuper de ce qu'en pensaient les autres
et en particulier, sans en référer au patron. Lui, leur
faisait en général une grande confiance et laissait partir
de nouvelles idées comme cela.
M.O. : D'où les Journées
de Garches qui faisaient le point de l'activité...
J.C.P. :
Les journées de Garches étaient des journées théâtrales
que j'apparente dans l'ambiance aux "fêtes de Mai" du Moyen Age
; c'était l'hymne à la gloire du Maître. Elles étaient
l'occasion de revoir des dossiers et de faire le point sur les travaux
en cours, mais il n'y avait pas beaucoup de chiffres, encore moins d'études
statistiques. Quand on relit
les livres des Actualités Orthopédiques de Raymond Poincaré, on s'aperçoit qu'il y avait alors un foisonnement d'idées mais sans rigueur scientifique.
M.O. : Et vous étiez au milieu
de ce foisonnement d'idées ...
J.C.P. :
Oui. Quand RJ découvrait une chose nouvelle, soit au cours d'une
visite, soit à l'occasion d'un de ses nombreux voyages, cela
faisait "tilt" dans son esprit. Il n'en parlait pas. Il réfléchissait.
S'il avait besoin de matériel, il convoquait un fabricant, il
lui expliquait ce qu'il voulait et il trouvait un nom. Par exemple,
la fameuse coaptation trochantero-iliaque : je me souviens très
bien d'une matinée où il avait mis ce qui restait d'une
extrémité supérieure de fémur dans un cotyle
et où il se demandait comment appeler cette opération
; il est revenu le lendemain et il a dit : on va l'appeler "coaptation
trochantero-iliaque". Un jour où j'étais à ses
côtés durant la visite, il voit une jeune fille alitée
qui avait un pied équin formidable et pour lequel Emile Letournel
avait placé une broche de traction dans le calcanéum et
une broche de Steinman dans les métas pour redresser. La correction
était progressive. Quinze jours après, RJ avait dessiné
le distracteur articulaire. J'ai toujours relié les deux choses.
Il n'aimait pas du tout garder les patients alités, et cette
situation lui a donné l'idée du distracteur articulaire
qui permettait une traction progressive tout en gardant la mobilité
articulaire. Tous les trois mois, il y avait une nouveauté, bonne
ou mauvaise, qui restait ou pas. Il a dû développer 6 ou
7 modèles de prothèses totales en une dizaine d'année.
Ce qui veut dire qu'il cherchait toujours quelque chose de nouveau.
Plus ou moins bien conseillé par son entourage, il a fait des
erreurs de parcours, néanmoins c'était quelqu'un qui cherchait
toujours à faire mieux, ce qui veut probablement dire qu'il n'était
jamais totalement satisfait de ce qu'il faisait.
M.O. : Et la clinique ?
J.C.P. : On allait l'aider en clinique
pour les programmes opératoires et pour les consultations. J'allais
plus souvent avec Jean Judet parce que j'étais plutôt sur
le versant pédiatrique. C'étaient des séances très
formatrices puisqu'il y avait beaucoup de malades et beaucoup d'excellente
chirurgie. Après, il y avait un repas copieux avec un petit beaujolais
toujours délicieux, si bien qu'on avait parfois un peu de mal
à partir, je veux dire du mal à passer le portail de la
clinique. C'était une ambiance extraordinaire de simplicité,
de chaleur et de travail. On était bien.
M.O.
: Plus tard, comment a-t-il vécu ses ennuis ?
J.C.P. :
J'étais très près
de lui au moment où il a eu tous ses ennuis. Il a pensé
que c'était une vengeance politique venant d'un très haut
niveau. Il a trouvé très injuste ce qu'on lui a fait et
n'avait pas tort puisque le jugement a été revu quelques
années plus tard. Il en a beaucoup voulu au monde politique dans
son ensemble. Il ne m'a jamais confié un seul nom, il ne m'a
jamais dit du mal de quelqu'un. C'était son secret. Il l'assumait,
mais il n'a jamais oublié. En 1976 donc, il quitte l'hôpital,
il continue son privé à la clinique Jouvenet qui marchait
très bien. Sur le plan purement professionnel, je crois qu'il
n'était pas très affecté de la situation. Il avait
gardé beaucoup de contacts avec tous ses élèves
et avec le monde orthopédique international. On allait toujours
beaucoup le voir. Il aimait qu'on vienne déjeuner avec lui. Peut-être
aussi est-ce l'occasion de ne pas oublier le fameux beaujolais.
M.O.
: Au moment de votre internat à Garches, vous étiez déjà
orienté vers la pédiatrie ?
J.C.P. :
Oui car après mon passage aux Enfants malades, sous l'influence
de Rigault, j'avais gardé mon intérêt pour la chirurgie
des enfants. Comme il y avait beaucoup d'enfants à Garches, on
me demandait souvent de m'en occuper. Ensuite, j'ai été
chef de clinique pendant un an aux Enfants malades et Rigault m'emmenait
à Roscoff avec lui très régulièrement. Lorsque
je suis revenu faire une deuxième année de clinicat chez
Robert Judet, il m'a demandé de créer un département
d'orthopédie pédiatrique dans son service. Donc, durant
mon clinicat, j'ai commencé à créer ce département.
J'allais encore à Roscoff et d'ailleurs j'y suis allé
durant plus de 15 ans. Mon clinicat terminé, j'ai travaillé
pendant deux ans, à temps partiel, à la Clinique de la
Porte de Choisy où je faisais de la chirurgie adulte avec Letournel.
Je l'aidais beaucoup à faire des malades un peu difficiles parce
que je voulais garder une bonne expérience de l'orthopédie
adulte au cas où je ne trouverais pas de voie hospitalière.
M.O.
: Ces deux orientations, enfant-adulte, vous paraissent éloignées
?
J.C.P. :
Pas en ce qui concerne le geste technique mais certainement éloigné
par le raisonnement. En fait quand on fait de l'orthopédie pédiatrique,
comme le dit Henri Carlioz, on est d'abord pédiatre, et ensuite
éventuellement chirurgien. La vision est différente, le
suivi est différent, le contact est différent, l'hospitalisation
est différente. Il n'y a qu'une chose qui n'est pas très
différente, c'est le geste opératoire. Si on prend un
chirurgien orthopédiste n'ayant fait que de l'adulte et qu'on
lui apprend les trois ou quatre particularités de la chirurgie
chez l'enfant, il saura très bien les opérer. Mais techniquement,
la chirurgie orthopédique adulte est d'une façon générale
plus difficile que la chirurgie pédiatrique aussi je pense qu'il
est tout à fait nécessaire que les orthopédistes
pédiatres aient une solide formation de chirurgie orthopédique
adulte.
M.O.
: Après votre clinicat, vous gardez un pied à Garches
?
J.C.P. : Je suis attaché
à Garches, je suis assistant temps-partiel à la Porte
de Choisy et je vais régulièrement à Roscoff où
je ne fais que de l'orthopédie pédiatrique. Je partage
mon temps entre ces trois endroits. En réalité cela ne
dure que deux ans puisque Emile Letournel est nommé à
Garches mais part très vite à la Porte de Choisy. Il libère
donc un poste et le patron me propose ce poste. Je suis nommé
en 74.
M.O.
: Et alors ?
J.C.P. : Je me retrouve agrégé
en 74 avec une activité essentiellement de pédiatrie.
Malheureusement en 76, patatras !, le patron doit partir et moi je me
retrouve avec Alain Patel comme chef de service. La situation était
un peu difficile puisque j'étais sous ses ordres et qu'à
chaque fois que je disais quelque chose, il disait le contraire. Je
suis donc obligé d'aller voir le Directeur général
de L'Assistance Publique, pour demander mon indépendance. En
78, le service d'infantile est individualisé et donc je suis
libre avec mes propres assistants. Mais je suis dans une pauvreté
inimaginable. On m'avait fait comme bureau un abri en bois avec un petit
négatoscope et il m'a fallu attendre plusieurs années
pour récupérer des moyens. Ce n'est donc que très
lentement que ce service a pu tourner correctement et grâce à
mes fidèles collaborateurs dont Jacques Beneux, on a pu aboutir
à un service respecté au sein de l'orthopédie pédiatrique
française.
M.O.
: Quels étaient vos "dadas "?
J.C.P. :
J'ai toujours eu deux pôles
d'intérêt, la scoliose et les inégalités
de longueur. Au début, pour les inégalités, je
n'ai fait que suivre ce qu'ont fait les Judet. Ils avaient démarré
en même temps que Wagner l'allongement du fémur et du tibia
au moyen de leur fixateur externe. Là où ils étaient
précurseurs, c'est qu'ils disaient que l'os doit consolider tout
seul, alors que Wagner allongeait puis greffait avec une ostéosynthèse
par plaque.
M.O.
: Comment pouvaient-ils allonger avec le fixateur "rail" ?
J.C.P. : Il y avait une tige filetée
qui distractait. Donc, en fait, ils avaient déjà inventé
la consolidation en distraction qui sera publiée plus tard par
Ilizarov puis De Bastiani.
M.O.
: Ils avaient déjà entrevu la consolidation en distraction
?
J.C.P. : Les frères Judet
ne retournaient pas sur le foyer d'allongement ; pour eux l'os devait
consolider tout seul, parce que le périoste était respecté
et parce qu'ils avaient décortiqué. De plus à l'époque,
ils avaient compris qu'il fallait absolument couper le péroné
et fixer la malléole externe pour qu'elle ne monte pas. C'est
un élément que les Italiens n'ont admis que 20 ans plus
tard. Les Judet avaient conçu une technique universelle qui pouvait
s'appliquer à tous les segments d'os, grâce il faut bien
dire, à des collaborateurs comme Pierre Rigault et Jacques Plumereau
qui avaient apporté quelques améliorations. C'est une
technique qu'on a utilisée pendant 12-13 ans à peu près.
On a allongé des mètres de tibia et de fémur, toujours
avec ce distracteur jusqu'au moment où on a découvert
le fixateur Orthofix.
M.O.
: Il n'y avait pas eu une période d'Ilizarov entre temps
J.C.P. : Si, moi j'ai joué
le jeu. J'ai essayé de faire quelques Ilizarov, nonobstant le
fait qu'avec ma maladresse habituelle je me suis beaucoup piqué
les mains. J'ai trouvé que c'était très inconfortable
pour les patients et je n'y voyais pas d'avantages réels en dehors
de quelques rares cas difficiles. Donc j'ai vite abandonné. C'est
à ce moment que je suis allé à Vérone où
j'ai rencontré De Bastiani et toute son équipe avec qui
j'ai tissé des liens très profonds.
M.O.
: Qu'avez-vous vu à Vérone ?
J.C.P. :
Un meilleur matériel que
le nôtre et plus facile à mettre. C'était grosso
modo la même philosophie que la nôtre à ceci près
quand même que Vérone avait inventé la dynamisation.
L'équipe de Vérone que j'aime beaucoup avait apporté
des petits plus sur le plan matériel et sur le plan aussi conceptuel.
On a donc utilisé ce matériel, et un jour on s'est penché
sur le problème des tibias et c'est là qu'on a dessiné
le T dit de Garches et qui est utilisé à présent
dans le monde entier. Le pourquoi, c'est premièrement qu'on trouvait
que pour les allongements de tibia, il n'était pas logique de
faire l'allongement en zone diaphysaire qui ne consolide pas très
facilement. Il était préférable de le faire en
zone métaphysaire où l'os consolide très bien.
Deuxièmement, quand on fait un allongement de tibia, la première
complication, celle qu'on a habituellement, c'est le valgus. Quand vous
faites un allongement de tibia en zone diaphysaire, si vous avez un
valgus, il va être diaphysaire et si vous devez le corriger, il
va falloir faire une ostéotomie diaphysaire ce qui n'est pas
bon sur le plan de la consolidation. Donc, on s'est dit qu'il nous fallait
une ostéotomie métaphysaire avec un appareil qui nous
permette de rattraper à chaque fois la déviation en valgus.
C'est ainsi que l'on est arrivé au fixateur en T. Le T a une
implantation métaphysaire et diaphysaire, et dispose d'un système
de correction axiale. Cela permet de corriger sans arrêt le valgus,
cela permet aussi de partir sur un tibial varum ou valgum, puis de corriger
en allongeant.
M.O.
: Qu'en a pensé l'équipe de Vérone ?
J.C.P. : Les Italiens ne l'avaient
pas vu et ils ont été un peu critiques au départ.
Puis, petit à petit, ils ont adhéré à la
chose et maintenant ils l'utilisent constamment, et on l'a diffusé
dans le monde entier ou presque. L'utilisation la plus usuelle n'est
pas l'allongement de tibia, mais la réaxation du genou chez le
sujet âgé pour pouvoir faire appuyer immédiatement.
Je ne l'ai pas fait pour cela, mais c'est utilisé ainsi dans
beaucoup de pays, en particulier en Espagne et dans les pays Nordiques.
M.O.
: Vous faites encore beaucoup d'allongements ?
J.C.P. : Plutôt moins qu'avant.
La morbidité des allongements est extrêmement importante,
et il faut donc sélectionner les sujets chez lesquels on peut
espérer un réel bénéfice. Chez certains
patients qui ont des raccourcissements peu importants, je préfère
faire en temps voulu une épiphysiodèse de l'autre côté
et ils sont mieux et prennent moins de risque. Chez des patients qui
ont des très grands raccourcissements, je me dis parfois que
les programmes d'allongement seraient risqués soit pour la hanche,
soit pour le genou et que les solutions d'appareillage sont peut-être
préférables. Disons qu'avec l'âge vient le doute
et que petit à petit on élimine les indications jusqu'au-boutistes
; on préfère être prudent. Mais si la quantité
d'allongements a diminué, on en fait encore pas mal parce que
les gens viennent nous voir d'assez loin pour cela parce que nos techniques
sont bien élaborées.
M.O.
: Vous utilisez toujours le T ?
J.C.P. :
Oui, bien sûr; pour l'allongement de tibia, c'est le T à
peu près 9 fois sur 10, et s'il y a une correction à faire
dans les trois plans de l'espace, on peut être amené à
utiliser l'Ilizarov. Pour le fémur, on n'utilise pratiquement
que de l'Orthofix avec, pour certains cas difficiles, l'hybride de Mike
Saleh. Cela dit, je ne suis pas du tout opposé au clou d'allongement.
D'ailleurs Christophe Glorion qui travaille avec moi l'a utilisé
dans le service. C'est une bonne technique, mais réservée
à un tout petit nombre de cas. Il faut que la croissance soit
finie ou presque ; il faut que le fémur ne soit pas trop déformé,
et il faut qu'il y ait un canal médullaire suffisant. Cela fait
beaucoup de si. Quand on aura résolu certains problèmes
mécaniques, je crois que ce sera une technique valable, mais
on n'a pas encore tout résolu.
M.O.
: Et la scoliose ?
J.C.P. : La question qu'on peut
se poser c'est : est-ce que des progrès significatifs ont été
faits depuis 20 ans ? Oui et non. La grande nouveauté de cette
période c'est le Cotrel-Dubousset qui permet de remettre les
malades très vite debout et qui permet de stabiliser les angulations
avec moins de pseudarthroses qu'auparavant. C'est un plus surtout pour
les scolioses neurologiques mais ce n'est pas un grand progrès
pour la réduction finale, ni pour l'aspect esthétique
des scolioses idiopathiques.
M.O.
: Auparavant on faisait comment ?
J.C.P. : On faisait du Harrington
plus un plâtre. Le plâtre modelait très bien et je
peux vous assurer que je revois avec satisfaction des patientes opérées
il y a 25 ans avec du Harrington. Ces malades, le plus souvent, n'ont
pas mal. Elles ont accouché sans trop de difficulté de
petits enfants qu'elles m'amènent pour dépister une scoliose.
Et en fin de compte, elles ont beau avoir un dos plat, une inversion
des courbures etc...elles vont quand même très bien. Donc
je crois qu'il ne faut peut-être pas trop pousser à la
sophistication. Le grand tort à l'heure actuelle c'est de vouloir
faire une belle radio et en réalité le problème
de la scoliose n'est pas d'avoir une belle radio, c'est d'avoir une
scoliose qui ne s'aggrave plus avec un pied d'arthrodèse qui
soit bien horizontal pour qu'il ne fasse pas mal.
M.O.
: Pourquoi ne pas pousser à la sophistication ?
J.C.P. : Parce que c'est une chirurgie
qui reste dangereuse. La plus grande catastrophe qu'on peut avoir dans
sa vie c'est d'opérer une gamine de 13 ans et demi, qui a une
scoliose avec laquelle elle aurait vécu tout à fait correctement
et de lui provoquer une paraplégie. C'est un drame épouvantable.
Je crois qu'on n'est pas chirurgien de la scoliose, on est un médecin
qui voit un enfant en cours de croissance et qui a une scoliose. Il
faut intégrer la scoliose et son devenir dans cet enfant et sa
famille, et ses autres préoccupations. Maintenant, je laisse
beaucoup de filles terminer leur croissance avec des scolioses dorsales
de 40°, des doubles courbures de 50-50, en leur disant que si un
jour, elles sont malheureuses, il sera toujours temps de les opérer.
Il faut simplement qu'elles soient bien surveillées.
M.O.
: Vous pensez qu'on est allé trop loin dans l'instrumentation
?
J.C.P. : Je ne voudrais pas trop
formaliser les choses, mais il faut que nous soyons éminemment
critiques et nous dire qu'après tout, depuis que les orthopédistes
adultes font de la scoliose de façon remarquable, nous ne sommes
pas obligés de tout régler dans l'enfance. Est-ce qu'on
ne peut pas laisser leur chance à un certain nombre d'individus
qui peuvent passer 10 ou 15 ans tranquilles, et après tout, plus
tard, on va peut-être disposer d'autre chose. Il y a tout ce côté
médical dans la scoliose qui me passionne presque plus que le
matériel. Ce qui m'effraie toujours un peu, c'est la création
de ces "Spine-centers" où tout va être basé sur
le matériel. On va oublier complètement le côté
humain. Il faut que nous restions des pédiatres. Il faut qu'on
se dise qu'on n'est pas obligé de régler tous les problèmes
avant la fin de croissance.
M.O.
: Que penseriez-vous d'un grand centre orthopédique qui irait
du nourrisson jusqu'au vieillard ?
J.C.P. : Si vous y incluez toutes
les autres spécialités de pédiatrie, je ne vois
pas d'inconvénient. Je ne suis pas du tout contre une collaboration
avec les chirurgiens orthopédistes adultes, mais il ne faut pas
perdre la notion d'hôpital d'enfant. L'hôpital d'enfants,
c'est d'abord une adresse 24 heures sur 24 pour les jeunes, c'est ensuite
l'endroit où l'on trouve à peu près toutes les
spécialités dont l'enfant en détresse peut avoir
besoin. Prenons un exemple. Dans mon service, il y a un gros recrutement
de maladies rhumatologiques de l'enfant. Il y a donc des d'enfants qui
doivent avoir des prothèses de hanche, de genoux... Il n'est
pas question qu'on traite ces malades sans le secours de collègues
qui mettent ces prothèses quotidiennement. La collaboration avec
les orthopédistes adultes est là indispensable. Mais ce
sont des enfants qui sont très fragiles. Il est très difficile
de les intuber. Ils ont des traitements médicaux, de la cortisone,
etc... Ils sont en général d'un petit poids et il est
indispensable de les laisser dans un milieu pédiatrique avec
une réanimation et des pédiatres qui savent s'en occuper.
Donc le problème est avant tout un problème d'environnement.
Un service de chirurgie pédiatrique a besoin de tout un environnement
pédiatrique et c'est un besoin quotidien. On peut toujours appeler
un spécialiste adulte pour réaliser un acte pour lequel
on considère ne pas avoir la maîtrise totale, mais c'est
un problème ponctuel.
M.O.
: Pourquoi avez-vous quitté Garches ?
J.C.P. : D'abord, la communauté
des chirurgiens pédiatres de Paris avait souhaité une
diminution du nombre de services de chirurgie pédiatrique à
Paris, alors que j'en étais à l'époque le secrétaire
général. Ensuite, l'hôpital de Garches s'engageait
dans la voie du handicap et s'éloignait de la pédiatrie
courante. Enfin, Rigault s'en allait et l'Assistance Publique m'a demandé
de prendre sa place. A cette occasion, j'ai proposé de transférer
tout le secteur d'hospitalisation pédiatrique de Garches vers
les Enfants Malades, ce qui évitait de laisser en place une structure
en difficulté. Cela s'est fait un peu plus rapidement que prévu
par la malheureuse disparition de Philippe Touzet qui a précipité
mon départ. Ce n'est pas facile d'arriver dans un service où
l'on est en quelque sorte l'usurpateur. J'avais beaucoup de contacts
avec un certain nombre de collaborateurs de Pierre Rigault qui m'avaient
assuré que tout se passerait bien, que je serais bien accueilli
mais en réalité cela a été un peu plus difficile
que je pensais.
M.O.
: Pourquoi ?
J.C.P. : A Garches j'avais un service
pratiquement neuf et le service des Enfants Malades n'avait pas été
rénové depuis très longtemps. On m'a donc proposé
d'y aller en m'assurant qu'il y aurait des travaux. Ces travaux ont
été faits partiellement et avec un retard de deux ans
et demi. Il a fallu que je réorganise tout le service pour qu'il
épouse un peu notre façon de travailler qui est très
collective. On peut dire qu'avec Christophe Glorion, on a pu refaire
à quelque chose près ce qu'on avait à Garches et
on a, à l'heure actuelle, une équipe extrêmement
soudée, avec des gens pour qui j'ai une très grande admiration
comme Jean Paul Padovani, Georges Finidori et Jean Langlais.
M.O.
: Vous n'avez pas de regrets ?
J.C.P. :
J'ai seulement perdu au passage des postes alors qu'il avait bien été
convenu que je n'en perdrai pas. Mais, vu l'énormité de
la tâche, je ne désespère pas d'en récupérer.
L'orthopédie pédiatrique ne nourrit pas son homme et il
faudrait qu'on forme pratiquement des saints. Il n'y a pas beaucoup
de gens qui acceptent d'être taillables et corvéables à
merci sans avoir un minimum de certitude pour leur avenir. Quand vous
formez à la pédiatrie un orthopédiste dont vous
pensez qu'il pourrait devenir PH ou PU-PH et que vous n'y parvenez pas,
que va-t-il devenir ? Il va peut-être essayer de s'installer,
mais vous savez comme moi que pour avoir des patients à opérer,
il faut qu'il travaille dans quatre endroits différents. Il va
passer une vie de chien. Le résultat c'est qu'il y a très
peu de gens qui s'engagent dans cette discipline et qu'on a un mal fou
à les recruter et à les former.
M.O.
: Il faudrait peut-être modifier le système ?
J.C.P. : Il est tout à fait
nécessaire de revenir sur la hiérarchie des postes hospitaliers
et beaucoup y réfléchissent à l'instigation d'Henri
Carlioz principalement. Le système actuel ne peut pas durer.
Il faut que le PU-PH devienne un PH avec un contrat universitaire pour
un certain nombre d'années. De plus il me paraît absolument
nécessaire de créer un système d'émulation.
Les PH pourraient accéder en fonction de leurs motivations à
des grades divers : 1er, 2ème ou 3ème
grade. Cela éviterait de grandes injustices au moment de la sélection
des chirurgiens hospitaliers, tout en permettant à ceux qui le
veulent, de prendre ensuite une orientation universitaire.
Maîtrise
Orthopédique n°108 - Novembre 2001