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  Les 30e Journées d’Orthopédie de Fort de France
 
 
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Jean Claude Pouliquen a consacré sa vie à la chirurgie pédiatrique.
Il s'est beaucoup intéressé au traitement des déformations rachidiennes
et des inégalités de longueur des membres.
De ses débuts à Garches auprès de ses maîtres Robert et
Jean Judet jusqu'aux Enfants Malades à Paris où il a repris le service
de son modèle Rigault,
il survole pour nous 30 ans d'orthopédie accomplie.

M.O. : Etes-vous issu d'une famille de médecins ?

J.C.P. : Non pas du tout. Mais le nom Pouliquen est répandu. Je me souviens qu'il y a bien longtemps, une brave femme qui s'occupait de nos enfants à la maison revint d'une consultation à la Clinique de la Porte de Choisy et dit à mon épouse : "Votre mari est très célèbre, j'ai même vu son bureau là-bas". Je n'y travaillais plus et j'y avais encore moins de bureau mais en fait il y avait un placard dans lequel on rangeait les attelles de Pouliquen avec ce nom écrit dessus ! Je suis issu d'une très pauvre famille, d'un milieu social très humble et j'ai malheureusement perdu mon père en 1944. Il était instituteur. Ma mère n'avait pas de métier et elle avait trois fils ; elle a été obligée de travailler pour nous permettre de faire nos études. En fait je suis à la fois un fils de "hussard noir", c'est-à-dire un fils d'instituteur radical-socialiste et un fils de la République puisque c'est celle-ci qui nous a payé nos études à tous les trois en tant que pupilles de la nation. Eu égard à nos origines, nous avons eu beaucoup de chance de nous en tirer comme cela.

 

M.O. : Où avez-vous passé votre enfance ?

J.C.P. : J'ai vécu mon enfance dans les ruines puisqu'on était en Normandie près du Mont Saint-Michel dans la petite ville d'Avranches qui, le 6 puis le 7 juin 44, a été complètement détruite. J'avais 6 ans, mais je m'en souviens bien. J'ai des membres de ma famille qui sont morts sous les décombres. Ma jeunesse s'est passée près des trous dans lesquels nous pêchions les grenouilles. En réalité, je ne vois pas comment nous avons fait des études, car rien ne nous poussait derrière. Nous avons fait notre secondaire en Normandie. Ma chance, c'est probablement d'avoir un frère aîné comme Yves qui a tiré ses deux frères, c'est-à-dire Jacques et moi, vers le haut. Jacques est un polytechnicien, un grand mathématicien d'une intelligence supérieure, qui a laissé son nom dans les sciences. Il y a les lois de Pouliquen. Moi, un peu à la traîne, j'ai essayé de rattraper les autres avec beaucoup de difficulté.

M.O. : Et la Fac ?

J.C.P. : A Paris. Notre frère aîné Yves nous avait précédés et souhaitait que nous étudiions à côté de lui. Moi j'aurais bien voulu faire des mathématiques comme Jacques mais compte tenu de mon niveau, mon désir n'a pas duré très longtemps et j'ai fait médecine comme mon frère aîné.

 

M.O. : Comment se passe votre internat ?

J.C.P. : Je crois qu'il y a un premier moment fort, c'est mon passage aux Enfants Malades. Je suis en deuxième année et je rencontre Pierre Rigault. Cette personne avec sa clarté d'esprit, sa gentillesse, commence à me faire travailler beaucoup, il m'aide beaucoup. Il me fait faire des petits travaux, me les fait présenter. C'est ma rencontre clé. Elle ne me quittera jamais.

 

M.O. : Vous aviez déjà choisi chirurgie ?

J.C.P. : Quand j'ai été nommé à l'internat, je ne savais pas encore que j'allais faire chirurgie. Je me souviens que j'étais chez Mr Dérot à l'Hôtel-Dieu qui s'occupait beaucoup de diabète, de pathologie rénale, etc... et nommé à l'internat, j'étais pratiquement sûr de vouloir faire de la néphrologie. Mais quand j'ai vécu la vie de ces médecins qui tournaient toute la journée autour du lit des malades, qui en fait ne faisait que discourir et écrire, je me suis dit que j'allais probablement m'ennuyer. Je suis rentré à la maison et j'ai dit à mon épouse : "Je vais faire chirurgie".

 

M.O. : Qu'est-ce qu'il avait de si fascinant Rigault ?

J.C.P. : Il y a une chose essentielle à dire c'est qu'à l'époque Rigault n'avait aucune position universitaire, il était attaché, il avait quelques vacations aux Enfants Malades et c'est tout. Il venait là tous les matins, et il s'occupait de sa clientèle privée l'après-midi. Ce qu'il avait de très attachant, c'est sa chaleur alors qu'on l'a toujours considéré comme quelqu'un de froid, rigide. En fait de rigidité c'était tout simplement de la rigueur. Il avait une chaleur extraordinaire pour nous accueillir le matin avec toujours un petit mot gentil. Il manifestait un savoir immense et une expérience phénoménale qui m'a tout de suite conquis. Rigault était très proche des jeunes et s'en occupait beaucoup.

 

M.O. : Ce qui n'était pas le cas dans les autres services de chirurgie ?

J.C.P. : Effectivement, je n'avais pas rencontré cela avant. Les autres chirurgiens que j'avais rencontrés auparavant étaient plutôt magistraux et probablement s'intéressaient-ils plus à eux-mêmes qu'aux jeunes.

 

M.O. : Et après Rigault ?

J.C.P. : J'ai fait ensuite de la chirurgie plastique chez Monsieur Morel-Fatio à Ivry qui était aussi une figure extraordinaire et qui m'avait beaucoup plu. J'aurais voulu, un temps, être plasticien. De là, je suis parti pour un stage hors internat à la Porte de Choisy chez Emile Letournel alors qu'il n'était pas encore nommé à l'agrégation. Puis je suis allé chez Robert Judet à Garches.

 

M.O. : Comment c'était chez Letournel ?

J.C.P. : Letournel c'était une extraordinaire mécanique chirurgicale avec des programmes opératoires chargés et qui commençaient très tôt. J'ai probablement été le premier interne d'Emile Letournel qui fasse avec lui toutes les consultations et qui l'aide pour tout. Affectif comme était Emile, il a eu tout de suite pour moi une sympathie qu'il a gardée, je crois, jusqu'à la fin. Quand j'ai fini mon clinicat, Emile Letournel m'a repris à la Porte de Choisy. C'est probablement ma deuxième rencontre clé. Emile Letournel avec tout ce que l'on connaissait de lui, c'est-à-dire son perfectionnisme, ses excès, ses failles de temps en temps aussi, mais qui en faisaient un personnage énorme auprès duquel on se trouvait tout petit. J'étais sidéré par ses coups de gueule. Je crois même que j'avais peur dès qu'il élevait la voix. Mais la plupart du temps c'était un type charmant et extraordinaire.

 

M.O. : Letournel vous prépare à aller à Garches ?

J.C.P. : Il me prépare tellement bien que quand j'arrive à Garches, Robert Judet me dit : "Tu sais, je ne peux pas te dire quoique se soit parce qu'Emile Letournel m'a dit que tu étais le meilleur". Il m'avait préparé le terrain si bien que j'ai tout de suite trouvé auprès de Robert Judet une chaleur, une gentillesse. J'avais une petite place particulière dans le service grâce à Emile.

 

M.O. : Avec le recul, comment percevez-vous à présent Robert Judet ?

J.C.P. : Le décalage qu'il y avait entre un jeune interne et cet homme mondialement connu faisait qu'on n'osait même pas émettre un jugement. On admirait tout en lui. A la fois sa façon d'être, sa courtoisie, sa gentillesse, son humour, ses qualités chirurgicales tout à fait hors du commun, si bien qu'en réalité, pour nous, c'était un dieu vivant. Aujourd'hui, trente ans après, je le comprends un peu différemment. Toutefois, c'était un homme qu'on voyait toujours dans son métier mais dont la vie personnelle était extrêmement riche. Il lisait beaucoup, il connaissait très bien la musique, il chantait parfois des opéras pendant une intervention. Il était très au courant de tout ce qui paraissait en librairie, il allait au cinéma, au théâtre, bref c'était un homme d'une grande intelligence et qu'on ne pouvait pas coincer sur quoi que ce soit.

 

M.O. : Il entretenait son aura ?

J.C.P. : Il tendait à la simplicité dans son vocabulaire et dans ses propos de façon générale, mais en réalité, il aimait bien avoir la vedette. Il avait ce goût du théâtre qui faisait que quand il rentrait dans une pièce tous les gens le regardaient, l'écoutaient.

 

M.O. : Cela tenait à quoi ?

J.C.P. : Une immense personnalité. Il y a des gens comme ça qui dégagent un respect, qui dégagent une attractivité ; et même quand ils disent une bêtise, cela passe, on ne s'en aperçoit même pas ou on leur pardonne. Tout cela avec une espèce de faconde, une sûreté de soi. Cela rejoint tous ces grands patrons de l'époque, Merle d'Aubigné était pareil ; quand il rentrait quelque part, personne n'osait parler.

M.O. : Comment réagissait-il quand il n'était pas content du déroulement d'une opération ?

J.C.P. : Il avait un tic, c'était de pencher la tête d'un côté et de souffler par son nez. On l'entendait faire cela ; il ne parlait plus du tout, jusqu'au moment où il avait repris les choses en main. Jamais il ne rendait quelqu'un responsable d'un échec et quand un assistant n'avait pas bien opéré un malade, avec une boutade, il lui disait que probablement il faudrait qu'il apprenne, mais cela avec gentillesse. Robert Judet et Robert Merle d'Aubigné, c'était les deux Robert de l'orthopédie. Les deux "Roberts", c'était un jeu de mot que faisait volontiers Robert Judet. Il était souvent très drôle.

 

M.O. : Par exemple ?

J.C.P. : J'aimais bien suivre ses consultations. A l'époque, les gens arrivaient tout déshabillés dans la consultation. Il y a une magnifique fille de 25 ans qui rentre, petit slip, petit soutien-gorge. Robert Judet lui demande : "Chère Madame pourquoi venez-vous en consultation ?". Elle dit "C'est pour mes hallux valgus", et elle rajoute "Je suis venu vous voir parce qu'il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses Saints." Et Robert Judet qui n'était pas insensible à cette semi-nudité répond en aparté : "Chère Madame, moi je préférerais m'adresser à vos seins plutôt qu'au bon Dieu !" C'était ça aussi, Robert Judet.

 

M.O. : Comment étaient organisées les journées de travail ?

J.C.P. : Il faut rappeler que l'activité se partageait entre l'hôpital et la clinique Jouvenet. Il fallait arriver à 7 heures du matin et faire la visite de 60 malades. Trois fois par semaine, le patron venait de bonne heure à l'hôpital et il était d'usage que tous les assistants présents aillent le voir. Il y avait là Jean Lagrange, Raymond Roy-Camille qui était alors son seul agrégé, Emile Letournel, Gérard Lord... Les internes faisaient beaucoup de chose, mais opéraient toujours avec l'aide d'un senior. Il n'y avait pas de staff à proprement parler et on montrait les dossiers dans le bureau des assistants là où tout le monde se déshabillait...En fait, il y avait plein d'électrons libres dans le service. Des gens qui avaient déjà une bonne expérience et qui traçaient leur sillon sans se préoccuper de ce qu'en pensaient les autres et en particulier, sans en référer au patron. Lui, leur faisait en général une grande confiance et laissait partir de nouvelles idées comme cela.

 

M.O. : D'où les Journées de Garches qui faisaient le point de l'activité...

J.C.P. : Les journées de Garches étaient des journées théâtrales que j'apparente dans l'ambiance aux "fêtes de Mai" du Moyen Age ; c'était l'hymne à la gloire du Maître. Elles étaient l'occasion de revoir des dossiers et de faire le point sur les travaux en cours, mais il n'y avait pas beaucoup de chiffres, encore moins d'études statistiques. Quand on relit
les livres des Actualités Orthopédiques de Raymond Poincaré, on s'aperçoit qu'il y avait alors un foisonnement d'idées mais sans rigueur scientifique.

 

M.O. : Et vous étiez au milieu de ce foisonnement d'idées ...

J.C.P. : Oui. Quand RJ découvrait une chose nouvelle, soit au cours d'une visite, soit à l'occasion d'un de ses nombreux voyages, cela faisait "tilt" dans son esprit. Il n'en parlait pas. Il réfléchissait. S'il avait besoin de matériel, il convoquait un fabricant, il lui expliquait ce qu'il voulait et il trouvait un nom. Par exemple, la fameuse coaptation trochantero-iliaque : je me souviens très bien d'une matinée où il avait mis ce qui restait d'une extrémité supérieure de fémur dans un cotyle et où il se demandait comment appeler cette opération ; il est revenu le lendemain et il a dit : on va l'appeler "coaptation trochantero-iliaque". Un jour où j'étais à ses côtés durant la visite, il voit une jeune fille alitée qui avait un pied équin formidable et pour lequel Emile Letournel avait placé une broche de traction dans le calcanéum et une broche de Steinman dans les métas pour redresser. La correction était progressive. Quinze jours après, RJ avait dessiné le distracteur articulaire. J'ai toujours relié les deux choses. Il n'aimait pas du tout garder les patients alités, et cette situation lui a donné l'idée du distracteur articulaire qui permettait une traction progressive tout en gardant la mobilité articulaire. Tous les trois mois, il y avait une nouveauté, bonne ou mauvaise, qui restait ou pas. Il a dû développer 6 ou 7 modèles de prothèses totales en une dizaine d'année. Ce qui veut dire qu'il cherchait toujours quelque chose de nouveau. Plus ou moins bien conseillé par son entourage, il a fait des erreurs de parcours, néanmoins c'était quelqu'un qui cherchait toujours à faire mieux, ce qui veut probablement dire qu'il n'était jamais totalement satisfait de ce qu'il faisait.

 

M.O. : Et la clinique ?

J.C.P. : On allait l'aider en clinique pour les programmes opératoires et pour les consultations. J'allais plus souvent avec Jean Judet parce que j'étais plutôt sur le versant pédiatrique. C'étaient des séances très formatrices puisqu'il y avait beaucoup de malades et beaucoup d'excellente chirurgie. Après, il y avait un repas copieux avec un petit beaujolais toujours délicieux, si bien qu'on avait parfois un peu de mal à partir, je veux dire du mal à passer le portail de la clinique. C'était une ambiance extraordinaire de simplicité, de chaleur et de travail. On était bien.

 

M.O. : Plus tard, comment a-t-il vécu ses ennuis ?

J.C.P. : J'étais très près de lui au moment où il a eu tous ses ennuis. Il a pensé que c'était une vengeance politique venant d'un très haut niveau. Il a trouvé très injuste ce qu'on lui a fait et n'avait pas tort puisque le jugement a été revu quelques années plus tard. Il en a beaucoup voulu au monde politique dans son ensemble. Il ne m'a jamais confié un seul nom, il ne m'a jamais dit du mal de quelqu'un. C'était son secret. Il l'assumait, mais il n'a jamais oublié. En 1976 donc, il quitte l'hôpital, il continue son privé à la clinique Jouvenet qui marchait très bien. Sur le plan purement professionnel, je crois qu'il n'était pas très affecté de la situation. Il avait gardé beaucoup de contacts avec tous ses élèves et avec le monde orthopédique international. On allait toujours beaucoup le voir. Il aimait qu'on vienne déjeuner avec lui. Peut-être aussi est-ce l'occasion de ne pas oublier le fameux beaujolais.

 

M.O. : Au moment de votre internat à Garches, vous étiez déjà orienté vers la pédiatrie ?

J.C.P. : Oui car après mon passage aux Enfants malades, sous l'influence de Rigault, j'avais gardé mon intérêt pour la chirurgie des enfants. Comme il y avait beaucoup d'enfants à Garches, on me demandait souvent de m'en occuper. Ensuite, j'ai été chef de clinique pendant un an aux Enfants malades et Rigault m'emmenait à Roscoff avec lui très régulièrement. Lorsque je suis revenu faire une deuxième année de clinicat chez Robert Judet, il m'a demandé de créer un département d'orthopédie pédiatrique dans son service. Donc, durant mon clinicat, j'ai commencé à créer ce département. J'allais encore à Roscoff et d'ailleurs j'y suis allé durant plus de 15 ans. Mon clinicat terminé, j'ai travaillé pendant deux ans, à temps partiel, à la Clinique de la Porte de Choisy où je faisais de la chirurgie adulte avec Letournel. Je l'aidais beaucoup à faire des malades un peu difficiles parce que je voulais garder une bonne expérience de l'orthopédie adulte au cas où je ne trouverais pas de voie hospitalière.

 

M.O. : Ces deux orientations, enfant-adulte, vous paraissent éloignées ?

J.C.P. : Pas en ce qui concerne le geste technique mais certainement éloigné par le raisonnement. En fait quand on fait de l'orthopédie pédiatrique, comme le dit Henri Carlioz, on est d'abord pédiatre, et ensuite éventuellement chirurgien. La vision est différente, le suivi est différent, le contact est différent, l'hospitalisation est différente. Il n'y a qu'une chose qui n'est pas très différente, c'est le geste opératoire. Si on prend un chirurgien orthopédiste n'ayant fait que de l'adulte et qu'on lui apprend les trois ou quatre particularités de la chirurgie chez l'enfant, il saura très bien les opérer. Mais techniquement, la chirurgie orthopédique adulte est d'une façon générale plus difficile que la chirurgie pédiatrique aussi je pense qu'il est tout à fait nécessaire que les orthopédistes pédiatres aient une solide formation de chirurgie orthopédique adulte.

 

M.O. : Après votre clinicat, vous gardez un pied à Garches ?

J.C.P. : Je suis attaché à Garches, je suis assistant temps-partiel à la Porte de Choisy et je vais régulièrement à Roscoff où je ne fais que de l'orthopédie pédiatrique. Je partage mon temps entre ces trois endroits. En réalité cela ne dure que deux ans puisque Emile Letournel est nommé à Garches mais part très vite à la Porte de Choisy. Il libère donc un poste et le patron me propose ce poste. Je suis nommé en 74.

 

M.O. : Et alors ?

J.C.P. : Je me retrouve agrégé en 74 avec une activité essentiellement de pédiatrie. Malheureusement en 76, patatras !, le patron doit partir et moi je me retrouve avec Alain Patel comme chef de service. La situation était un peu difficile puisque j'étais sous ses ordres et qu'à chaque fois que je disais quelque chose, il disait le contraire. Je suis donc obligé d'aller voir le Directeur général de L'Assistance Publique, pour demander mon indépendance. En 78, le service d'infantile est individualisé et donc je suis libre avec mes propres assistants. Mais je suis dans une pauvreté inimaginable. On m'avait fait comme bureau un abri en bois avec un petit négatoscope et il m'a fallu attendre plusieurs années pour récupérer des moyens. Ce n'est donc que très lentement que ce service a pu tourner correctement et grâce à mes fidèles collaborateurs dont Jacques Beneux, on a pu aboutir à un service respecté au sein de l'orthopédie pédiatrique française.

 

M.O. : Quels étaient vos "dadas "?

J.C.P. : J'ai toujours eu deux pôles d'intérêt, la scoliose et les inégalités de longueur. Au début, pour les inégalités, je n'ai fait que suivre ce qu'ont fait les Judet. Ils avaient démarré en même temps que Wagner l'allongement du fémur et du tibia au moyen de leur fixateur externe. Là où ils étaient précurseurs, c'est qu'ils disaient que l'os doit consolider tout seul, alors que Wagner allongeait puis greffait avec une ostéosynthèse par plaque.

 

M.O. : Comment pouvaient-ils allonger avec le fixateur "rail" ?

J.C.P. : Il y avait une tige filetée qui distractait. Donc, en fait, ils avaient déjà inventé la consolidation en distraction qui sera publiée plus tard par Ilizarov puis De Bastiani.

 

M.O. : Ils avaient déjà entrevu la consolidation en distraction ?

J.C.P. : Les frères Judet ne retournaient pas sur le foyer d'allongement ; pour eux l'os devait consolider tout seul, parce que le périoste était respecté et parce qu'ils avaient décortiqué. De plus à l'époque, ils avaient compris qu'il fallait absolument couper le péroné et fixer la malléole externe pour qu'elle ne monte pas. C'est un élément que les Italiens n'ont admis que 20 ans plus tard. Les Judet avaient conçu une technique universelle qui pouvait s'appliquer à tous les segments d'os, grâce il faut bien dire, à des collaborateurs comme Pierre Rigault et Jacques Plumereau qui avaient apporté quelques améliorations. C'est une technique qu'on a utilisée pendant 12-13 ans à peu près. On a allongé des mètres de tibia et de fémur, toujours avec ce distracteur jusqu'au moment où on a découvert le fixateur Orthofix.

 

M.O. : Il n'y avait pas eu une période d'Ilizarov entre temps

J.C.P. : Si, moi j'ai joué le jeu. J'ai essayé de faire quelques Ilizarov, nonobstant le fait qu'avec ma maladresse habituelle je me suis beaucoup piqué les mains. J'ai trouvé que c'était très inconfortable pour les patients et je n'y voyais pas d'avantages réels en dehors de quelques rares cas difficiles. Donc j'ai vite abandonné. C'est à ce moment que je suis allé à Vérone où j'ai rencontré De Bastiani et toute son équipe avec qui j'ai tissé des liens très profonds.

 

M.O. : Qu'avez-vous vu à Vérone ?

J.C.P. : Un meilleur matériel que le nôtre et plus facile à mettre. C'était grosso modo la même philosophie que la nôtre à ceci près quand même que Vérone avait inventé la dynamisation. L'équipe de Vérone que j'aime beaucoup avait apporté des petits plus sur le plan matériel et sur le plan aussi conceptuel. On a donc utilisé ce matériel, et un jour on s'est penché sur le problème des tibias et c'est là qu'on a dessiné le T dit de Garches et qui est utilisé à présent dans le monde entier. Le pourquoi, c'est premièrement qu'on trouvait que pour les allongements de tibia, il n'était pas logique de faire l'allongement en zone diaphysaire qui ne consolide pas très facilement. Il était préférable de le faire en zone métaphysaire où l'os consolide très bien. Deuxièmement, quand on fait un allongement de tibia, la première complication, celle qu'on a habituellement, c'est le valgus. Quand vous faites un allongement de tibia en zone diaphysaire, si vous avez un valgus, il va être diaphysaire et si vous devez le corriger, il va falloir faire une ostéotomie diaphysaire ce qui n'est pas bon sur le plan de la consolidation. Donc, on s'est dit qu'il nous fallait une ostéotomie métaphysaire avec un appareil qui nous permette de rattraper à chaque fois la déviation en valgus. C'est ainsi que l'on est arrivé au fixateur en T. Le T a une implantation métaphysaire et diaphysaire, et dispose d'un système de correction axiale. Cela permet de corriger sans arrêt le valgus, cela permet aussi de partir sur un tibial varum ou valgum, puis de corriger en allongeant.

 

M.O. : Qu'en a pensé l'équipe de Vérone ?

J.C.P. : Les Italiens ne l'avaient pas vu et ils ont été un peu critiques au départ. Puis, petit à petit, ils ont adhéré à la chose et maintenant ils l'utilisent constamment, et on l'a diffusé dans le monde entier ou presque. L'utilisation la plus usuelle n'est pas l'allongement de tibia, mais la réaxation du genou chez le sujet âgé pour pouvoir faire appuyer immédiatement. Je ne l'ai pas fait pour cela, mais c'est utilisé ainsi dans beaucoup de pays, en particulier en Espagne et dans les pays Nordiques.

 

M.O. : Vous faites encore beaucoup d'allongements ?

J.C.P. : Plutôt moins qu'avant. La morbidité des allongements est extrêmement importante, et il faut donc sélectionner les sujets chez lesquels on peut espérer un réel bénéfice. Chez certains patients qui ont des raccourcissements peu importants, je préfère faire en temps voulu une épiphysiodèse de l'autre côté et ils sont mieux et prennent moins de risque. Chez des patients qui ont des très grands raccourcissements, je me dis parfois que les programmes d'allongement seraient risqués soit pour la hanche, soit pour le genou et que les solutions d'appareillage sont peut-être préférables. Disons qu'avec l'âge vient le doute et que petit à petit on élimine les indications jusqu'au-boutistes ; on préfère être prudent. Mais si la quantité d'allongements a diminué, on en fait encore pas mal parce que les gens viennent nous voir d'assez loin pour cela parce que nos techniques sont bien élaborées.

 

M.O. : Vous utilisez toujours le T ?

J.C.P. : Oui, bien sûr; pour l'allongement de tibia, c'est le T à peu près 9 fois sur 10, et s'il y a une correction à faire dans les trois plans de l'espace, on peut être amené à utiliser l'Ilizarov. Pour le fémur, on n'utilise pratiquement que de l'Orthofix avec, pour certains cas difficiles, l'hybride de Mike Saleh. Cela dit, je ne suis pas du tout opposé au clou d'allongement. D'ailleurs Christophe Glorion qui travaille avec moi l'a utilisé dans le service. C'est une bonne technique, mais réservée à un tout petit nombre de cas. Il faut que la croissance soit finie ou presque ; il faut que le fémur ne soit pas trop déformé, et il faut qu'il y ait un canal médullaire suffisant. Cela fait beaucoup de si. Quand on aura résolu certains problèmes mécaniques, je crois que ce sera une technique valable, mais on n'a pas encore tout résolu.

 

M.O. : Et la scoliose ?

J.C.P. : La question qu'on peut se poser c'est : est-ce que des progrès significatifs ont été faits depuis 20 ans ? Oui et non. La grande nouveauté de cette période c'est le Cotrel-Dubousset qui permet de remettre les malades très vite debout et qui permet de stabiliser les angulations avec moins de pseudarthroses qu'auparavant. C'est un plus surtout pour les scolioses neurologiques mais ce n'est pas un grand progrès pour la réduction finale, ni pour l'aspect esthétique des scolioses idiopathiques.

 

M.O. : Auparavant on faisait comment ?

J.C.P. : On faisait du Harrington plus un plâtre. Le plâtre modelait très bien et je peux vous assurer que je revois avec satisfaction des patientes opérées il y a 25 ans avec du Harrington. Ces malades, le plus souvent, n'ont pas mal. Elles ont accouché sans trop de difficulté de petits enfants qu'elles m'amènent pour dépister une scoliose. Et en fin de compte, elles ont beau avoir un dos plat, une inversion des courbures etc...elles vont quand même très bien. Donc je crois qu'il ne faut peut-être pas trop pousser à la sophistication. Le grand tort à l'heure actuelle c'est de vouloir faire une belle radio et en réalité le problème de la scoliose n'est pas d'avoir une belle radio, c'est d'avoir une scoliose qui ne s'aggrave plus avec un pied d'arthrodèse qui soit bien horizontal pour qu'il ne fasse pas mal.

 

M.O. : Pourquoi ne pas pousser à la sophistication ?

J.C.P. : Parce que c'est une chirurgie qui reste dangereuse. La plus grande catastrophe qu'on peut avoir dans sa vie c'est d'opérer une gamine de 13 ans et demi, qui a une scoliose avec laquelle elle aurait vécu tout à fait correctement et de lui provoquer une paraplégie. C'est un drame épouvantable. Je crois qu'on n'est pas chirurgien de la scoliose, on est un médecin qui voit un enfant en cours de croissance et qui a une scoliose. Il faut intégrer la scoliose et son devenir dans cet enfant et sa famille, et ses autres préoccupations. Maintenant, je laisse beaucoup de filles terminer leur croissance avec des scolioses dorsales de 40°, des doubles courbures de 50-50, en leur disant que si un jour, elles sont malheureuses, il sera toujours temps de les opérer. Il faut simplement qu'elles soient bien surveillées.

 

M.O. : Vous pensez qu'on est allé trop loin dans l'instrumentation ?

J.C.P. : Je ne voudrais pas trop formaliser les choses, mais il faut que nous soyons éminemment critiques et nous dire qu'après tout, depuis que les orthopédistes adultes font de la scoliose de façon remarquable, nous ne sommes pas obligés de tout régler dans l'enfance. Est-ce qu'on ne peut pas laisser leur chance à un certain nombre d'individus qui peuvent passer 10 ou 15 ans tranquilles, et après tout, plus tard, on va peut-être disposer d'autre chose. Il y a tout ce côté médical dans la scoliose qui me passionne presque plus que le matériel. Ce qui m'effraie toujours un peu, c'est la création de ces "Spine-centers" où tout va être basé sur le matériel. On va oublier complètement le côté humain. Il faut que nous restions des pédiatres. Il faut qu'on se dise qu'on n'est pas obligé de régler tous les problèmes avant la fin de croissance.

 

M.O. : Que penseriez-vous d'un grand centre orthopédique qui irait du nourrisson jusqu'au vieillard ?

J.C.P. : Si vous y incluez toutes les autres spécialités de pédiatrie, je ne vois pas d'inconvénient. Je ne suis pas du tout contre une collaboration avec les chirurgiens orthopédistes adultes, mais il ne faut pas perdre la notion d'hôpital d'enfant. L'hôpital d'enfants, c'est d'abord une adresse 24 heures sur 24 pour les jeunes, c'est ensuite l'endroit où l'on trouve à peu près toutes les spécialités dont l'enfant en détresse peut avoir besoin. Prenons un exemple. Dans mon service, il y a un gros recrutement de maladies rhumatologiques de l'enfant. Il y a donc des d'enfants qui doivent avoir des prothèses de hanche, de genoux... Il n'est pas question qu'on traite ces malades sans le secours de collègues qui mettent ces prothèses quotidiennement. La collaboration avec les orthopédistes adultes est là indispensable. Mais ce sont des enfants qui sont très fragiles. Il est très difficile de les intuber. Ils ont des traitements médicaux, de la cortisone, etc... Ils sont en général d'un petit poids et il est indispensable de les laisser dans un milieu pédiatrique avec une réanimation et des pédiatres qui savent s'en occuper. Donc le problème est avant tout un problème d'environnement. Un service de chirurgie pédiatrique a besoin de tout un environnement pédiatrique et c'est un besoin quotidien. On peut toujours appeler un spécialiste adulte pour réaliser un acte pour lequel on considère ne pas avoir la maîtrise totale, mais c'est un problème ponctuel.

M.O. : Pourquoi avez-vous quitté Garches ?

J.C.P. : D'abord, la communauté des chirurgiens pédiatres de Paris avait souhaité une diminution du nombre de services de chirurgie pédiatrique à Paris, alors que j'en étais à l'époque le secrétaire général. Ensuite, l'hôpital de Garches s'engageait dans la voie du handicap et s'éloignait de la pédiatrie courante. Enfin, Rigault s'en allait et l'Assistance Publique m'a demandé de prendre sa place. A cette occasion, j'ai proposé de transférer tout le secteur d'hospitalisation pédiatrique de Garches vers les Enfants Malades, ce qui évitait de laisser en place une structure en difficulté. Cela s'est fait un peu plus rapidement que prévu par la malheureuse disparition de Philippe Touzet qui a précipité mon départ. Ce n'est pas facile d'arriver dans un service où l'on est en quelque sorte l'usurpateur. J'avais beaucoup de contacts avec un certain nombre de collaborateurs de Pierre Rigault qui m'avaient assuré que tout se passerait bien, que je serais bien accueilli mais en réalité cela a été un peu plus difficile que je pensais.

 

M.O. : Pourquoi ?

J.C.P. : A Garches j'avais un service pratiquement neuf et le service des Enfants Malades n'avait pas été rénové depuis très longtemps. On m'a donc proposé d'y aller en m'assurant qu'il y aurait des travaux. Ces travaux ont été faits partiellement et avec un retard de deux ans et demi. Il a fallu que je réorganise tout le service pour qu'il épouse un peu notre façon de travailler qui est très collective. On peut dire qu'avec Christophe Glorion, on a pu refaire à quelque chose près ce qu'on avait à Garches et on a, à l'heure actuelle, une équipe extrêmement soudée, avec des gens pour qui j'ai une très grande admiration comme Jean Paul Padovani, Georges Finidori et Jean Langlais.

 

M.O. : Vous n'avez pas de regrets ?

J.C.P. : J'ai seulement perdu au passage des postes alors qu'il avait bien été convenu que je n'en perdrai pas. Mais, vu l'énormité de la tâche, je ne désespère pas d'en récupérer. L'orthopédie pédiatrique ne nourrit pas son homme et il faudrait qu'on forme pratiquement des saints. Il n'y a pas beaucoup de gens qui acceptent d'être taillables et corvéables à merci sans avoir un minimum de certitude pour leur avenir. Quand vous formez à la pédiatrie un orthopédiste dont vous pensez qu'il pourrait devenir PH ou PU-PH et que vous n'y parvenez pas, que va-t-il devenir ? Il va peut-être essayer de s'installer, mais vous savez comme moi que pour avoir des patients à opérer, il faut qu'il travaille dans quatre endroits différents. Il va passer une vie de chien. Le résultat c'est qu'il y a très peu de gens qui s'engagent dans cette discipline et qu'on a un mal fou à les recruter et à les former.

 

M.O. : Il faudrait peut-être modifier le système ?

J.C.P. : Il est tout à fait nécessaire de revenir sur la hiérarchie des postes hospitaliers et beaucoup y réfléchissent à l'instigation d'Henri Carlioz principalement. Le système actuel ne peut pas durer. Il faut que le PU-PH devienne un PH avec un contrat universitaire pour un certain nombre d'années. De plus il me paraît absolument nécessaire de créer un système d'émulation. Les PH pourraient accéder en fonction de leurs motivations à des grades divers : 1er, 2ème ou 3ème grade. Cela éviterait de grandes injustices au moment de la sélection des chirurgiens hospitaliers, tout en permettant à ceux qui le veulent, de prendre ensuite une orientation universitaire.

Maîtrise Orthopédique n°108 - Novembre 2001