M.O.
: Comment allez-vous ?
O.T. :
Je ne vais pas trop mal, malgré quelques petits ennuis de santé...
M.O. : Que vous est-il arrivé
?
O.T. : Quelques bricoles. Lors d'une
chute à vélo j'ai fait une fracture de l'apophyse odontoïde,
avec compression médullaire et syndrome de Brown Sequard qui
m'embête encore un peu. Kouvalchouk a passé quatre heures
en salle d'opération, mais cela ne s'est pas mal terminé.
C'était en 1987 et c'est déjà un vieux souvenir.
Ensuite, j'ai eu des problèmes articulaires très intéressants
pour les rhumatologues et les chirurgiens. Ce n'est pas tous les mois
que vous "rencontrez" quelqu'un qui a quatre prothèses, deux
de genoux et deux de hanches ! Ces interventions se sont toutes bien
passées sauf une qui s'est compliquée à deux mois
et demi d'une fracture de fatigue, traitée par plaque, toujours
par mon ami Kouvalchouk avec cependant un retard de consolidation. Voyez,
je suis assez axé sur la fréquentation de mes amis chirurgiens
orthopédistes !
Enfin, comme on dit en Anglais "last but
not least" un tableau assez complet de dissection aortique qui, au lieu
de me tuer comme il aurait dû s'est très bien arrangé
!
M.O. : Vous avez été l'un
des fondateurs de la Médecine Orthopédique...
O.T. : Je vais vous dire des choses
qu'en général on n'avoue pas. A l'origine, il y a mon
échec à l'internat. Je n'étais pas doué
du tout pour les questions d'internat, pas par manque de travail mais
parce que je pinaillais trop. A l'un des concours, il est sorti "infarctus
du myocarde" ; j'avais passé des heures et des jours à
préparer cette question, et j'étais ravi de mon épreuve.
Ce n'était pas du tout l'avis du jury qui m'a collé une
note dégueulasse. Je me suis dit alors que je ne pourrais jamais
faire mieux et j'ai commencé à m'intéresser à
autre chose.
J'avais comme Maître, en médecine
interne, le Pr. Paul Harvier à Cochin, qui avait un sens clinique
exceptionnel. Il m'a appris énormément de choses et m'a
donné le goût de la vraie clinique. Je suis resté
un an et demi comme "externe invétéré" dans son
service. On s'entendait très bien et je lui ai dit qu'il y avait
peut être quelque chose d'intéressant à faire dans
la rééducation fonctionnelle. Il n'était pas très
chaud, car cette spécialité était à l'époque
inconnue du grand public médical. J'en ai parlé à
mon maître André Grossiord qui avait été
mon conférencier d'internat, et qui, à l'époque,
s'intéressait à la rééducation des poliomyélitiques.
Il m'a encouragé dans cette voie et a précisé :
"Si vous voulez faire cela, il faut partir en Angleterre".
M.O. : Vous partez donc en Angleterre
?
O.T. : J'ai débarqué
une première fois à Londres avec deux ou trois adresses,
dont je n'ai pas profité. Mais je me suis dit que si je voulais
apprendre quelque chose il fallait y retourner pendant plusieurs mois.
J'ai fait ce qu'il fallait pour cela. Dans un premier temps j'ai atterri
dans le Physical medicine Department du King's College Hospital avec
des types sympas. Un beau jour ils m'ont dit : "Venez, il ne faut pas
que vous ratiez cela. On va voir un bonhomme extravagant qui vaut le
déplacement". C'était Cyriax. Il nous a fait une démonstration
incroyable d'examen clinique suivi de manipulations. En fait, il était
clinicien avant tout. Je me suis dit que ce type, il ne fallait pas
le lâcher. Je me suis donc arrangé avec lui et j'ai eu
la chance d'avoir une place de "clinical-assistant" dans son Service.
Une connaissance correcte de la langue anglaise et de son accent m'a
permis de m'intégrer sans difficulté dans le "team" du
service de médecine physique de l'Hôpital Saint -Thomas
face à la chambre des Communes et à Big Ben.
M.O. : C'était déjà
un service de Médecine Physique ?
O.T. :
Eh oui. En fait l'orientation qu'il avait donné au Service était
la Médecine Orthopédique. Pour tout vous dire, James Cyriax
avait initialement voulu faire de la chirurgie orthopédique mais
quand il était jeune, un petit infiltrat sous claviculaire l'a
empêché de faire la guerre et par la suite de faire de
la chirurgie. Il s'est donc rabattu sur la Médecine Orthopédique.
M.O. : Pourquoi passait-il pour un original ?
O.T. : Physiquement, il ressemblait
un peu à Hitchcock. Ce qui le rendait original, c'est qu'il avait
son franc parler avec tout le monde, y compris les patients ; il avait
une façon de les interroger tout à fait acharnée.
Par exemple pour une dame qui avait mal au genou, il posait la question
: "Depuis quand souffrez-vous de votre genou ?" Elle lui répondait
: "Quand j'étais à Chypre, c'était intenable".
Il reposait donc la question : "Oui Madame, mais je voudrais savoir
depuis combien de temps vous souffrez ?" A ce moment là elle
disait : "Ah ! l'autre jour, j'ai été voir mon fils dans
le Sussex, c'était affreux". Et il reposait la même question,
puis au bout de la troisième ou quatrième tentative, il
finissait par lui dire sévèrement : "Madame, si je vous
demande depuis combien de temps vous souffrez, la réponse devrait
être une période de temps". A ce moment elle s'effondre
littéralement et il fallut la prendre à part dans un coin,
et la faire cuisiner par une "physiotherapist" pour lui faire avouer
qu'elle souffrait depuis 6 mois. Cet exemple pour vous illustrer que
quand il posait une question, il n'était pas question de ne pas
obtenir la réponse.
M.O. : En dehors de l'interrogatoire,
il devait avoir des méthodes particulières d'examen ?
O.T. : Je n'avais jamais vu pratiquer
un examen articulaire comme cela avant. J'avais pourtant souvent assisté
aux examens cliniques De Sèze, mais l'examen de Cyriax avait
un côté encore plus rigoureux et systématique. Ce
que je n'avais jamais vu, c'était la succession systématique
de mouvements passifs, dits globaux, puis de mouvements passifs plus
spécifiques, mettant en tension les ligaments les uns après
les autres. A la suite de quoi, il faisait faire des contractions isométriques
de tous les groupes musculaires intéressant l'articulation sans
exception. Il disait toujours que quand un muscle ou un tendon présente
une lésion sa mise en tension doit lui faire mal. mais il était
conscient que l'on peut également provoquer une douleur par la
contraction du muscle sans que ce dernier en soit responsable, par le
biais d'une lésion osseuse ou d'un corps étranger intra-articulaire
coincé par la manuvre. Cyriax réfléchissait
beaucoup en cours d'examen et il intégrait toutes les données
en suivant un raisonnement rigoureux. Il n'était pas très
axé sur l'imagerie mais il faut dire que dans les années
50, il n'y avait ni scanner, ni IRM. Il avait de bonnes idées,
mais certaines étaient fausses, ainsi il voyait des hernies discales
un peu partout et il pensait pouvoir les "réduire" avec des manipulations.
Cela étant il avait une logique et jusqu'à preuve du contraire,
il suivait sa logique.
Il avait un diagnostic étonnant.
Je me rappelle qu'une fois, un médecin lui avait envoyé,
en vue d'un traitement par tractions vertébrales, une dame présentant
une sciatique attribuée à une hernie discale. En général
il lisait la lettre du correspondant après avoir interrogé
ses patients. Tel fut le cas pour cette patiente, puis il l'a examinée.
Comme quelque chose ne lui plaisait pas, tant dans l'interrogatoire
que dans la sémiologie, il s'est mis à lui gratter la
plante des pieds et son gros orteil s'est relevé majestueusement.
M.O. : Quel était son arsenal
thérapeutique ?
O.T. : Tout d'abord les épidurales
avec 50 cc de novocaïne à 0,5%. Il s'en servait beaucoup
comme un test. J'ai vu un nombre incroyable d'épidurales chez
lui, parce qu'il estimait que lorsqu'il y avait une lésion discale,
il fallait commencer par faire une épidurale, puis 15 à
20 minutes plus tard il remettait les patients debout et les réexaminait.
En dehors des épidurales il faisait
et faisait faire des manipulations selon sa technique et il utilisait
également les tractions vertébrales sur table. Il avait
une indication particulière pour ces deux techniques.
M.O. : Des épidurales dans les
années 50 ?
O.T. :
L'épidurale a été
inventée par Sicard en 1901, et en France tous ceux qui en faisaient
avant la guerre étaient des neurologues ; ce traitement étant
bien connu à la Salpétrière. Puis vint S. De Sèze
qui remit à l'honneur cette technique.
M.O. : En pratique comment procédait-il ?
O.T. : Les malades s'asseyaient tout
habillés sur une chaise pour l'interrogatoire puis il leur demandait
de passer dans la salle d'examen. Pendant ce temps, il interrogeait
le malade suivant, et cela fait, il retournait voir la personne précédente.
Il l'examinait et s'il le jugeait nécessaire, il infiltrait 50
ml de novocaïne par le hiatus sacré, et retournait l'examiner
par la suite. Cette manière de procéder permet de résoudre
parfois des problèmes difficiles, comme je m'en suis aperçu
par la suite. Je me rappelle ainsi d'un patient lombalgique qui sortait
d'un service de cardiologie où il était hospitalisé
pour un problème coronarien. Il avait signalé qu'il souffrait
aussi de son dos depuis de nombreux mois. Les cardiologues lui avaient
fait une radio et lui avait dit "Ce n'est pas étonnant que vous
ayez mal dans le dos, vous êtes bourré d'arthrose ; allez
voir un rhumatologue quand vous serez sorti". Il en a vu exactement
dix, et aucun n'a pu identifier la cause de cette "lombalgie banale"
chez un lombarthrosique. Il est venu me voir un samedi après-midi
parce qu'il ne pouvait plus attendre. Il m'a raconté son truc,
et en l'examinant il avait effectivement mal dans le dos en se penchant
en arrière. Je l'ai mis sur le ventre et je lui fais une épidurale
de 50 ml et au bout d'un quart d'heure, je l'ai relevé, et je
l'ai fait à nouveau se pencher en arrière. Il m'a dit
textuellement "c'est exactement pareil". Je l'ai alors mis sur le dos
et lui ai palpé le ventre, et c'est comme cela que j'ai fait
le diagnostic d'anévrisme aortique, après une épidurale
qui n'a pas marché. Donc cela sert à quelque chose, parce
que c'est une façon d'écarter un diagnostic qui semble
évident et permet d'aller de l'avant.
M.O. : Vous êtes resté combien de temps en Angleterre ?
O.T. : Je suis resté un an
et demi d'abord, et j'y suis retourné souvent depuis, étant
devenu ami avec James Cyriax, et Patsy, son épouse.
M.O. : Vous aviez une relative aisance financière pour partir
si longtemps ?
O.T. :
Figurez-vous que j'avais demandé à tout hasard deux bourses
à deux ministères différents et qu'elles sont arrivées
toutes les deux. Cela avait rendu Merle d'Aubigné furieux. Parce
que je devais travailler dans son service après la première
qui ne devait durer que six mois et quand il a vu qu'il y en avait une
autre derrière, il était hors de lui. Je ne sais pas si
vous le savez, mais il était légèrement caractériel,
ce monsieur.
M.O. : Qu'est ce que Merle d'Aubigné avait à faire avec
vous ?
O.T. :
C'est simple. Quand je me suis intéressé à la rééducation
fonctionnelle, j'ai été voir des gens qui s'intéressaient
à cette discipline. Il y avait Grossiord, il y avait Merle d'Aubigné
et il avait De Sèze. D'ailleurs, pendant à peu près
un an après mon retour d'Angleterre, j'étais attaché
dans les trois services. Merle était furieux parce que j'avais
ma place chez lui et il pensait qu'il allait m'utiliser dès mon
retour. Quand il a vu que je repartais, il n'était pas content.
De toute façon, je n'avais pas beaucoup d'atomes crochus avec
lui sur le plan professionnel, parce qu'il avait des idées fixes
dès qu'on touchait à une articulation.
M.O. : C'est-à-dire ?
O.T. : Il avait deux dadas : le mouvement
actif et la gymnastique en cyphose. Pour les articulations, il ne croyait
qu'au mouvement actif ; le mouvement passif, cela n'existait pas. Quand
un type avait une épaule raide à la suite d'une fracture,
il était persuadé que cela se soignerait uniquement à
coup de contractions musculaires et il n'était pas question qu'une
kinésithérapeute lui prenne le bras et lui fasse un mouvement
passif. Comme en fait avec le mouvement actif seul, cela ne marchait
pas toujours, les filles, en douce pendant qu'il ne regardait pas, faisaient
des petites postures. Mais Merle était persuadé que les
progrès de ses malades étaient dus aux mouvements actifs.
Donc, c'était une espèce de cercle vicieux, parce que
les kinésithérapeutes n'osaient rien dire à cause
de son caractère de cochon. Les seuls qui osaient en découdre
avec lui, c'étaient les deux kinésithérapeutes
responsables du centre de rééducation des Charmilles,
L. Rabeux et E. Michaut qui discutaient le coup avec lui sans états
d'âme. Ils assistaient tous les lundis à sa consultation
et ils étaient très diplomates, mais fermes !
Son deuxième dada était la
gymnastique en cyphose pour les problèmes lombaires, quels qu'ils
soient. Là aucun modus vivendi n'était possible.
M.O. : Merle d'Aubigné ne croyait pas à la rétraction
capsulaire ?
O.T. : Ce n'est pas qu'il n'y croyait
pas, mais il pensait qu'avec les seuls mouvements actifs, on arriverait
automatiquement à s'en débarrasser. A mon avis c'est parce
que les kinésithérapeutes d'alors étaient surtout
des masseurs et qu'ils faisaient beaucoup de massages et de mouvements
passifs. Merle, à juste titre, a voulu lutter contre cela, mais
il l'a fait de façon excessive.
M.O. : Donc vous revenez en France.
O.T. : A mon retour en France, j'étais
attaché à Cochin et à Garches. J'avais quitté
assez rapidement De Sèze. Je suis resté cinq ou six ans
à Cochin chez Merle d'Aubigné, puis finalement j'ai concentré
mes activités hospitalières chez Grossiord, à Garches,
où je fis la connaissance de Robert Judet, lequel m'a fait l'honneur
de préfacer mes deux premiers livres. J'avais par ailleurs une
pratique libérale, j'étais installé en Médecine
Physique mais les gens ne savaient pas trop ce que ce cela voulait dire.
A Garches, j'avais ma consultation où je voyais des malades non
neurologiques, en plus des patients du Service de Grossiord. J'avais
un bureau commun avec Robert Judet et c'est là que j'ai commencé
à avoir ma petite clientèle de médecine physique
du rachis, de l'épaule du coude, du poignet, etc.
M.O. : Comment êtes-vous devenu chef de Service à Foch
?
O.T. :
Un beau jour, en 1962, le père Grossiord m'a dit que le Directeur
de l'hôpital Foch, Mr Chevalier l'avait convoqué pour l'entretenir
au sujet du choix d'un chef de Service en Rééducation
fonctionnelle en raison du départ à la retraite de mon
prédécesseur. Mr Chevalier s'était adressé
à Grossiord qui faisait figure de référence en
matière de rééducation. C'est ainsi que je suis
devenu Chef de Service dans le Service de Rééducation
Fonctionnelle de l'Hôpital Foch, où j'ai retrouvé
mon ami Gérard Guiot et son assistant Jacques Rougerie, neuro-chirurgiens
de grande valeur, Monsieur Morin un interniste de grande qualité,
et plus tard notre ami Jean François Kouvalchouk qui a pris le
Service de Chirurgie orthopédique et traumatologique.
Lorsque j'ai hérité de ce
Service, il n'y avait pas d'assistant, il y avait six ou sept kinésithérapeutes,
s'occupant des malades hospitalisés, et des patients externes.
M.O. : A votre arrivée comment vous organisez-vous ?
O.T. : J'ai commencé par demander
un assistant, et à la fin, quand je suis parti, il y en avait
cinq. Cela m'a donné l'occasion de faire de l'enseignement. C'était
l'époque bénie des Certificats d'Etude Spécialisés
(CES) ce qui m'a permis de former beaucoup d'élèves, dont
certains sont devenus mes assistants tels Jacques Rodineau. Par ailleurs
j'ai appris aux kinésithérapeutes comment travailler.
J'aime travailler avec les kinésithérapeutes. Il y a beaucoup
de gens qui délèguent, moi j'aime mettre la main à
la pâte. En particulier pour cette technique de Cyriax qui s'appelle
le "massage transversal profond", que j'ai introduit en France en 1951.
Je faisais cela pour les affections tendineuses ou ligamentaires.
M.O.
: En dehors du coude, que masse-t-on transversalement et profondément
?
O.T. :
La liste est longue. On masse une lésion et non un point douloureux.
Pour les membres, il y a beaucoup d'indications. Tous les tendons de
l'épaule sont concernés lorsque les lésions ne
sont pas trop évoluées. Au niveau de la coiffe, il faut
une technique de dégagement des tendons ; ainsi, les sus et sous
épineux sont sous l'acromion lorsque le bras est en position
anatomique De ce fait, on ne peut pas mettre le doigt dessus, mais si
vous mettez la main dans le dos, vous dégagez la coiffe vers
l'avant et vous pouvez atteindre le sus-épineux. Pour le sous-épineux,
il faut mettre l'épaule en flexion adduction rotation externe,
et vous trouvez le tendon sous la partie externe de l'épine de
l'omoplate. La technique du MTP demande un certain apprentissage, car
ce n'est pas aussi facile que cela en a l'air. Un essai d'application
de la technique sur les ligaments du rachis thoracique et lombaire n'a
pas donné de résultats concluants et fut abandonnée.
Au membre inférieur certains sites sont privilégiés,
comme par exemple le tendon d'Achille.
M.O. : Et simplement en massant, on arrive à améliorer
les patients ?
O.T. : Après une bonne indication,
il faut une bonne technique. Ainsi il faut appuyer suffisamment fort
mais pas trop pour ne pas faire mal. Il y a toute une philosophie sur
ce massage ; on ne le fait pas cela en pensant à autre chose.
Il faut le faire longtemps, au moins 20 à 25 minutes. On peut
améliorer la technique par certains trucs. Ainsi pour le biceps,
j'y ai mis mon grain de sel. Vous mettez le doigt sur la gouttière
et de l'autre main vous faites de petits mouvements alternés
de rotation. Quand vous faites de la rotation interne vous vous adossez
contre la lèvre externe de la coulisse bicipitale, et quand vous
faites la rotation externe vous vous adossez contre sa lèvre
interne. Et il faut légèrement changer la position de
votre pouce. C'est délicat.
La remarque essentielle concernant le MTP
est en fait l'indication, la lésion à traiter est diagnostiquée
essentiellement par la clinique.
M.O. : Quel est le but ?
O.T. : Vous voulez dire comment cela
marche ? Eh bien, ce n'est pas évident ! Par exemple pour le
dernier massage du biceps que j'ai fait, j'avais mis mon doigt dessus
comme je viens de vous le dire, et le MTP a duré à peu
près 20 minutes. Puis j'ai réexaminé la patiente.
Sa douleur avait pratiquement disparu, après ce "massage test".
Je lui fais une ordonnance pour une dizaine de séances complémentaires
chez un kinésithérapeute connaissant bien la technique.
La patiente m'a téléphoné deux jours plus tard
pour me demander si vraiment elle devait les faire parce qu'elle n'avait
plus mal du tout. Ce n'est pas toujours aussi spectaculaire et il faut
souvent plusieurs séances. Pour le tennis elbow, il y a des endroits
qu'il ne faut pas toucher parce que cela ne sert à rien, comme
la face antérieure de l'épicondyle ce n'est pas la peine,
vous perdez votre temps. en revanche, un peu plus bas, quand la lésion
est entre l'épicondyle et la tête du radius, vous disposez
d'un centimètre sur lequel vous pouvez aller, cela marche très
bien. Pour l'épitrochlée aussi cela ne marche pas mal
du tout. Mais il y a un nombre important de sites où le MTP peut
être pratiquer, tant au membre supérieur qu'au membre inférieur.
M.O. : Quelles autres activités développez-vous ?
O.T. : Il est bien connu que les
porteurs de certaines lésions vertébrales se portaient
mieux dans un corset lequel limite les mouvements du rachis. De mon
séjour chez Merle d'Aubigné il m'était resté
un penchant pour les méthodes plus actives en dehors de la gymnastique
en cyphose, très à la mode à cette époque.
De là à imaginer le verrouillage lombaire, il n'y avait
qu'un pas. Depuis près de 40 ans cette technique a largement
fait ses preuves. Cependant vous ne pouvez pas vivre avec un verrouillage
strict dans une position voisine de la lordose dans votre vie de tous
les jours. Un certain degré de mobilité est incontournable
: bouger, oui, mais pas n'importe comment. C'est ainsi qu'avec Alain
Dorard est né le concept du couplage du Verrouillage-Déverrouillage.
Toute une éducation est à faire pour éviter les
fortes accélérations au niveau intervertébral et
pour ne pas trop s'approcher des positions extrêmes. Si vous apprenez
convenablement aux malades le verrouillage et le déverrouillage,
ils se conditionnent assez vite. Mais il ne suffit pas de leur dire
: "Faites ceci etc..." cela ne marche pas. C'est d'une éducation
dont ils ont besoin, et pour cela il faut des séances véritablement
"didactiques" avec un kinésithérapeute connaissant les
techniques d'apprentissage.
A cette attitude très dynamique nous
avons apporté la preuve que certaines articulations intervertébrales
arthrosiques deviennent douloureuses si on les maintient pendant longtemps
en position extrême. Ainsi est né le concept de la pathologie
de la position extrême, avec sa corollaire en rééducation
: rechercher et adopter une position dite "intermédiaire". Ainsi
Verrouillage et Chasse à la Position Extrême ont l'un et
l'autre leurs indications, basées sur la clinique.
M.O. : Votre intérêt pour le rachis est venu progressivement
?
O.T. : Assez rapidement. Il est un
fait que dans un service de Médecine physique on voit défiler
un nombre impressionnant de patients souffrant du rachis. Par ailleurs,
j'ai fait des rencontres décisives, tout d'abord J. Cyriax, et
ensuite McEnzie dont j'ai fait la connaissance à Dallas dans
un congrès puis que j'ai revu à Paris.
M.O. : C'est qui McEnzie ?
O.T. : McEnzie est très connu
pour ses postures. Sa réflexion a commencé ainsi. Un jour,
un médecin lui envoie un patient avec une sciatique qui durait
depuis trois mois, avec attitude antalgique en cyphose et qui résistait
aux traitements conservateurs. Il s'apprête à le traiter
de manière classique, et lui dit en lui montrant sa table de
massage dont le dossier était resté relevé, "attendez-moi
là, je reviens tout de suite". Quand il revint, il trouve le
patient allongé sur la table de massage mais sur le ventre, donc
en hyperextension lombaire. Il pousse des hurlements "C'est exactement
ce qu'il ne faut pas faire ! Vous allez aggraver votre hernie discale".
Mais le patient répond avec un flegme tout anglo-saxon qu'il
ne s'était jamais senti aussi bien ! McEnzie le remet debout,
et constate qu'il se tenait droit et même qu'il pouvait se pencher
en arrière. Le lendemain, et c'est là son trait de génie,
il a remis le patient dans la même position. En trois séances,
ce patient était guéri. Par la suite, il a compris qu'il
ne fallait pas appliquer ce traitement à tout le monde, mais
qu'il fallait faire auparavant des tests. Ce sont les fameux tests McEnzie.
Il y en a trois. Il y a celui qui se fait de façon fractionnée
: on met les gens à plat ventre, ils appuient sur le sol de leurs
mains et on les fait pousser tout doucement pour redresser le tronc
et les faire mettre en lordose. On leur demande alors si cela va mieux.
Aller mieux pour McEnzie, ce sont deux choses : la première est
classique, c'est la douleur qui diminue d'intensité ; la seconde
est originale car elle est basée sur l'inverse de ce qui caractérise
un patient qui s'aggrave. en effet, chez ce dernier, comme dans le cas
d'un lombago qui se transforme en sciatique, la douleur part de la région
lombaire puis gagne la périphérie : fesse, cuisse, jambe,
pied. C'est l'évolution inverse que McEnzie qualifie de "centralisation".
La douleur disparaît de l'extrémité du membre, puis
du genou, de la cuisse et de la fesse et se rapproche du rachis lombaire.
Si votre douleur quitte le mollet pour ne plus être que dans la
cuisse ou dans la fesse, ou quitte la fesse pour revenir dans le dos,
c'est bon, on est sur la bonne voie. Parfois, en continuant cette posture,
cela ne progresse plus, alors on passe au deuxième test qui est
une posture de flexion latérale. Il met le patient sur le ventre,
il pousse ses épaules d'un côté avec le bassin qui
reste toujours immobile. Et le troisième test, si ces deux là
mais ne marchent pas, et aussi si la remise du patient en hyperextension
lombaire reste sans effet, consiste à le mettre en cyphose, couché
sur le dos pendant quelques secondes. Le test est positif si la douleur
se centralise. Ainsi en quelques séances, on peut juger si ce
traitement sera ou ne sera pas efficace et laquelle des trois postures
est la plus utile.
M.O. : Pour en revenir à Cyriax, dans son système, divisait
les lombalgies en lésion du nucleus et en lésion de l'anulus.
Qu'en pensez-vous ?
O.T. : en fait, cette distinction
avait un but avoué concernant le traitement par manipulation
en cas de lésion annulaire ou par tractions sur table en cas
de lésion nucléaire. Il pensait qu'une douleur brutale,
c'était un morceau d'annulus qui bougeait, et, qu'en manipulant,
cela pourrait s'arranger. Dans son infinie candeur, il prétendait
qu'en manipulant, il réduisait les hernies de l'annulus. Maintenant,
on sait qu'il y a des tas de gens qui ont des hernies et qui se portent
comme le Pont-Neuf, et qu'inversement il existe des blocages du segment
mobile, que R. Maigne a baptisé les dérangements intervertébraux
mineurs. En manipulant, vous agissez sur ce blocage, et vous arrivez
à supprimer la douleur et à restaurer la mobilité.
Et puis il y a les instabilités ; c'est un gros truc, les instabilités.
M.O. : Que pensez-vous des instabilités !
O.T. : J'ai été un
peu influencé par un groupe de travail auquel j'appartiens :
le GIEDA. Mais mon idée sur l'instabilité, c'est quelque
chose de très particulier. J'appelle ça une hypermobilité
sectorielle, c'est-à-dire qu'elle n'est présente que dans
un seul secteur, à l'opposé de l'hypermobilité
globale, qui est en fait une laxité. Le plus simple est de donner
un exemple. Une de mes anciennes assistantes vient me voir avec des
douleurs lombaires en position orthostatique, depuis l'âge de
20 ans. Elle a eu un certain nombre d'épisodes aigus, par exemple
en sortant de sa voiture, elle se bloque et reste dans la position où
elle était assise, c'est-à-dire en cyphose, et elle met
plusieurs heures pour se redresser. Entre les crises, elle va à
peu près bien. Puis un jour elle est venue me voir avec une sciatique
un peu bizarre, avec des élancements déclenchés
par des mouvements imprévisibles, sensible aux changements de
position. L'examen était pauvre : le rachis non limité,
absence de signe de Lasègue, En revanche, ce que j'appelle les
"signes locaux" de souffrance segmentaire décrits par Robert
Maigne étaient tous là, alors que tel n'est pas automatiquement
le cas en présence d'une hernie discale pure. On provoquait la
douleur en mobilisant la vertèbre en appuyant sur l'apophyse
épineuse, non seulement d'arrière en avant mais aussi
latéralement ; certaines de ces manuvres étaient
douloureuses, et d'autres pas. On a fait un scanner, qui montrait une
apophyse articulaire L4-L5 irrégulière, correspondant
au point douloureux. Il se passait quelque chose par là. Je l'emmène
chez un radiologue sachant bien faire les clichés dynamiques
(Dr Costet). En position debout et en extension, sur la face et le profil
l'aspect était strictement normal. En revanche de profil et en
flexion, on observait les deux signes décrites par Henri Graf
: d'une part un écrasement complet de la partie antérieure
du disque ; d'autre part, L4 avançait de 6 mm par rapport à
L5. Voilà une observation d'hypermobilité sectorielle
indiscutable, en rapport avec ses symptômes.
M.O. : Vous êtes un pionnier de la discographie ?
O.T. : Depuis Lindblom on pratiquait
des discographies par voie postérieure, ce qui impliquait de
transpercer le fourreau dural avant de pénétrer dans le
disque et les gens répugnaient à utiliser cette voie d'abord.
On a donc pensé à utiliser la voie latérale. Il
se trouve que quand j'étais externe chez Paul Harvier, j'ai vu
une dizaine de malades qui avait besoin d'infiltrations du plexus lombaire.
On faisait ça sans radio et on y arrivait quand même sans
ennuis, et avec un résultat positif sur le membre inférieur.
Me rappelant cette expérience, je me suis dit qu'en changeant
légèrement la direction de l'aiguille il serait facile
de pénétrer dans le disque plutôt que sur la face
antérieure du corps vertébral. On s'est donc mis à
la discographie par voie latérale, et on a mis au point une technique
très précise ayant fait l'objet d'une publication dans
le Journal de Radiologie et dans Spine.
Ainsi on a pu mettre en évidence
plusieurs formes de dégénérescences discales, ainsi
que de hernies. Il n'y avait pas encore de scanner ni d'IRM et on pouvait
grâce à la discographie voir enfin la lésion !
M.O. : Que découvrez-vous ?
O.T. : Des hernies et des disques
plus ou moins dégénérés, mais surtout, la
douleur provoquée. Les disques dégénérés,
sans hernie, étaient douloureux. Quand vous mettez une aiguille
dans un disque normal, c'est indolore. Vous ne pouvez déclencher
une douleur que si vous touchez une racine ou si vous êtes dans
la périphérie. Si le disque est dégénéré,
la seule pénétration de l'aiguille peut déjà
être douloureuse et surtout l'injection d'un produit dans le disque
réveille la douleur connue. Tout se passe comme si le disque
dégénéré était envahi par des fibres
nociceptives.
M.O. : Vous avez été le premier à introduire la
nucléolyse en France ?
O.T. :
C'était l'époque où en lisant les journaux, on
apprenait que Messieurs Smith et Brown racontaient des choses amusantes
sur 75 malades qu'ils avaient traités avec une enzyme qu'ils
avaient injectée dans le disque. Cette publication a été
suivie d'un silence complet de plusieurs années. En fait le cas
n° 37 fut ennuyeux. Ils croyaient avoir affaire à une hernie
discale cervicale, mais en réalité c'était une
métastase et cela s'est très mal terminé. Le scanner
n'existait pas encore. Ils ont décidé d'arrêter
tout, puis de ne reprendre que dans la région lombaire et avec
des précautions de Sioux. Ils ont refait une publication en disant
que cela marchait. J'ai suivi tout ça de très près,
parce que après avoir fait des discographies, injecter un médicament
dans le disque n'était pas un problème.
M.O. : Comment vous procuriez-vous la papaïne ?
O.T. : C'est une très bonne
question parce qu'à ce moment-là le laboratoire américain
qui fabriquait la "discase" ne voulait pas me la donner car ce produit
n'avait pas l'aval de la FDA. Comme j'étais assez copain avec
un chirurgien qui faisait des nucléolyses en Amérique,
j'ai été faire un petit tour là-bas et il m'a appris
que je pourrais me procurer de la chymopapaïne à Lublijana
en Yougoslavie. J'ai donc pris l'avion à mes frais et je suis
allé à Lublijana. J'y ai rencontré le docteur Popovic,
qui était chirurgien orthopédique, un type charmant, qui
m'expliqua que cela ne marchait pas mal. Popovic avait un beau-frère
qui travaillait dans une boîte pharmaceutique assez connue, Leck,
qui fabriquait la fameuse Lekopaïne. Je suis reparti avec sous
mon bras 10 flacons de Lekopaïne. Puis j'y suis retourné
et enfin, un beau jour, on a obtenu l'autorisation du ministère
de la santé, ce qui m'a évité ces allées
et venues.
M.O. : Qu'avez-vous eu comme résultats ?
O.T. : En ce qui concerne les indications,
j'avais imaginé une astuce simple qui s'est révélée
tout à fait payante. En cas de hernie, j'injectais un produit
de contraste dans le disque et si le produit de contraste refusait de
pénétrer dans la hernie, il était peu probable
que l'enzyme y pénétrerait à son tour et cela ne
pouvait pas marcher. Donc, je n'injectais que les disques dans lesquels
on voyait le produit pénétrer dans la hernie, et là,
cela marchait relativement bien. On s'est aperçu ensuite que
si on attendait un peu il existait une pénétration retardée.
M.O. : Vous pensez que c'est un traitement encore valable ?
O.T. : Evidemment ! Le seul inconvénient
c'est que la chirurgie soulage les radiculalgies en 24 h, alors qu'avec
la nucléolyse, il faut attendre un peu plus longtemps. Mais au
bout d'un mois, c'est pareil.
M.O. : Ensuite vous avez fait des nucléotomies percutanées
?
O.T. : Au départ, je trouvais
cela idiot. J'avais bien constaté que quelques patients à
qui on avait perforé le disque pour des raisons quelconques allaient
mieux après, et on expliquait ce phénomène par
la baisse de la pression intra-discale. En fait, contrairement à
la chirurgie où le curetage est un acte secondaire, destiné
surtout à éviter les récidives, la nucléotomie
inverse les facteurs : on laisse la hernie en place et on fait le curetage.
Cela ne m'a pas empêché d'en faire une centaine, mais les
résultats ont été, comme vous le savez, très
décevants. Et nous avons comme presque tout le monde, abandonné
cette technique.
M.O. : Le ganglion de Troisier, c'est votre famille ?
O.T. : C'est mon grand-père,
qui s'appelait comme moi Emile ; il est né dans les Ardennes
dans un patelin qui s'appelle Sévigny-Valeppe. Il a fait sa médecine
à Paris. Il a fait sa thèse sur la phlébite. Il
a fini Médecin des Hôpitaux, professeur agrégé
en médecine. Il s'intéressait aux lymphatiques et il a
constaté qu'en cas de lésions cancéreuses, en particulier
sous diaphragmatiques, on pouvait, par le biais du canal thoracique,
observer des ganglions sus claviculaires, du côté gauche.
Il l'a publié et ça l'a rendu célèbre dans
le monde entier.
M.O. : Et votre père ?
O.T. :
Il a suivi toute la filière, depuis l'internat. Il a été
médecin des hôpitaux en 32. Il n'a pas voulu être
agrégé tout de suite parce qu'il ne s'intéressait
qu'à la pathologie expérimentale. Il a attendu sa maîtrise
dans cette spécialité onze ans mais il a fini par l'avoir.
Il travaillait à la singerie de l'Institut Pasteur et il a découvert
un truc qui a mon avis est extrêmement important : la primo-infection
tuberculeuse de l'adulte. A l'époque, les primo-infections, c'était
avant cinq ans et la primo-infection de l'adulte paraissait tellement
peu vraisemblable ! Il l'a publié mais c'était casse gueule
! Il a dit à ses deux assistants, Brouet et Bariéty, deux
futurs professeurs : "Je comprends très bien que cela vous gêne
de signer cette publication avec moi, vous n'êtes pas obligé
de le faire". Ils l'ont fait quand même. Il a aussi découvert
la spirochétose ictéro-hémorragique à forme
méningée. Cette forme n'était pas connue. Il a
été nommé professeur de phtisiologie en 1938, à
Laennec.
M.O. : En tant que médecin pratiquant de la médecine manuelle,
que pensez-vous de la place prépondérante de l'imagerie
?
O.T. :
A priori, l'image suit l'interrogatoire et l'examen, mais dans certaines
disciplines, en particulier en pneumologie, elle a pris très
vite un rôle prépondérant. En effet on voyait des
lésions avec une ausculation normale ! Actuellement on se dépêche
de faire des clichés pulmonaires voire des tomographies chez
tout malade suspect. La radioscopie pulmonaire, très populaire
dans ma jeunesse est, malgré ses avantages, passée de
mode. Quant à l'examen clinique, seuls les médecins internistes
de la vieille école pratiquent encore la percussion et l'auscultation.
En dehors de la pneumologie la séquence
interrogatoire, examen clinique et enfin examens complémentaires,
mais seulement quand vous avez déjà une idée du
diagnostic, reste la base incontournable. Il est regrettable que le
temps dont disposent les cliniciens soit de nos jours trop souvent insuffisant.
La tentation de passer tout de suite à l'imagerie, fait prendre
le risque d'avoir des images d'une affection qui n'est pas celle dont
souffre le malade, ce qui l'engage sur une fausse piste.
Maîtrise
Orthopédique n°109 - Janvier 2001