MO : Comment s'est
passé ce congrès ?
D.L.V.
: Probablement
à cause des événements nord-américains du
11 septembre, il y a eu moins d'étrangers que d'habitude dont
un seul Américain, un fidèle, Peter Amadio qui est venu
avec son fils qui va poursuivre des études en France. La participation
a cependant été très importante, plus de 700 inscrits,
et le congrès a été intéressant au point
de vu scientifique et convivial. Nous avons eu un face à face
et deux tables rondes intéressantes.
Le premier traitait
du conflit ulno-carpien, quand l'ulna est plus long que le radius, de
façon congénitale ou acquise ce qui entraîne des
douleurs en inclinaison ulnaire et, à terme, une perforation
du ligament triangulaire voire une arthrose ulno-carpienne. Il y avait
les tenants du traitement arthroscopique qui résèquent
l'extrémité inférieure de la tête de l'ulna
à travers la perforation du ligament triangulaire et ceux du
traitement à ciel ouvert qui raccourcissent l'ulna à mi-diaphyse.
Ce face-à-face s'est révélé très
consensuel ; le traitement arthroscopique est efficace si la résection
proposée est inférieure à 3 mm ; au-delà
il faut préférer le traitement conventionnel. Si l'articulation
radio-ulnaire est congruente et non-arthrosique, le raccourcissement
isolé de l'ulna est la meilleure indication, mais il faut faire
une ostéotomie oblique ou en chevrons et mettre une plaque si
on veut éviter que l'ulna mette 4 mois à consolider. Sinon
le choix se porte entre la résection simple, Darrach et variantes
plutôt réservé aux sujets les plus âgés,
et le Sauvé-Kapandji. Dans les deux cas, le risque c'est l'instabilité
du moignon ulnaire proximal.
La table ronde dirigée
par Philippe Bellemère traitait des lésions scapholunaires
; ces lésions sont connues depuis maintenant plus de 20 ans,
mais on ne progresse pas beaucoup dans le traitement. Pour l'instant
nous ne savons pas encore répondre aux demandes des patients
c'est-à-dire leur rendre un poignet souple, indolore et stable
et les options thérapeutiques proposées aux différents
stades évolutifs sont encore imparfaites dans leurs résultats.
Enfin la dernière
table ronde dirigée par Christian Dumontier a eu beaucoup de
succès, car elle traitait de l'expertise en chirurgie de la main
et, plus généralement, de ce qui arrive quand on est attaqué
par un patient. L'idée était d'expliquer aux chirurgiens
ce qui se passe et ce qu'on doit faire quand on reçoit une assignation.
Quelle attitude adopter ? quand prévenir son assurance ?
Expert près la
cour d'Appel depuis 1983, j'ai essayé dans la conclusion d'expliquer
que les temps avaient changé à la suite de plusieurs arrêtés
de la cour de Cassation, notamment l'arrêt Hédreul du 25
janvier 1997, avec le renversement de la charge de la preuve de l'information.
La notion de consentement éclairé est à la charge
du thérapeute et c'est maintenant au chirurgien de prouver qu'il
a réellement informé son patient.
MO : Où en
est-on ?
D.L.V. : Le
renversement de la charge de la preuve n'est pas la seule évolution
préoccupante. Plusieurs arrêtés, sur la stérilisation,
les infections nosocomiales, le matériel utilisé et même
la dextérité du chirurgien, nous conduisent au concept
de sécurité-résultat, ce qui nous place pas très
loin de l'obligation de résultat. Il est en fait demandé
au chirurgien de pratiquer une intervention qui ne peut pas entraîner
de complication alors que jusqu'à présent nous étions
tenu à une obligation de moyens adaptés à la prise
en charge du patient.
À première
vue, pour limiter les ennuis avec la justice, il paraît important
d'une part de faire signer au patient une fiche de consentement éclairé,
d'autre part de lui remettre un document l'informant des différentes
complications. Mais cela peut aller aussi bien des complications spécifiques
à une liste à la Prévert avec toutes les complications,
puisque la Cour de Cassation estime que l'on doit informer les patients
de toutes les complications y compris celles exceptionnelles. Auparavant,
d'autres arrêtés de la Cour de Cassation avaient dit qu'en
dessous de 1 à 2%, il n'était pas nécessaire d'informer
les patients !.
Si on veut être
complet, il faudrait effectivement donner un polycopié avec la
liste des complications possibles, y compris les plus exceptionnelles,
sinon on pourrait nous reprocher le défaut d'information et le
consentement, même signé, ne serait plus valide car non
éclairé. À l'opposé, il semble que l'on
puisse être également mis en cause si l'on estime que du
fait de la complexité des informations fournies, le patient n'a
pas compris !
Cette évolution
est liée à l'absence de reconnaissance et de prise en
charge de l'aléa thérapeutique, c'est-à-dire à
la complication sans faute du chirurgien. Il était question que
ce soit les sociétés d'assurance qui prennent en charge
ce risque, comme cela existe avec la Loi Badinter, pour les accidents
automobiles. Mais tant que le législateur n'aura pas réglé
ce problème, tous les médecins de recours et tous les
avocats se tourneront vers le défaut d'information et l'absence
de consentement éclairé pour demander une indemnisation
beaucoup plus facile à faire admettre lors d'une expertise qu'une
faute médicale.
MO : Expliquer une
complication rare, c'est faire un cours au patient ! Comment faire en
pratique ?
D.L.V. : Cette
table ronde a eu le mérite de mettre l'accent sur le fait, qu'actuellement,
nous sommes très vulnérables vis-à-vis de la justice.
En témoigne l'augmentation vertigineuse des primes d'assurance
des chirurgiens. Vous pouvez donner un polycopié à un
patient, la justice considérera qu'il n'a pas pu comprendre et
donc que vous l'avez mal informé. Faut-il faire signer des papiers
pas trop précis ou, au contraire, faire un listing de toutes
les complications ? Je n'ai pas la réponse.
Personnellement, je
fais signer un consentement éclairé dans lequel il est
écrit que j'ai informé le patient des risques, et je lui
dis que la chirurgie, même bénigne, présente des
risques. Je fais signer un papier où les complications ne sont
pas citées, en disant que l'on prendra lors de son intervention
toutes les précautions mais qu'il existe des risques, que le
patient est informé et qu'il peut me poser des questions secondairement.
Ce papier doit être renvoyé par le patient après
qu'il l'ai lu, c'est-à-dire qu'il ne le signe pas en consultation
car je lui laisse un délai de réflexion. Tous les patients
doivent signer, et ceux qui ne signent pas ne sont pas opérés.
Pour un canal carpien, je dis au patient qu'on peut avoir comme complications
sous endoscopie une section du nerf, une algodystrophie ou des complications
anesthésiques. Je suis bien conscient que cette attitude favorise
l'angoisse du patient et le risque de syndrome neuro algo dystrophique
post opératoire, mais je pense malheureusement qu'actuellement
il n'y a pas d'autre alternative.
MO : L'évolution
des rapports médecin malade a bien changé...
D.L.V. :
C'est la première fois dans notre société savante
qu'il y a une table ronde sur les relations médecins-patients.
J'y tenais beaucoup et quand j'avais proposé ce sujet, on m'avait
dit que j'allais vider la salle. En fait la salle était pleine
et beaucoup de congressistes ont trouvé que c'était la
table ronde la plus intéressante du congrès. Il me semble
que l'évolution du problème de l'avortement est un saisissant
raccourci de l'évolution des rapports médecine-justice.
Il y a 40 ans, un avorteur était traduit en Cour d'Assises, il
y a 25 ans, avant la loi Veil, c'était le tribunal de simple
police, après la loi Veil l'avortement a été remboursé
par la sécurité sociale et depuis l'arrêt Perruche,
un médecin peut être condamné pour n'avoir pas pratiqué
un avortement thérapeutique. C'est un cheminement qui est terrifiant
; heureusement l'arrêt Perruche vient d'être abrogé
par le parlement.
La relation entre le
médecin et le patient s'est modifiée de façon considérable.
La chirurgie s'est banalisée ce que traduit bien la phrase que
Robert Judet disait, il y a 20 ans : "Quand j'étais interne,
il fallait que la jambe soit solide, quand j'étais chef de clinique,
il fallait qu'elle soit droite et maintenant que je suis professeur,
il faut que la cicatrice ne se voie pas...". La chirurgie est devenue
un acte ordinaire et chirurgien est devenu un être ordinaire,
et donc il est attaquable comme tous les êtres ordinaires. Dans
le même temps, la chirurgie a considérablement évoluée.
Quand on prétend être capable de remettre à quelqu'un
des bras qui ne lui appartiennent pas, comment comprendre que puissent
exister des complications pour un geste aussi banal que le canal carpien
?
Je pense qu'il faut
considérer qu'être attaqué par un patient fait partie
maintenant de la pratique chirurgicale. J'ai un patient qui m'a attaqué
et me disant : "On ne vous en veut pas, vous m'avez très bien
traité, mais on m'a dit...". Les assureurs nous ont dit dans
cette table ronde qu'un chirurgien doit s'attendre à 10 procès
dans sa carrière, un tous les trois ans ! Nous avons peu de moyens
de nous défendre car même si, théoriquement, on
peut contre-attaquer pour atteinte à notre image, en pratique
nous avons peu de chances d'être entendu.
M.O. : Avez-vous
été l'objet de plainte ?
D.L.V. : Je
n'ai eu que deux procès, que j'ai gagné si tant est que
l'on puisse utiliser ce terme. Le premier, c'était il y a 20
ans et à l'époque je faisais encore de l'orthopédie
générale. J'avais, lors d'un transfert de tubérosité
tibiale, mis une mèche dans une poplitée qui avait conduit
à un pontage et cela a été reconnu comme un aléa
thérapeutique. Le deuxième procès concernait un
patient cardiaque, opéré d'une maladie de Dupuytren. À
l'époque, on les hospitalisait et le patient a été
mis sous anti-coagulants après sa sortie. Il a quand même
fait une embolie : désobstruction, gangrène, amputation.
Pour une maladie de Dupuytren, il s'est retrouvé amputé
de jambe ! Au procès, on a reconnu l'aléa thérapeutique.
L'avocat de mon assurance a dit : "il a très bien suivi le malade,
il l'a très bien opéré, d'ailleurs sa main va très
bien...". J'ai toujours le sentiment que le patient nous a cru de connivence
: il rentre pour un doigt rétracté, il se retrouve amputé
de jambe et on lui dit que c'est normal. Même si on sort blanchi,
on n'est pas indemne et c'est une épreuve qui mine pendant longtemps.
La chirurgie reste pour
moi synonyme d'amélioration et si j'ai une complication, je le
vis très mal, même après 30 ans de pratique.
MO : Comment devient-on
président du Groupe d'Etude de la Main ?
D.L.V. : Pour
être président du GEM, il faut être proposé
par un comité d'anciens présidents, puis votre candidature
doit être acceptée par le bureau du GEM. Schématiquement,
il faut avoir une certaine ancienneté comme membre titulaire
du GEM, avoir une reconnaissance par ses pairs et être connu ou
reconnu par vos travaux en chirurgie de la main. Pourquoi moi et pas
quelqu'un d'autre ? D'abord parce que j'arrivais à un moment
où du fait de mon ancienneté j'étais "présidentiable".
J'avais déjà, il y a deux ans été nominé
à la suite d'une proposition de Guy Foucher qui voulait que l'on
soit élu en assemblée générale avec au moins
deux candidats. J'avais été désigné contre
Philippe Saffar et je m'étais désisté parce que
je ne pensais pas souhaitable qu'un président soit élu
en assemblée générale. Le titre de président
reste tout de même un honneur qui ne justifie pas un affrontement
où l'un des prétendants reste sur le carreau. Phillipe
Saffar a été président puis du fait de l'alternance
Paris-Province ce fut ensuite le tour de Philippe Vichard. Quand mon
tour est de nouveau arrivé, plusieurs candidats ont été
évoqué, notamment Jean-Pierre Lemerle ou Alain-Charles
Masquelet. Le bureau du GEM a décidé que je serais le
candidat pour cette année.
Le GEM a traversé
une période houleuse car c'est une petite société
qui s'est crue grande et des conflits de personne ont pris le dessus.
J'organise le 14 et 15 juin 2002 les journées du président
en Tunisie pour resserrer les liens entre les membres. Ce congrès
se déroulera en collaboration avec la Société Tunisienne
de Chirurgie de la main, la Société Tunisienne de Chirurgie
Orthopédique et traumatologique et la Société Française
de Rééducation de la Main. Je me bats pour que ce congrès
ne soit pas trop cher, pour que tous et notamment les plus jeunes puissent
y participer, car c'est eux qui feront vivre cette société.
J'espère pendant ma présidence, avec l'aide de Francis
Chaise notre secrétaire général, rendre cette société
plus sereine et passer le flambeau en décembre à Guy Magalon
le futur président.
MO : Quelle est l'histoire
de la société ?
D.L.V. : Quand
on est nommé président, il faut faire un discours. J'ai
donc regardé qui étaient les anciens présidents
de cette société et j'ai eu un peu le vertige puisque
le premier, en 1964, était monsieur Merle d'Aubigné, même
si ce n'était pas vraiment un chirurgien de la main. Il y a eu
d'autres présidents illustres et me trouver à cette place
est quelque chose que je n'aurais jamais imaginé au début
de ma carrière. À l'origine, le GEM a été
fondé à Yèvre le Chatel chez Raymond Vilain par
un groupe d'amis, Raoul Tubiana, Jacques Duparc, Jacques Michon, Pierre
Rabischong et Vilain. Ce Groupe d'étude de la main, le fameux
GEM, s'est transformé 10 ans plus tard en Société
Française de Chirurgie de la Main. Le groupe d'amis initial est
maintenant une société de plus de 400 membres, une société
adulte qui a sa place au sein de l'orthopédie Française.
Si au début on se réunissait au sein de l'ancienne faculté
de Médecine, on remplit maintenant la salle bleue du palais des
Congrès.
MO : Les orthopédistes
ont souvent dit qu'il s'agissait d'une scission artificielle de la spécialité.
D.L.V. : Il
y a 1 400 000 accidents de la main en France chaque année et
30% des urgences chirurgicales sont des urgences-mains. La chirurgie
de la main aurait sa place au sein de l'orthopédie si les orthopédistes
reconnaissaient la chirurgie de la main ! La chirurgie de la main a
été trop longtemps niée par les orthopédistes
et elle s'est développée dans d'autres disciplines, notamment
la chirurgie plastique. Les orthopédistes n'ont pas compris que
leur intérêt était de garder la chirurgie de la
main. Il y a un manque de PU-PH capables d'assurer la pérennité
de la formation. De plus, certains d'entre eux démissionnent.
Il est vrai qu'il est difficile de faire une prothèse de hanche
et derrière une suture d'un nerf collatéral. Il faut une
organisation ou un partage du travail. Dans certains services d'Orthopédie
purs et durs, être chirurgien de la main n'est pas valorisant.
La double appartenance
plastique-orthopédie de la chirurgie de la main est valable à
l'hôpital ; les plasticiens ont besoin de faire de la chirurgie
de la main et de la microchirurgie. Mais à part ceux qui sont
fléchés main et restent à l'hôpital, il est
évident qu'il est plus intéressant financièrement
pour un plasticien installé en libéral de faire des liposuccions
ou des liftings que de suturer la nuit des fléchisseurs et ils
abandonnent presque tous, plus ou moins vite, la chirurgie de la main.
En libéral, la grande majorité des chirurgiens de la main
sont tous orthopédistes de formation.
Au sein des hôpitaux,
le problème est important. La seule solution serait d'avoir des
grands services avec un responsable rachis, un responsable main, un
responsable genou, un responsable hanche... Mais comme actuellement
la plupart des chefs de service sont des prothésistes, on met
dans un coin le PH de chirurgie de la main et cette situation n'est
pas très épanouissante. La formation est trop souvent
mal faite par des universitaires non chirurgiens de la main.
Maintenant, la chirurgie
de la main s'est autonomisée pour une raison très simple
; on n'a pas besoin de savoir si les orthopédistes reconnaissent
ou non la main comme une spécialité, les malades le font
très bien tous seuls ! Pour un malade, il existe une différence
entre un chirurgien de la main et un orthopédiste.
Je suis inquiet de voir
la chirurgie de la main menacée à l'hôpital public.
Il faut qu'il y ait un équilibre. Le privé, c'est un lieu
de perfectionnement, ce n'est pas un lieu de formation initiale. On
ne peut pas apprendre si on ne pratique pas, mais on peut se perfectionner
en regardant.
MO : Qu'est-ce qui vous a poussé à faire de la chirurgie
de la main ?
D.L.V. : J'ai
une double formation, à la fois plastique et orthopédique.
Un de mes grands amis s'appelait Olivier Grignon et son père
était chef de service de stomatologie et de chirurgie plastique
à Saint-Antoine. C'était un ami de Raymond Vilain. Monsieur
Vilain avait invité les Grignon en vacances à Cadaquès,
et c'est comme ça que j'ai rencontré Monsieur Vilain pour
la première fois alors que j'étais externe, avant mon
concours d'internat. Je voulais déjà faire de la chirurgie.
Il avait un verbe haut que tout le monde connaît et m'a proposé
de venir dans son service si j'étais nommé. Je n'avais
pas de point de chute, car je ne suis pas d'une famille médicale,
et j'ai pensé que ce serait une bonne idée. Il avait une
facilité étonnante à tourner les mots et cela me
fascinait parce que je n'avais pas ce pouvoir.
Comme il m'avait connu
tout petit, j'ai été un de ses " chouchous et c'est lui
qui m'a dit d'aller chez untel...Je suis arrivé au moment où
la chirurgie de la main s'est développée. J'ai été
interne en surnombre dans son service en 1970, interne titulaire en
73-74 et chef en 1975 avec Vladimir Mitz. Comme interne en surnombre,
je n'étais pas encore nommé, je n'opérais pas,
j'allais voir des opérations. Monsieur Vilain était dans
sa période bactériologique alors je m'occupais de bactériocycles
et j'étudiais les antibiogrammes sous les toits de Boucicaut.
Vilain avait fondé
le premier SOS mains de France en 1972, à Boucicaut. Quand je
suis arrivé comme interne, puis surtout comme chef de clinique,
son image médiatique avait explosé ; on recevait toutes
les urgences de la main à Boucicaut. À l'époque
nous étions les seuls en France à faire de la microchirurgie
et des réimplantations. Nous avons publié à la
fin des années 76 avec Vladimir Mitz une série de 20 réimplantations
de gros fragments à l'académie de chirurgie. Il y avait
eu un tel battage médiatique que pour les blessés tout
semblait possible.
M.O. : C'est-à
dire ?
D.L.V. :
Un jour, j'ai reçu en garde "un petit voyou" du Havre qui s'était
fait prendre au lit avec la fiancé de son ami. Furieux l'ami
l'attaque avec un sabre et lui tranche la main gauche qui tombe sur
la moquette "une belle section". Quand je lui ai demandé ce qu'il
avait pensé en voyant cela, il m'a répondu : "je savais
que ce n'était pas grave parce qu'on pourrait me la remettre...".
C'était il y a plus de 20 ans, et 8 ans après j'étais
invité avec un ami photographe à son mariage. Sa fiancée
a passé l'alliance sur une main qui n'était pas très
fonctionnelle, mais qui existait. Sa main réimplantée
lui avait donné un statut social, mais c'est un des rares patients
qui a été reclassé ; de chômeur itinérant
il est passé VRP. Les réimplantations des gros segments
ne sont pas importantes seulement par la qualité du résultat,
mais parce que les patients conservent leur schéma corporel.
Par contre comme chef
de clinique, on vivait pratiquement à l'hôpital car on
était de garde un jour sur deux avec Vladimir Mitz. Notre statut
n'était pas comparable à celui des internes actuels. Il
y avait beaucoup d'urgences et pas de repos compensatoire le lendemain.
A 8 heures, si on n'était pas au "morning staff", on se faisait
descendre par le patron. Ceci étant, je comprends les actions
des internes actuels car, à mon époque, quand on était
interne et chef de clinique, on avait des espoirs de "retour sur investissement"
qu'ils n'ont plus actuellement.
M.O. : Où
êtes-vous passé comme interne ?
D.L.V. : J'ai
été chez Monsieur Duhamel à Saint-Denis, chez Monsieur
Rouvillois au Franco Musulman, chez Monsieur Duparc, chez Monsieur Larrieu
à Béclère et chez Monsieur Grelet en chirurgie
plastique à Mondor mais j'ai toujours été orienté
vers la main pendant mon cursus d'orthopédiste. Monsieur Duparc
m'a beaucoup marqué comme patron mais il avait des rapports extrêmement
difficiles. Il m'a impressionné par ses connaissances et son
désir de tout classifier. C'était l'époque, à
Bichat, des grandes salles communes. Quand, pendant la visite, Monsieur
Duparc avait déchiré votre observation, vous n'aviez plus
le respect des patients dans votre salle ; il fallait attendre que la
nouvelle fournée de patients arrive ! Un jour, un malade m'a
dit : "vous savez docteur, ce n'est pas grave, moi aussi j'ai un patron...".
Je garde un bon souvenir
de mon internat notamment de la vie en salle de garde. J'ai été
plusieurs fois économe et j'ai même failli me faire virer
de l'internat. Pendant mon économat à l'hôpital
Franco-Musulman en 71 ou 72, lors d'un tonus, on avait démoli
la salle de garde et le président du syndicat des internes m'a
dit : "il faut que tu démissionnes parce que vous avez fait trop
de dégâts". Finalement grâce à Monsieur Rouvillois,
cela s'est arrangé.
Parmi mes stages d'internat,
j'ai beaucoup apprécié le stage de 16 mois comme coopérant
en Tunisie chez mon maître Said Mestiri qui faisait de la chirurgie
générale. Après les dures années de préparation
d'internat, j'ai eu l'impression de vivre enfin. Il ne s'agissait pas
à proprement parler de vacances, car le rythme de travail était
très soutenu avec une garde tous les 4 jours. J'habitais Sidi
Bou Said et j'ai eu beaucoup de mal à me réadapter à
la France. C'est un des rares services où j'ai connu un staff
hebdomadaire de qualité. Je suis arrivé avec la première
fournée d'internes tunisiens. C'est probablement à cause
de ces antécédents Tunisiens et des amitiés que
j'ai gardées que j'ai choisi Tunis pour les journées de
Printemps du GEM.
MO : Vous avez également
été à Cochin ?
D.L.V. : J'ai
été interne à Cochin, dans le temple de la prothèse
de hanche par trochantérotomie. A l'époque, Monsieur Kerboull
était agrégé, et le service m'apparaissait extrêmement
rigide en comparaison avec Boucicaut. Aucune fantaisie n'était
permise. Vous arrêtez au milieu d'une intervention et le collègue
qui va reprendre fera exactement la même chose. C'était
à la fois une école remarquable et d'un ennui prodigieux.
Comme interne et puis comme chef, j'avais mon lot de prothèses
de hanche et de genou, mais on me donnait toutes les mains.
Quand je suis arrivé
comme chef chez Monsieur Postel, je sortais de deux ans chez Monsieur
Vilain. C'est Laurent Sedel qui m'a accueilli, il était vieux
chef, en me disant ironique : "tu viens de chez Vilain alors tu connais
l'orthopédie". Il a fallu que je montre que je pouvais faire
les prothèses pas plus mal que les autres pour me faire accepter.
Au début j'étais pris pour un "plasticien" par tout le
monde. La main n'était pas vraiment considérée
à Cochin et il n'y avait pas beaucoup de microchirurgie.
MO : Quelle était
l'ambiance du service Vilain ?
D.L.V. : L'ambiance
était particulière car elle reposait en grande partie
sur le charisme de Monsieur Vilain. Pour commencer, il y avait des internes
qu'il n'aimait pas du tout, qu'il avait dans le nez et qui passaient
alors un semestre épouvantable. Il pouvait être d'une injustice
féroce. Il était encore plus dur que Monsieur Duparc avec
les internes peut être parce qu'il était moins urbain.
Personne n'osait lui répondre et si tu élevais le ton,
il te disait : "tu n'es pas chef et tu n'as pas de clinique". Il avait
une facilité avec les mots, facilité qui lui venait du
fait qu'il avait fait du café-théâtre en quasi professionnel
; il remplaçait Jean Rigaud quand celui-ci était malade.
Il raconte dans son livre qu'il voulait défiler dans Bichat perché
sur un éléphant que lui aurait prêté Gruss.
Monsieur Cordier l'aurait nommé professeur, avec l'appui de Monsieur
Mondor qui aurait répondu à quelqu'un qui lui demandait
pourquoi il voulait nommer un tel guignol : "parce qu'il me fait rire".
On raconte qu'au cours du bal de l'internat, Vilain en Bonaparte est
apostrophé par Mondor et qu'il lui répond "ta gueule Corvisart".
Vilain c'était cela, une autre époque avec beaucoup de
provocation. C'est aussi une époque où il ne supportait
pas les barbes, les jeans... À l'inverse, il savait très
bien parler et avait régulièrement le mot juste. Il est
un soir invité à la télé pour parler de
responsabilité médicale, le jour où Albertine Sarrazin
est morte au cours d'une anesthésie. Il devait parler trois minutes,
mais le journal télévisé se prolonge et à
la fin, on lui dit : "il ne vous reste que 15 secondes". Le journaliste
lui demande : "Qu'est ce que vous pensez du cas d'Albertine Sarrazin
? Il répond "Il faut opérer comme si la justice n'existait
pas". Il paraît que les preneurs de son ont applaudi. Vilain avait
toujours une phrase choc pour chaque situation.
MO : Etes-vous d'une
famille médicale ?
D.L.V. : Non
il n'y a jamais eu de médecin dans ma famille. Mon père
était d'une famille de lettrés vietnamiens et, dans ces
familles, on envoyait les fils brillants faire leurs études en
France. Mon père a passé son bac en France, fait les Ponts
et Chaussées puis Sup Aero. Mais comme il était très
nationaliste, il est reparti lorsqu'il y a eu la guerre. Il a combattu
les Français puis les Américains. Il a été
vice ministre de l'industrie d'Hô Chi Minh après l'indépendance.
C'est lui qui à construit et dirigé la première
usine de tracteur au Viet Nam. Sa situation est cependant devenu progressivement
difficile car il était coincé entre le Vietnam et ses
amitiés Françaises. Il est revenu une fois en 1968 pour
une mission après la victoire contre les Américains, puis
je ne l'ai plus revu. J'ai des demi-surs au Vietnam, mais je suis
resté en France avec ma mère qui était Française.
MO : Avez-vous gardé
des contacts avec le Vietnam ?
D.L.V. : Oui,
j'ai pas mal de contact, mais malheureusement je ne parle pas Vietnamien.
La première fois que je suis allé au Vietnam, c'était
pour une mission humanitaire avec Philippe Valenti en 1991 à
Hanoï. C'était difficile psychologiquement d'y aller car
mon père m'avait quand même abandonné. J'ai été
accueilli par toute ma famille Vietnamienne à l'aéroport
et ça m'a fait un choc. J'ai pu me recueillir sur la tombe de
mon père. Depuis j'y suis retourné une dizaine de fois
avec médecins du monde, la chaîne de l'espoir et en visite
touristique avec ma famille. J'ai des contacts avec le doyen de la faculté
de médecine, Ton That Bac, qui est le fils de Ton That Tung,
le grand chirurgien du foie, père de la digitoclasie. J'avais
connu Ton That Bac, à Paris quand il s'est formé chez
Jean-Yves Neveux. C'est lui qui m'a dit qu'il fallait que les Français
reviennent au Vietnam : "Les étudiants en médecine sont
obligés de choisir une langue étrangère ; il y
a 10-15 ans, du temps de mon père, ils choisissaient le Français
à 70% actuellement ils sont 80% à prendre l'Anglais. Si
vous ne venez plus cette langue va s'éteindre". Dans les campagnes,
il n'y a plus que les vieux qui parlent Français, un mauvais
Français mais ils sont fiers de le parler.
On retrouve ce problème
en France. Faut-il encore publier en Français ? Le recul du Français
est très important et je trouve qu'on abandonne trop les pays
pauvres francophones. Avec une amie qui travaillait à l'EMC,
je me suis occupé de faire transférer la bibliothèque
de l'EMC à Hanoï. En effet quand l'EMC s'est informatisé,
il y avait un stock de revues à récupérer et personne
ne voulait payer le transport. Le problème de l'humanitaire c'est
qu'il faut non seulement un projet, mais en plus des dollars. Mais de
toute façon c'est très enrichissant de pouvoir apporter
une aide à des pays en difficulté. C'est enrichissant
pour tout le monde. On apprend que l'on peut opérer avec presque
rien. C'est vrai qu'en chirurgie de la main, avec un fil et trois instruments
on peut s'en sortir même si c'est moins bien. J'ai vu le professeur
Niem de Hanoï faire des prothèses trapézo-métacarpiennes
avec des ressorts de stylo à bille ! Ces voyages t'apprennent
à développer ton ingéniosité. Les vietnamiens
sont habiles et assez demandeurs de chirurgie sophistiquée. On
découvre aussi le côté pervers de l'enseignement.
J'ai vu des patients qui auraient très bien pu guérir
avec une greffe de peau, avoir des lambeaux interosseux postérieurs.
Comme ils veulent se mesurer aux meilleurs, les vietnamiens ont tendance
à choisir la technique la plus sophistiquée ou la plus
compliquée.
Quand on pratique la
médecine humanitaire avec des séjours de 8 à 15
jours, je ne sais pas à qui cela apporte le plus. Cela valorise
sûrement celui qui va et qui fait. Il faut une contre-partie et
pour cela nous avons pris en France des étudiants Vietnamiens.
Mais c'est un pays socialiste où c'est le titre qui crée
la fonction ; la bureaucratie est telle que, même bien formés,
ces chirurgiens formés en France seront toujours hiérarchiquement
inférieurs à leurs professeurs qui ne les laisseront pas
progresser.
MO : Comment s'est
fait votre passage vers le secteur privé ?
D.L.V. : Comme
tout le monde, j'ai rêvé d'être agrégé
parce qu'à mon époque, il n'y avait pas mieux que d'être
agrégé. J'avais fait trois ans de clinicat et en final
j'étais assez bien vu chez Monsieur Postel, mais pas assez pour
qu'il nomme un chirurgien de la main et il préférait nommer
un prothésiste. Quand j'ai vu en 79 que je n'avais aucune chance,
plutôt qu'attendre, j'ai préféré partir.
Je suis resté attaché à Cochin et Boucicaut et
je me suis installé à l'hôpital de la Croix-Rouge
dans le 13ème et dans le privé. A la croix
rouge j'ai été accueilli par un personnage extraordinaire,
Paul Dautry. C'était l'ancien agrégé de Gosset
qui, en 1968, devant "la chienlit" avait quitté l'hôpital
Saint Antoine. Il avait une collection de papillons et avec sa femme
ils avaient refait tout un hameau à 50 km de Paris. Il savait
tout faire et plutôt bien : la coiffe des rotateurs, les gastrectomies,...
C'était un gars fort en gueule, avec des moustaches dont les
rapports avec les patients étaient exceptionnels. Au début
il vous accueillait comme si vous alliez lui piquer sa clientèle,
puis très vite il était protecteur. Dautry est mort d'un
cancer généralisé et quand j'ai été
le voir pour la dernière fois à la clinique, j'avais les
larmes aux yeux. Il le voit et me dit : "Tu sais quand un train s'en
va, c'est toujours celui qui reste sur le quai qui pleure".
Dautry, comme Vilain,
sont des personnages que l'on ne rencontre plus. Un jour où il
manquait une panseuse, Vilain a hurlé : "appelez moi le directeur
dans une demi-heure dans mon bureau ou je ferme le SOS mains". Il y
a un renversement des rôles et actuellement la situation serait
inversée car le pouvoir médical a disparu.
Je me suis orienté
très vite exclusivement vers la chirurgie de la main mais j'étais
un peu seul à la Croix Rouge. En 1995, après la scission
de l'Institut Français de la Main, j'ai rejoint le groupe de
Jouvenet lors de la création de l'institut de la main et où
nous sommes une dizaine de chirurgiens du membre supérieur. Chaque
semestre nous avons six nouveaux résidents étrangers qui
travaillent avec nous, dont certains de très haute qualité.
MO : Avez-vous une
âme d'enseignant ?
D.L.V. : J'aime
bien enseigner. Ne pas être agrégé est une chose
qui m'a manqué longtemps. Cela ne me dérangeait pas d'aider
un collègue pendant des heures sous un microscope. Je n'ai pas
cette mythologie de garder par devers moi le savoir que je possède.
Diffuser la connaissance n'est jamais nuisible et c'est en plus l'avantage
de notre profession de pouvoir apprendre par compagnonnage ; si nous
perdons cela, il ne restera plus grand-chose.
Agrégé
c'était pour moi une triple fonction très séduisante
d'enseignement, de soins et de recherche. Malheureusement les soins
à l'hôpital sont bridés par le budget global, les
syndicats et le manque de personnel, quant à l'enseignement il
est déficient. Les externes traînent soit dans les couloirs
où ils n'apprennent rien, soit au bloc où on ne leur apprend
rien. Quand j'étais externe, tenir les écarteurs 6 heures
faisait partie du cursus. La formation des internes est de plus en plus
scientifique, mais de moins en moins pratique car le compagnonnage se
perd. Les internes parisiens ont la chance de pouvoir aller disséquer
au fer-à-moulin, une structure d'enseignement qui n'existe dans
aucun autre pays. Je me suis aperçu que les résidents
étrangers de Jouvenet y vont souvent, en disant qu'ils ont une
chance extraordinaire et qu'il n'y a rarement un interne nommé.
Enfin, la recherche à l'hôpital est quasiment impossible.
Il n'y a pas de vraie motivation et les moyens ne sont pas réellement
donnés; les chercheurs sont considérés comme des
extra-terrestres, et les structures comme l'INSERM, le CNRS fonctionnent
en parallèles, sans véritables passerelles avec la clinique.
Beaucoup de collègues de ma génération sont chefs
de service et cette triple fonction qui m'attirait tant est bouffée
par les rapports avec l'administration, les commissions, la gestion
du personnel, toutes choses pour lesquelles nous ne sommes pas formés.
Maintenant je ne suis pas mécontent de ne pas être à
l'hôpital, mais j'ai mis longtemps à accepter cette idée
là.
MO : Quels sont actuellement
vos centres d'intérêt en chirurgie ?
D.L.V. : Au
début c'était la microchirurgie, quand j'étais
interne puis chef. Mais je reconnais que cette chirurgie m'a un peu
lassé par son caractère répétitif, pesant
et un peu décevant dans ses résultats. C'est long et,
en dehors du pouce, ce n'est pas très valorisant. J'ai plusieurs
centres d'intérêt et je me suis beaucoup intéressé
à la chirurgie courante, les tendinites, l'arthrose, le canal
carpien parce que je suis avant tout un opérateur. J'aime bien
avoir une technique réglée, et plus elle est réglée,
plus je suis content. J'aime montrer des techniques fiables, solides,
reproductibles et finalement mon passage à Cochin m'a beaucoup
marqué.
L'arthrose, par exemple,
et j'ai mis au point une technique permettant de traiter par une seule
voie d'abord antérieure la rhizarthrose et le syndrome du canal
carpien, qui sont associées dans 40% des cas.
Je me suis aussi investi
dans la chirurgie du sport grâce à Jacques Rodineau et
nombre de ses élèves qui m'ont fait confiance. Les sportifs
sont des gens jeunes, en bon état général, et qui
sont capables de faire une rééducation illimitée.
Je me suis pas mal intéressé à une pathologie quasi
confidentielle les plongeurs de haut vol. J'avais été
amené à voir un plongeur qui souffrait du poignet. Ce
n'était pas la pathologie qui était intéressante
mais la façon dont elle se produisait. J'ai été
voir dans les piscines, j'ai fait mettre des plongeurs avec des caméras
sous-marines. Avant quand les plongeurs ne rentraient pas avec la tête
calé entre les bras les mains jointes ils se faisaient des lésions
du rachis cervical. Maintenant ils rentrent les poignets en extension
pour créer un trou dans l'eau dans lequel ils s'engouffrent afin
de faire le moins de vagues possibles. Suivant qu'ils se tiennent ou
non les mains par le pouce, ils se font des lésions du poignet
ou du pouce. C'est un sport très violent dans lequel la douleur
est banalisée. Un plongeur de 10 mètres passe dès
le contact avec l'eau de 57 à 27 km/h en une fraction de seconde
; cela revient à tomber sur du béton d'une hauteur de
1 m 20 ! Sachant qu'ils font environ 120 sauts par semaine, On comprend
bien qu'à partir de 16 ans, ils sont tous touchés.
La chirurgie est une
activité extrêmement "chronophage" et j'ai fait une carrière
très Franco-Française. J'ai limité au maximum les
congrès à l'étranger et si j'ai du temps libre,
je préfère la passer en famille ou avec mes amis sur un
bateau. Depuis 20 ans, je fais une croisière chaque année.
MO : Que conseillez-vous
aux jeunes pour éviter les complications ?
D.L.V. : Je
n'ai pas de conseils à donner et s'il y avait une recette cela
se saurait, mais je peux dire ce que je fais. La première consultation,
je ne suis pas sympathique, je ne réponds pas à toutes
les questions ou plutôt je réponds : "ça dépend"
ou "je n'ai pas la réponse à votre question". Par contre
je pose des questions : "comment ça va ?, qu'est ce que vous
prenez comme médicaments en ce moment ? Est ce que vous prenez
des anti-dépresseurs ?". Les patients n'aiment pas, ils viennent
pour un problème de main et ils ont l'impression que tu forces
leur vie privée. En chirurgie de la main, il y a beaucoup d'algodystrophie
: on dit qu'une femme sur deux sort de ma consultation en pleurant.
C'est exagéré, mais c'est vrai que je ne suis pas particulièrement
chaleureux, que je leur dis qu'il peut y avoir des complications chirurgicales
et des complications qui sont parfois liées à la vie du
patient, que la vie est difficile, que je ne les sens pas assez solide
pour supporter une agression chirurgicale. J'essaie de décourager
les malades que je ne sens pas bien et je pense que cela m'évite
un certain nombre de patients à risque.
Je leur annonce également
des délais de récupération longs, par exemple pour
le canal carpien je dis qu'ils seront gênés par la cicatrice
pendant 6 mois. Par contre, une fois que je les ai opérés
je rectifie le tir et j'essaie d'être réconfortant, je
les suis de façon raisonnable je crois. Ce n'est pas une attitude
récente liée au développement de ma clientèle,
j'ai toujours fait cela.
MO : En conclusion
comment voyez-vous l'évolution de la chirurgie de la main en
France ?
D.L.V. : Je
ne suis pas optimiste. Actuellement plus aucun interne ne choisit la
chirurgie. Les jeunes médecins en formation s'éloignent
des spécialités à risque et si l'obstétrique
et l'anesthésie sont déjà plus ou moins sinistrées
la chirurgie dans son ensemble est en train de le devenir. Il faut savoir
que la carrière chirurgicale ne fait plus rêver et que
les postes choisis en premier sont la dermatologie et l'ophtalmologie.
Les risques de procès,
l'augmentation vertigineuse des primes d'assurances, les rapports avec
les organismes de santé et les contraintes administratives :
PMSI, RMO, procédures d'évaluation, autorisations diverses
et variées, consentement éclairé, réunions
du CLIN, et maintenant télétransmissions sont en partie
responsable de cette désaffection.
Il ne
vous a pas échappé non plus que le statut social et financier
des médecins français est en dégradation constante
et régulière. Nous avons progressivement accepté
une baisse constante et programmé de nos revenus compensé
partiellement, par un stakhanovisme chirurgical, que demain on finira
par nous interdire en limitant le nombre d'actes. Cela existe déjà
pour les kinésithérapeutes et les infirmières.
Est-il acceptable qu'un jeune chef de clinique bac plus 12 ou 13 ait
un salaire souvent inférieur de moitié au premier emploi
d'un étudiant sortant d'une grande école de commerce ou
d'ingénieurs, alors qu'ils ne sont que bac plus 6 ou 7.
N'ayant
jamais milité dans les organismes médicaux syndicaux,
j'ai une part de responsabilité dans cette sinistre évolution.
J'ose espérer que cette tendance, qui n'est pas spécifiquement
française, va s'inverser dans les années à venir
afin de rendre à nouveau attractif aux jeunes élites de
notre pays de cette passionnante profession, profession que malgré
toutes ces contraintes je continue pour le moment à pratiquer
avec intérêt.
Maîtrise
Orthopédique n°114 - Mai 2002