M.O. : Comment êtes-vous
venu à la Mayo Clinic ?
B.F.M.
: J'ai fait mon
internat à la Mayo car cette institution avait la réputation
d'être un grand centre de chirurgie et aussi d'enseignement et
de recherche. Je voulais faire mon internat dans un environnement universitaire
et qui me donnerait les meilleures possibilités d'y rester à
la fin de mon internat.
M.O. : D'où
êtes-vous originaire ?
B.F.M. : Je suis
du Texas.
M.O. : Suffit-il de
le vouloir pour s'inscrire à la Mayo Clinic ?
B.F.M.
: Non bien sûr.
Aux Etats Unis quand nous terminons l'Ecole de Médecine, nous
postulons pour différents programmes. Nous avons un système
appelé le "Match" par lequel nous établissons une liste
de préférence de nos différents choix et les institutions
font de même avec toutes nos propositions. Il s'agit donc une
mutuelle sélection. Vous optez pour une institution et elle vous
sélectionne éventuellement.
M.O. : Pourquoi vous
ont-ils choisi ?
B.F.M.
: Ma situation
était un peu particulière car j'étais militaire
et j'allais être envoyé dans une institution de haut niveau.
J'ai fait mon propre arrangement pour aller à la Mayo Clinic.
Ils avaient mon dossier directement envoyé par mon école
et ont accepté ma demande. Je ne suis donc pas passé par
le "Match". A vrai dire j'étais ingénieur à la
NASA et je travaillais plus précisément sur le programme
Apollo.
M.O. : Pourquoi n'êtes-vous
pas resté dans ce domaine passionnant ?
B.F.M. :
Je pensais que la médecine serait plus intéressante.
M.O. : Vraiment ?
B.F.M.
: Je pensais aussi
au futur. J'avais 25 ans quand nous sommes allés sur la lune
et je ne savais pas ce qui allait se passer après. Je ne voyais
pas ce que je pourrais devenir à 40 ans en restant sur place.
M.O. : Vous saviez
qu'après la lune il y aurait une longue période d'attente
?
B.F.M.
: Oui et je voulais
faire plus de ma vie que "d'être allé sur la lune". En
fait à la NASA j'avais développé un programme d'annulation
de mission c'est-à-dire un programme qui concerne les procédures
de sauvetage quand le lancement tourne mal.
M.O. : C'est votre
CV très particulier qui a intéressé la Mayo ?
B.F.M.
: Peut-être,
mais j'étais aussi bon à l'Ecole de Médecine. A
la fin de mon internat, on m'a demandé de rester à la
Mayo Clinic, mais je ne le pouvais qu'après avoir rempli mes
obligations envers l'Air Force. J'ai donc rejoint l'Air Force pendant
deux ans et suis revenu ici ensuite. C'était en 1978.
M.O. : Pourquoi vous
ont-ils demandé de rester ?
B.F.M.
: Ici il y a des
qualités particulières que l'on demande à quelqu'un
qu'on veut garder et j'avais probablement certains des critères
requis.
M.O. : Et à
ce moment-là, vous étiez chirurgien généraliste
?
B.F.M.
: J'étais
un chirurgien orthopédiste général. Je faisais
de la reconstruction chirurgicale de hanche, genou, cheville et pied
et un peu de rachis, mais pas de la main, de pédiatrie ni de
tumeur.
M.O. : Comment avez-vous
été impliqué dans la chirurgie du coude ?
B.F.M. :
Ma recherche s'est faite sur le coude. Mon but initial était
d'essayer de contribuer aux avancées de la médecine. C'est
pourquoi j'étais venu à la Mayo. L'un de mes patrons me
conseilla de me lancer dans un domaine peu exploré. Et donc au
lieu de me faire travailler sur la hanche ou le genou il m'a orienté
sur le coude.
M.O. : Quel a été
votre premier travail de recherche ?
B.F.M. :
La cinétique en 3D du coude, c'était en 1973 durant mon
internat. La cinétique du coude n'était pas connue à
l'époque. Je me suis servi des calculs scientifiques que nous
utilisions pour les programmes spatiaux. J'ai donc profité de
mon expérience à la NASA pour faire cette première
étude sur le coude.
M.O. : Vous aviez déjà
l'idée de développer une prothèse du coude ?
B.F.M. : Non,
j'avais dans l'esprit d'améliorer la chirurgie du coude qui n'était
alors pas très courante. Mon but était d'améliorer
la reproductibilité et les suites de cette chirurgie. L'un de
mes premiers travaux était de suivre l'évolution des implants
de coude, et les résultats étaient médiocres tant
en ce qui concerne les performances que la survie. Et ce, quel que soit
le dessin et la technique d'implantation. Puis nous avons complété
cette étude clinique par des études biomécaniques
au laboratoire. En nous basant sur ces études, nous avons modifié
un implant pour le rendre plus approprié à la biomécanique
du coude. A l'époque, il y avait déjà quelques
modèles prothétiques. Il y avait une prothèse venant
d'Angleterre, la Dee. Cet implant avait un taux d'échec de près
de 100 %, mais non précoce, plutôt après 2 ou 3
ans. Ensuite il y a eu une grande mode en Europe et aux USA visant à
reproduire l'anatomie. Mais le problème avec ce genre d'implant
c'était la stabilité et donc ça se luxait. A la
suite de nos travaux, nous avons trouvé deux caractéristiques
permettant de rendre plus performant les modèles existants. Nous
avons intégré ces deux caractéristiques et cela
a donné naissance à l'implant que nous utilisons depuis
20 ans, la Coonrad-Morrey.
M.O. : Qui est Coonrad
?
B.F.M. :
C'est un chirurgien de Duke. Il travaillait en privé et il a
dessiné une prothèse de coude en 1973. J'ai vu cet implant
pour la première fois en 1976 quand j'étais interne, et
nous avons commencé à faire des recherches sur la question
en 1978. Nous avons fait une première modification basée
sur mon étude de la mobilité du coude, en y ajoutant quelques
degrés de liberté. Et ensuite, basé sur l'étude
des contraintes en 1981, nous avons fait la seconde modification en
mettant un ergot qui résiste aux forces.
M.O. : Comment vous
est venu cette idée d'ergot très original ?
B.F.M. :
Comme je vous l'ai dit, j'avais revu les dossiers de la Mayo sur la
prothèse de coude, et j'ai analysé des centaines de radios
en particulier les échecs de la prothèse Dee. Cette dernière
finissait par échouer quelle que soit la qualité du cimentage
et la taille de la tige. La tige de cet implant ne résistait
pas aux forces qui lui étaient appliquées. Visiblement,
les problèmes se situaient au niveau de la corticale postérieure
de l'extrémité inférieure de l'humérus alors
que la corticale antérieure était toujours respectée.
Nous avons donc déduit qu'il fallait s'appuyer sur la corticale
antérieure d'où l'idée de ce crochet antérieur.
De plus en plaçant un greffon osseux entre ce crochet et la corticale
antérieure nous espérions qu'il serait sollicité
en compression et que la greffe prendrait.
M.O. : Bonne idée,
mais il y avait d'autres possibilités...
B.F.M. : Je
pense que nous avons été très chanceux et aussi
très prudent.
M.O. : Avec ou sans
ciment ?
B.F.M. : Au
début, il y avait aux USA une forte tendance à éviter
le ciment. Donc, les implants ont été réalisés
avec une surface compatible avec une implantation sans ciment. Mais
nous avons quelques-uns à vouloir cimenter systématiquement
pour plusieurs raisons. D'une part, l'expérience des prothèses
de hanche nous montrait que seuls les jeunes toléraient des prothèses
sans ciment et encore, en cas de PR le cimentage était systématique.
Donc, par analogie, les seuls patients pour lesquels nous pouvions proposer
une prothèse de coude non cimentée auraient été
les arthroses post-traumatiques. Mais cela ne faisait pas partie de
nos indications. La prothèse de coude était indiquée
soit chez les personnes âgées soit en cas de PR et dans
ces cas il y a beaucoup de raisons pour cimenter. D'autre part, j'ai
pu constater au début de l'expérience des greffes osseuses
sous l'ergot qu'il y avait une bonne prise de celles-ci. On avait donc
une fixation solide et rapide avec le ciment et une fixation à
plus long terme avec l'ergot et la greffe osseuse.
M.O. : Que pensez-vous
de la prothèse en traumatologie ?
B.F.M. :
Dans la littérature, il y a très peu d'article sur le
sujet. La plupart des modèles de prothèse de resurfaçage
se présentent comme non indiquées dans un contexte traumatique.
En ce qui nous concerne, le tiers de nos patients ont une étiologie
traumatique et nous avons publié 5 articles sur notre expérience
dans ce contexte. Cela représente 150 cas, essentiellement d'arthrose
post-traumatique, avec un recul moyen de 5 ans et un taux de satisfaction
de 90 %. Les résultats ne sont pas aussi bons que pour la PR
mais sont meilleurs que dans les autres options dans l'arthrose post-traumatique.
Toutefois, nous ne proposons une prothèse que pour les patients
au-delà de 65 ans.
M.O. : Dans ces 150
cas, combien avez-vous de traumatismes récents ?
B.F.M. :
Il y a 22 cas de traumatismes récents sur plus de 10 ans.
M.O. : Pourquoi si
peu ?
B.F.M. : Laissez-moi
faire un peu d'historique. Au début la plupart des gens pensaient
que la prothèse du coude ne marchait pas. Que si elle devait
marcher, elle marcherait pour la PR. Donc avant de la proposer pour
la traumatologie, il nous fallait bien documenter notre option afin
d'avoir des garanties sur ce que l'on faisait. Donc, nous avons sélectionné
les fractures comminutives du coude au-delà de 65 ou 70 que l'on
pensait ne pas pouvoir bien synthéser. Il s'agit de fractures
de la palette humérale, très basses, très comminutives
et chez les patients de plus de 65 ans ostéoporotiques. Avec
ces trois caractéristiques, nous pensons aujourd'hui que le bon
traitement est la prothèse. Nous avons prudemment documenté
ces 22 patients qui ont après 6 ans de recul, 93 % de bons résultats
; c'est mieux qu'après ostéosynthèse. Donc aujourd'hui,
j'ai les données cliniques pour dire que c'est le traitement
de choix, mais j'y suis arrivé très progressivement. Nous
sommes actuellement en train de revoir une série complémentaire
avec 45 cas en tout.
M.O. : Dans quel autre
domaine du coude avez-vous travaillé ?
B.F.M. : J'ai
passé beaucoup de temps à essayer de comprendre l'anatomie
du coude. J'ai travaillé sur l'arthrolyse du coude et sur la
manière simple et reproductible de la réaliser. J'ai été
très intéressé par les méthodes permettant
de stabiliser le coude tout en le mobilisant et j'ai développé
un fixateur externe.
M.O. : Comment avez-vous
procédé ?
B.F.M. : Encore
une fois, en partant du laboratoire de biomécanique pour comprendre
où était l'axe de rotation. J'ai ensuite tenu compte de
l'expérience Russe d'Ilizarov, et d'un petit fixateur circulaire
Européen. Nous avons voulu faire simple. Mais pour la première
version, nous avons laissé la broche dans l'axe de rotation avec
le distracteur tournant autour. Le problème avec cette option
c'est qu'une infection de la fiche provoque une infection de l'articulation.
Donc nous avons développé un modèle avec une fiche
temporaire au niveau du centre de rotation qu'on retire une fois le
fixateur en place. Et maintenant, nous recherchons quelles sont les
situations cliniques précises qui nécessitent un fixateur
unilatéral et celles qui imposent un fixateur des deux côtés.
Nous utilisons ce fixateur quand nous voulons obtenir une mobilité
maximale immédiate tout en protégeant les ligaments ou
la surface articulaire. C'est le cas par exemple chez les patients chez
qui nous avons fait une ostéosynthèse de la coronoïde,
ou une arthroplastie d'interposition.
M.O. : A qui proposez-vous
une arthroplastie d'interposition ?
B.F.M. :
Les patients encore jeunes présentant des séquelles post-traumatiques.
Nous utilisons une allogreffe de tendon d'achille prélevée
sur cadavre. Cela évite de faire une autre incision, et on dispose
de tissu pour recouvrir l'os et aussi pour reconstruire les ligaments.
M.O. : Et ça
marche ?
B.F.M. : Ca
marche bien à 80%. Le greffon n'est pas vascularisé et
donc l'organisme ne l'attaque pas beaucoup. Ca donne en fait un tissu
cicatriciel qui assure l'indolence.
M.O. : Mais si vous
nettoyez simplement et que vous mettez votre fixateur, il devrait se
créer un tissu cicatriciel ?
B.F.M. : Oui,
vous avez peut-être raison et il n'est peut-être pas nécessaire
de mettre un tissu d'interposition. Il est possible que le tissu cicatriciel
issu de l'hématome post-opératoire soit aussi dense et
stable qu'un tissu d'interposition, mais je ne l'ai pas encore fait.
Cependant s'il n'y a plus de ligaments après arthrolyse, il faut
bien quelque chose pour les reconstruire.
M.O. : Comment choisissez-vous
votre axe de rotation ?
B.F.M. :
Nous nous repérons en dehors sur le tubercule condylien externe,
et en dedans sur le point antéro-inférieur de l'épicondyle.
Mais nous avons un viseur un peu comme pour le LCA. C'est pas évident
sans guide.
M.O. : Comment voyez-vous
l'avenir ?
B.F.M. :
Sincèrement mon objectif est d'essayer de mieux comprendre l'articulation
du coude et de proposer des solutions thérapeutiques efficaces
et si possible des solutions à la portée de tout orthopédiste.
Je pense qu'il y aura de plus en plus de chirurgiens qui poseront des
prothèses de coude, et qui le feront bien. Il y aura de plus
en plus d'orthopédistes qui s'intéresseront aux techniques
nouvelles comme l'arthroscopie. Mais attention au risque d'augmentation
des complications.
M.O. : Beaucoup de
collègues vous diront qu'il n'y a pas tant de problème
que cela au niveau du coude...
B.F.M. :
Il est vrai que la chirurgie du coude n'atteindra pas la fréquence
de celle de la hanche ou du genou mais le coude est une articulation
vraiment particulière. Elle peut être impliquée
de façon inhabituelle en traumatologie ou dans diverses pathologies.
C'est probablement l'articulation la plus imprévisible sur le
plan évolutif et elle accuse un grand pourcentage de complications.
J'ai uvré pour qu'un groupe de chirurgien s'y consacre
à fond.
Maîtrise
Orthopédique n°115 - Juin 2002