Le séminaire annuel du Groupe d'Etude en Orthopédie Pédiatrique (GEOP) s'est tenu en mars à Metz-Amneville.
Il était consacré aux fractures de l'enfant et était organisé entre autre par Jean-Paul Metaizeau.
Le nom de Metaizeau est pour les orthopédistes étroitement associé à une technique d'ostéosynthèse :
l'embrochage centro-médullaire élastique stable (ECMES).
Son auteur, actuel président du GEOP, fait avec nous le bilan de vingt ans d'expérience de la méthode.
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M.O. : Pouvez-vous nous raconter comment et dans quel cadre vous avez conçu cette méthode, et quels en sont les principes ?
J.P. M : Le premier cas, je m'en souviens parfaitement bien, il s'agissait d'une jeune fille dénommée Khédija, elle présentait un rachitisme vitamino-résistant avec de grosses déformations squelettiques. Après avoir corrigé son tibia par de multiples ostéotomies, je ne pouvais pas mettre de plaque parce que les corticales étaient trop faibles. Le canal médullaire trop étroit ne laissait pas passer un clou, j'avais donc décidé d'utiliser une broche axiale associée à un plâtre. J'ai eu l'idée, je ne peux pas dire comment, de cintrer ma broche, simplement pour éviter de l'introduire au travers de l'articulation. Cette broche incurvée imprimait une déformation au squelette, j'en ai donc introduit une seconde, symétrique et j'ai eu la surprise d'avoir un montage parfaitement rectiligne et stable, que j'ai néanmoins plâtré. Ce résultat un peu inattendu m'a incité ensuite à utiliser cette technique sur des polytraumatisés. J'intervenais alors après les neurochirurgiens et les chirurgiens viscéralistes dans des conditions d'asepsie qui n'étaient pas optimales et où l'abord et l'ostéosynthèse indispensables exposaient à un certain risque ; l'ostéosynthèse percutanée permettait de résoudre le problème de la fracture sans ouvrir et sans majorer le risque infectieux. Après plusieurs succès sans complications, on a étendu dans le cadre de la chirurgie pédiatrique chez le Professeur Prévot, ce traitement à quelques cas particuliers d'adolescents en fin de croissance pour lesquels un traitement orthopédique par pelvi-pédieux paraissait un peu limite. Ensuite, l'expérience a été prolongée en opérant de plus en plus de malades tout en mesurant les indications. Devant la qualité des résultats obtenus et le taux très réduit de complications, la méthode a été étendue aux deux os de l'avant-bras, à quelques fractures du tibia, aux cols chirurgicaux de l'humérus très déplacés qui posaient des problèmes de contention.
En 1977, les principes de la méthode étaient un peu à contre courant ; l'ostéosynthèse chez l'enfant était vivement déconseillée, et chez l'adulte, les principes d'immobilisation stricte prônés par l'AO paraissaient incontestables. Cependant, nous avons tous remarqué qu'un enfant en traction bougeait énormément dans son lit soumettant sa fracture à d'incessants mouvements de grandes amplitudes, malgré cela le cal apparaissait dès le quinzième jour et en trois semaines, la fracture était suffisamment engluée pour être plâtrée. Sous plâtre l'immobilisation n'est jamais stricte non plus, malgré cette mobilité et une réduction toujours imparfaite la consolidation survenait dans tous les cas et dans des délais nettement plus courts qu'après une ostéotomie. Pourtant dans ce cas la coupe était nette, bien affrontée et strictement immobilisée. Dès cette époque, certains tels Ender, Pankovitch Firica - peu écoutés- soulignaient le rôle important de l'hématome fracturaire, et d'une certaine mobilité dans le foyer de fracture nettement favorable au cal périosté. Celui-ci est essentiel à la consolidation de l'os chez l'enfant. L'embrochage remplit parfaitement le cahier des charges en matière d'ostéosynthèse pédiatrique : foyer fermé, risque infectieux minimal, préservation de l'hématome, respect du périoste, mobilité et élasticité dans le foyer, développement d'un cal périosté optimal. L'ostéosynthèse en place n'offre pas une réduction anatomique, mais évite les déplacements importants. C'est en fait un traitement orthopédique interne.
M.O. : Comment les fractures de l'enfant
étaient traitées avant l'époque de l'ECMES ?
J.P. M :
On peut estimer que 95 % des fractures étaient traitées
de façon orthopédique, au prix parfois d'immobilisations
longues contraignantes et très inconfortables. Imaginez un adolescent
ou une adolescente de 13 ans en traction trois ou quatre semaines, puis
en plâtre pelvi-pédieux pour six semaines. Lorsque le traitement
orthopédique n'était vraiment pas possible (traumatisme
crânien sévère, enfant neurologique, polytraumatisé,
fragilité osseuse, ...) une ostéosynthèse était
réalisée avec du matériel et des principes de chirurgie
adulte. La plupart du temps ces techniques donnaient de bons résultats,
mais les quelques complications étaient sévères et
souvent pire qu'un cal vicieux. Les principaux problèmes rencontrés
après l'ostéosynthèse type adulte étaient
l'hypertrophie, les pseudarthroses exceptionnelles après un traitement
orthopédique, les infections peu fréquentes mais gravissimes
chez l'enfant, et les fractures itératives.
M.O. : Les exigences familiales et
scolaires ne vont-elles pas pousser les traumatologues pédiatres
à opérer systématiquement toutes les fractures ?
J.P. M. : C'est certain, mais il nous
appartient de les guider pour éviter cette dérive. L'ECMES
m'a donné la réputation d'embrocher toutes les fractures,
et je suis souvent sollicité par des parents qui souhaiteraient
abandonner l'immobilisation plâtrée, au profit d'une méthode
plus confortable ; la plupart du temps je refuse, je n'accepte que si
la réduction n'est vraiment pas suffisante. En "première
main", si je peux obtenir un bon résultat orthopédique acceptable,
j'évite la chirurgie.
M.O. : Pouvez-vous préciser
vos indications actuelles ?
J.P. M. : Pour les fractures du fémur l'indication est quasi systématique après 6 ans. Avant, elle présente peu d'intérêt. Le remodelage est suffisamment efficace pour tolérer des cals vicieux importants. Le traitement orthopédique est relativement court et bien toléré. De plus l'enfant qui a deux broches au niveau du genou ne reprend généralement la marche qu'après l'ablation du matériel. L'ECMES n'apporte donc pas de gain de temps, ni de confort et n'a pas grand intérêt. Au delà, le traitement orthopédique devient contraignant, long et inconfortable. Les cals vicieux en particulier en valgus-varus se remodèlent incomplètement. Après 6 ou 7 ans, les fractures du fémur sont donc embrochées.
Au niveau de l'avant-bras, la situation est un peu similaire pour d'autres raisons. Le traitement orthopédique n'a rien de pénible mais la réduction doit être parfaite et les risques de déplacement sous plâtre sont élevés. Avant 6 ans, le remodelage est suffisant et l'embrochage ne s'impose pas. Au-delà, j'essaye toujours une réduction orthopédique, puis je réalise un embrochage en cas d'échec ou d'instabilité.
Les fractures de l'extrémité inférieure du radius ne sont pas, à mon sens, une indication ; si elles sont parfois difficiles à réduire, elles sont généralement stables et une bascule secondaire est facile à reprendre par remodelage du cal mou.
Les fractures du col de l'humérus sont très accessibles au traitement orthopédique, mais elles sont souvent très instables. L'embrochage apporte un confort nettement supérieur et surtout il supprime la longue période douloureuse initiale.
Les fractures supra-condyliennes sont embrochées lorsque la méthode de Blount n'est pas possible.
Enfin les fractures du tibia ne sont opérées que lorsqu'il n'est pas possible d'obtenir un alignement correct par plâtre, ou dans des circonstances particulières (polytrauma., neurologie...).
M.O. : Pour les fractures du fémur
est-ce que vous avez une limite d'âge supérieure pour l'
ECMES ?
J.P. M. : Sur ce point, la limite n'est pas très définie. La soudure du cartilage du grand trochanter pourrait constituer un bon repère, car il est alors possible de mettre un clou verrouillé qui n'est pas de très gros calibre et qui donne une bonne immobilisation, par contre le risque de nécrose de la tête fémorale persiste et certains préfèrent conserver l'ECMES au-delà de la soudure du cartilage tant que le patient est traité dans un service d'orthopédie pédiatrique.
M.O. : Où en est la diffusion
de la méthode nancéenne sur le plan national, européen
et international ?
J.P. M. : Je ne connais pas le décompte exact du nombre d'embrochages réalisés, mais les conversations avec nos confrères étrangers montrent que l'ECMES est maintenant utilisé de façon habituelle en Suisse, Belgique, Espagne, Allemagne ; il est également bien connu dans les pays du Maghreb, en Israël, et au Liban ; il commence à être employé en Angleterre. Sur un plan plus international, quelques équipes l'utilisent depuis environ dix ans et commencent à publier leurs résultats aux USA, en Australie et en Amérique du sud.
M.O. : Pensez-vous qu'il est nécessaire
d'être chirurgien pédiatre pour traiter correctement les
fractures d'enfants ?
J.P. M. : Sur le plan géographique, il n'y a pas suffisamment de services d'orthopédie pédiatrique pour que tous les enfants traumatisés y soient transportés dans un délai acceptable, il est donc nécessaire que les chirurgiens de chirurgie générale ou les orthopédistes d'adultes puissent prendre en charge les fractures de l'enfant. Sur le plan technique, tout chirurgien, orthopédiste ou généraliste, maîtrise suffisamment de gestes et de techniques pour pouvoir traiter la majorité des fractures de l'enfant, ceci bien évidemment à condition de connaître les particularités de la traumatologie pédiatrique, en particulier le fonctionnement du périoste de l'enfant et du cartilage de conjugaison.
M.O. : Vous exercez en Lorraine,
êtes-vous issu de cette région ?
J.P. M. : Je suis un vieux Lorrain d'adoption. Toute ma famille est issue de Tours même, le nom Métaizeau quant à lui est vendéen. Mon père est venu travailler en Lorraine lorsque que j'avais 7 ans, et depuis j'ai effectué toute ma scolarité ainsi que mes études secondaires à Nancy, puis je me suis installé à Metz en 1984.
M.O. : Comment avez-vous été
attiré par la médecine, puis vers la chirurgie pédiatrique
?
J.P. M. : J'ai toujours été attiré par les sciences, la physique et les travaux demandant une certaine habileté manuelle, en outre, j'avais assez peu de dispositions pour les disciplines littéraires. Quand j'étais enfant et adolescent, les chirurgiens me fascinaient car ils étaient capables de réparer la prodigieuse mécanique du corps humain. Mais ma famille ne comprenait aucun médecin, et ce monde totalement inconnu me paraissait inaccessible.
Après le bac, une grande école, de préférence en mécanique, m'aurait permis de rester dans le rail familial, mais la chirurgie avait l'attrait de l'inconnu, et cette voie comblait mon intérêt pour les sciences, la physique, et le travail manuel. A posteriori, je ne regrette pas ce choix, et je me demande même parfois si j'aurais pu faire autre chose.
M.O. : Pendant votre formation quels
ont été vos maîtres ?
J.P. M. : J'aimerais citer en premier le professeur Jacques Montaut, Neurochirurgien, malheureusement trop vite disparu. Mes premiers stages d'interne ne m'incitaient pas à poursuivre la chirurgie, j'avais plutôt eu l'impression de n'être que le préposé à l'agrafeuse à peau, qui devait être toujours présent, à qui l'on ne devait rien, et surtout pas d'explications. Jacques Montaut, lui, s'arrêtait partout, à tout moment pour expliquer un dossier, une indication, une attitude ; en salle d'opération, il commentait chacun de ses gestes. A 2 heures du matin, après une urgence, il pouvait passer encore une heure à enseigner. Il voulait surtout que ses internes comprennent ; il était contre les dogmes répétés machinalement. Il lui arrivait par exemple, fréquemment de demander un examen (radio, biologique ou autre) inutile, il inventait des syndromes ou des interventions imaginaires pour réprimander ensuite l'interne qui exécutait son ordre ou répétait ses propos sans réfléchir. Il m'a appris deux choses principales : ne jamais accepter une information sans la comprendre ou sans la vérifier, et chercher une autre voie si les solutions proposées ne paraissent pas satisfaisantes.
Le Pr. R Frisch, était un chirurgien vasculaire d'une maîtrise et d'une adresse fabuleuses, mais qui ne se mettait jamais en avant. Il insistait pour faire comprendre qu'en chirurgie rien ne devait être laissé au hasard, que l'intervention fait partie d'un tout depuis la consultation jusqu'à la guérison, et qu'il ne faut négliger aucune des étapes, en particulier la réalisation technique, souvent considérée comme secondaire après l'indication.
J. Prévot a enfin attiré mon attention sur l'intérêt de la chirurgie pédiatrique à un moment où je me destinais plutôt, à la neurochirurgie. Ensuite, ce sont les fondateurs du GEOP, principalement H. Carlioz, JC. Pouliquen et P. Rigault chez qui j'ai effectué plusieurs courts séjours qui m'ont appris les bases de l'orthopédie pédiatrique, et m'ont donné ce que l'on pourrait qualifier d'esprit GEOP.
M.O. : Comment êtes-vous arrivé
à Metz ?
J.P. M. : J'aurais aimé rester dans le sein du CHU, et je suis resté longtemps assistant, puis PH. Lorsque j'ai compris qu'aucune place ne serait disponible avant un délai illimité, j'ai cherché un endroit où je pourrais exercer en orthopédiatrie de façon exclusive. La pratique privée ne me tentait pas ; Luxembourg avait proposé de créer un poste d'enseignement, mais les problèmes administratifs ne semblaient pas trouver de solution rapide. A Metz, j'ai trouvé les conditions idéales, dans un hôpital à but non lucratif. J'y dispose d'un service d'orthopédie pédiatrique en temps que chirurgien salarié temps plein, ou presque, car ma consultation a lieu en privé. J'ai en outre une vacation dans le centre de rééducation de Flavigny où je garde une consultation mensuelle, et une vacation dans le service d'orthopédie Pédiatrique de Pierre Lascombes avec qui nous organisons des réunions communes de travail.
M.O. : Participez-vous à la
prise en charge de la traumatologie pédiatrique d'urgence ?
J.P. M. : En principe non, parce que je suis seul et qu'il n'est pas possible d'assurer toutes les urgences. Mais lorsque celles-ci se présentent dans la journée et qu'il est possible de les insérer dans le tableau opératoire ou après la consultation, je les accepte volontiers. Cela représente néanmoins un grand nombre d'urgences, parce que la majeure partie des accidents impliquant des enfants a lieu avant 19 ou 20 heures, sauf en été.
M.O. : Regrettez-vous d'avoir quitté
l'université et la fonction d'enseignement ?
J.P. M. : Je pourrais dire oui et non. Tout d'abord oui, parce que j'aimais beaucoup l'enseignement ; faire cours, expliquer aux externes et aux internes, m'intéressait beaucoup. La structure de recherche qu'offre l'université était très importante, pour moi qui suis très attiré par les voies nouvelles.
Mais à Metz, j'ai trouvé un milieu de travail très favorable, un hôpital très bien équipé, une équipe de chirurgiens de haut niveau, très soudée dans laquelle il est très agréable de travailler tant sur le plan technique, que relationnel. En outre, même si cela est difficile, j'ai gardé beaucoup de liens avec le GEOP dont j'ai été le trésorier, puis le secrétaire, et maintenant le président. Les diverses journées de travail du GEOP permettent de conserver une partie de l'activité de recherche et de publication que l'on est censé avoir en milieu universitaire.
M.O. : Comment imaginez-vous l'avenir
de la profession de chirurgien orthopédiste pédiatre au
vu des exigences familiales et de l'obsession sécuritaire et indemnitaire
?
J.P. M. : La profession de chirurgien orthopédiste pédiatre est maintenant bien délimitée aussi bien en terme d'activité que sur le plan géographique. Les internes semblent très intéressés par cette spécialité très novatrice aux interventions très variées, mais peu s'y destinent, et les postes de chef de clinique sont difficiles à pourvoir. Si les possibilités d'installation paraissent rares actuellement, dans un proche avenir, les places vacantes risquent d'être nombreuses.
Les rapports entre chirurgien et familles se compliquent certes un peu, mais cela n'est pas propre à notre discipline. L'esprit procédurier qui se développe dans le public risque parfois de nous inciter à décider non pas uniquement pour le bien du malade sur des notions purement scientifiques, mais aussi pour éviter les désagréments d'éventuelles suites judiciaires. C'est une dérive qui est très dangereuse parce qu'on va s'orienter vers des attitudes bâtardes, qui probablement ne protégeront pas à coup sûr le chirurgien, mais qui sur le plan statistique n'offriront certainement pas au patient les meilleures chances de succès.
M.O. : Vous êtes actuellement
l'organisateur d'un séminaire d'enseignement du GEOP qui se déroule
à Amnéville près de Metz, quels en sont les thèmes
et quel auditoire avez-vous ciblé pour cette réunion ?
J.P. M. : La région Est de la France a une longue vocation de traumatologie. Il y a 12 ans le séminaire de Strasbourg organisé par Jean Michel Clavert était déjà consacré au traitement des fractures chez l'enfant.
Le séminaire compte sur la présence des internes et chefs de clinique se destinant à l'orthopédie pédiatrique. Ils représentent le noyau dur de l'assistance présent chaque année. Mais selon le sujet abordé, de nombreuses autres spécialités peuvent être intéressées. A Amnéville, le thème était attractif pour de nombreux médecins urgentistes, chirurgiens généralistes, pédiatres, ou orthopédistes d'adulte. Ils représentaient un tiers de l'assistance, et si j'en crois les discussions de couloirs, ils ont apprécié le message, mais aussi la façon dont il a été diffusé, et le côté grande famille du GEOP.
M.O. : Sous quelle forme l'enseignement
est-il pratiqué dans ce séminaire ?
J.P. M. : Nous essayons de ne pas être conventionnels, et sans échapper à quelques conférences magistrales, nous privilégions des moyens de communication plus vivants et impliquant le plus possible l'auditoire; match entre deux orateurs défendant deux techniques différentes, vidéos, présentation et discussion de dossiers par les plus jeunes.
M.O. : Les orthopédistes pédiatres
ont initié les formules d'enseignement par séminaire à
thème, par la suite prisées par les chirurgiens d'adulte
; quand a eu lieu le premier séminaire du GEOP ?
J.P. M. : Le premier Séminaire
organisé dans cet esprit n'avait pas encore l'étiquette
GEOP. Il avait été organisé par JG Pous et A. Diméglio
à Palavas en 1977, avec "le cartilage de croissance" pour thème.
Cette réunion a servi de tremplin pour la constitution du GEOP,
fondé en 1982, puis l'organisation des séminaires suivants.
Il est amusant de constater que la majorité des orateurs présents
ici à Amnéville étaient auditeurs sur les bancs de
Palavas à cette époque.
M.O. : Cette formule connaît
à priori un grand succès puisque le nombre d'inscrits ne
cesse d'augmenter.
J.P. M. : L'assistance tourne généralement autour de 200 participants. Selon le thème choisi, d'autres spécialités comme les pédiatres, neuro-pédiatres, médecins de médecine physique, radiologues, rhumatologues, participent à la réunion. Les sujets très spécialisés semblent attirer un auditoire moins important, car seuls les orthopédistes sont présents. La traumatologie pédiatrique reste toujours un domaine vaste qui intéresse en outre beaucoup d'orthopédistes d'adultes et de chirurgiens généralistes. Ceci explique l'augmentation d'inscrits dans ce thème particulier.
M.O. : Le précédent
séminaire consacré à la traumatologie a eu lieu il
y a une douzaine d'années : est-ce que ce délai représente
pour vous le cycle de renouvellement des connaissances sur le sujet ?
J.P. M. : Pas forcément : dans
le domaine de la traumatologie en particulier, il n'y a pas eu de nouvelle
technique ; cependant, celles qui étaient plutôt récentes
à l'époque ont maintenant atteint leur maturité.
Leurs avantages, leurs complications difficultés et inconvénients
sont mieux connus. Leurs indications en ont été affinées,
et il était important de faire le point.
Mais il ne faut pas oublier que le Séminaire est destiné à l'enseignement et, même si dans un domaine particulier, les connaissances ne semblent pas avoir beaucoup évolué sur un cycle de 10 ans, l'auditoire, lui, est constamment renouvelé.
M.O. : Comment se situe, selon vous,
le séminaire par rapport à l'enseignement traditionnel à
la faculté et à la formation continue organisée par
les sociétés savantes ?
J.P. M. : A la faculté l'enseignement
est un enseignement magistral, destiné à des étudiants
non différenciés. Il n'est donc pas aussi précis
et fouillé que peut l'être l'enseignement que l'on dispense
au séminaire. Dans les services d'orthopédie pédiatrique
les internes bénéficient d'un enseignement plus pointu mais
aussi plus orienté. L'expérience du service ou de l'école
qui a mis au point les techniques utilisées localement font généralement
référence.
Le séminaire a surtout pour but de faire le point à un moment donné sur un thème prédéfini qui sera exploré à fond, depuis les matières fondamentales, jusqu'à la thérapeutique en passant par l'historique, les investigations etc. Les participants doivent repartir en sachant exactement quel est l'état de nos connaissances au moment de la réunion. Il est demandé aux conférenciers, d'éviter de présenter des conceptions trop particulières ou personnelles et de présenter toutes les manières de voir et résoudre un problème. Un vaste espace est réservé à la discussion de dossiers avec les plus jeunes.
A la différence des sociétés savantes il n'est pas prévu de séances de communications particulières. En fait le séminaire se rapproche plutôt d'un enseignement hyperspécialisé très complet et surtout interactif avec une importante participation de l'auditoire.
M.O. : Vous êtes cette année
le président du GEOP, pouvez-vous nous présenter le groupe
et nous définir sa mission ?
J.P. M. : Le
GEOP a été fondé il y a 20 ans, par un petit groupe
d'orthopédistes pédiatres. Il a succédé au
CREPO de P. Rigault, H. Bensahel, H. Carlioz, M. Bouyala, JG. Pous, auxquels
se sont joints JC. Pouliquen, R. Seringe, B. Glorion, JP. Padovani, M.
Bergoin, H. Bracq, J. Bedouelle... tous conscients de l'inexistence de
l'enseignement au niveau national dans cette discipline. La spécialité
était assez mal délimitée à l'époque.
Peu de chirurgiens exerçaient exclusivement en orthopédie
pédiatrique (OP), la plupart partageaient cette activité
avec une pratique en chirurgie infantile viscérale, ou en orthopédie
adulte. Les services d'OP étaient le plus souvent un petit département
au sein d'une unité de chirurgie pédiatrique ou d'orthopédie
générale.
La première mission du GEOP a été et reste l'enseignement de l'orthopédie pédiatrique. Mais à côté de cela il est l'aimant qui assure la cohésion entre les orthopédistes pédiatres. Il a développé une identité d'Orthopédiatrie.
Le groupe est maintenant bien structuré comprenant plus de 200 membres auxquels appartiennent tous les OP dont il a par ailleurs assuré la formation. Actuellement, très peu de chirurgiens n'appartenant pas à notre groupe exercent cette discipline.
M.O. : Quel est le rôle du
président du GEOP ?
J.P. M. : Le président du groupe a un rôle de représentation auprès des autres sociétés et en dehors de la France. Les membres du bureau sont élus pour 4 ans, et renouvelés par moitié, ce qui assure la continuité de l'action du GEOP. Chaque président y apporte sa touche personnelle en développant selon sa sensibilité et ses pôles d'intérêt, un secteur particulier ; la recherche, la bibliographie, les rapports avec une société étrangère...
M.O. : Comment devient-on membre
du GEOP ?
J.P. M. : Il faut d'abord exercer exclusivement en orthopédique pédiatrique. Etre chef de clinique ou praticien hospitalier dans un service d'orthopédie pédiatrique. Ensuite, il faut se faire parrainer par deux membres titulaires actuels. Il existe également des membres honoraires, des membres associés et des membres correspondants qui ne sont pas chirurgien mais dont l'activité les rapproche de notre spécialité comme les radiopédiatres, les médecins de rééducation pédiatrique, les pédiatres rhumatologues, certains neurochirurgiens d'enfants et certains médecins fondamentalistes en biologie, anatomie pathologique, etc....
M.O. : Votre fils est actuellement
interne en chirurgie, est-ce qu'il se destine à l'orthopédie
pédiatrique ?
J.P. M. : Oui, mais je ne pense pas que ce soit dans le but de suivre la même voie que son père. Initialement, il paraissait se tourner vers la neuro-chirurgie, mais à la suite de son stage en orthopédie pédiatrique il a choisi notre spécialité qui l'a beaucoup intéressé par la variété des pathologies rencontrées et le nombre de domaines restant à explorer.
M.O. : Nous avons évoqué
les séminaires d'enseignement, quels sont les autres activités
scientifiques organisées par le GEOP ?
J.P. M. :
Du fait de sa bi-appartenance, le GEOP organise 2 réunions annuelles
officielles régulières, l'une dans le cadre du congrès
de la SFCP en Septembre, l'autre le lundi précédant celui
de la SOFCOT durant lequel une demi-journée est réservée
à l'orthopédie pédiatrique.
D'autres réunions moins régulières
sont organisées le plus souvent avec un groupe étranger,
cette année, J-Ph Cahuzac a organisé une excellente réunion
avec nos confrères britanniques à Toulouse.
Le GEOP a en outre créé un prix
de thèse remis chaque année au meilleur travail en orthopédie
pédiatrique. Enfin, il organise des études multi-centriques,
et propose des bourses de voyage.
M.O. : Quels sont les liens avec
les sociétés européennes de chirurgie pédiatrique
?
J.P. M. :
Le GEOP a été la première société d'orthopédie
pédiatrique structurée en Europe. Quand l'EPOS a été
créée, peu de membres du GEOP y ont été admis
et maintenant, nous y représentons le plus important contingent.
Nous entretenons des liens très
serrés avec pratiquement toutes les sociétés européennes
avec lesquelles nous organisons régulièrement des journées
de travail communes. De nombreux liens d'amitiés se sont créés
entre les membres du GEOP et un certain nombre de confrères à
l'extérieur de l'hexagone et beaucoup d'entre nous sont régulièrement
invités à l'étranger pour intervenir dans un cours,
un congrès, ou une réunion...
M.O. : Est-ce que les travaux et
les publications du GEOP ont pour vous une valeur consensuelle de bonne
pratique de la profession ?
J.P. M. : Il
est difficile de définir cette notion de " bonne pratique" car
à un même instant plusieurs solutions peuvent être
considérées comme bonnes.
Le GEOP est un groupe de recherche, il a besoin
d'explorer diverses voies, et de laisser exprimer des avis très
variés pour progresser. Lors de nos réunions la grande diversité
des conceptions et solutions exposées reflète le dynamisme
de nos membres. Dans presque tous les domaines (pied bot, luxation congénitale
de hanche, traumatologie, scolioses par exemple) beaucoup d'attitudes
actuellement admises et considérées comme classiques sont
le prolongement de travaux présentés au GEOP.
Le séminaire, lui, a un but didactique,
il doit donc faire connaître toutes les solutions existantes, celles
qui sont reconnues mauvaises par la majorité, celles qui sont admises
par la majorité même par ceux qui ne les utilisent pas, enfin
celles qui ne sont utilisées que par quelques-uns, et mal connues
par les autres, le plus souvent parce qu'il s'agit de méthodes
nouvelles.
Nous essayons ainsi de guider nos plus jeunes
collègues vers ce que l'on peut effectivement considérer
à ce moment comme "la bonne pratique de la profession" pour reprendre
votre terme.
M.O. : On vous présente souvent
comme un génial inventeur bouillonnant d'idées nouvelles.
Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ?
J.P. M. : Je
crois que de nombreux chirurgiens sont des inventeurs, et comme beaucoup,
lorsqu'un geste technique me paraît difficile, ou peu satisfaisant
; lorsqu'un problème semble non résolu, je cherche une solution,
de préférence simple. Souvent, les idées me viennent
pendant une autre intervention, voire en dehors du cadre de la chirurgie,
parce qu'un geste, un instrument pourraient apporter un début de
solution au problème que je me posais la veille. Il m'arrive alors
de passer quelques heures avec un papier en un crayon pour affiner la
solution. J'évite la bibliographie qui oriente trop la réflexion
et ce n'est qu'après avoir trouvé que je cherche si ma solution
a déjà été proposée, ce qui est souvent
le cas. Parfois, l'idée paraît nouvelle, ou du moins non
publiée, si vous voulez voici quelques exemples :
J'avais dessiné un goniomètre
avec deux bras articulés, me permettant de lire directement l'angle
d'une scoliose sans réaliser de constructions géométriques
sur le cliché.
A la demande de KINETEC j'ai défini les
caractéristiques d'un appareil arthromoteur pour le traitement
des pieds bots.
Le "Bulloscope" construit avec une aiguille
à PL, un bocal de serum et une tubulure de perfusion permettait
de surveiller et d'éviter l'obstruction des sondes digestives utilisées
dans les atrésies de l'sophage.
L'épiphysiodèse par vissage percutané.
J'avais demandé à la faculté
des sciences de Metz d'étudier une technique pour étudier
les ostéochondrites de hanche ; plusieurs clichés étaient
réalisés, en tournant à chaque fois la hanche de
20° autour de l'axe du col, puis un logiciel informatique permettait
de reconstruire en 3D l'épiphyse. Nous obtenions des images très
réalistes, et une thèse scientifique avait été
réalisée sur ce sujet. Depuis, le scanner s'est développé,
et cette idée a perdu son intérêt.
Une petite astuce en dernier exemple - car souvent
mes idées sont des astuces techniques pour me faciliter la vie-
consiste, lors d'une ostéotomie de Salter, à basculer le
cotyle au moyen d'une broche utilisée comme levier, plutôt
que de prendre une pince à champ qui arrache régulièrement
l'épine iliaque antéro-inférieure. Une grosse broche
filetée de fixateur externe est vissée sous le trait de
l'ostéotomie, dans l'épine iliaque antéro-inférieure
jusqu'à l'échancrure sciatique, dans l'épaisseur
de l'os iliaque. On peut utiliser cette broche comme levier, ce qui permet
de réorienter de façon plus précise le cotyle avec
une seule main, l'autre reste libre pour positionner le greffon.
M.O. : On vous dit également
musicien à vos heures perdues ?
J.P. M. : C'est exact, je suis passionné par la musique sous toutes les formes. J'achète beaucoup de disques (J'ai environ 1500 CD) dans tous les genres et j'assiste avec le même plaisir aux concerts classiques, qu'à ceux de jazz et même de rock ou de variétés. Mais, si j'aime écouter, je préfère de loin jouer, c'est presque une drogue. J'ai eu un premier prix de conservatoire de Piano, et, depuis mes débuts à l'âge de 8 ans, je crois que je n'ai jamais cessé de jouer. J'essaie de travailler régulièrement, mais il est difficile de trouver les 6 à 7 heures dans la semaine, minimum indispensable pour entretenir sa technique et apprendre les morceaux qui m'intéressent. Ma formation est malheureusement uniquement classique, et je suis à mon grand désespoir incapable de jouer du jazz ou de la variété, genres plus conviviaux et festifs que le classique qui offre un plaisir plus solitaire.
M.O. : Avez-vous d'autres passions
?
J.P. M. : En fait beaucoup de choses
m'intéressent, et j'ai beaucoup de mal à me consacrer à
une activité sans m'y investir à fond, ce qui n'est pas
du tout facile avec un métier aussi exigeant que la chirurgie.
J'ai toujours pratiqué au moins
un sport régulièrement, la dépense physique soulage
du stress quotidien et diminue l'état de tension mentale que nous
entretenons. Je n'ai maintenant plus l'entraînement ni une forme
physique suffisante pour les sports contraignants, et comme beaucoup,
je me suis mis au Golf. Cette activité a d'ailleurs une philosophie
assez proche de celle de la chirurgie ; elle impose une stratégie
globale différente sur chaque trou, le choix du bon instrument
pour chaque geste, beaucoup d'adresse, d'entraînement, et de l'expérience.
Le geste technique est effectué par celui qui l'a conçu
comme dans notre métier
M.O. : Etes-vous un chirurgien optimiste
?
J.P. M :
Dans mon métier j'ai tendance, comme dans la vie en général,
à être plutôt optimiste, et je déplore d'ailleurs
un peu le fait que cet état d'esprit, dans notre milieu, soit
souvent assimilé à une certaine insouciance, ou à
une surestimation de ses capacités. Je redoute, comme chacun
d'entre nous, ces complications qui n'épargnent aucun chirurgien.
Il est essentiel de les garder à l'esprit pour pouvoir en éviter
la plupart. Mais les statistiques plaident en faveur de la chirurgie,
et j'imagine mal que l'on puisse opérer un patient si l'on ne
pense pas raisonnablement qu'on va l'améliorer. Quel funambule
monterait sur son fil quel alpiniste gravirait une paroi s'il pensait
qu'il va en tomber ?
Cependant, je suis inquiet pour l'avenir
de notre profession surtout en ce qui concerne ses conditions d'exercice.
Les contingences judiciaires et administratives sont de plus en plus
présentes ; elles réduisent notre temps effectif de soins
et prennent une place qu'elles ne devraient pas avoir dans l'indication
thérapeutique. Il ne faut pas oublier que la composante technique
de notre activité conditionne une grande partie du résultat,
et que comme toute activité manuelle, la qualité du geste
dépend de l'adresse de chacun, de son expérience, mais
aussi de son entraînement quotidien. Je doute que la réduction
du temps passé en salle d'opération et du nombre d'actes
réalisés, induits par le temps passé à remplir
un nombre croissant de papiers, améliore la sécurité
des patients.
Maîtrise
Orthopédique n° 116 - Septembre 2002