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Jean-Pierre Clarac est un homme du Sud-Ouest, qu'on se le dise !
Il est aussi Orthopédiste et il a grandement contribué au développement
de sa spécialité au CHU de Poitiers.
Au moment de sa retraite il fait un peu le bilan
et nous parle de sa famille, de son métier et de ses passions.

 

M.O. : D'où êtes-vous ?

J.P.C. : Je suis un homme du Sud-Ouest. Les Clarac dont je descends faisaient un très bon "Bas Armagnac". Mon arrière grand père Honoré a refusé une promotion vers l'Est pour diriger les Ponts et Chaussées à... Vic Fezensac dans le Gers ! juste avant le second Empire. Un des cousins germains de mon père, Paul Clarac a joué un rôle majeur dans la création de la fameuse "Féria du Toro" de Pentecôte à Vic, concurrente amicale de celle de Nîmes : le trophée "Paul Clarac" récompense le meilleur toro de la Féria. J'ai le grand honneur de présider ce jury, ce que je ressens comme un hommage pour lui qui le mérite bien.

Le fils aîné d'Honoré, mon grand père Louis, né en 1865, a quitté Vic pour étudier la Médecine jusqu'à être interne provisoire à Paris, s'installer à Bordeaux et y épouser ma grand-mère Henriette Laborde d'une grande famille de Bordeaux. Elle nous a laissé un souvenir ébloui ainsi qu'à tous ceux qui l'ont connue et aimée. Leurs deux fils, Pierre, né en 1894, et Jean, né en 1896, ont brutalement été arrachés au grand bonheur familial pour les 4 années terribles de la "Grande Guerre" de 1914 dont ils ont pu revenir blessés, décorés et surtout complètement "changés" comme le monde dans lequel ils ont repris leurs études en 1919. Pierre, agrégé de Lettres Classiques a fait une grande carrière : Inspecteur Général, conférencier de l'Alliance Française dans le monde, auteur de nombreux écrits sur Proust, Colette, Chateaubriand, La Fontaine... et Secrétaire Perpétuel de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, c'était un orateur fascinant, d'un grand charisme.

Jean, mon père, est resté plus proche de ses parents en étudiant la Médecine à Bordeaux : nommé Interne au concours de 1922, il a rempli les fonctions de Chef de Clinique chez le Professeur Rocas à l'Hôpital des Enfants : il fut de ces tout premiers pédiatres de Bordeaux avec les Cantorné, Cadenaule, puis Mouliès et bien d'autres, créateurs d'une spécialité dont il avait prévu l'éclatement actuel en spécialités dans la spécialité. C'était l'époque héroïque où les pédiatres voyaient des toxicoses, des ictères, des maladies infectieuses disparues de nos jours et... pouvaient même être amenés à faire une trachéotomie en urgence pour un croup.

Mes sœurs et moi avons eu une véritable "injection de rappel" gasconne quand ce Clarac "bordelais" est allé épouser ma mère, fille d'un médecin de La Romieu, un des très beaux villages du Gers, dont il a été le maire pendant 40 ans et où il avait des propriétés : j'ai bien connu et vécu lors des grandes vacances de ce temps l'agriculture d'autrefois. La déroute de 1940, avec rappel de mon père sous les drapeaux, m'a valu une année d'école communale à La Romieu chez des grand parents "gâteau" : souvenirs merveilleux d'un temps révolu : le parler gascon, les copains retrouvés avec les joies ultérieures de la chasse aux perdrix, lapins et lièvres abondants et les... palombes inoubliables : tout cela, pas loin de Vic où le cousin Paul qui ne ratait pas un déjeuner à la maison lors des corridas de Bordeaux, se battait pour créer la féria de Vic avec notre adhésion enthousiaste.

Il y avait donc une forte tradition médicale dans la famille et, probablement par manque d'imagination, je me suis retrouvé, après mon baccalauréat, inscrit au PCB à Bordeaux. J'ai toujours eu des copains plus âgés que moi et, comme on avait beaucoup de temps libre, j'allais à l'hôpital St-André à deux pas de chez moi, suivre les stages avec mes amis stagiaires de 1ère année. Dans ce noble et beau vieil hôpital du centre ville, qui est un peu l'équivalent de l'Hôtel-Dieu de Paris, j'ai assisté à des séances de chirurgie avec des techniques d'autrefois, posté derrière une vitre à quelques mètres du chirurgien. Loin de me rebuter, cela m'a donné l'envie de faire ce métier. Cette période me semble aujourd'hui moyen-âgeuse. J'ai fait un stage dans le vieux service d'urologie. Il y avait une salle commune et on faisait des lavages de vessie avec de l'eau bouillie dans les grands brocs en cuivre que l'on retrouve à présent dans les musées des hospices. Certains malades restaient tout l'hiver. Je me rappelle un bonhomme qui faisait des modèles réduits de marine ; son lit était près du poêle au centre de la gigantesque pièce : il avait des bateaux à la tête de son lit. Des médecins ou des internes lui en achetaient : il en avait offert pour la chapelle des sœurs de Saint Vincent de Paul.

Remplaçant un jour l'externe de garde, j'ai eu la fierté de "donner" une anesthésie avec l'appareil d'Ombredanne pour une appendicite heureusement facile : j'ai dû prendre autant d'éther que le malade !

 

M.O. : Comment s'est passé votre internat ?

J.P.C. : : J'ai été reçu externe en 1955 et j'ai fait un parcours d'externat solide, prenant énormément de gardes, très présent à l'Hôpital comme beaucoup, passionnés par ce métier où on nous donnait des responsabilités de petits soins, d'examens divers, de prise des observations écrites lues lors de la visite devant le patron, les internes, les collègues : très formateur ! Nous avions certainement plus d'expérience que la plupart des internes d'aujourd'hui. Mais j'ai beaucoup hésité devant la redoutable préparation de l'internat de l'époque, car je jouais un peu au rugby, j'allais à la chasse et beaucoup de choses m'intéressaient. Mon père ne me conseillait pas de faire de la pédiatrie, mais, en pensant tout de même à une éventuelle succession, j'ai pris en 4ème année un poste d'externe à l'Hôpital des Enfants. Là, comme dans beaucoup d'endroits à l'époque, en Chirurgie, le titulaire de la Chaire d'Infantile, était Orthopédiste. C'était le cas de Louis Pouyanne. J'ai fait un stage de médecine mais à l'occasion des gardes, j'ai retrouvé des copains aînés internes dont Jean-Louis Honton qui allait être Chef de Clinique. Comme la chirurgie m'intéressait de plus en plus, j'ai fini, sur ses conseils, par prendre un stage d'externe chez Pouyanne. J.-L. Honton m'a encouragé à préparer l'internat et fait travailler. J'ai eu également comme conférencier en médecine Claude Béraud, très forte personnalité qui allait s'illustrer plus tard par un rapport très remarqué sur les dépenses de santé. Avec mon ami Vallet, nous étions des privilégiés : nous devons à ces deux "maîtres" d'avoir réussi ce fichu concours. J'ai donc été nommé au concours de 1960 pour faire... de la Chirurgie Orthopédique. Nous n'étions que 18 dans la promotion. Tous ont fait de belles carrières avec plusieurs PU-PH. Parmi eux, Jacques Sénégas et Louis Barouk qu'on ne présente pas dans notre spécialité ! Plus tard, nous nous sommes retrouvés Chefs de Clinique en même temps chez Pouyanne que nous aidions à opérer pour sa clientèle privée : nous avons vécu une période merveilleuse et hautement formatrice.

 

M.O. : Sitôt nommé, vous choisissiez donc l'orthopédie ?

J.P.C. : Bien sûr ! Encouragé par le contact de l'Hôpital des Enfants et la cordialité de Pouyanne dont je me suis considéré comme l'élève depuis mon stage d'externe de 1959 ! A tel point que lors de mes différents stages, j'avais déjà l'étiquette d'Orthopédiste dans les services où je suis passé. En 61-62, pour les nombreuses fractures du col, on mettait des prothèses de Moore ou on ostéosynthésait avec des clous de Smith ou des clou-plaques de Mac Laughlin.

A cette époque, la traumatologie routière sans cesse en hausse commençait à poser un gros problème de société et de... chirurgie. Bien qu'Hôpital des Enfants, le Service, du fait de la très grande renommée du Patron et de Geneste, avait un recrutement énorme de trauma et de séquelles venant de tout le grand Sud Ouest.

 

M.O. : Quel genre de chirurgie orthopédique faisait-on chez Pouyanne ?

J.P.C. Une chirurgie orthopédique froide essentiellement conservatrice : ostéotomie de valgisation des tibias pour les genoux et toutes sortes d'ostéotomies ou des butées pour les hanches. Beaucoup d'orthopédie infantile : pieds bots, rachitismes majeurs, spina, séquelles de polio, malformations en tous genres, dépistage des luxations congénitales, mise en extension, plâtres en positions variées. Lasserre, trop peu connu et trop vite disparu, était l'agrégé des Enfants : un fabuleux artiste : piano, dessin, le roi des becs de lièvre. "Monsieur" Petit avait rendu visite à "Monsieur" Pouyanne à l'époque de l'Hôpital des Enfants : il nous avait expliqué l'intérêt des ostéotomies de dérotation dans les grandes dysplasies de hanche : on faisait beaucoup de Sommerville-Petit suivis ou non d'ostéotomie de dérotation. J'ai même connu l'époque où l'on faisait des plâtres en position de réduction avec anesthésie à la compresse, au chloroforme. En traumatologie nous étions très "enclouages centro-médullaires à foyer fermé pour respecter la biologie osseuse". Rocher, prédécesseur de Pouyanne, avait appris la méthode en recevant des prisonniers de guerre en 1940-41 qui avaient eu un clou de Kuntscher en Allemagne : ils avaient totalement récusé l'hypothèse de tortures spéciales et décrit au contraire des soins de très bonne qualité... confirmés par des consolidations remarquables. Rocher et son fils Christian avaient mis au point un clou rond pour tibias et fémurs utilisé à foyer fermé qui améliorait nettement les résultats des méthodes de l'époque avant de passer, bien entendu, au vrai clou de Kuntscher. Dans les premiers temps, "aux Enfants", on se mettait dans la salle de plâtre avec la table orthopédique, un petit champ troué, l'écran de scopie tenu à la main au bout d'un manche en bois pour ne pas trop prendre de rayons. Les appareils provenaient des surplus de l'armée d'Indochine ! Bien entendu, quand le Patron a pu déplacer le Service au centre de Traumatologie à Pellegrin, près du Stade Municipal (devenu Chaban Delmas), tout cela a pris un grand coup de jeune, pratiquement au début de mon internat comme titulaire.

Les fractures supra-condyliennes de l'enfant étaient traitées d'abord par extension continue au zénith et on faisait éventuellement un embrochage à la Judet en percutané dans les jours suivants quand on avait obtenu une réduction.

Pour en revenir à la chirurgie purement orthopédique, nous faisions des greffes de pseudarthroses, des corrections de
cals vicieux, de remarquables arthrodèses pour des pieds "incroyables", des corrections de troubles statiques inconnus maintenant, des ostéotomies fémorales diverses et, pour le bassin, des butées. L'intervention reine du Patron, c'était la butée ostéoplastique terminée par un appareil plâtré pelvi-bipédieux de 45 jours et d'une rééducation sans appui les 45 jours suivants.

 

M.O. : Chez l'enfant ?

J.P.C. : Chez l'enfant, non car il disait, avec raison, que la croissance ferait probablement monter le greffon : on corrigeait plutôt l'orientation de la tête fémorale, comme Petit l'avait montré, et on débutait les corrections pelviennes selon les principes de Salter.

Pour les butées, il y avait un grand débat avec Rieunau de Toulouse que l'on invitait de temps en temps au staff du samedi. Rieunau était pour "la tranchée", d'autres pour "le rail". En tout cas, Pouyanne, lui, rabattait un petit volet ostéopériosté avec un ciseau qu'il appelait bédane, dérivé des ciseaux d'ébénistes, plat d'un côté et oblique de l'autre, soigneusement aiguisé par l'infirmier du bloc. Quand il avait rabattu ce volet sur la capsule dégagée du tendon réfléchi du droit antérieur, il partait avec un ciseau obliquement dans l'axe du col, pour tailler une tranchée oblique dans le bassin et il encastrait le greffon tenu par une pince de Museux et poussé par un pousse greffon. Le test était de tirer sur la pince de Museux : le greffon devait rester en place. Ainsi, il n'y avait pas besoin d'ostéosynthèse. Je n'ai jamais vu le patron rater cette opération et il ne mettait guère plus de 25 minutes. J'utilise exactement la même méthode en ajoutant un vissage depuis que je ne plâtre plus.

Il avait fait de la neurochirurgie qu'il avait quasiment introduite à Bordeaux, ce qui lui a valu une énorme pratique de la chirurgie de la sciatique. Il pratiquait une chirurgie d'une grande simplicité, propre, méthodique, peu sanglante, peu choquante.

Quoiqu'à temps partiel, présent tous les jours dès 6h30, Pouyanne avait un poids énorme dans ce service qu'il avait conçu en s'inspirant de Cochin dans la forme pour amener sur le malade tous les spécialistes nécessaires y compris la neurochirugie et, bien sûr, une superbe réanimation connectée aux ébauches des futurs SAMU. Sa consultation était une incroyable "Cour des Miracles" où nous pouvions voir et apprendre tout de notre métier, en particulier les erreurs bien instructives.

 

M.O. : Et après l'internat ?

J.P.C. : : Pouyanne me gardait un poste de Chef de Clinique. Comme ce poste n'était pas libre d'emblée en 1966, j'ai fait un remplacement de chirurgie générale à La Réunion pendant deux mois, d'autant plus instructif que je suis revenu en faisant de petits sauts touristiques de l'Afrique du Sud à l'Egypte en découvrant toute l'Afrique de l'Est dont l'Ouganda du trop fameux Amin Dada et les sources du Nil, les chutes du Zambèze, etc. J'ai beaucoup appris lors de remplacements de chirurgie générale. Quelquefois dans des conditions très folkloriques. A Oloron Sainte-Marie, à la jonction du Béarn et du Pays Basque, il y avait une grosse clinique où la salle d'opération était l'ancienne salle à manger d'une maison bourgeoise. A la place du lustre il y avait un scialytique, pendu à trois ficelles : inorientable ! Le sol, c'était le parquet en chêne qui craquait quand on se déplaçait, la cheminée en marbre servait à poser les boîtes d'instruments et il y avait des bocaux plein d'alcool dans lesquels on mettait les fils qui n'avaient pas été utilisés entièrement. L'anesthésiste : la religieuse de la clinique avec une seringue de Nesdonal fixée par un sparadrap au pli du coude et un masque avec un peu d'éther et d'oxygène.

J'aimais les remplacements à Mont de Marsan. J'y avais beaucoup d'amis, j'avais connu par le rugby et les toros beaucoup des médecins des Landes et du Gers tout proche : à l'époque, il n'y avait aucun Orthopédiste dans le secteur : J.C. Gardès n'était pas encore arrivé à Dax ! Quand un des deux chirurgiens de la clinique de Mont de Marsan s'est cassé le poignet, le valide a demandé à Pouyanne s'il pouvait me libérer momentanément afin que je puisse leur donner un coup de main. Ce que j'ai fait avec plaisir.

 

M.O. : Cela ne vous a pas donné le goût de rester en clinique ?

J.P.C. : : Si, c'était même mon projet. Mais il me fallait une extension de la clinique ; elle a été refusée par les politiques qui voulaient privilégier un poste de PH temps plein à l'Hôpital : je n'ai pas voulu l'accepter car je ne me voyais pas "en face" de mes grands amis de la Clinique qui m'avaient accueilli.

Un soir, Marcel Bombart, parisien nommé agrégé à Bordeaux, me dit : "j'ai entendu raconter que votre affaire de Mont de Marsan ne marche pas bien ; il y a des CHU nouveaux comme Caen, Rouen, Poitiers qui n'ont pas d'Orthopédistes : vous pourriez très bien concourir pour Poitiers". Je n'avais traversé cette ville que pour aller à Paris, sans jamais m'y être arrêté. J'avais des titres et travaux assez légers pour ce que l'on exige à l'heure actuelle mais, ni meilleurs ni pires que la moyenne de l'époque. J'étais allé me présenter à Robert Judet qui faisait parti du jury et il m'a demandé : "est-ce qu'il y a quelqu'un contre toi ?" je lui ai dit non, il m'a répondu : " bon, alors arrêtons ces conneries" et il a raconté plein d'histoires drôles.

J'ai donc été nommé à Poitiers. Quand je suis devenu membre titulaire de la SOFCOT en 1973, le même Robert Judet était Président et, lors du dîner du congrès chez Maxim's, il a "adoubé" tous les membres qui devenaient titulaires en frappant l'épaule avec un diplôme roulé.. et m'a rappelé son rôle dans toutes mes titularisations avec beaucoup d'humour !

 

M.O. : Vous arriviez à Poitiers comme chef de service ?

J.P.C. : : Pas du tout, j'arrivais comme Agrégé. C'était en 1971, hébergé en Chirurgie Générale par Jacques Frailong, courtois, aimable, remarquable enseignant, qui faisait de la chirurgie "osseuse". C'est un "pied noir", ancien interne d'Alger : nous avons partagé la Traumatologie. Puis j'ai rapidement fait un EPU sur les fractures du col du fémur et la chirurgie de la hanche avec l'idée de développer l'information sur les prothèses, mal connues à cette époque. A ma grande surprise, l'amphi de la Faculté de Poitiers était complet.

J'avais invité Pouyanne : beaucoup de médecins des Deux Sèvres et de la Vienne, certains protestants comme lui, avaient débuté leurs études à l'Ecole de Médecine de Poitiers puis terminé à Bordeaux, devenant ses élèves. Ils avaient grandement répondu à l'invitation, curieux de connaître cet élève de leur patron, ce qui m'a bien aidé pour développer le service.

 

M.O. : Que posiez-vous comme prothèse ?

J.P.C. : : Avant que je ne parte de Bordeaux, Jacques Sénégas qui lisait l'anglais mieux que nous, avait attiré notre attention sur les publications de Sir John Charnley. Nous sommes devenus de fait un petit noyau de "Charnleyistes précoces", car il n'était pas facile de se procurer la prothèse et l'ancillaire, pourtant bien rudimentaire.

Nous avions la chance que Philippe de Béchade, collaborateur de M. Pigaglio patron de la S F F C (bordelaise !) distributeur de Thackray, soit bordelais et ami d'enfance de moi-même et d'un des fils de Pouyanne. Comme beaucoup de collègues de l'époque, les premières prothèses totales que nous avions mises étaient des Mac Kee Farrar. Outre la "low friction", la modularité tout à fait nouvelle et originale avait attiré notre attention sur la prothèse de Charnley : bien qu'il n'y ait eu que très peu de tailles, on pouvait mettre n'importe quel cotyle avec n'importe quel fémur, ce qui n'était pas le cas des Mac Kee (ou "tout grand" ou "tout petit").

 

M.O. : A votre arrivée, vous aviez l'exclusivité des PTH à Poitiers ?

J.P.C. : : Non, car à la clinique il y avait Jacques Plumerault, arrivé un peu avant moi. Il était ancien chef de Robert Judet comme Baudoin Rose qui l'a rejoint assez vite. Nous avons toujours eu des rapports amicaux et de très bons contacts (staffs avec les Rhumatologues, remplacements par internes ou chefs, contacts personnels) : jamais un nuage en plus de 30 ans ! Ils sont à la retraite : je leur adresse toutes mes amitiés.

 

M.O. : Comment cela marchait pour vous ?

J.P.C. : : On travaillait énormément. A une période, je crois que j'ai mis jusqu'à 4 PTH par jour, dans la même salle. Il fallait faire les consultations, l'enseignement, faire créer des postes de Chef et d'Internes, siéger à de multiples réunions, etc... Maintenant, je ne fais plus que des prothèses de hanche et de genou, mais au début, j'ai eu énormément d'infantile ; j'ai créé la chirurgie du rachis à Poitiers, en particulier des scolioses. En étoffant mon équipe, j'ai pu recentrer mon activité, d'autant que j'ai créé l'enseignement de la Médecine du Sport tout en étant président du Stade Poitevin Rugby en Division Nationale, d'une grande part
de celui de la Réparation du Dommage Corporel.

J'ai été accueilli à bras ouvert par un Directeur Général, son Adjoint et une petite équipe qui mettaient un point d'honneur à faire de l'hôpital de Poitiers un CHU. Compte tenu de la forte activité du service d'orthopédie, j'ai obtenu rapidement un vrai Service bien modeste mais hyper actif en transformant peu à peu des locaux vétustes, en ajoutant une enceinte de Charnley dans l'unique salle de l'Hôtel Dieu, quitté en 1980 pour un beau service dans la "Tour Jean Bernard" au CHU de La Miléterie : 76 lits, 3 salles d'opérations propres (2 "blanches", 1 de traumatologie), 1 salle
septique...

 

M.O. : Vous êtes resté fidèle à la Charnley ?

J.P.C. : Oui, bien que l'on m'ait proposé je ne sais combien de fois de me faire "ma" prothèse. Mais, prendre une tige lambda, y faire trois modifications et dire "c'est ma prothèse", cela ne correspond pas à mon caractère ! La Charnley a eu quelques avatars, le polyéthylène a connu des traitements et des fortunes diverses, mais, avec le recul, je ne regrette pas ma fidélité. En première intention, je reste cimenteur pour les fémurs ; par contre, j'ai une attitude plus nuancée sur les cotyles. Quoiqu'il en soit, ma forte activité de reprise de prothèse et la variété considérable de modèles plus ou moins innovants que j'ai été amené à réviser me conforte sur mon choix. De plus, rester fidèle à un concept permet de revoir à long terme ce que l'on a fait et de s'instruire. Les études rétrospectives ne sont plus à la mode : dommage ! On apprend beaucoup.

M.O. : Qu'utilisez-vous comme prothèse de reconstruction ?

J.P.C. : : Je pense avoir suivi l'itinéraire de beaucoup de monde. Au début, j'ai gratté le granulome et rescellé une prothèse dedans ; avec certains succès d'ailleurs. Puis j'ai utilisé des Charnley plus grosses voire des "longue tige spécial fracture", mais au fil du temps la tige peut prendre du jeu, en particulier en rotation ; j'ai utilisé aussi les grosses allogreffes de la Banque d'os que j'ai fait naître à Poitiers, mais quelques gros "fémurs de motard" se sont parfois résorbés : surtout, les complexités réglementaires de tous ordres en ont pratiquement fait abandonner l'usage et le prélèvement : donc, j'ai adopté les idées de mon ami Charles Picault et j'utilise les prothèses verrouillées (Aura RR de Biomet) mises par une voie transfémorale avec volets pour reconstituer le capital osseux de l'opéré.

Beaucoup de modèles sur ce principe se développent, dont la DLS de Howmedica et d'autres, ce qui prouve l'intérêt de la méthode.

 

M.O. : Mais pourquoi une tige verrouillée et pas simplement une tige de Wagner ?

J.P.C. : : Les Wagner descendent, c'est le grand problème. Mais je suis dans l'esprit des idées de Wagner, Vives et Picault. Wagner a montré qu'avec sa tige on pouvait faire apparaître de l'os autour la prothèse. Vives a montré qu'en la verrouillant on évitait les descentes, mais il mettait jusqu'à 7-8 vis et c'est un peu beaucoup. Enfin, Picault a fait la promotion de l'association du volet osseux et du verrouillage de la tige. J'ai revu 60 dossiers de reprises à l'occasion de la thèse d'Alice Fassier. Des contrôles scannographiques montrent que l'os au contact de la prothèse adhère intimement, mais quand il reste à distance, il se refait sans "coller" à la prothèse. Ainsi le volet et le cerclage permettent un meilleur contact de l'os fémoral avec la tige de reconstruction et une meilleure ostéogénèse. C'est cela que j'appelle la reconstruction. C'est génial l'orthopédie qui fait refaire de l'os ! Pour l'objectif numéro un qui est de refaire de l'os, nous n'avons pas d'inquiétude : au moment où j'écris, nous avons plus de 200 dossiers. Par contre, nous ne pouvons pas encore parler de la prothèse elle même parce nous n'avons pas les 10 ans de recul minimum.

n M.O. : Vous êtes notoirement amateur de tauromachie...

J.P.C. : : Oui, mon père était aficionado. Tout gamin, il m'avait amené à des corridas : voyant mon intérêt, il me confia ses livres sur la question pour pouvoir discuter en connaissance de cause. A Bordeaux, il y avait les arènes fréquentées par les meilleurs matadors du moment. Etant jeune, je me suis impliqué dans des clubs taurins locaux. J'ai tissé des liens avec les gens de ce que l'on appelle le "mundillo", le petit monde, français et espagnol un peu comme à mes débuts dans la médecine quand j'allais au bloc avec ma blouse sous le bras. Un beau jour, en 1955, le responsable d'une revue taurine hypersérieuse, mais disparue depuis, "le Toril", m'a dit : "à Bordeaux, on n'a personne : est-ce que vous voulez tenir notre chronique ?" C'était une reconnaissance importante : je suis devenu critique taurin, j'ai beaucoup écrit pour la revue Toros de Nîmes. J'ai vécu de très près beaucoup de très grands évènements tauromachiques et bien connu des gens très célèbres. Un jour, à Mont de Marsan, j'étais à côté de Jean Lacouture, fils de chirurgien éminent de Bordeaux, dans le "callejon" : nous regardions le fameux Paco Camino en piste et, voyant que le toro utilisait beaucoup la corne gauche avec un goût très prononcé pour le territoire des barrières, je lui ai décrit ce que Camino ferait très probablement. C'est-à-dire exploiter le côté "clair" en faisant sortir le toro de la zone des barrières avec un travail préparatoire de domination bref et fort conduit avec la main droite : donc, en ne s'exposant surtout pas à la corne gauche dangereuse, ce qui devait, selon moi, permettre d'enchaîner des séries de passes droitières comme il savait si bien faire et... faire ensuite quelques passes de la main gauche pour montrer que le défaut du toro avait été corrigé avant de porter une belle estocade rendue très facile par la domination sur le toro. Paco Camino m'a fait l'honneur de réaliser ce programme avec un gros succès à la clé et Jean Lacouture d'affirmer amicalement que j'en savais autant que les grands maestros, ce qui, hélas, n'est pas tout à fait vrai ! Le même Jean Lacouture à qui j'avais donné le grand principe de la "Féria du Toro" de Vic Fezensac : on choisit des toros les plus beaux possibles avec de belles armures et on engage les matadors qui veulent venir s'y frotter. Résultat : voici quelques années déjà, pour les lecteurs du journal Le Monde : un gigantesque titre : "Des cornes comme des yatagans !", ce qui fût le cas comme très souvent à Vic. A Dax, l'an dernier, j'étais avec Pierre Albaladejo, le grand ami "Pierrot", qui expliquait avec beaucoup d'esprit les choses de la corrida à Pierre Durand, Champion Olympique d'Equitation : nous étions dans ce "callejon" d'où l'on voit les choses de près lors de la corrida équestre de la matinée du 15 août : je n'oublierai jamais la stupéfaction non feinte de Pierre Durand devant la maîtrise des toreros-cavaliers et ses commentaires sur le dressage, le temps pour lui très long de l'effort d'attention demandé au cheval face au toro : nous, les piétons, n'avions guère parlé que des toros !

Des organisateurs ont pensé que je savais jauger les taureaux. De fil en aiguille, j'ai "présidé" des corridas, j'ai été mêlé de très près à des organisations, j'ai très bien connu plusieurs matadors. Quand on a besoin de quelqu'un pour faire un topo et expliquer ce qu'est la corrida, on me demande d'y aller très souvent.

M.O. : Y-a-t-il beaucoup de rapports entre l'orthopédie et la tauromachie ?

J.P.C. : : Oh oui, et j'ai participé à la création de l'Association des Chirurgiens Taurins de France. Il s'agit souvent de traumatologie musculaire, vasculaire, parfois thoracique, parfois crânienne. Ce sont souvent des collègues vasculaires ou viscéraux qui sont aux "commandes" dans les arènes. Il y a aussi des Orthopédistes : Scheiner, le chef du Service d'Orthopédie d'Aix en Provence, Labbe à Dax et bien d'autres. Un axiome majeur : le blessé par corne a plusieurs trajets : la corne du taureau soulève, rentre, ressort, tourne. Si on n'explore qu'un trajet, on laisse des saletés dedans et on a une infection certaine.

 

M.O. : Qu'est ce qui vous passionne dans la tauromachie ?

J.P.C. : La tauromachie c'est très intéressant parce que les taureaux, comme les hommes, sont tous différents. Le comportement des hommes face à la bête sauvage et dangereuse dépend d'eux-mêmes, de leur peur plus ou moins maîtrisée, de leurs connaissances, de la manière dont le combat évolue : cela dépend du taureau bien sûr, mais aussi et beaucoup de ce que fait l'homme. C'est une espèce de psychodrame de la vie : ne trouvez-vous pas que cela ressemble à l'acte chirurgical ?

 

M.O. : Les jeunes orthopédistes font-ils le même métier que celui que vous avez connu ?

J.P.C. : : Non ce n'est pas tout à fait le même métier. Les jeunes se laissent distraire, à mon avis, par des leurres. Au lieu d'extraire la substantifique moelle de leur internat, c'est-à-dire de rester proche du service, de saisir les raisons de ce qui se passe sous leurs yeux, ils courent après des D.U., des labels divers etc... Je crois que c'est dû à plusieurs facteurs : d'abord, ils sont généralement des pièces "rapportées" dans le C H U où ils exercent : les poitevins nommés restent peu à Poitiers, la quasi totalité des miens viennent d'ailleurs, donc il leur faut tout découvrir des collègues, des mentalités locales, il n'ont pas de racines, ils ne sont pas de la "famille" ; ensuite, ils ont souvent des situations familiales complexes (conjoint nouveau ou resté au point de départ, etc.) ; enfin, ils sont à juste titre inquiets de leur avenir sentant bien que le prestige de la profession est en chute et qu'ils n'auront qu'une petite parcelle du pouvoir médical avec beaucoup d'inquiétudes matérielles. Ils connaissent mieux les radios du staff que les malades dont ils doivent parler. Par exemple, je fais beaucoup de reprises de PTH : il y a peu d'internes et de chefs disponibles pour suivre de près et aider car ils sont très sollicités, plus souvent appelés ailleurs que nous ne l'étions. Ils travaillent beaucoup, mais on finit par ne plus sentir ce désir de voir, d'apprendre à tout prix que nous avions à leur âge : observer, demander, comprendre le pourquoi de certains gestes, voir les malades, les revoir à la consultation..., profiter d'une énorme expérience. Ils me semblent plus sollicités par des "spécialités dans la spécialité" car c'est peut-être ce qu'on leur demandera en privé, alors que PH dans un CHR, il faudra "tout faire"... Je leur parle beaucoup de responsabilité, trop souvent marquée par la "civile professionnelle" un peu trop au goût du jour. On sent donc qu'ils ont beaucoup plus de soucis que nous à leur âge, soucis de famille que nous avions moins, crainte d'un avenir plus ou moins médiocre, d'une domestication par une administration dont ils fortifient inconsciemment le pouvoir ?

Cela dit, les bases du métier restent les mêmes : évaluer les malades et les respecter en posant une indication opératoire argumentée et bien expliquée au patient. Je suis conseiller au Sou Médical : j'y vois de drôles de choses. Même en respectant les règles élémentaires de pratique, on a tous des gags, mais si on passe outre....

 

M.O. : Au moment de votre départ à la retraite, quel bilan professionnel tirez-vous ?

J.P.C. : : Je suis fier de moi dans la mesure où 50 % des Orthopédistes installés à Poitiers sont sortis du Service et où beaucoup de médecins, kinés, infirmières revendiquent d'avoir été formés chez nous. J'ai toujours veillé à entretenir de bonnes relations avec tous, notamment les Rhumatologues. Je venais d'un CHU ou les Rhumatologues entretenaient des rapports détestables avec les Orthopédistes. Même avec Pouyanne qui était la tolérance même, aucune communication n'était possible. Quand je suis arrivé à Poitiers, j'ai trouvé un Rhumatologue qui venait
de Cochin, Daniel Bontoux,
un homme remarquable. Nous avons collaboré étroitement
avec son Service qui a un rayonnement remarquable. Nous avons beaucoup appris et été encouragés dans notre chirurgie. Cet enrichissement mutuel a été un vrai bonheur et un bel exemple de complémentarité professionnelle. Oui, je crois mon bilan très positif, au moins pour moi et, je l'espère, pour beaucoup de malades et d'élèves et pour tout le CHU qui était petit et fragile en 1971.

Maîtrise Orthopédique n° 118 - Novembre 2002