Gérard
Deschamps présidait une table ronde sur les prothèses
du genou
lors du dernier congrès de la SOTEST, les 14 et 15 juin
02 à Beaune.
Gérard Deschamps, lyonnais d’origine, s’est
installé en Bourgogne et s’est beaucoup intéressé
aux prothèses du genou et en particulier à l’Uni.
Rencontre d’un collègue attachant et attaché
aux valeurs traditionnelles.
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M.O.
: Comment s’est organisée votre participation à
la SOTEST ?
G.D. : Patrick
O’Zoux qui était le président du congrès
cette année m’a contacté il y a deux ans et m’a
proposé de diriger un Symposium sur les Prothèses du Genou
pour la SOTEST 2002 qui se tenait à Beaune. Il est Chef du service
d’Orthopédie de l’Hôpital de Beaune. Nous travaillons
à moins de 30 kilomètres l’un de l’autre mais
nous ne nous connaissions pas. J’ai volontiers accepté
pour deux raisons. La première est que ce sujet me passionne
depuis mes débuts et représente 80% de mon activité.
La deuxième est que je me suis senti très touché
qu’un collègue chirurgien hospitalier, prenne l’initiative
de demander à un chirurgien du privé, si proche géographiquement
et donc théoriquement concurrent, de prendre en charge cette
tâche. C’était pour moi une marque d’estime
et pour Patrick, qui est devenu un ami, la marque d’une grande
ouverture d’esprit. De plus, le projet semblait simple et sans
grosses contraintes puisque tout allait se passer près de chez
moi. Mais, en fait, je crois que c’est le meeting pour lequel
j’ai le plus travaillé dans ma vie, car le projet s’est
très vite modifié.
M.O. : Pour
quelles raisons ?
G.D : Mon ami Philippe Neyret de Lyon avait rencontré
Giles Scuderi de New York fin 2000 lors d’une visite commune à
Florence chez Paolo Aglietti. Ils avaient projeté d’organiser
la venue de chirurgiens du Insall Club en France au début de
l’été 2002. Philippe m’a demandé si
je pouvais prévoir une étape en Bourgogne, voire même
prendre en charge l’ensemble du projet. J’ai immédiatement
pensé qu’il serait intéressant de coupler cette
visite avec la SOTEST. J’ai parlé de cela à Patrick
O’Zoux et au Professeur Kehr (Président de la SOTEST) qui
ont tout de suite été enthousiastes et m’ont donné
carte blanche pour cela. Au départ, on pensait qu’il y
aurait tout au plus 5 ou 6 chirurgiens américains qui viendraient,
d’autant que l’organisation a vraiment démarré
juste après les terribles évènements du 11 septembre
2001. Mais, malgré cela, nos collègues américains
ont massivement répondu puisque 24 d’entre eux ont fait
le déplacement, et pas des petits gabarits : Giles bien sûr
mais aussi Norman Scott, Russell Windsor, Bob Booth, Doug Dennis, Bernie
Stulberg pour ne citer que ceux-la. Les choses ont alors pris une dimension
considérable non seulement pour moi mais aussi pour Patrick et
pour la SOTEST dont le nombre de participants, habituellement autour
de 80, est passé à près de 400 inscrits !. Patrick
a donc eu énormément de travail mais, en contrepartie,
la récompense d’avoir organisé le plus gros meeting
de l’histoire de la SOTEST concrétisé par un CD
rom des communications qu’il a personnellement réalisé
!
M.O. : C’est
quoi, le Insall Club ?
G.D. : C’est le club des anciens élèves
de John Insall et l’organisateur actuel est Giles Scuderi. A l’exception
de quelques rares européens dont, Philippe et moi-même,
faisons désormais partie, les membres sont en majorité
américains. Tous sont des spécialistes de la Prothèse
du Genou et très attachés à la mémoire de
John Insall. C’est pour moi un très grand honneur d’appartenir
à ce groupe et un évènement très important
que le Insall Club soit venu en Bourgogne. J’avais travaillé
chez John Insall pendant 6 mois en 1982 et, juste après mon passage
chez lui, il est venu à Dracy le Fort. Il connaissait bien la
Clinique car il y avait posé la première Prothèse
Total Condylar en France à la fin des années 70. Cela
s’était fait grâce à l’invitation d’un
collègue, malheureusement disparu, qui s’appelait Pierre
Desché. Je l’ai peu connu mais je sais que c’était
un type merveilleux, un bon vivant. A côté de ses activités
de chirurgien, c’était aussi un artiste capable de jouer
du jazz comme un pro. Grâce à lui, Insall avait des attaches
à Dracy et ne manquait pas une occasion de venir goûter
aux charmes de la Bourgogne chaque fois qu’il se rendait en France
avec Mary son épouse.
M.O. : Comment
vous êtes-vous retrouvé à Dracy le Fort ?
G.D. : Je m’y suis installé en 1985 après
plusieurs remplacements. Je cherchais une place où je pourrais
exercer mon art comme je le faisais à Lyon mais sans avoir les
contraintes de l’attente d’un poste hospitalier éventuel.
A l’époque où je me suis décidé, mon
patron Henri Dejour était encore jeune et il avait comme collaborateur
proche Pierre Chambat. Pour ma génération d’élèves
de Dejour, il n’était pas concevable de prendre la place
de Pierre s’il n’était pas nommé. Après
une série de remplacements j’ai donc pris ma décision
en me gardant d’ailleurs de dire où j’allais.
M.O. :
Quels ont été les critères de votre décision
?
G.D. : J’avais auparavant l’habitude de faire des
remplacements chez Pichat à Montbéliard dans des conditions,
il faut le reconnaître, assez éprouvantes. Il fallait gérer
en même temps la Clinique, le Centre Hospitalier, plus
un petit Hôpital Local. Il y avait en permanence de grosses
urgences à assumer dans des lieux différents ce qui compliquait
encore un peu plus la tâche. Compte tenu de cette expérience
éprouvante, je suis arrivé la première fois à
la Clinique de Dracy avec une certaine appréhension et en me
demandant si je serais à la hauteur car je savais qu’il
y avait à terme une possibilité d’installation.
J’arrive dans une Clinique sophistiquée et je suis accueilli
par son fondateur : Bruno Lapeyre. Il me dit "C’est toi qui
vient pour le remplacement ? Je vais te montrer ta chambre." Clinique
magnifique à la campagne, petite barrière blanche autour,
et il me précise : "surtout si tu vois un malade à
opérer tu m’appelles ; tu comprends, il faut que je voie
comment tu fais". J’ai ainsi fait un remplacement pendant
le week-end de Noël, dans des conditions qui n’avaient rien
à voir avec celles de Montbéliard où on m’appelait
sur 4 téléphones à la fois pour des urgences. Le
lendemain, déjeuner dans le restaurant des médecins de
la Clinique avec, entre autres, les restes de foie gras du réveillon
des malades. La Bourgogne quoi !
M.O. : Bruno
Lapeyre était un Lyonnais ?
G. D. : Lyonnais et ancien élève d’Albert
Trillat, alors que, pour ma part, j’ai été un des
derniers internes de Trillat. Quand j’ai passé l’internat
en 76, j’étais dans les dix premiers du classement. A l’époque,
seuls les premiers choisissaient la chirurgie. Les deux collègues
candidats à la chirurgie qui me précédaient avaient
fait la coopération, pas moi, je suis donc rentré du service
militaire plus tôt qu’eux. Au moment du premier choix, je
choisissais en premier et je vois que le dernier poste du service de
Trillat est libre. C’était incroyable pour un interne de
première année et je l’ai pris. En fait, les collègues
de quatrième année et les autres ensuite s’étaient
laissés dire que c’était un poste de rééducation
fonctionnelle, que Trillat allant prendre sa retraite, une partie de
son service allait être fermée pour réfection et
que le dernier interne n’aurait que très vaguement accès
au bloc. En fait c’était faux, ce qui fait que tout jeune,
j’ai eu la chance de fréquenter Trillat, que j’ai
connu Henri Dejour et que même c’était moi qui faisait
la visite de ses malades privés.
M.O. : Quels
souvenirs gardez vous de vos débuts d’Orthopédie
chez Trillat ?
G.D. : Le souvenir de la rencontre de Pierre Chambat et de
types "sympas" qui rigolent qui savent se moquer d’eux-mêmes.
C’était une révélation car, pour moi, le
chirurgien devait être fier, ne jamais avoir tort, et là
j’ai découvert des gens capables de s’autocritiquer.
J’ai aimé cet esprit là. J’avais été
pendant quelques mois interne au service des urgences chirurgicales.
Et je dois dire que l’orthopédie ne m’avait alors
pas spécialement attiré. Je n’avais connu que la
traumatologie d’urgence qui était prise en charge à
l’époque par des chirurgiens généralistes.
Les interventions m’apparaissaient longues, pas vraiment réglées
et donc aléatoires. Chez Trillat, j’ai découvert
l’Orthopédie réglée avec son caractère
cartésien. Les colloques avec les radios de contrôle qu’on
analysait, des critiques parfois impitoyables mais qui faisaient progresser.
J’ai alors été converti à l’Orthopédie.
M.O. : Et
Trillat ?
G.D. : Je l’ai connu pendant 6 mois. Il m’a pris
en main et je l’ai adoré. Il était interdit dans
le service de lui dire que j’étais en première année
d’internat. C’était ses six derniers mois, et il
ne fallait surtout pas lui dire que le choix avait baissé ; j’étais
donc sensé être déjà un interne expérimenté.
Le premier jour il est entré dans la salle d’opération
en me disant : "tu es qui toi ?" j’ai répondu
"Deschamps Monsieur, votre nouvel interne" il me dit : "bon,
tu attaques, j’arrive ; il faut que je monte dans mon bureau donner
un coup de fil ; tu fais la voie royale". Je me suis tourné
vers les deux instrumentistes ; il n’y avait aucun chirurgien
pour m’aider. La femme de Michel Desbois (ancien interne installé
à Valence) qui était à l’époque instrumentiste
a essayé de m’expliquer, mais visiblement je ne savais
pas. Ils ont appelé un chef qui est sorti d’une autre salle
d’opération et qui m’a dit "vas-y je t’explique".
Cela chauffait dans ma tête, je cherchais désespérément
à me remémorer l’anatomie du genou et j’ai
fait tant bien que mal la voie royale, mais je me suis arrêté
là, en restant les deux mains croisées. Trillat est entré
et a terminé l’intervention en faisant semblant de jouer
le jeu car il savait en fait très bien que j’étais
en première année.
M.O. : Comment
Lapeyre a-t-il monté sa Clinique ?
G.D. : Lapeyre s’est installé à Chalon
sur Saône en 1972 dans une polyclinique et très rapidement
il a eu une certaine aura parce qu’il avait des bases solides
en Orthopédie par rapport aux chirurgiens locaux qui faisaient
encore de tout. Il a commencé à avoir une clientèle
importante et il a eu quelques difficultés avec ses collègues
chirurgiens généralistes qui voulaient conserver l’Orthopédie
et la Traumatologie. Lapeyre, lui, militait pour un exercice d’Orthopédie
exclusif. Face au refus de ses confrères, il a donc envisagé
de créer une Clinique Spécialisée en Orthopédie
Traumatologie. C’était Madame Veil qui était ministre
à l’époque et il avait obtenu les autorisations
de démarrer son projet. Personne n’aurait parié
sur le succès d’une telle entreprise à l’époque
car l’Orthopédie était à peine reconnue comme
une spécialité. Les autres chirurgiens avec lesquels il
travaillait l’ont finalement mis à la porte avant l’ouverture
de sa clinique à Dracy le Fort.
M.O. : Pas
évident de monter une clinique "ex nihilo" ! Où
a-t-il trouvé l’argent ?
G.D. : À l’époque on pouvait. Son père
était notaire et l’a aidé. Son épouse était
médecin anesthésiste et pouvait le seconder. Il a emprunté
beaucoup, mais c’était un véritable entrepreneur
et il a toujours cru que ce projet réussirait. Au départ
il s’est associé moitié-moitié avec un lyonnais,
mais je crois que cela ne s’est pas bien passé entre eux.
Après quelques mois de vie commune, Bruno Lapeyre lui a racheté
ses parts. Ensuite, probablement échaudé, il n’a
pris avec lui que des Chirurgiens Parisiens. Moi, j’ai été
un peu sa façon de se rapprocher à nouveau de l’Ecole
Lyonnaise en prenant dans son équipe un Lyonnais.
M.O. : Il
y avait déjà pas mal de monde à votre arrivée
?
G.D. : C’est vrai que les 4 collègues sur place
étaient costauds, mais je suis arrivé au moment où
s’amorçait un basculement des techniques. Il y avait l’arthroscopie
qui demandait un véritable apprentissage et qui donnait
une ouverture pour les gens de ma génération. Avec l’arthroscopie,
la route des ligamentoplasties du croisé antérieur et
des prothèses du genou était ouverte. Pour des chirurgiens
déjà installés depuis 7-8 ans tout cela était
un peu nouveau voire risqué. Malgré leur expérience,
ils craignaient les complications, les raideurs, les instruments qui
cassent et, à juste titre, de s’engager dans des techniques
apprises sur le tas. A cette époque l’alternative
arthroscopie - arthrotomie existait et, nombreux étaient ceux
qui pensaient qu’il valait mieux une bonne méniscectomie
sûre par une petite arthrotomie qu’une arthroscopie
laborieuse et imparfaite, voire agressive pour le cartilage. Ils avaient
besoin de quelqu’un qui techniquement puisse assumer. Et moi j’étais
missionné pour cela. Lapeyre avait cru en l’avenir de l’Orthopédie
en tant que spécialité et moi j’ai cru en l’avenir
de l’hyperspécialisation en Orthopédie. Le pronostic
des patients que nous traitons n’a pas un caractère vital
mais plutôt fonctionnel. Le moins que nous leur devons est d’avoir
une grande compétence technique que seule permet, à mon
avis, l’hyperspécialisation.
M.O. : Et
l’hôpital ?
G.D. : A mon retour de New York en juillet 1982, où
j’avais passé 6 mois en tant qu’interne médaille
d’or j’ai d’abord terminé mon internat puis
j’ai été nommé Chef de Clinique dans le service
d’Henri Dejour en octobre 82. Henri Dejour et Pierre Chambat avaient
formulé le projet d’un groupe d’étude sur
les Prothèses de Genou : le groupe HLS. Compte tenu de l’expérience
acquise chez John Insall ils m’ont proposé d’être
à leur côté. On se voyait régulièrement
tous les trois à l’occasion des séances de travail
sur ce sujet. De ce fait j’avais une place à part parmi
les Chefs de Clinique du service au cours des deux ans de clinicat qui
ont suivi. Henri Dejour me considérait probablement comme quelqu’un
de timide et il a été surpris lorsque je lui ai annoncé
mon intention de quitter le service pour m’installer, d’autant
que nous étions trois sur les quatre Chefs à partir presque
en même temps. Le jour où je lui ai dit que je voulais
m’installer et prendre un jour par semaine pour me rendre en Bourgogne
et démarrer une clientèle, tout en terminant mon Clinicat
il m’a répondu sèchement "si tu veux t’en
aller, tu n’as qu’à partir tout de suite !".
Huit jours après, alors que j’étais en vacances,
je reçois une lettre où il me dit : "Gérard,
pardonne ma réaction de l’autre jour. Tu comprends, c’est
très dur quand on voit ses chefs partir ; tu fais partie de ceux
que j’aime bien, on te fait confiance ; dis toi bien que pour
nous, Chefs de Service, c’est une angoisse de voir partir des
gens en qui on a confiance et cela m’a un peu choqué que
tu partes mais tu dois vivre ta vie, je comprends que tu souhaites partir,
tous mes vœux t’accompagnent". Henri Dejour qu’on
considérait tous comme quelqu’un de dur, faisait preuve
par cette lettre d’une humanité que je ne lui connaissais
pas. Je garde précieusement cette lettre dans mes documents personnels
car cela a été le point de départ d’une grande
amitié mêlée d’estime et de respect. Si tous
ses anciens élèves lui gardent une grande reconnaissance
pour la qualité de son enseignement et la rigueur qu’il
nous a apprise dans notre pratique, beaucoup lui ont reproché
son caractère parfois rugueux et ont ensuite coupé les
liens avec le service. Pour ma part j’estime avoir eu la chance
de découvrir cet aspect affectif qu’il cachait, sans doute
par pudeur ou, par crainte qu’elle n’apparaisse comme une
faiblesse.
M.O. : Pourquoi
avoir créé le groupe HLS ?
G.D. : C’était un groupe constitué autour
d’un projet de Prothèse mais surtout, initialement d’un
projet d’ancillaire. Historiquement on était passé
par la Geomedic puis par la Freeman qui avaient un matériel ancillaire
mais qui comme prothèses ne marchait pas très bien. Avec
la Total Condylar, on s’est retrouvé avec une prothèse
qui marchait mais avec un ancillaire à l’époque
plutôt rustique. Mettre une prothèse de genou ça
prenait deux heures, parfois plus. Nous ne maîtrisions pas toutes
les finesses. La démarche du groupe que nous avions formé
avec Henri Dejour et Pierre Chambat, c’était au départ
de créer un matériel ancillaire adapté à
la Total Condylar. Par la suite, quand on a créé cet ancillaire,
il y a eu développement d’une nouvelle prothèse
dont la spécificité était le troisième condyle.
Nous l’avons appelée HLS car ce sont les initiales du Centre
hospitalier Lyon Sud où nous exercions.
M.O. : D’où
vient l’idée du troisième condyle ?
G.D. : Nous avons travaillé en collaboration avec des
ingénieurs de la société Tornier. Notre rôle
était de valider la faisabilité chirurgicale des solutions
mécaniques envisagées. Le problème qui se posait
alors était le suivant : la prothèse Total Condylar avait
un ergot tibial de postéro-stabilisation qui agissait très
haut dans l’échancrure sur une barre inter-condylienne.
A l’époque, il n’y avait pas de recul clinique sur
cette prothèse postéro-stabilisée et tout le monde
redoutait les conséquences sur le scellement tibial. L’exemple
que je donne souvent est celui d’une force qui s’exerce
sur le mât d’un bateau : à force égale, l’effet
sur la quille du bateau sera plus important si la force s’exerce
à la pointe du mât qu’à sa base. Pour nous,
la solution pour diminuer les contraintes, et donc le risque de descellement
tibial potentiel, c’était d’abaisser le point de
contact de postéro-stabilisation afin d’entraîner
le moins d’effet de tangage de la quille tibiale d’implantation.
D’où le troisième condyle. L’autre avantage
de cette proposition était de limiter la taille de la cage intercondylienne
de postérostabilisation. Ce que je craignais à l’époque
c’était qu’il puisse y avoir des conflits avec la
rotule en flexion, que ce troisième condyle qui est une super-structure
ne pose des problèmes avec le médaillon rotulien.
M.O. : Comment
évolue votre installation à Dracy ?
G.D. : Bruno Lapeyre me passe progressivement la main pour
tout ce qui est genou. C’est à dire que j’accepte
le jeu d’une relation un peu paternaliste. Mes collègues
sur place étaient plus âgés et ils n’aimaient
pas trop ce mode relationnel avec Lapeyre. En ce qui me concerne il
y avait une bonne différence d’âge, et nous nous
sommes bien entendu. Quand il disait à ses patients vous allez
être opéré par mon collaborateur, dans l’esprit
de tous j’étais son assistant, mais cela ne me dérangeait
pas du tout. Ce qui comptait pour moi c’était de me réaliser
professionnellement. Par ailleurs il y a des clins d’oeils de
la vie qui vous indiquent que vous êtes au bon endroit…
M.O. : C’est
à dire ?
G.D. : Mon père avait fait parti des fortes têtes
de la guerre de 39-45 et il s’est évadé 7 fois des
camps de travail obligatoire en Allemagne. La 7ème fois il s’est
fait cabosser un bon coup et il a été expédié
dans un camp de redressement en Pologne, le camp de Rawa-Ruska. Il a
rencontré là-bas un certain nombre de "durs à
cuire". L’un d’eux, Jean Guinet, sera plus tard Préfet
de Côte d’Or puis Président du Tribunal
Administratif de Lyon et administrateur des Hospices Civils de Lyon.
Mon père lui a sauvé la vie dans des circonstances dramatiques
et ils se sont fait ce serment, à la vie à la mort, qu’en
cas de nécessité le dernier survivant aiderait la famille
de l’autre. Mon père est mort lorsque j’avais 7 ans.
J’ai été amené plusieurs fois à rencontrer
Jean Guinet et chaque fois que je le voyais, il me disait : " Gérard,
fais tes preuves en réussissant le concours de l’Internat.
Ensuite, si tu veux faire une carrière hospitalière, je
t’aiderai ". Mais ce n’était pas trop dans mes
projets. Quelle ne fut pas ma surprise quand, lors d’un déjeuner
avec Lapeyre, ce dernier me raconta les conditions difficiles dans lesquelles
il avait créé la Clinique de Dracy. Au moment où
la Clinique devait ouvrir il avait reçu une lettre du ministère
disant que l’agrément lui était finalement refusé.
La Clinique était construite, prête à ouvrir. Il
a donc fait appel à des personnalités locales pour pouvoir
rencontrer le Ministre et connaître au moins les tenants d’un
tel revirement catastrophique pour lui et pour tout le personnel. Et
à cette époque là, me raconte-t-il, l’ouverture
de la Clinique je la dois à deux personnes, qui m’ont permis
de rencontrer la Ministre, d’expliquer mon projet, et de rectifier
certaines données administratives incorrectes qui faisaient obstacle.
Le premier est André Jarrot ancien résistant, député
de Saône et Loire, et le deuxième à qui je dois
une fière chandelle c’est le Préfet Jean Guinet.
J’ai réalisé ce jour là avec beaucoup d’émotion
que la boucle était bouclée.
M.O. :
Il avait un dada, Bruno Lapeyre ?
G.D. : Sur le plan professionnel, c’était un fana
de la prothèse unicompartimentale du genou. Il me disait si tu
n’en fais pas, tu ne peux pas t’installer comme chirurgien
du genou. Il m’a donc appris à les poser à sa manière,
c’est à dire sans ancillaire, à main levée
et dès qu’il m’eut montré deux ou trois fois
il m’a dit voilà tu as compris. Par la suite, comme il
m’est arrivé quelques fois d’être en difficulté
technique, j’ai pensé qu’il y avait quelque chose
à faire en matière d’ancillaire d’Uni. J’en
ai parlé à Henri Dejour, il m’a dit "cela ne
m’intéresse pas tellement, tu n’as qu’à
t’en occuper". Peu de temps après Philippe Cartier
est venu dans le service à un colloque, et Henri Dejour a été
tellement intéressé par la façon dont il lui a
parlé de l’Uni que deux mois après il me convoquait
pour me demander de participer à un projet de PUC.
M.O. : Pourquoi
faire de l’Uni puisque la Totale marchait si bien ?
G.D. : Les patients souffraient beaucoup après une Prothèse
Totale de Genou et dans les atteintes bilatérales, pendant longtemps
ils ne parlaient plus de leur deuxième côté par
crainte de l’opération. A côté de cela, la
prothèse Uni telle que la posait Bruno Lapeyre c’est à
dire par une voie d’abord de méniscectomie un peu élargie,
c’était de la chirurgie mini invasive avant l’heure.
Ainsi, quand on installait dans la même chambre une Prothèse
Totale et une Uni, la famille de la Prothèse Totale venait régulièrement
nous voir au bout de quelques jours en demandant des explications :
pourquoi notre parent souffre alors que le voisin court comme un lapin.
C’était un argument important à l’époque
mais qui a beaucoup diminué aujourd’hui. Les Prothèses
Totales font moins mal aujourd’hui parce que les techniques d’anesthésie
et d’analgésie post opératoire sont plus efficaces.
Je ne pense pas que nos gestes soient moins agressifs mais les suites
sont mieux prises en charge.
M.O. :
Vous vous mettez donc sérieusement à poser des PUC ?
G.D. : J’ai eu une très grosse période
d’implantation de Prothèses Unicompatimentales. Mais fidèle
à mon maître Henri Dejour et à l’Ecole Lyonnaise,
je pensais qu’on ne peut pas affirmer sans avoir prouvé.
J’ai dit à Bruno Lapeyre que je souhaitais revoir ses Unis
avec du recul, parce qu’à Lyon on avait l’impression
que cette technique ne tenait pas la route. Il m’a dit très
bien, en plus tu pourras te présenter à mes patients et
te faire connaître. J’ai donc reconvoqué les patients,
gratuitement. Pour la plupart ils allaient bien, mais il y avait aussi
des catastrophes. Pour l’analyse des échecs j’ai
eu l’énorme chance de disposer du dossier radiographique
complet et, de plus, d’en disposer dans les minutes qui suivaient
ma demande car tout était conservé dans les archives de
la Clinique et le personnel fantastiquement efficace et disponible.
Cela m’a permis de découvrir un facteur très contesté
à l’époque, celui du rôle néfaste de
l’insuffisance du Ligament Croisé Antérieur. Lapeyre
demandait systématiquement en préopératoire des
profils en charge. En fait on avait les appuis monopodaux de profil
et on voyait les subluxations antérieures préopératoires
et leur récidive postopératoire. Chez Dejour, on avait
travaillé sur ce sujet et on avait étudié juste
avant que je quitte le service l’histoire naturelle des laxités
chroniques antérieures. On avait montré que cela entraînait
une subluxation antérieure du tibia visible radiologiquement.
J’ai pu ainsi constater que certains échecs de PUC n’étaient
pas liés à des usures banales mais à des instabilités
antérieures préexistantes. J’ai publié mes
conclusions à la SOFCOT en 1986 et mon petit papier a fait un
peu scandale parce que les ténors de l’Uni n’avaient
pas vu cela. Philippe Cartier en particulier craignait que ces conclusions
n’amènent les collègues à ne plus faire que
des Prothèses Totales. Mais son bon sens clinique l’a très
vite conduit à reconnaître que le meilleur argument en
faveur de l’Uni était le succès de l’intervention
qui passe par une bonne indication. Cela dit, effectivement, si on ne
veut pas avoir de mauvaise surprise avec une PUC, il faut être
très restrictif en la matière ; je dirais15 à 20%
des arthroses au plus.
M.O. : En
même temps comment évoluait l’HLS ?
G.D. : Tout à fait bien. J’étais dans un
groupe qui défendait la postéro stabilisation alors que
beaucoup faisaient le choix de la conservation du CP. Au bout de deux
ans nous avons été rassurés par les options que
nous avions prises avec le troisième condyle. Aucun des problèmes
mécaniques redoutés ne se sont produit. Nous avons beaucoup
apprécié la coopération avec les ingénieurs
de la Société Tornier. Alain Tornier lui-même outre
son rôle de PDG a une connaissance technique des problèmes
de par sa formation d’ingénieur et s’est directement
investi dans nos travaux. Ce que j’ai personnellement beaucoup
apprécié c’est la simplicité des relations.
En cas de problème sur une solution technique les décisions
étaient collégiales et rapides ce qui n’était
pas du tout le cas pour les collègues qui travaillaient avec
des compagnies étrangères. Aujourd’hui avec 18 ans
de recul, nous sommes tout à fait à l’aise. Le troisième
condyle a fait ses preuves d’innocuité et d’efficacité.
Le groupe HLS s’est élargi avec l’arrivée
de Philippe Neyret d’abord puis Thierry Judet ce qui démontre
que les Lyonnais ne sont pas sectaires ! Plus récemment David
Dejour et Michel Bonnin nous ont rejoint. Les projets foisonnent.
M.O. : Et
le plateau mobile ?
G.D. : On a pris le virage de la Prothèse à Plateau
Mobile il y a 4 ans. Mais avec mobilité uniquement rotatoire
car, pour nous, la translation antéropostérieure est une
erreur. Elle provoque un mouvement paradoxal qui hyper sollicite l’appareil
extenseur. En ce qui me concerne, j’espérais que le résultat
clinique serait meilleur, qu’il y aurait des mouvements plus doux
mais j’ai l’impression que c’est strictement la même
chose. En pratique cela donne l’avantage per opératoire
de pouvoir choisir entre plusieurs tailles de plateaux pour un même
condyle et, par ailleurs, il semble, à la lumière de plusieurs
études mécaniques récentes, que l’option
prothèse postéro stabilisée avec mobilité
rotatoire soit un plus en matière d’usure. Nous avons pu
augmenter la congruence du dessin du plateau sans perdre l’avantage
de la postéro stabilisation par troisième condyle qui,
par le roulement du condyle vers l’arrière en flexion,
améliore la puissance du quadriceps. C’est une différence
fondamentale par rapport aux systèmes de postéro stabilisation
par came tibiale et, surtout, par rapport aux composants rotatoires
hyper congruents qui eux ne permettent pas ce recul.
M.O. : Vous
semblez dire que peu de choses ont changé dans votre pratique
en 18 ans ?
G.D. : Non, pas tout à fait. Ce qui a le plus changé
c’est la façon de conduire les suites opératoires.
Je me suis mis il y a trois ans, à utiliser une technique de
rééducation un peu différente. Je place les genoux
opérés en flexion immédiatement au retour du bloc
opératoire. Ils sont sur un coussin triangle à 90°
de flexion avec leur pansement compressif et sans attelle. Le lendemain
ils sont ramenés à 45°, et, le troisième jour,
en extension. Ensuite je leur fais la guerre pour qu’ils ne mettent
pas un petit coussin sous le genou car souvent ils préfèrent
avoir une petite flexion. Il faut être vigilant pour que cette
tendance n’aboutisse pas à des flexum.
M.O. : La
fermeture de l’abord se fait aussi en flexion ?
G.D. : Oui, toujours. J’ai changé aussi de façon
déterminante ma voie d’abord. Je fais une voie transvastus,
à travers le vaste interne à la manière de Engh
et je constate une plus rapide récupération de la stabilité
en appui monopodal. Les patients abandonnent leurs cannes plus rapidement
que quand je faisais des voies à travers le tendon quadricipital
entre le droit antérieur et le vaste. Je sais que mes collègues
du groupe ne sont pas tous d’accord avec cela mais, pour moi,
c’est vraiment très net. En parlant de changement, depuis
un an, nous avons modifié le carter de la prothèse fémorale,
en particulier dans le dessin de la gorge trochléenne. Ce qui
fait qu’elle est susceptible de s’adapter à l’absence
de resurfaçage rotulien. J’étais plutôt réticent
sur cette option et je me disais que ce ne serait pas moi qui essayerais
le premier. Et, finalement, j’ai sans doute été
celui qui s’est lancé le plus vite là dedans. Après
quelques essais timides j’ai choisi de ne pas mettre de médaillon
rotulien et le résultat a été spectaculaire en
matière de rapidité de récupération. Il
y a moins de douleurs antérieures et, à deux mois, les
patients semblent avoir le même enthousiasme et la même
reconnaissance que ceux opérés de prothèses de
hanche. Sur le long terme il faut voir si nous n’aurons pas de
conflits fémoro-patellaires. A 18 mois de recul, sur plus de
300 cas, je n’ai pas eu à déplorer d’inconvénient
majeur. J’ai repris un seul patient pour resurfaçage rotulien
secondaire. Ce qui me plaît c’est l’enthousiasme des
patients, leur impression d’un genou plus proche de la normale.
Je crois vraiment que la rotule est une zone très sensible du
genou et moins on y touche mieux les gens se portent. A condition bien
sûr que le dessin prothétique soit adapté ce qui
est le cas pour ce nouveau dessin que nous avons appelé "NOETOS"
ce qui veut dire "idéal" en Grec ! Nous avons donc
abandonné notre traditionnelle appellation HLS mais sans pour
autant modifier les grandes options : la postéro stabilisation
par le troisième condyle et l’ordre des coupes.
M.O. : Que
faites-vous en matière de genou ligamentaire ?
G.D. : Des ligamentoplasties de type Kenneth-Jones. A genou
ouvert au départ, ensuite sous l’influence de Pierre Chambat,
sous arthroscopie. Lapeyre m’a confié son recrutement sportif
en particulier de footballeurs car, sur les conseils d’Albert
Trillat qui connaissait bien Guy Roux, il avait pris en charge le suivi
des joueurs de l’AJ Auxerre dont il m’a progressivement
transmis la charge. Je me suis même spécialisé dans
les gardiens de but, alors que Pierre Chambat a acquis sa notoriété
dans le ski !
M.O. :
Pensez-vous que la chirurgie du sportif de compétition doit être
différente de celle du sportif de loisir ?
G.D. : Une chose diffère vraiment, c’est le délai
entre la blessure et l’intervention. Il est toujours très
délicat de décaler une intervention chez le sportif de
compétition. En ce qui concerne les ligaments croisés
il y a un risque majeur de blessures itératives, avec une aggravation
possible aux conséquences terribles. Il s’agit de blessés
très anxieux car c’est leur outil de travail qui est en
panne. Ces genoux, comme on est sûr qu’il faut les opérer,
je pense qu’il ne faut pas les faire mariner. A présent
qu’il y a l’IRM, ils veulent une IRM pour être assurés
du diagnostic, mais quand ils disent qu’ils veulent être
opérés tout de suite, il faut le faire.
M.O. : Pourquoi
avez-vous choisi le métier de chirurgien ?
G.D. : Ce qui m’a attiré dans cette discipline
de la médecine c’est son côté technique. Il
y a d’un côté le caractère rassurant du geste
répétitif qui peut être appris et, à côté
de cela une part d’innovation potentielle qui laisse libre court
à l’esprit créatif pour sans cesse améliorer
nos gestes. Je dirais que plus on connaît la technique plus on
peut s’en détacher et laisser s’exprimer ce versant
" artistique " de notre pratique, ce qui évite toute
monotonie. J’ai aussi à ce sujet une autre anecdote. J’avais
fait toute ma scolarité primaire au Lycée du Parc
à Lyon. A cette époque il y avait aussi les petites classes
dans ce Lycée prestigieux. Malheureusement l’année
de 6° s’est très mal passée car j’étais
sans doute perturbé par la disparition de mon Père. Le
Proviseur a convoqué ma mère et lui a dit ceci : "Madame
je crois que votre fils n’a aucune disposition pour des études
intellectuelles. Nous ne pouvons le garder dans notre établissement.
Je vous conseille de le placer dans un établissement où
il soit un peu mieux encadré et de l’orienter vers une
formation manuelle". Je lui dois finalement beaucoup car ma mère,
vexée, m’a effectivement inscrit dans un internat : le
Collège des frères Maristes de Neuville sur Saône.
J’y ai non seulement effectué de brillantes études
mais aussi appris une morale et une philosophie qui ont influencé
toute ma vie. Alors la chirurgie c’est sans doute inconsciemment
pour suivre les conseil du Proviseur ! Ce qui m’a attiré
je le répète c’est le côté technique
du métier. D’ailleurs dans toutes mes communications, j’insiste
beaucoup plus sur les astuces chirurgicales et les moyens d’éviter
les échecs que m’a enseigné mon expérience
que sur l’analyse des courbes de résultats.
M.O. : Votre
installation libérale vous a-t-elle permis de réaliser
vos projets professionnels ?
G.D. : Certainement mieux que si j’étais resté
à l’hôpital. Pour moi, cela m’a donné
l’indépendance. Ce qui était ma plus grosse crainte
c’était la précarité. Mais j’ai eu
la chance inouïe de me trouver à Dracy le Fort avec une
équipe de collègues qui ont soutenu mes velléités
de publier et d’innover. Ce faisant, j’ai pu à la
fois me réaliser et contribuer à la renommée de
l’établissement dans lequel je travaille. J’ai été
très fier d’être à l’instigation de
Henri Dejour, co-directeur du Symposium de la SOFCOT sur les Prothèses
Unicompartimentales avec Philippe Hernigou. Mon plus grand bonheur c’est
aussi d’avoir pu le faire tout en baissant mon handicap de golf
de 1 point. Ce qui de plus me réjouit, c’est de pouvoir
mener ces activités tout en ayant d’excellentes relations
avec ceux avec qui je travaille et qui ne me manifestent aucune jalousie.
Il me semble que dans les hôpitaux il y a souvent de grandes envies
de bien faire mais qui sont parfois barrées pour des motifs de
carrière. Je n’ai jamais eu ce problème.
Maîtrise
Orthopédique n°121 - Février 2003