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  Les 30e Journées d’Orthopédie de Fort de France
 
 
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Gérard Deschamps présidait une table ronde sur les prothèses du genou
lors du dernier congrès de la SOTEST, les 14 et 15 juin 02 à Beaune.
Gérard Deschamps, lyonnais d’origine, s’est installé en Bourgogne et s’est beaucoup intéressé
aux prothèses du genou et en particulier à l’Uni.
Rencontre d’un collègue attachant et attaché aux valeurs traditionnelles.

 

M.O. : Comment s’est organisée votre participation à la SOTEST ?
G.D. :
Patrick O’Zoux qui était le président du congrès cette année m’a contacté il y a deux ans et m’a proposé de diriger un Symposium sur les Prothèses du Genou pour la SOTEST 2002 qui se tenait à Beaune. Il est Chef du service d’Orthopédie de l’Hôpital de Beaune. Nous travaillons à moins de 30 kilomètres l’un de l’autre mais nous ne nous connaissions pas. J’ai volontiers accepté pour deux raisons. La première est que ce sujet me passionne depuis mes débuts et représente 80% de mon activité. La deuxième est que je me suis senti très touché qu’un collègue chirurgien hospitalier, prenne l’initiative de demander à un chirurgien du privé, si proche géographiquement et donc théoriquement concurrent, de prendre en charge cette tâche. C’était pour moi une marque d’estime et pour Patrick, qui est devenu un ami, la marque d’une grande ouverture d’esprit. De plus, le projet semblait simple et sans grosses contraintes puisque tout allait se passer près de chez moi. Mais, en fait, je crois que c’est le meeting pour lequel j’ai le plus travaillé dans ma vie, car le projet s’est très vite modifié.

M.O. : Pour quelles raisons ?
G.D :
Mon ami Philippe Neyret de Lyon avait rencontré Giles Scuderi de New York fin 2000 lors d’une visite commune à Florence chez Paolo Aglietti. Ils avaient projeté d’organiser la venue de chirurgiens du Insall Club en France au début de l’été 2002. Philippe m’a demandé si je pouvais prévoir une étape en Bourgogne, voire même prendre en charge l’ensemble du projet. J’ai immédiatement pensé qu’il serait intéressant de coupler cette visite avec la SOTEST. J’ai parlé de cela à Patrick O’Zoux et au Professeur Kehr (Président de la SOTEST) qui ont tout de suite été enthousiastes et m’ont donné carte blanche pour cela. Au départ, on pensait qu’il y aurait tout au plus 5 ou 6 chirurgiens américains qui viendraient, d’autant que l’organisation a vraiment démarré juste après les terribles évènements du 11 septembre 2001. Mais, malgré cela, nos collègues américains ont massivement répondu puisque 24 d’entre eux ont fait le déplacement, et pas des petits gabarits : Giles bien sûr mais aussi Norman Scott, Russell Windsor, Bob Booth, Doug Dennis, Bernie Stulberg pour ne citer que ceux-la. Les choses ont alors pris une dimension considérable non seulement pour moi mais aussi pour Patrick et pour la SOTEST dont le nombre de participants, habituellement autour de 80, est passé à près de 400 inscrits !. Patrick a donc eu énormément de travail mais, en contrepartie, la récompense d’avoir organisé le plus gros meeting de l’histoire de la SOTEST concrétisé par un CD rom des communications qu’il a personnellement réalisé !

M.O. : C’est quoi, le Insall Club ?
G.D. :
C’est le club des anciens élèves de John Insall et l’organisateur actuel est Giles Scuderi. A l’exception de quelques rares européens dont, Philippe et moi-même, faisons désormais partie, les membres sont en majorité américains. Tous sont des spécialistes de la Prothèse du Genou et très attachés à la mémoire de John Insall. C’est pour moi un très grand honneur d’appartenir à ce groupe et un évènement très important que le Insall Club soit venu en Bourgogne. J’avais travaillé chez John Insall pendant 6 mois en 1982 et, juste après mon passage chez lui, il est venu à Dracy le Fort. Il connaissait bien la Clinique car il y avait posé la première Prothèse Total Condylar en France à la fin des années 70. Cela s’était fait grâce à l’invitation d’un collègue, malheureusement disparu, qui s’appelait Pierre Desché. Je l’ai peu connu mais je sais que c’était un type merveilleux, un bon vivant. A côté de ses activités de chirurgien, c’était aussi un artiste capable de jouer du jazz comme un pro. Grâce à lui, Insall avait des attaches à Dracy et ne manquait pas une occasion de venir goûter aux charmes de la Bourgogne chaque fois qu’il se rendait en France avec Mary son épouse.

M.O. : Comment vous êtes-vous retrouvé à Dracy le Fort ?
G.D. :
Je m’y suis installé en 1985 après plusieurs remplacements. Je cherchais une place où je pourrais exercer mon art comme je le faisais à Lyon mais sans avoir les contraintes de l’attente d’un poste hospitalier éventuel. A l’époque où je me suis décidé, mon patron Henri Dejour était encore jeune et il avait comme collaborateur proche Pierre Chambat. Pour ma génération d’élèves de Dejour, il n’était pas concevable de prendre la place de Pierre s’il n’était pas nommé. Après une série de remplacements j’ai donc pris ma décision en me gardant d’ailleurs de dire où j’allais.

M.O. : Quels ont été les critères de votre décision ?
G.D. :
J’avais auparavant l’habitude de faire des remplacements chez Pichat à Montbéliard dans des conditions, il faut le reconnaître, assez éprouvantes. Il fallait gérer en même temps la Clinique, le Centre Hospitalier, plus un petit Hôpital Local. Il y avait en permanence de grosses urgences à assumer dans des lieux différents ce qui compliquait encore un peu plus la tâche. Compte tenu de cette expérience éprouvante, je suis arrivé la première fois à la Clinique de Dracy avec une certaine appréhension et en me demandant si je serais à la hauteur car je savais qu’il y avait à terme une possibilité d’installation. J’arrive dans une Clinique sophistiquée et je suis accueilli par son fondateur : Bruno Lapeyre. Il me dit "C’est toi qui vient pour le remplacement ? Je vais te montrer ta chambre." Clinique magnifique à la campagne, petite barrière blanche autour, et il me précise : "surtout si tu vois un malade à opérer tu m’appelles ; tu comprends, il faut que je voie comment tu fais". J’ai ainsi fait un remplacement pendant le week-end de Noël, dans des conditions qui n’avaient rien à voir avec celles de Montbéliard où on m’appelait sur 4 téléphones à la fois pour des urgences. Le lendemain, déjeuner dans le restaurant des médecins de la Clinique avec, entre autres, les restes de foie gras du réveillon des malades. La Bourgogne quoi !

M.O. : Bruno Lapeyre était un Lyonnais ?
G. D. :
Lyonnais et ancien élève d’Albert Trillat, alors que, pour ma part, j’ai été un des derniers internes de Trillat. Quand j’ai passé l’internat en 76, j’étais dans les dix premiers du classement. A l’époque, seuls les premiers choisissaient la chirurgie. Les deux collègues candidats à la chirurgie qui me précédaient avaient fait la coopération, pas moi, je suis donc rentré du service militaire plus tôt qu’eux. Au moment du premier choix, je choisissais en premier et je vois que le dernier poste du service de Trillat est libre. C’était incroyable pour un interne de première année et je l’ai pris. En fait, les collègues de quatrième année et les autres ensuite s’étaient laissés dire que c’était un poste de rééducation fonctionnelle, que Trillat allant prendre sa retraite, une partie de son service allait être fermée pour réfection et que le dernier interne n’aurait que très vaguement accès au bloc. En fait c’était faux, ce qui fait que tout jeune, j’ai eu la chance de fréquenter Trillat, que j’ai connu Henri Dejour et que même c’était moi qui faisait la visite de ses malades privés.

M.O. : Quels souvenirs gardez vous de vos débuts d’Orthopédie chez Trillat ?
G.D. :
Le souvenir de la rencontre de Pierre Chambat et de types "sympas" qui rigolent qui savent se moquer d’eux-mêmes. C’était une révélation car, pour moi, le chirurgien devait être fier, ne jamais avoir tort, et là j’ai découvert des gens capables de s’autocritiquer. J’ai aimé cet esprit là. J’avais été pendant quelques mois interne au service des urgences chirurgicales. Et je dois dire que l’orthopédie ne m’avait alors pas spécialement attiré. Je n’avais connu que la traumatologie d’urgence qui était prise en charge à l’époque par des chirurgiens généralistes. Les interventions m’apparaissaient longues, pas vraiment réglées et donc aléatoires. Chez Trillat, j’ai découvert l’Orthopédie réglée avec son caractère cartésien. Les colloques avec les radios de contrôle qu’on analysait, des critiques parfois impitoyables mais qui faisaient progresser. J’ai alors été converti à l’Orthopédie.

M.O. : Et Trillat ?
G.D. :
Je l’ai connu pendant 6 mois. Il m’a pris en main et je l’ai adoré. Il était interdit dans le service de lui dire que j’étais en première année d’internat. C’était ses six derniers mois, et il ne fallait surtout pas lui dire que le choix avait baissé ; j’étais donc sensé être déjà un interne expérimenté. Le premier jour il est entré dans la salle d’opération en me disant : "tu es qui toi ?" j’ai répondu "Deschamps Monsieur, votre nouvel interne" il me dit : "bon, tu attaques, j’arrive ; il faut que je monte dans mon bureau donner un coup de fil ; tu fais la voie royale". Je me suis tourné vers les deux instrumentistes ; il n’y avait aucun chirurgien pour m’aider. La femme de Michel Desbois (ancien interne installé à Valence) qui était à l’époque instrumentiste a essayé de m’expliquer, mais visiblement je ne savais pas. Ils ont appelé un chef qui est sorti d’une autre salle d’opération et qui m’a dit "vas-y je t’explique". Cela chauffait dans ma tête, je cherchais désespérément à me remémorer l’anatomie du genou et j’ai fait tant bien que mal la voie royale, mais je me suis arrêté là, en restant les deux mains croisées. Trillat est entré et a terminé l’intervention en faisant semblant de jouer le jeu car il savait en fait très bien que j’étais en première année.

M.O. : Comment Lapeyre a-t-il monté sa Clinique ?
G.D. :
Lapeyre s’est installé à Chalon sur Saône en 1972 dans une polyclinique et très rapidement il a eu une certaine aura parce qu’il avait des bases solides en Orthopédie par rapport aux chirurgiens locaux qui faisaient encore de tout. Il a commencé à avoir une clientèle importante et il a eu quelques difficultés avec ses collègues chirurgiens généralistes qui voulaient conserver l’Orthopédie et la Traumatologie. Lapeyre, lui, militait pour un exercice d’Orthopédie exclusif. Face au refus de ses confrères, il a donc envisagé de créer une Clinique Spécialisée en Orthopédie Traumatologie. C’était Madame Veil qui était ministre à l’époque et il avait obtenu les autorisations de démarrer son projet. Personne n’aurait parié sur le succès d’une telle entreprise à l’époque car l’Orthopédie était à peine reconnue comme une spécialité. Les autres chirurgiens avec lesquels il travaillait l’ont finalement mis à la porte avant l’ouverture de sa clinique à Dracy le Fort.

M.O. : Pas évident de monter une clinique "ex nihilo" ! Où a-t-il trouvé l’argent ?
G.D. :
À l’époque on pouvait. Son père était notaire et l’a aidé. Son épouse était médecin anesthésiste et pouvait le seconder. Il a emprunté beaucoup, mais c’était un véritable entrepreneur et il a toujours cru que ce projet réussirait. Au départ il s’est associé moitié-moitié avec un lyonnais, mais je crois que cela ne s’est pas bien passé entre eux. Après quelques mois de vie commune, Bruno Lapeyre lui a racheté ses parts. Ensuite, probablement échaudé, il n’a pris avec lui que des Chirurgiens Parisiens. Moi, j’ai été un peu sa façon de se rapprocher à nouveau de l’Ecole Lyonnaise en prenant dans son équipe un Lyonnais.

M.O. : Il y avait déjà pas mal de monde à votre arrivée ?
G.D. :
C’est vrai que les 4 collègues sur place étaient costauds, mais je suis arrivé au moment où s’amorçait un basculement des techniques. Il y avait l’arthroscopie qui demandait un véritable apprentissage et qui donnait une ouverture pour les gens de ma génération. Avec l’arthroscopie, la route des ligamentoplasties du croisé antérieur et des prothèses du genou était ouverte. Pour des chirurgiens déjà installés depuis 7-8 ans tout cela était un peu nouveau voire risqué. Malgré leur expérience, ils craignaient les complications, les raideurs, les instruments qui cassent et, à juste titre, de s’engager dans des techniques apprises sur le tas. A cette époque l’alternative arthroscopie - arthrotomie existait et, nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il valait mieux une bonne méniscectomie sûre par une petite arthrotomie qu’une arthroscopie laborieuse et imparfaite, voire agressive pour le cartilage. Ils avaient besoin de quelqu’un qui techniquement puisse assumer. Et moi j’étais missionné pour cela. Lapeyre avait cru en l’avenir de l’Orthopédie en tant que spécialité et moi j’ai cru en l’avenir de l’hyperspécialisation en Orthopédie. Le pronostic des patients que nous traitons n’a pas un caractère vital mais plutôt fonctionnel. Le moins que nous leur devons est d’avoir une grande compétence technique que seule permet, à mon avis, l’hyperspécialisation.

M.O. : Et l’hôpital ?
G.D. :
A mon retour de New York en juillet 1982, où j’avais passé 6 mois en tant qu’interne médaille d’or j’ai d’abord terminé mon internat puis j’ai été nommé Chef de Clinique dans le service d’Henri Dejour en octobre 82. Henri Dejour et Pierre Chambat avaient formulé le projet d’un groupe d’étude sur les Prothèses de Genou : le groupe HLS. Compte tenu de l’expérience acquise chez John Insall ils m’ont proposé d’être à leur côté. On se voyait régulièrement tous les trois à l’occasion des séances de travail sur ce sujet. De ce fait j’avais une place à part parmi les Chefs de Clinique du service au cours des deux ans de clinicat qui ont suivi. Henri Dejour me considérait probablement comme quelqu’un de timide et il a été surpris lorsque je lui ai annoncé mon intention de quitter le service pour m’installer, d’autant que nous étions trois sur les quatre Chefs à partir presque en même temps. Le jour où je lui ai dit que je voulais m’installer et prendre un jour par semaine pour me rendre en Bourgogne et démarrer une clientèle, tout en terminant mon Clinicat il m’a répondu sèchement "si tu veux t’en aller, tu n’as qu’à partir tout de suite !". Huit jours après, alors que j’étais en vacances, je reçois une lettre où il me dit : "Gérard, pardonne ma réaction de l’autre jour. Tu comprends, c’est très dur quand on voit ses chefs partir ; tu fais partie de ceux que j’aime bien, on te fait confiance ; dis toi bien que pour nous, Chefs de Service, c’est une angoisse de voir partir des gens en qui on a confiance et cela m’a un peu choqué que tu partes mais tu dois vivre ta vie, je comprends que tu souhaites partir, tous mes vœux t’accompagnent". Henri Dejour qu’on considérait tous comme quelqu’un de dur, faisait preuve par cette lettre d’une humanité que je ne lui connaissais pas. Je garde précieusement cette lettre dans mes documents personnels car cela a été le point de départ d’une grande amitié mêlée d’estime et de respect. Si tous ses anciens élèves lui gardent une grande reconnaissance pour la qualité de son enseignement et la rigueur qu’il nous a apprise dans notre pratique, beaucoup lui ont reproché son caractère parfois rugueux et ont ensuite coupé les liens avec le service. Pour ma part j’estime avoir eu la chance de découvrir cet aspect affectif qu’il cachait, sans doute par pudeur ou, par crainte qu’elle n’apparaisse comme une faiblesse.

M.O. : Pourquoi avoir créé le groupe HLS ?
G.D. :
C’était un groupe constitué autour d’un projet de Prothèse mais surtout, initialement d’un projet d’ancillaire. Historiquement on était passé par la Geomedic puis par la Freeman qui avaient un matériel ancillaire mais qui comme prothèses ne marchait pas très bien. Avec la Total Condylar, on s’est retrouvé avec une prothèse qui marchait mais avec un ancillaire à l’époque plutôt rustique. Mettre une prothèse de genou ça prenait deux heures, parfois plus. Nous ne maîtrisions pas toutes les finesses. La démarche du groupe que nous avions formé avec Henri Dejour et Pierre Chambat, c’était au départ de créer un matériel ancillaire adapté à la Total Condylar. Par la suite, quand on a créé cet ancillaire, il y a eu développement d’une nouvelle prothèse dont la spécificité était le troisième condyle. Nous l’avons appelée HLS car ce sont les initiales du Centre hospitalier Lyon Sud où nous exercions.

M.O. : D’où vient l’idée du troisième condyle ?
G.D. :
Nous avons travaillé en collaboration avec des ingénieurs de la société Tornier. Notre rôle était de valider la faisabilité chirurgicale des solutions mécaniques envisagées. Le problème qui se posait alors était le suivant : la prothèse Total Condylar avait un ergot tibial de postéro-stabilisation qui agissait très haut dans l’échancrure sur une barre inter-condylienne. A l’époque, il n’y avait pas de recul clinique sur cette prothèse postéro-stabilisée et tout le monde redoutait les conséquences sur le scellement tibial. L’exemple que je donne souvent est celui d’une force qui s’exerce sur le mât d’un bateau : à force égale, l’effet sur la quille du bateau sera plus important si la force s’exerce à la pointe du mât qu’à sa base. Pour nous, la solution pour diminuer les contraintes, et donc le risque de descellement tibial potentiel, c’était d’abaisser le point de contact de postéro-stabilisation afin d’entraîner le moins d’effet de tangage de la quille tibiale d’implantation. D’où le troisième condyle. L’autre avantage de cette proposition était de limiter la taille de la cage intercondylienne de postérostabilisation. Ce que je craignais à l’époque c’était qu’il puisse y avoir des conflits avec la rotule en flexion, que ce troisième condyle qui est une super-structure ne pose des problèmes avec le médaillon rotulien.

M.O. : Comment évolue votre installation à Dracy ?
G.D. :
Bruno Lapeyre me passe progressivement la main pour tout ce qui est genou. C’est à dire que j’accepte le jeu d’une relation un peu paternaliste. Mes collègues sur place étaient plus âgés et ils n’aimaient pas trop ce mode relationnel avec Lapeyre. En ce qui me concerne il y avait une bonne différence d’âge, et nous nous sommes bien entendu. Quand il disait à ses patients vous allez être opéré par mon collaborateur, dans l’esprit de tous j’étais son assistant, mais cela ne me dérangeait pas du tout. Ce qui comptait pour moi c’était de me réaliser professionnellement. Par ailleurs il y a des clins d’oeils de la vie qui vous indiquent que vous êtes au bon endroit…

M.O. : C’est à dire ?
G.D. :
Mon père avait fait parti des fortes têtes de la guerre de 39-45 et il s’est évadé 7 fois des camps de travail obligatoire en Allemagne. La 7ème fois il s’est fait cabosser un bon coup et il a été expédié dans un camp de redressement en Pologne, le camp de Rawa-Ruska. Il a rencontré là-bas un certain nombre de "durs à cuire". L’un d’eux, Jean Guinet, sera plus tard Préfet de Côte d’Or puis Président du Tribunal Administratif de Lyon et administrateur des Hospices Civils de Lyon. Mon père lui a sauvé la vie dans des circonstances dramatiques et ils se sont fait ce serment, à la vie à la mort, qu’en cas de nécessité le dernier survivant aiderait la famille de l’autre. Mon père est mort lorsque j’avais 7 ans. J’ai été amené plusieurs fois à rencontrer Jean Guinet et chaque fois que je le voyais, il me disait : " Gérard, fais tes preuves en réussissant le concours de l’Internat. Ensuite, si tu veux faire une carrière hospitalière, je t’aiderai ". Mais ce n’était pas trop dans mes projets. Quelle ne fut pas ma surprise quand, lors d’un déjeuner avec Lapeyre, ce dernier me raconta les conditions difficiles dans lesquelles il avait créé la Clinique de Dracy. Au moment où la Clinique devait ouvrir il avait reçu une lettre du ministère disant que l’agrément lui était finalement refusé. La Clinique était construite, prête à ouvrir. Il a donc fait appel à des personnalités locales pour pouvoir rencontrer le Ministre et connaître au moins les tenants d’un tel revirement catastrophique pour lui et pour tout le personnel. Et à cette époque là, me raconte-t-il, l’ouverture de la Clinique je la dois à deux personnes, qui m’ont permis de rencontrer la Ministre, d’expliquer mon projet, et de rectifier certaines données administratives incorrectes qui faisaient obstacle. Le premier est André Jarrot ancien résistant, député de Saône et Loire, et le deuxième à qui je dois une fière chandelle c’est le Préfet Jean Guinet. J’ai réalisé ce jour là avec beaucoup d’émotion que la boucle était bouclée.

M.O. : Il avait un dada, Bruno Lapeyre ?
G.D. :
Sur le plan professionnel, c’était un fana de la prothèse unicompartimentale du genou. Il me disait si tu n’en fais pas, tu ne peux pas t’installer comme chirurgien du genou. Il m’a donc appris à les poser à sa manière, c’est à dire sans ancillaire, à main levée et dès qu’il m’eut montré deux ou trois fois il m’a dit voilà tu as compris. Par la suite, comme il m’est arrivé quelques fois d’être en difficulté technique, j’ai pensé qu’il y avait quelque chose à faire en matière d’ancillaire d’Uni. J’en ai parlé à Henri Dejour, il m’a dit "cela ne m’intéresse pas tellement, tu n’as qu’à t’en occuper". Peu de temps après Philippe Cartier est venu dans le service à un colloque, et Henri Dejour a été tellement intéressé par la façon dont il lui a parlé de l’Uni que deux mois après il me convoquait pour me demander de participer à un projet de PUC.

M.O. : Pourquoi faire de l’Uni puisque la Totale marchait si bien ?
G.D. :
Les patients souffraient beaucoup après une Prothèse Totale de Genou et dans les atteintes bilatérales, pendant longtemps ils ne parlaient plus de leur deuxième côté par crainte de l’opération. A côté de cela, la prothèse Uni telle que la posait Bruno Lapeyre c’est à dire par une voie d’abord de méniscectomie un peu élargie, c’était de la chirurgie mini invasive avant l’heure. Ainsi, quand on installait dans la même chambre une Prothèse Totale et une Uni, la famille de la Prothèse Totale venait régulièrement nous voir au bout de quelques jours en demandant des explications : pourquoi notre parent souffre alors que le voisin court comme un lapin. C’était un argument important à l’époque mais qui a beaucoup diminué aujourd’hui. Les Prothèses Totales font moins mal aujourd’hui parce que les techniques d’anesthésie et d’analgésie post opératoire sont plus efficaces. Je ne pense pas que nos gestes soient moins agressifs mais les suites sont mieux prises en charge.

M.O. : Vous vous mettez donc sérieusement à poser des PUC ?
G.D. :
J’ai eu une très grosse période d’implantation de Prothèses Unicompatimentales. Mais fidèle à mon maître Henri Dejour et à l’Ecole Lyonnaise, je pensais qu’on ne peut pas affirmer sans avoir prouvé. J’ai dit à Bruno Lapeyre que je souhaitais revoir ses Unis avec du recul, parce qu’à Lyon on avait l’impression que cette technique ne tenait pas la route. Il m’a dit très bien, en plus tu pourras te présenter à mes patients et te faire connaître. J’ai donc reconvoqué les patients, gratuitement. Pour la plupart ils allaient bien, mais il y avait aussi des catastrophes. Pour l’analyse des échecs j’ai eu l’énorme chance de disposer du dossier radiographique complet et, de plus, d’en disposer dans les minutes qui suivaient ma demande car tout était conservé dans les archives de la Clinique et le personnel fantastiquement efficace et disponible. Cela m’a permis de découvrir un facteur très contesté à l’époque, celui du rôle néfaste de l’insuffisance du Ligament Croisé Antérieur. Lapeyre demandait systématiquement en préopératoire des profils en charge. En fait on avait les appuis monopodaux de profil et on voyait les subluxations antérieures préopératoires et leur récidive postopératoire. Chez Dejour, on avait travaillé sur ce sujet et on avait étudié juste avant que je quitte le service l’histoire naturelle des laxités chroniques antérieures. On avait montré que cela entraînait une subluxation antérieure du tibia visible radiologiquement. J’ai pu ainsi constater que certains échecs de PUC n’étaient pas liés à des usures banales mais à des instabilités antérieures préexistantes. J’ai publié mes conclusions à la SOFCOT en 1986 et mon petit papier a fait un peu scandale parce que les ténors de l’Uni n’avaient pas vu cela. Philippe Cartier en particulier craignait que ces conclusions n’amènent les collègues à ne plus faire que des Prothèses Totales. Mais son bon sens clinique l’a très vite conduit à reconnaître que le meilleur argument en faveur de l’Uni était le succès de l’intervention qui passe par une bonne indication. Cela dit, effectivement, si on ne veut pas avoir de mauvaise surprise avec une PUC, il faut être très restrictif en la matière ; je dirais15 à 20% des arthroses au plus.

M.O. : En même temps comment évoluait l’HLS ?
G.D. :
Tout à fait bien. J’étais dans un groupe qui défendait la postéro stabilisation alors que beaucoup faisaient le choix de la conservation du CP. Au bout de deux ans nous avons été rassurés par les options que nous avions prises avec le troisième condyle. Aucun des problèmes mécaniques redoutés ne se sont produit. Nous avons beaucoup apprécié la coopération avec les ingénieurs de la Société Tornier. Alain Tornier lui-même outre son rôle de PDG a une connaissance technique des problèmes de par sa formation d’ingénieur et s’est directement investi dans nos travaux. Ce que j’ai personnellement beaucoup apprécié c’est la simplicité des relations. En cas de problème sur une solution technique les décisions étaient collégiales et rapides ce qui n’était pas du tout le cas pour les collègues qui travaillaient avec des compagnies étrangères. Aujourd’hui avec 18 ans de recul, nous sommes tout à fait à l’aise. Le troisième condyle a fait ses preuves d’innocuité et d’efficacité. Le groupe HLS s’est élargi avec l’arrivée de Philippe Neyret d’abord puis Thierry Judet ce qui démontre que les Lyonnais ne sont pas sectaires ! Plus récemment David Dejour et Michel Bonnin nous ont rejoint. Les projets foisonnent.

M.O. : Et le plateau mobile ?
G.D. :
On a pris le virage de la Prothèse à Plateau Mobile il y a 4 ans. Mais avec mobilité uniquement rotatoire car, pour nous, la translation antéropostérieure est une erreur. Elle provoque un mouvement paradoxal qui hyper sollicite l’appareil extenseur. En ce qui me concerne, j’espérais que le résultat clinique serait meilleur, qu’il y aurait des mouvements plus doux mais j’ai l’impression que c’est strictement la même chose. En pratique cela donne l’avantage per opératoire de pouvoir choisir entre plusieurs tailles de plateaux pour un même condyle et, par ailleurs, il semble, à la lumière de plusieurs études mécaniques récentes, que l’option prothèse postéro stabilisée avec mobilité rotatoire soit un plus en matière d’usure. Nous avons pu augmenter la congruence du dessin du plateau sans perdre l’avantage de la postéro stabilisation par troisième condyle qui, par le roulement du condyle vers l’arrière en flexion, améliore la puissance du quadriceps. C’est une différence fondamentale par rapport aux systèmes de postéro stabilisation par came tibiale et, surtout, par rapport aux composants rotatoires hyper congruents qui eux ne permettent pas ce recul.

M.O. : Vous semblez dire que peu de choses ont changé dans votre pratique en 18 ans ?
G.D. :
Non, pas tout à fait. Ce qui a le plus changé c’est la façon de conduire les suites opératoires. Je me suis mis il y a trois ans, à utiliser une technique de rééducation un peu différente. Je place les genoux opérés en flexion immédiatement au retour du bloc opératoire. Ils sont sur un coussin triangle à 90° de flexion avec leur pansement compressif et sans attelle. Le lendemain ils sont ramenés à 45°, et, le troisième jour, en extension. Ensuite je leur fais la guerre pour qu’ils ne mettent pas un petit coussin sous le genou car souvent ils préfèrent avoir une petite flexion. Il faut être vigilant pour que cette tendance n’aboutisse pas à des flexum.

M.O. : La fermeture de l’abord se fait aussi en flexion ?
G.D. :
Oui, toujours. J’ai changé aussi de façon déterminante ma voie d’abord. Je fais une voie transvastus, à travers le vaste interne à la manière de Engh et je constate une plus rapide récupération de la stabilité en appui monopodal. Les patients abandonnent leurs cannes plus rapidement que quand je faisais des voies à travers le tendon quadricipital entre le droit antérieur et le vaste. Je sais que mes collègues du groupe ne sont pas tous d’accord avec cela mais, pour moi, c’est vraiment très net. En parlant de changement, depuis un an, nous avons modifié le carter de la prothèse fémorale, en particulier dans le dessin de la gorge trochléenne. Ce qui fait qu’elle est susceptible de s’adapter à l’absence de resurfaçage rotulien. J’étais plutôt réticent sur cette option et je me disais que ce ne serait pas moi qui essayerais le premier. Et, finalement, j’ai sans doute été celui qui s’est lancé le plus vite là dedans. Après quelques essais timides j’ai choisi de ne pas mettre de médaillon rotulien et le résultat a été spectaculaire en matière de rapidité de récupération. Il y a moins de douleurs antérieures et, à deux mois, les patients semblent avoir le même enthousiasme et la même reconnaissance que ceux opérés de prothèses de hanche. Sur le long terme il faut voir si nous n’aurons pas de conflits fémoro-patellaires. A 18 mois de recul, sur plus de 300 cas, je n’ai pas eu à déplorer d’inconvénient majeur. J’ai repris un seul patient pour resurfaçage rotulien secondaire. Ce qui me plaît c’est l’enthousiasme des patients, leur impression d’un genou plus proche de la normale. Je crois vraiment que la rotule est une zone très sensible du genou et moins on y touche mieux les gens se portent. A condition bien sûr que le dessin prothétique soit adapté ce qui est le cas pour ce nouveau dessin que nous avons appelé "NOETOS" ce qui veut dire "idéal" en Grec ! Nous avons donc abandonné notre traditionnelle appellation HLS mais sans pour autant modifier les grandes options : la postéro stabilisation par le troisième condyle et l’ordre des coupes.

M.O. : Que faites-vous en matière de genou ligamentaire ?
G.D. :
Des ligamentoplasties de type Kenneth-Jones. A genou ouvert au départ, ensuite sous l’influence de Pierre Chambat, sous arthroscopie. Lapeyre m’a confié son recrutement sportif en particulier de footballeurs car, sur les conseils d’Albert Trillat qui connaissait bien Guy Roux, il avait pris en charge le suivi des joueurs de l’AJ Auxerre dont il m’a progressivement transmis la charge. Je me suis même spécialisé dans les gardiens de but, alors que Pierre Chambat a acquis sa notoriété dans le ski !

M.O. : Pensez-vous que la chirurgie du sportif de compétition doit être différente de celle du sportif de loisir ?
G.D. :
Une chose diffère vraiment, c’est le délai entre la blessure et l’intervention. Il est toujours très délicat de décaler une intervention chez le sportif de compétition. En ce qui concerne les ligaments croisés il y a un risque majeur de blessures itératives, avec une aggravation possible aux conséquences terribles. Il s’agit de blessés très anxieux car c’est leur outil de travail qui est en panne. Ces genoux, comme on est sûr qu’il faut les opérer, je pense qu’il ne faut pas les faire mariner. A présent qu’il y a l’IRM, ils veulent une IRM pour être assurés du diagnostic, mais quand ils disent qu’ils veulent être opérés tout de suite, il faut le faire.

M.O. : Pourquoi avez-vous choisi le métier de chirurgien ?
G.D. :
Ce qui m’a attiré dans cette discipline de la médecine c’est son côté technique. Il y a d’un côté le caractère rassurant du geste répétitif qui peut être appris et, à côté de cela une part d’innovation potentielle qui laisse libre court à l’esprit créatif pour sans cesse améliorer nos gestes. Je dirais que plus on connaît la technique plus on peut s’en détacher et laisser s’exprimer ce versant " artistique " de notre pratique, ce qui évite toute monotonie. J’ai aussi à ce sujet une autre anecdote. J’avais fait toute ma scolarité primaire au Lycée du Parc
à Lyon. A cette époque il y avait aussi les petites classes dans ce Lycée prestigieux. Malheureusement l’année de 6° s’est très mal passée car j’étais sans doute perturbé par la disparition de mon Père. Le Proviseur a convoqué ma mère et lui a dit ceci : "Madame je crois que votre fils n’a aucune disposition pour des études intellectuelles. Nous ne pouvons le garder dans notre établissement. Je vous conseille de le placer dans un établissement où il soit un peu mieux encadré et de l’orienter vers une formation manuelle". Je lui dois finalement beaucoup car ma mère, vexée, m’a effectivement inscrit dans un internat : le Collège des frères Maristes de Neuville sur Saône. J’y ai non seulement effectué de brillantes études mais aussi appris une morale et une philosophie qui ont influencé toute ma vie. Alors la chirurgie c’est sans doute inconsciemment pour suivre les conseil du Proviseur ! Ce qui m’a attiré je le répète c’est le côté technique du métier. D’ailleurs dans toutes mes communications, j’insiste beaucoup plus sur les astuces chirurgicales et les moyens d’éviter les échecs que m’a enseigné mon expérience que sur l’analyse des courbes de résultats.

M.O. : Votre installation libérale vous a-t-elle permis de réaliser vos projets professionnels ?
G.D. :
Certainement mieux que si j’étais resté à l’hôpital. Pour moi, cela m’a donné l’indépendance. Ce qui était ma plus grosse crainte c’était la précarité. Mais j’ai eu la chance inouïe de me trouver à Dracy le Fort avec une équipe de collègues qui ont soutenu mes velléités de publier et d’innover. Ce faisant, j’ai pu à la fois me réaliser et contribuer à la renommée de l’établissement dans lequel je travaille. J’ai été très fier d’être à l’instigation de Henri Dejour, co-directeur du Symposium de la SOFCOT sur les Prothèses Unicompartimentales avec Philippe Hernigou. Mon plus grand bonheur c’est aussi d’avoir pu le faire tout en baissant mon handicap de golf de 1 point. Ce qui de plus me réjouit, c’est de pouvoir mener ces activités tout en ayant d’excellentes relations avec ceux avec qui je travaille et qui ne me manifestent aucune jalousie. Il me semble que dans les hôpitaux il y a souvent de grandes envies de bien faire mais qui sont parfois barrées pour des motifs de carrière. Je n’ai jamais eu ce problème.

Maîtrise Orthopédique n°121 - Février 2003