En
septembre dernier, Philippe Saffar organisait à Paris
un congrès sur “Les tendances actuelles dans l’ostéosynthèse
au membre supérieur” et ce numéro est réalisé
en partie par les acteurs de ces journées.
Parmi les prestigieux intervenants figurait Jesse Jupiter de Boston
dont les travaux sur la traumatologie du membre supérieur
sont bien connus.
Il a survolé pour Maîtrise Orthopédique son
itinéraire professionnel avec beaucoup de modestie.
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M.O.
: Dans quelle structure travaillez-vous ?
J.J.
: Au Massachusset General Hospital à Boston qui est
probablement l’un des plus anciens des Etats-Unis car il a été
fondé en 1840. C’est un hôpital privé mais
il est affilié à l’Université de Harvard.
Son statut privé en a fait une structure financièrement
solide et qui a la capacité d’investir en permanence dans
des innovations. Nous sommes une trentaine de chirurgiens orthopédistes
plein temps et il y a un très important service d’accueil
des urgences. Mais bien que nous ayons notre recrutement personnel et
que nous soyons dans une structure privée, la plupart d’entre
nous sommes salariés.
M.O.
: Comment faites-vous en tant qu’hôpital privé pour
prendre en charge les urgences traumatologiques ?
J.J.
: C’est assez compliqué. La législation
varie selon les états. Dans certains états, une somme
de 50000$ est allouée par l’état aux blessés
qui n’ont aucune assurances. Elle permet de payer l’hospitalisation
et les soins et les problèmes ne surgissent que lorsque cette
somme est dépassé. Mais dans d’autre états
ce n’est même pas le cas et la prise en charge des trauma
chez les non assurés est un véritable problème
et ce d’autant que la rémunération des chirurgiens
dans ce domaine se dégrade. Quoiqu’il en soit, la règle
en cas d’accident est de transporter les blessés dans l’hôpital
le plus proche qui a le devoir de prendre en charge les blessés.
M.O.
: Quel a été votre itinéraire professionnel ?
J.J
: Je suis né à New-York et j’ai fait mes
études de médecine à Yales dans le Connecticut.
Après mes études de médecine j’ai été
interne en chirurgie un an à Philadelphie. Puis j’ai été
généraliste pendant deux ans chez les Indiens en Arizona.
J’étais intéressé par la chirurgie orthopédique
et j’ai eu l’opportunité de suivre une formation
chirurgicale au Massachusset General Hospital (MGH). Ensuite
on m’a proposé de rester et cela fait 27 ans que j’y
travaille.
M.O.
: Généraliste chez les Indiens ?
J.J.
: J’avais toujours rêvé d’être
un médecin polyvalent, de tout faire, les accouchements, etc…
A la fin de mes études j’ai vu qu’il y avait un programme
du gouvernement fédéral pour être "Médecins
des Indiens" qui proposait immédiatement un bon poste de
généraliste où il fallait faire tout sauf de la
chirurgie. Je n’avais pas beaucoup d’opportunités
à l’époque et j’ai donc accepté. Je
ne savais pas que ce serait l’Arizona et il a fallu que j’explique
à mon épouse un peu précipitamment qu’on
allait vers l’Ouest. C’était chez les Indiens Pima.
Ils sont connu dans la littérature médicale américaine
pour avoir un taux beaucoup plus élevé de calcul biliaire
que le reste de la population. Le gouvernement fédéral
qui avait placé les indiens dans des réserves avait vis-à-vis
d’eux des obligations et en particulier la couverture médicale.
M.O.
: Comment çà s’est passé ?
J.J
: Au début j’ai eu du mal car j’étais
habitué à la prise en charge de patients hospitaliers
lourds et typiques mais rapidement je me suis fait à cet exercice
de généraliste et j’ai acquis une bonne expérience.
Je me rappelle, par exemple, que lors des tous premiers mois j’avais
reçu un jeune garçon avec une fracture du radius. Je n’avais
pas de formation dans ce domaine et je me suis donc penché sur
les livres. Il était expliqué comment on devait réduire
la fracture et comment on devait la plâtrer. Il était même
précisé que le plâtre devait parfaitement mouler
le membre. J’ai donc plâtré sans protection cutanée.
Trois semaines après l’enfant était envoyé
à Phoenix pour consultation orthopédique. J’ai reçu
un coup de fil de l’orthopédiste qui voulait me parler
de l’enfant. J’étais tout à fait intéressé
car je pensais avoir bien géré cette fracture. Il m’a
demandé où j’avais appris à traiter ces fractures
et je lui ai dit dans mon livre. Il m’a répondu qu’il
fallait habiller le membre avant de le plâtrer car ils avaient
blessé l’enfant au moment de l’ablation du plâtre.
Six mois après je reçois un soir un jeune garçon
avec une fracture supracondylienne du coude. Je ne savais pas de quoi
il s’agissait mais je voyais qu’elle était très
déplacée. J’ai appelé l’orthopédiste de
Phoenix qui m’a demandé si j’avais pris le pouls.
Je ne l’avais pas fait et il m’a dit que je ferais mieux
d’envoyer rapidement le garçon à Phoenix. J’ai
expliqué cela au policier indien qui accompagnait l’enfant
et ses parents car souvent ils ne parlaient pas bien l’anglais
mais ils ont préféré voir d’abord un sorcier.
J’ai rappelé l’orthopédiste qui n’était
pas du tout content de la tournure que prenaient les choses. A posteriori
je l’imagine bien se dire "Bon Dieu ce truc va me retomber
dessus à 2h du matin". Nous avons finalement convaincu la
famille de l’enfant que si le sorcier ne réduisait pas
la fracture l’enfant serait immédiatement ramené
chez moi pour une nouvelle radio. Plus tard tout le monde revient et
la nouvelle radio ne montrait aucune modification du déplacement.
Mais les sorciers Indiens avaient l’habitude d’utiliser
une poudre et de mordre les lésions. Je rappelle donc mon orthopédiste,
il devait être minuit pour lui annoncer triomphalement que je
pouvais lui envoyer l’enfant à présent. Il me demande
ce qu’ils ont fichu et je lui explique. Très inquiet il
me demande de préciser le siège de la morsure et je lui
réponds avec l’entrain du bon clinicien : "en plein
sur le foyer de fracture". Est-ce que vous réalisez que
nous avons à présent des morsures humaines en regard du
foyer ? me dit-il ; Puis : C’est vous qui m’avez envoyé
l’autre fois cet enfant avec le plâtre à même
la peau. Oui, dis-je c’est bien moi. Alors avec gravité
il me donne ce conseil : Monsieur, je sais que vous êtes en poste
que pour deux ans, aussi permettez-moi de vous suggérer de ne
jamais envisager par la suite une carrière d’orthopédiste.
M.O.
: C’est tout de même étonnant la situation sociale
des Indiens en cette fin de XXème siècle…
J.J
: En fait les Indiens sont très attachés à
leurs traditions et dans la mesure où dans les réserves
ils ont plus ou moins droit à leurs propres lois il est difficile
de leur imposer tous les standards de vie américains. D’ailleurs
ce statut particulier leur a permis d’ouvrir partout dans les
réserves des casinos et des salles de jeux. La plupart des tribus
indiennes trouvent ainsi une grosse source de revenu car leurs gains
ne sont pas taxés. Mais ce n’est finalement que justice
car il faut dire que pour un peuple qui avait l’habitude de se
déplacer et de chasser, cela a été très
dur de se retrouver parqué dans des réserves avec une
terre qui n’était vraiment pas la meilleure.
M.O.
: Et après l’Arizona ?
J.J
: J’avais postulé pour un cursus en chirurgie
à Harvard et j’ai été accepté. Je
me suis donc retrouvé interne en chirurgie au MGH. D’abord
en chirurgie générale puis en orthopédie.
M.O.
: Avez-vous de bons souvenirs de votre internat ?
J.J : En fait mon meilleur souvenir c’était mon
année de chirurgie générale. C’est quelque
chose de difficile à comprendre pour les résidents
d’aujourd’hui, car nous étions de garde un jour sur
deux. Malgré tout j’adorais mon travail et surtout cette
façon de travailler tout le temps en équipe. Les semaines
étaient très chargées mais mes enfants étaient
petits et surtout j’avais le soutien complet de mon épouse.
M.O.
: Qui étaient les grands patrons de l’époque ?
J.J
: En chirurgie de la main c’était Richard Smith,
en chirurgie de la polyarthrite c’était Edward Nalebuff
et Lew Millender. Le patron de mon hôpital c’était
Henry Mankin. Dans l’hôpital des Enfants le patron était
John Hall célèbre chirurgien de la scoliose. Au Brigham
and Woman Hospital le chef était Clement Sledge. C’était
un environnement très stimulant avec toutes ces figures chirurgicales
au sommet de leur carrière. En plus de l’environnement
scientifique, la région était très prisée
et beaucoup de gens souhaitaient s’y installer. Un jour le patron
Henry Mankin m’a proposé un poste.
M.O.
: Pourquoi ?
J.J
: C’était lors d’une soirée et j’ai
cru qu’il avait trop bu. J’étais intéressé
par la chirurgie de la main mais aussi par la traumatologie. Il m’a
expliqué qu’il voulait faire quelque chose en traumatologie.
La proposition était excitante mais je ne voulais pas renoncer
à la chirurgie de la main. Après avoir réfléchit
deux semaines je lui ai dit que je ne pouvais pas accepter parce que
je tenais à faire de la chirurgie de la main. Il m’a répondu,
"mais faites donc également de la chirurgie de la main.
Allez à Louisville dans le Kentucky chez Harold Kleinert".
C’était en effet un service très en vogue et je
voulais aussi visiter l’AO en Suisse. Mankin était une
très forte personnalité avec les bons et mauvais côtés
que cela implique mais en ce qui me concerne, il m’a laissé
organiser le travail à ma façon. C’était
le genre : faites ce que vous voulez mais en cas de pépin ne
m’appelez pas ! J’ai pu faire de la microchirurgie, de la
traumatologie, de la chirurgie du pied et de la cheville.
M.O.
: Vous avez été en Suisse ?
J.J
: Oui à Bâle en Suisse. Je finissais ma formation
orthopédique en 1979 et la fixation interne des fractures était
à peine acceptée aux Etats-Unis. Les principes de l’AO
basés sur la réduction anatomique et la fixation des fractures
ainsi que le respect des parties molles était tout ce qu’un
chirurgien de la main souhaitait entendre. Comme les avis étaient
partagés chez nous, j’ai voulu me faire moi-même
une idée. Je suis donc parti trois mois. Je suis aussi allé
à Berne et j’ai fait
la connaissance de Diego Fernandez. Il m’avait dit qu’il
souhaitait faire un livre sur les fractures de l’extrémité
inférieure du radius et je m’étais dit à
l’époque : “mais qu’est-ce qu’il peut
y avoir de si intéressant dans ces fractures et surtout comment
cela pourrait-il remplir tout un livre ?” Nous sommes devenu très
amis avec Fernandez et Buechler et d’autres et nous avons fini
par constituer un groupe pédagogique pour des cours sur la chirurgie
de la main. Beaucoup plus tard Fernandez m’a dit qu’il avait
du mal à avancer sur son projet de livre et m’a proposé
de le faire avec lui et c’est volontiers que j’ai participé
à son projet.
M.O.
: Et à votre retour ?
J.J. : J’ai pu progressivement mettre en pratique ce
que j’avais appris. Boston est très conservateur en matière
chirurgicale et ce n’est pas facile de changer les habitudes.
Il a fallu montrer que l’AO ce n’était pas que des
plaques et des vis et que les résultats cliniques étaient
améliorés par ces principes. Par ailleurs je faisais pas
mal de microchirurgie et de réimplantation. Il n’y avait
pas beaucoup de centres spécialisés et les mesures de
prévention n’étaient pas aussi efficaces qu’aujourd’hui.
En week-end nous pouvions avoir trois cas de réimplantation.
M.O.
: En ce qui concerne la traumatologie du membre supérieur, pensez-vous
que les choses ont beaucoup changé en 20 ans ?
J.J.
: Elles sont en train de changer à présent avec
l’introduction des techniques mini invasives et de la biologie
mais dans l’ensemble j’utilise les mêmes techniques.
Regardez les fractures de la diaphyse humérales avec les multiples
systèmes d’enclouages. Actuellement, j’ai une
douzaine de cas annuel de pseudarthrose sur enclouage alors que j’ai
eu très rarement des échecs avec une plaque vissée.
M.O.
: Pourquoi l’enclouage qui est si efficace au membre inférieur
ne le serait pas au membre supérieur ?
J.J.
: Je pense que l’environnement vasculaire est totalement
différent et moins propice qu’au membre inférieur.
De plus l’alésage aggrave la précarité vasculaire
de l’humérus. Par ailleurs les conditions biomécaniques
sont différentes. Enfin la mise en place du clou implique de
traverser la coiffe des rotateurs et ce n’est pas sans inconvénients.
Pour toutes ces raisons je reste fidèle à la plaque vissée.
M.O.
: Vous avez beaucoup publié sur le coude…
J.J.
: Si on jette un coup d’œil à la littérature
chirurgicale actuelle, on retrouve beaucoup de chose sur le coude mais
il y a vingt ans ce domaine était peu exploré. Peu de
gens opéraient des coudes raides. Dans les ossifications, on
préconisait deux ans d’attente. En dehors des fractures,
la chirurgie reconstructrice du coude n’existait quasiment pas.
Comme j’avais toute latitude de faire ce que je voulais, je me
suis intéressé à ce domaine non défriché
et j’ai pu me faire ma propre expérience.
Je me rappelle d’un travailleur qui avait eu une réparation
bilatérale du tendon distal du biceps et qui présentait
une synostose radio-cubitale proximale bilatérale. J’ai
tout simplement retiré le bloc osseux et cela a marché.
Puis sur les patients suivants j’ai recommencé et cela
marchait. J’avais finalement 18 cas sur 5 ans. J’ai décidé
de les publier et à cette occasion j’ai revu en détail
la littérature qui était formelle : synostose radio-cubitale
proximale, n’y touchez pas ! Celui qui corrigeait mon article
était très étonné et m’a dit que le
prochain qu’il verrait il l’enverrait à Boston…
Finalement, quelques temps après je l’ai revu, il avait
pratiqué cette intervention avec succès. Nous vivions
tous sur des notions anciennes et non pertinentes ; cela était
vrai aussi pour les voies d’abord. Aborder un coude par voie antérieure,
c’était toute une affaire !
M.O.
: Passons au poignet ; aujourd’hui comment sont traités
dans l’ensemble des Etats-Unis, les fractures du poignet ?
J.J.
: Dans l’ensemble, c’est encore la réduction
et le plâtre. Si vous proposez une intervention chirurgicale pour
un poignet, les patients se demanderont pourquoi. Si après une
intervention vous envisagez une ablation de matériel, ils penseront
qu’il y a eu une complication. Je pense que la compréhension
des fractures du poignet n’est pas encore bonne. J’ai relevé
un jour toutes les notes que j’avais prises sur ces fractures
durant ma formation et j’ai retrouvé des aphorismes de
ce type : les cals vicieux ne sont pas un problème car on peut
toujours faire un Darrach ; on ne peut pas les opérer car les
fragments sont trop petits ; le fixateur externe est enraidissant ;
les paresthésies du médian finissent toujours par disparaître.
Voilà ! Bien sûr les choses changent et les indications
deviennent à présent plus sélectives en fonction
de l’analyse des lésions. En ce qui me concerne je pense
que dans les fractures à 3 ou 4 fragments et à basse énergie
le fixateur externe est un excellent traitement. J’ai aussi beaucoup
travaillé sur les plaques vissées de l’AO.
M.O.
: Que pensez-vous des substituts osseux ?
J.J.
: Je me suis intéressé au Norian et je pense
qu’il y a une place pour ces produits. Le nombre de cas par an
de fracture du poignet aux USA est d’au moins un demi million
et concerne en majorité des personnes âgées de plus
de 65 ans. J’ai pensé que ce serait un vrai progrès
si on pouvait injecter en percutané un substitut osseux dans
le défect osseux. J’ai fait les cinq premiers cas aux Etats-Unis
et çà marchait très bien. Mais en augmentant la
série on s’est rendu compte que le substitut n’allait
pas forcément là où il fallait. Alors certains
ont commencé à ouvrir le foyer pour faciliter le comblement
de la cavité et puis de fil en aiguille d’y adjoindre une
ostéosynthèse avec du matériel sophistiqué.
Alors on arrive à 2000$ pour la synthèse et 1000$ pour
le Norian et cela pour une personne qui vit en maison de retraite, vous
imaginez… Tout cela n’est plus très raisonnable.
Je travaille actuellement sur un matériel qui permettrait de
régulariser la cavité du défect osseux et d’améliorer
ainsi l’effet mécanique du remplissage. Par ailleurs nous
étudions un nouveau Norian qui se travaille comme un ciment orthopédique
classique.
M.O.
: Etes-vous encouragés par vos hôpitaux à utiliser
des implants bons marchés ?
J.J.
: Dans la mesure où l’hôpital reçoit
une certaine somme pour une certaine pathologie, il est encouragé
à garder le patient le moins longtemps possible et à contrôler
le coût des implants. Mais cela concerne essentiellement les prothèses
articulaires. Les plaques et les vis représentent un très
faible pourcentage des dépenses mis à part quelques systèmes
très particuliers. Lorsqu’un chirurgien dit à un
patient qu’il faut un contrôle arthroscopique de son articulation,
cela entraîne en temps, en matériel et en honoraires médicaux
une grosse dépense qui pose un véritable problème.
Il y a quelques années le gouvernement avait déclaré
que pour certaines pathologies chirurgicales l’hospitalisation
était trop coûteuse et que les patients devaient être
opérés en hôpital de jour. Nos soignants sont très
dynamiques et essaient toujours d’être en avance sur le
système et ils ont donc organisé l’hôpital
de jour de façon à pouvoir beaucoup opérer. C’est
ainsi que le gouvernement a fait marche arrière et a décidé
qu’il y avait trop d’intervention en externe et que plus
de patients devaient être hospitalisé. Ce qui bien sûr
diminue le nombre des interventions. Actuellement la tendance est de
réaliser des maisons médicales intermédiaires entre
l’hôpital et le domicile ce qui diminue les coûts.
M.O.
: Utilisez-vous de protéines inductrices d’ossification
?
J.J.
: Une fois. Sur une femme qui avait eu 20 interventions du
tibia avec infection etc… Elle était handicapée
depuis 5 ans et se déplaçait en chaise roulante. Tout
ce dont elle avait besoin c’était d’une bonne greffe
osseuse postérieure. A ce moment je voyais le représentant
de la protéine et l’un de mes collègue m’a
dit que c’était un cas parfait pour l’utiliser. On
l’a donc fait. J’ai été étonné
de voir qu’il s’agissait d’une toute petite quantité
de poudre à mélanger au spongieux. Une toute petite quantité
de poudre. A la moindre erreur de manipulation vous en perdrez la moitié
et çà vaut au moins 2000$. Je ne sais vraiment pas si
c’était nécessaire. Je sais qu’il ont étudié
cette protéine sur 20 ans mais tout cela coûte beaucoup
d’argent… Cela dit c’est peut-être l’avenir
et on n’aura qu’a l’injecter en percutané dans
un foyer de fracture fémoral, qui sait ? C’est difficile
de prévoir le chemin du progrès. Regardez, la chirurgie
percutanée du canal carpien, cela a entraîné des
sections du médian comme nous n’en n’avions jamais
vu auparavant. Tout cela pour diminuer un peu la cicatrice ; çà
n’a pas été un progrès. A présent
aux patients qui présentent des syndromes du canal carpien je
montre la taille des incisions dans les deux méthodes et je leur
précise que je n’ai jamais coupé de nerf médian
avec la technique classique mais que par contre j’ai été
amené à réparer des médians sectionnés
par la technique arthroscopique.
M.O.
: Vingt ans après vous n’avez pas de regret sur votre itinéraire
?
J.J.
: Pas pour la carrière chirurgicale mais si c’était
à refaire je ferais de la chirurgie plastique. Je n’en
avais fait que les deux derniers mois de mon résidanat en chirurgie
générale. Les interventions orthopédiques sont
habituellement hémorragiques et on ne se soucie pas trop des
parties molles. Je n’ai jamais vraiment apprécié
de poser une prothèse totale de hanche alors que la chirurgie
de la main m’a toujours plu. J’adorai la microchirurgie
et j’étais capable de réimplanter toute la nuit
; çà ne me dérangeait pas. J’aimais aussi
la chirurgie du rachis cervical qui est très méticuleuse
alors que je détestais la chirurgie des vertèbres lombaires
!
M.O.
: Comment voyez-vous l’évolution de la traumatologie ?
J.J.
: Avec des changements majeurs. Regardez ce qui s’annonce
avec la navigation et l’importance que prend la chirurgie mini
invasive. Par exemple dans les fractures du tiers distal du fémur
certains proposent des enclouages mais cela implique d’ouvrir
un genou sain avec toutes les complications potentielles. Alors on revient
à la plaque vissée mais de façon percutanée
ce qui est un progrès pour le patient. Mais les plus grandes
avancées seront liées à la biologie. Les cultures
cellulaires permettront de remplacer le cartilage, des techniques immunitaires
permettront à l’organisme de reconnaître des allogreffes
ouvrant ainsi grand la porte des réimplantations ; car le problème
ne se situe pas au niveau de la microsuture chirurgicale. Notre hôpital
est lié au MIT, Massachussets Institute of Technologie qui travaille
beaucoup sur les gènes et tôt ou tard il y aura des retombées
cliniques.
M.O.
: Vous qui venez souvent en Europe, voyez-vous de grandes différences
entre les orthopédistes américains et européens
?
J.J.
: Il me semble que les orthopédistes européens
sont beaucoup plus formés à l’acquisition de techniques
opératoires que les américains dont la formation insiste
beaucoup sur les aspects fondamentaux de la spécialité
et sur les méthodes de traitement non opératoires. Je
reçois beaucoup de visiteurs européens et dans l’ensemble
ils me disent tous qu’ils sont frappés par l’importance
de l’enseignement théorique et des conférences dans
notre système universitaire. Ils disent aussi que leurs internes
opèrent beaucoup plus. Par ailleurs aux Etats-Unis nous sommes
très sensibles à la relation médecin-malade. Le
système anglais dans lequel un patient souffrant de coxarthrose
voit d’abord un chirurgien qui le met sur une liste et ensuite
se fait convoquer un an après pour se faire opérer par
un autre chirurgien est très loin de notre conception de la relation
médecin-malade.
M.O.
: D’où vient votre nom ?
J.J.
: Mon père venait d’Autriche mais l’origine
du nom remonte à un petit village de Pologne dont le nom est
Jupite. A une époque où les gens migraient pour des raisons
économiques ou guerrières, ils se présentaient
souvent comme monsieur untel de telle localité. Et avec le temps,
le untel disparaissait et ne subsistait que le nom de la localité.
C’est comme cela pour beaucoup de nom aux USA.
Maîtrise
Orthopédique n°122 - Mars 2003