M.O. : Un congrès sur le genou, c'est une tradition lyonnaise ?
Ph N. :
Tout à fait. Cette tradition a été fondée
en 1971 par Albert Trillat et son équipe de l'époque :
Gilles Bousquet, Henri Dejour, Jean Luc Lerat et Paul Grammont. Aujourd'hui
ce sont les Journées Lyonnaises de Chirurgie du Genou. Nous en
sommes aux dixièmes, ce qui sur trente ans, fait un rythme moyen
d'un congrès tous les trois ans. Il y a trente ans c'était
une gageure de réaliser un congrès sur une seule articulation,
alors qu'aujourd'hui il y a trop de choses à dire. Si bien qu'on
est obligé de choisir un thème.
M.O. : Lequel ?
Ph N. :
Cette fois-ci c'était le genou du sportif. Nous avons abordé
les problèmes méniscaux, ligamentaires et fémoro-patellaire.
Aujourd'hui, des spécialistes peuvent se réunir pour ne
parler plusieurs jours que d'un seul ligament du genou. Ce n'est pas
exactement l'objet de ce congrès. Notre projet est intermédiaire,
c'est à dire que tout en étant hyperspécialisés
on veut s'adresser au chirurgien praticien et échanger avec lui
l'expérience de notre pratique de tous les jours.
M.O. : Vous opérez beaucoup de
sportifs ?
Ph N. :
En fait un service à lui seul ne pourrait accumuler une telle
expérience ; ce congrès est le fruit du travail d'un ensemble
de chirurgiens tous issus de la même école, désormais
guidée par P. Chambat président de notre association l'A.L.R.M.
Si Gérard Deschamps s'est davantage impliqué dans les
prothèses, Pierre reste un inconditionnel de la chirurgie ligamentaire.
Dans notre service, on opère 150 à 200 ligaments par an.
Si on regroupe l'ensemble des différents chirurgiens de l'école
qui y participent on arrive à plus de 1 500 ligaments par an.
Bien entendu, il s'agit essentiellement de sportifs de loisir. Cependant
c'est intéressant de faire référence à des
sportifs de haut niveau car ils sollicitent fortement leur articulation.
C'est un peu comme lorsque l'on prend une Ferrari pour modèle
de performance alors que les voitures ne sont dans l'ensemble pas des
Ferrari. En fait j'aime bien qu'on parle de personnes qui ont un haut
niveau d'activité, mais cela peut aussi bien être un facteur,
un ouvrier spécialisé qu'un sportif de compétition.
Ce qui m'intéresse ce sont les résultats cliniques chez
ceux qui ont une haute demande pour leur genou.
M.O. : Etes-vous sportif ?
Ph N. :
J'aime bien le sport. J'aime bien le football parce que je trouve ce
sport extrêmement vivant et agréable avec un bon sens de
la compétition et de l'équipe mais j'ai essentiellement
pratiqué des sports individuels. J'ai beaucoup joué au
ping-pong, j'évoluais au niveau national, j'ai même remporté
le championnat du monde des médecins...
M.O. : Quelle est la pathologie spécifique
du joueur de ping-pong ?
Ph N. :
Je ne sais pas trop, mais sûrement pas la balle dans l'il
! J'ai assisté à deux ou trois blocages méniscaux
au moment du ramassage de la balle. Il y a des joueurs qui sont très
gênés par une rupture du ligament croisé antérieur
parce qu'il y a beaucoup de rotation, mais durant la compétition
il y a peu d'accidents. Quelques ruptures du tendon d'Achille, parfois
des infarctus parce que c'est un sport où il y a beaucoup de
changement de rythme. Cela se situe entre le tennis et le squash. Cela
demande un entraînement certain.
M.O. : Peut-on parler de changements
majeurs en 20 ans, sur la prise en charge des lésions ligamentaires
?
Ph N. : Bien sûr. Les indications
sont mieux cernées et il y a plus d'exigence en matière
de résultats. L'école lyonnaise a quelque chose d'original,
lié au fait que les chirurgiens s'intéressaient au genou
dans son ensemble et pas uniquement à la pathologie dégénérative
ou sportive traumatique. C'est ainsi qu'elle a fait le lien entre les
laxités et l'arthrose. Et cette arthrose était d'autant
plus fréquente que les gens ont été opérés.
Notre objectif était de traiter l'instabilité des patients
et on s'est rendu compte que pour certains opérés nous
avions donné un coup de fouet évolutif à l'arthrose.
C'est un peu la même chose qu'avec les méniscectomies totales.
Albert Trillat avait enlevé 14 000 ménisques pour le bien
immédiat de ses patients mais on sait que cela a induit un certain
nombre d'arthroses. De même, après la chirurgie ligamentaire,
on a été confronté à des jeunes «arthrosiques».
Ceci nous a conduit à développer des interventions qui
combinaient des ostéotomies et des reconstructions ligamentaires.
Ces interventions là remontent à une quinzaine d'années.
Ainsi, on a mieux cerné les indications et finalement on s'est
attaché à prendre en compte l'objectif à court
terme c'est à dire traiter l'instabilité tout en ménageant
le pronostic à long terme du genou.
M.O. : Que faire devant une rupture du
pivot à 55 ans ?
Ph N. :
Pour un patient de 55 ans qui a une laxité antérieure
chronique, on va s'enquérir précisément de sa gêne
fonctionnelle. En fonction de cette gêne fonctionnelle, on envisage
les différentes possibilités thérapeutiques. Un
certain nombre de chirurgiens actuellement proposent des plasties intra-articulaires
en utilisant le demi-tendineux ou le droit interne. Je ne suis pas très
favorable à cette option. D'abord je suis resté fidèle
à l'utilisation du tendon rotulien ensuite je pense qu'il y a
toujours une place chez ces patients pour des ligamentoplasties extra-articulaires
du type Lemaire. Je fais très rarement des plasties extra-articulaires
isolées, mais je crois que cela reste une bonne indication pour
ces patients qui sont agés et pour lesquels ce qui compte le
plus c'est de traiter l'instabilité. Bien sûr cette opération
n'est possible que si la corne postérieure du ménisque
interne est intacte. Tout repose sur la bonne stabilité de ce
qu'on appelle le PAPI, le point d'angle postéro-interne. Donc
pour ces patients il est possible de proposer une chirurgie de stabilisation
mais c'est une chirurgie extra-articulaire, dont les suites sont extrêmement
simples.
M.O. : Mais à cet âge, ne
pourrait-on pas proposer un ligament artificiel ?
Ph N. : Non,
clairement non. L'école lyonnaise a été parmi les
premières à les utiliser. En 1971, Gilles Bousquet soutenu
par Albert Trillat et avec la complicité d'Henri Dejour, a implanté
un certain nombre de ligaments en matière plastique. Cela a fait
l'objet d'une merveilleuse publication dans Acta Orthopedica Belgica
dans laquelle étaient vantés les succès de ce ligament
en «plastique» à deux ans. En effet à deux ans
les résultats étaient superbes, mais à trois ans
moins bons, et à cinq ans... ils n'ont jamais été
publiés. C'est pour cela qu'on dit que pour plusieurs générations
les chirurgiens de l'école ont été vaccinés
contre le ligament synthétique.
M.O. : A 55 ans va-t-on rompre son ligament
artificiel aussi vite qu'à 25 ?
Ph N. :
Le problème du ligament synthétique ce n'est pas seulement
la rupture, c'est aussi le manque d'élasticité. Le cartilage
n'est pas capable «d'encaisser» les contraintes avec un ligament
qui n'a pas d'élasticité. Les contraintes pour le cartilage
deviennent trop importantes. Il vaut mieux qu'il y ait trop de jeu articulaire
que pas assez. C'est pour cela qu'à 55 ans j'ai une préférence
pour la plastie extra-articulaire de type Lemaire qui empêche
le ressaut mais qui ne serre pas le genou. Plus on avance dans les années
et moins la chirurgie conservatrice ou réparatrice se justifie,
moins le cartilage est apte à tolérer une réparation
chirurgicale. Les résultats des méniscectomies sont moins
bons après 35 ans, les résultats de la chirurgie rotulienne
sont moins bons après 35 ans. Pour la chirurgie ligamentaire
cela reste bon encore à 40 ans, mais plus on avance dans les
années, moins cela marche.
M.O.
: Pourquoi un DIDT plutôt qu'un Kenneth-Jones ?
Ph N. : Moi,
je préfère le «KJ» ; je l'ai même fait
à des patients de 52 ans qui avaient une désinsertion
méniscale suturable pour bien stabiliser leur genou.
M.O. : Mais si on accepte un certain
degré de laxité, pourquoi ne pas faire un DIDT ?
Ph N. :
C'est une autre option... Ma recommandation est de réaliser une
greffe utilisant le tendon rotulien et même pour les patients
présentant une laxité antérieure importante ou
une solliciation pour des sports avec pivot et/ou contact d'y associer
une plastie externe au demi tendineux ou au droit interne. Avec Tarik
Aït Si Selmi nous avons appelé cette opération le
KJT.
M.O. : Dans l'ensemble, les collègues
étaient satisfaits des KJ et ils se mettent tous à faire
du DIDT, pourquoi ?
Ph N. : C'est vrai que la réalisation
d'une greffe en utilisant le tendon rotulien, c'est relativement contraignant.
Envisager une chirurgie ambulatoire dans ces conditions c'est un peu
difficile. La récupération est malgré tout un peu
lente. L'autonomie postopératoire du patient n'est pas immédiate
et les douleurs conséquentes. La chirurgie utilisant le DIDT
permet une récupération immédiate plus rapide.
J'ai fait très peu de DIDT et j'ai été surpris
par la simplicité des suites postopératoires, mais j'ai
la conviction que le contrôle de la laxité est moins bon.
Lorsque l'on teste un DIDT il n'y a jamais un arrêt dur contrairement
à ce que l'on observe avec la greffe du tendon rotulien ou l'arrêt
est sec. Même si dans les deux cas il n'y a plus de ressaut, on
n'observe pas la même qualité de l'arrêt au Lachman
Trillat. D'ailleurs pas mal de collègues m'ont confié
que pour un sportif de grande qualité, il préférait
utiliser le tiers moyen du tendon rotulien.
M.O. : C'est un problème de cicatrisation
à la jonction os-tendon ?
Ph N. : Il
n'y a peut-être pas de fusion, mais une bonne intégration
dans le tunnel osseux. Mais ce n'est pas seulement sur la jonction que
le problème se situe. Je ne peux pas le prouver, mais voilà
mon impression. La greffe au tendon rotulien utilise un ligament, c'est
le ligament rotulien tandis que dans le droit interne et le demi-tendineux
sont des tendons. Je suis persuadé que la structure de ces deux
éléments est différente. C'est pour cela que je
pense qu'avec le DIDT la sensation lors du Lachman Trillat est différente.
Ce n'est pas uniquement un problème de fixation, pour moi c'est
aussi un problème lié à la nature même du
transplant. Malgré tout, certains disent que la revascularisation
est meilleure sur les brins du DIDT. Il y a aussi des arguments pour
l'autre camp.
M.O. : Quels sont les inconvénients
du KJ ?
Ph N. : Les inconvénients
concernent la zone de prélèvement, mais ils sont relativement
mineurs. 2 Explications : Premièrement la zone osseuse sur laquelle
on s'appuie lorsqu'on se met à genou correspond à la tubérosité
tibiale antérieure et cela fait mal tout comme dans les transpositions
de la TTA. Certains dépistent la morbidité en faisant
«marcher» les patients à genoux. Mais, je n'en connais
pas beaucoup de patients qui «marchent à genoux». Deuxièmement,
l'innervation a été touchée lors du prélèvement
de la zone tendineuse. Cela a été très bien étudié
par Nicolas Bonin de Besançon, qui a fait un bon travail pour
réaliser des prélèvements par une toute petite
cicatrice. Malgré tout c'est une opération tellement merveilleuse,
tellement fiable. Elle fait partie des meilleures opérations
de la chirurgie orthopédique avec 90 % de bons ou excellents
résultats, tant fonctionnels qu'anatomiques lorsqu'elle est associée
à un retour externe. C'est du même ordre que les prothèses
du genou ou de hanche. Pour un chirurgien, c'est important de réaliser
une opération qui marche bien 9 fois sur 10. Parfois, par nécessité
et du fait d'un recrutement particulier on doit réaliser une
chirurgie où le taux de succès est inférieur. Mais
si on veut avoir une clientèle confiante et régulière
il faut bien prendre en compte le taux de succès d'une opération.
Henri Dejour disait : "Dans une petite ville, c'est un drame si le collègue
qui vient s'installer en face de vous n'est pas bon. Parce que toute
la population perdra confiance dans la chirurgie orthopédique.
Cherchez toujours à vous installer en face ou avec les meilleurs".
Je crois que c'est juste et je dois dire que si je suis très
bien entouré à Livet, en particulier avec Tarik, je bénéficie
aussi de l'excellente qualité du travail des chirurgiens qui
m'entourent à l'extérieur.
M.O. : L'école lyonnaise a beaucoup
insisté sur la réfection des points d'angles. Vous continuez
à ouvrir et à suturer les points d'angle dans les entorses
graves ?
Ph N. : Aux Etats-Unis pendant très
longtemps, le traitement des formations périphériques
était privilégié. Au contraire, à Lyon,
Albert Trillat insistait sur le pivot central. Il y avait une opposition
entre Hughston ou Lemaire qui défendaient les gestes anti-ressauts
et qui traitait les instabilités rotatoires et Albert Trillat
qui s'intéressait essentiellement au pivot central. Ce qui s'est
passé c'est que les Européens ont bien observé
ce que faisait les américains, ils ont intégré
ces notions et étudié cette anatomie. C'est ainsi qu'ils
ont décrit le point d'angle postéro-externe, et le point
d'angle postéro-interne. Parallèlement, Hughston décrivait
ce qu'il appelait le POL (posterior oblique ligament), du côté
interne. Ces points d'angle paraissaient d'autant plus essentiels, que
la reconstruction du ligament croisé antérieur était
insuffisante. De même lorsque les patients étaient trop
âgés, plutôt que de reconstruire ce pivot central
on s'orientait plutôt vers le contrôle des formations périphériques.
Bousquet est resté très attaché à cela en
reconstituant le point d'angle postéro-externe notamment le poplité.
Henri Dejour avait la notion que la greffe du ligament croisé
antérieur marchait bien mais que s'il y avait quelque chose en
plus ce ne serait peut-être pas mal et il y a ajouté la
plastie antéro-externe de Lemaire. C'est assez intéressant
cette notion d'associer ces deux plasties, j'y suis resté fidèle
pour beaucoup de mes patients. Je crois encore aux vertus des gestes
périphériques, tout en sachant que ceux-ci chez le sujet
jeune ou très demandeur sont insuffisants à titre isolé.
Mais quand on a une distension des ligaments périphériques
il est aléatoire de tout faire reposer sur le pivot central,
d'autant qu'on sait que cette greffe ne reproduit pas exactement l'anatomie
du ligament croisé antérieur (même si des efforts
sont faits pour reconstruire 2 faisceaux et se rapprocher de l'anatomie...).
Cela peut m'arriver de retendre les PAPI dans une laxité très
importante ou à défaut de le prendre en compte et de réaliser
une ostéotomie. Je crois qu'il ne faut pas négliger les
freins secondaires sinon il y a trop de sollicitation sur la greffe
et on s'expose à un échec.
M.O. : Bousquet, à une période,
avait tout axé sur la réparation du poplité ...
Ph N. : J'avais
beaucoup d'admiration et d'affection pour Gilles Bousquet. C'était
un chirurgien enthousiaste qui a apporté beaucoup de nouveautés
dans la chirurgie du genou et probablement a-t-il été
l'un des premiers à réaliser des sutures méniscales,
des greffes du ligament croisé antérieur associé
à des ostéotomies, et à s'intéresser au
point d'angle postéro-externe. Mais sans doute était-il
trop passionné par ses recherches et il a poussé très
loin les indications. La grande force d'Henri Dejour, avec son sens
de l'analyse, c'était de reconnaître dans chacune des opérations,
à qui elle s'adressait. Même Henri Dejour à fait
des petits poplités chez certains patients car il savait qu'il
jouait un rôle dans certaine décoaptation externe. Il pensait
que le point d'angle postéro-externe était touché
dans 5 % des cas alors que pour Gilles Bousquet il était toujours
lésé. Mais la créativité stéphanoise
était importante. Si Bousquet et Dejour étaient souvent
opposés, ils restaient très liés.
M.O. : C'était des personnalités
très différentes ?
Ph N. :
Oui, de fortes personnalités séparées que de 50
km ; Henri Dejour était le parrain d'un des enfants de Gilles
Bousquet ; ils étaient comme deux frères ennemis en quelque
sorte, mais deux frères quand même. Ils étaient
de la même école. Lorsque Gilles Bousquet est parti à
Saint-Etienne, il n'avait plus le même rétrocontrôle.
Parmi ses nombreux et brillants élèves, Joseph Millon
était un des rares à s'opposer à lui. Henri Dejour
restait plus attentiste et attentif. Il s'est constamment imposé
la discipline de revoir ses patients, de les suivre, de publier ses
résultats. Ce qui lui a permis rapidement de se rendre compte
de ce qui marchait et de ce qui ne marchait pas.
M.O. : Quelle est votre attitude vis-à-vis
du ménisque ?
Ph N. : La
chirurgie ligamentaire pour moi c'est le ménisque. Une des principales
fonctions du ligament croisé antérieur c'est de protéger
les ménisques. C'est la reconstruction du LCA bien sûr
qui permet au patient de retourner à des activités sportives
et physiques, mais le pronostic du genou est au ménisque. Je
suis donc extrêmement exigeant sur ce qui peut favoriser la conservation
méniscale. Je sais qu'un certain nombre pense et probablement
à juste titre qu'on peut laisser une lésion méniscale
en place et qu'elle va guérir toute seule. Mais si cette lésion
méniscale a un petit risque de ne pas cicatriser alors je préfère
la suturer.
M.O. : Comment ?
Ph N. :
Les lésions méniscales les plus favorables sont les lésions
très périphériques en zone rouge-rouge; celles-là
suturées vont très bien. Peut-être que non suturées
elles vont bien aussi, comme le montrent les publications récentes
de Vielpeau et Müller. Mais chaque fois qu'il y a une reconstruction
associée à une suture méniscale cela cicatrise
très bien dans cette zone. Il y a des systèmes de suture
maintenant, qui permettent de tout faire par en dedans. Moi, j'aime
utiliser des fils. J'étudie les résultats des sutures
par Fast Fix au sein d'une étude coordonnée par Philippe
Beaufils. Par la voie arthroscopique cela n'alourdit pas le geste de
suturer un ménisque de l'intérieur.
M.O.
: Combien réalisez-vous de sutures méniscales ?
Ph N. :
Par an, je dirai qu'on en fait entre 30 et 40. Ce sont très souvent
des lésions compliquant une rupture ligamentaire.
M.O. : Où en est-on des greffes
méniscales ?
Ph N. : C'est
une chirurgie d'exception. J'en ai réalisé quatre à
Lyon avec l'aide de René Verdonk (voilà un «type»
fabuleux !) en utilisant des greffes venues de Belgique et sécurisés
par une banque de tissus française. Tout cela demande une infrastructure
lourde mais c'est une chirurgie possible. Elle s'adresse plutôt
aux sequelles de méniscectomie externe et restent rarement associées
à des greffes du ligament croisé antérieur. C'est
une option intéressante qui mérite d'être évaluée
dans des centres spécialisés.
M.O. : Avec une telle conviction sur
le rôle des ménisques pourquoi avoir pris du retard sur
les prothèses à plateaux mobiles ?
Ph N. : Nous n'avons pas été
en retard sur les plateaux mobiles. La prothèse HLS c'est la
première prothèse postéro-stabilisée à
plateau mobile et cela fait 6 ans qu'on l'utilise. Le plateau mobile
apporte un certain confort pour la mise en place de la prothèse,
une certaine sécurité dans la mise en place mais je ne
suis pas encore certain d'une différence à long terme
comparée aux plateaux fixes. Nous les suivons en continu et à
ce jour nos résultats sont excellents. Je dirais que la prothèse
HLS Noétos rotatoire permet une certaine tolérance qu'on
ne devrait pas accepter au cours de l'intervention mais c'est une tolérance
de fait. C'est à dire qu'on peut tolérer une petite erreur
même si on ne la souhaite pas. Mais il ne faudrait pas croire
que cette adaptation fémoro-tibiale nous libère des complications
rotuliennes. Je veux dire par là qu'on entend parfois que grâce
à la prothèse rotatoire on va régler un certain
nombre de problèmes fémoro-patellaires. Ce n'est pas exact
; ce qu'on règle c'est l'alignement fémoro-tibial. C'est
à dire qu'on obtient une bonne adaptation du polyéthylène
à la pièce métallique fémorale. Ceci est
constamment obtenu puisqu'il existe une modularité dans les tailles
entre le polyéthylène tibial et l'embase tibiale. Le degré
de liberté supplémentaire autorisé par les prothèses
rotatoires permet un bon alignement fémoro-tibial, mais on voit
bien qu'à ce moment là on découple l'alignement
entre le polyéthylène et le tibia. Donc on a un alignement
de la tubérosité tibiale antérieure qui se fait
mais de façon un peu indépendante de l'alignement fémoro-patellaire
puisqu'il y a cette mobilité autorisée. Donc en aucun
cas ce système d'adaptation de la prothèse rotatoire entre
le polyéthylène et le fémur ne permet un bon alignement
du système extenseur. Le système extenseur se positionne
comme il veut, indépendamment de l'alignement fémoro-tibial.
M.O. : On est donc encore exposé
aux conflits fémoro-patellaires ?
Ph N. :
Eh Oui ! l'alignement du système extenseur me paraît davantage
dépendre de l'axe fémoro-tibial mécanique et de
la rotation du composant fémoral. C'est cela qui dicte vraiment
le fonctionnement de l'articulation fémoro-patellaire. C'est
l'élément qui a le plus d'importance sur l'articulation
fémoro-patellaire, ce n'est pas du tout le fait d'avoir une prothèse
rotatoire en dessous contrairement à ce qu'on entend çà
et là répéter.
M.O. : Changeons de registre ; où
avez-vous fait vos études ?
Ph N. :
A Lyon. Je suis né à Lyon, j'y ai fait toutes mes études,
j'exerce à Lyon et je crois que je vais mourir à Lyon.
Et c'est au grand dam de ma femme qui rêve de mer et de soleil.
Elle est née à Alger et elle aime le soleil et le sable
chaud. J'essaye de temps en temps d'accéder à ses désirs...
heureusement nous partageons le même amour de la Polynésie.
M.O. : Pourquoi la chirurgie ?
Ph N. :
C'est une rencontre avec Albert Trillat quand j'avais 17 ans.
M.O. : Comment rencontre-t-on Trillat
à 17 ans ?
Ph N. :
Il aimait beaucoup le billard et venait jouer à la maison avec
un ami de la famille qui était champion de billard. Moi je jouais
mal au billard mais c'est comme cela que j'ai été amené
à le rencontrer. Un jour, il m'a dit : "tu veux faire quoi toi
?" j'ai répondu : "je ne sais pas peut-être de la chirurgie"
Alors il m'a dit "viens avec moi" et il a commencé à m'emmener
à l'hôpital. Je passais mes vacances à l'aider au
bloc opératoire. C'est là où j'ai rencontré
tous ses élèves chéris de l'époque : Joël
Bost, Jacques Caton, Jean Luc Lerat c'est là que j'ai bu mon
premier fond de verre de whisky dans le bureau d'A. Trillat avec Henri
Dejour. J'étais tout jeune. Je me rappellerai toujours de sa
voix forte et grave me disant, rappelle toi qu'à 40 ans mon foie
était vierge... ! toujours sa façon de mettre en garde
sans trop en faire et je n'avais vraiment aucune idée de qui
il était, ni de ce qu'il représentait. Je vouvoyais Trillat
par respect parce qu'il avait 50 ans de plus que moi, mais je ne lui
disais jamais Monsieur. Je n'étais pas au courant des usages
et il était loin de s'en offusquer Lui ce qui l'amusait, c'était
de bouleverser les convenances et la hiérarchie ; il était
capable de passionner un jeune de 17 ans, ignorant tout de la médecine.
M.O. : Qu'est-ce que vous aidiez comme
opération ?
Ph N. :
Des genoux, des hanches. Il avait ses chefs, ses internes, Marie Laure
son assistante et ils m'acceptaient. Pendant toute ma première
année de médecine, une matinée par semaine, j'allais
l'aider à l'hôpital. Je «fermais» ses patients.
En 1977 J'étais pour la première fois, aux journées
du genou à Lyon.
M.O. : Vous êtes tombé dans
la soupe tout petit ?
Ph N. :
C'est cela, c'était la potion magique. Parce que c'est vrai que
c'était intéressant. Evidemment je n'ai jamais touché
un centime et j'adorais aller l'aider, on ne s'ennuyait jamais, chaque
opération était comme un jeu d'échec. Il cultivait
le paradoxe et éveillait toujours la curiosité; A. Trillat
m'a aidé à enlever mon premier ménisque dans sa
clinique à 17 ans... et depuis, je n'ai de cesse de les préserver.
M.O. : Vous êtes passé chez
lui comme interne ?
Ph N. :
Quand je suis devenu interne, il était à la retraite.
Mais c'est lui qui m'avait fait préparer l'épreuve de
chirurgie pour le concours. C'était un grand pédagogue
et il m'a vraiment fait comprendre comment aller à l'essentiel.
J'ai appris plus tard qu'il avait préparé à l'internat
la plupart des patrons de la ville. Pour mes premiers choix je n'avais
pas l'orthopédie (à l'époque c'était très
couru), mais je lui demandais conseil. Il m'indiquait toujours des choix
invraisemblables. Pour le premier stage, il m'a dit "tu vas aller faire
de la réanimation chirurgicale, cela te servira toute ta vie".
Il m'avait mis dans les pattes d'un de ses anciens élèves,
Mottin, qui était le patron des urgences à Grange Blanche,
et qui m'a complètement protégé. Le premier jour
où je me suis présenté en tant qu'interne j'avais
une lettre de Trillat et je ne savais plus où me mettre. Il ouvre
l'enveloppe et me dit «Ah c'est l'Albert qui t'envoie prends un
cigare... tu sais il m'a fait passer l'externat». Je me suis tapé
six mois de réanimation chirurgicale, mais j'ai compris le fonctionnement
des anesthésistes et des réanimateurs...
M.O. : Comment cela s'est passé
chez Dejour ?
Ph N. :
J'arrive en troisième année, Dejour et Lerat étaient
ensemble mais ne s'entendaient pas très bien. Trillat aimait
beaucoup Lerat mais il voulait que je suive Dejour qui était
le chef de service. J'ai choisi chez Jean Luc Lerat mais fait ma thèse
avec H. Dejour. Le jour où je me suis présenté
Henri Dejour m'a dit si tu es bon interne et tu fais une bonne thèse,
tu seras chef de clinique chez moi.
M.O. : Pourquoi Trillat vous protégeait-il
tant ?
Ph N. :
Peut-être parce qu'il n'avait pas d'enfant ? A vrai dire il avait
de l'affection pour tous ses élèves et il les a beaucoup
aidés. C'était quelqu'un qui avait beaucoup de panache.
Un jour il me dit : "Philippe est-ce que tu aimes Raymond Devos, il
faut qu'on aille le voir". Ce n'était pas simple ; je demande
à ma mère de s'en occuper mais ce n'était pas possible
il y avait deux heures de file d'attente pour les billets. Quelque temps
après, il me rappelle pour les places et je lui dis que c'est
très compliqué ... Il me dit : "tu n'as qu'à aller
demander au concierge du Sofitel"... On se revoit 15 jours avant la
date du spectacle et je lui explique que c'est tout simplement impossible
d'avoir des billets pour Raymond Devos. Il s'étonne : "ah bon
!" Trois jours avant le spectacle il m'appelle : "Philippe on se retrouve
où pour allez voir Raymond Devos ? Viens avec tes parents". On
prend la voiture, on arrive dans le hall du théatre au lieu d'aller
faire la queue il se dirige directement vers les ouvreurs et demande
la loge du Maire. Effectivement, on se retrouve dans la loge du Maire
qui est libre et à notre disposition. Je me dis que la situation
est quand même exceptionnelle. Trillat se penche par-dessus la
balustrade et il aperçoit Jacques Caton au premier rang. Il l'interpelle
et lui donne rendez-vous à l'entracte. A l'entracte il me présente
à Jacques Caton. Il lui dit : "tu connais Philippe bien sûr,
tu sais qu'il va chez Crac (Michel), tu vas t'en occuper". Puis A. Trillat
demande à Caton comment il a obtenu ses places ? Jacques répond
"J'ai un abonnement ; mais vous alors ce que vous avez fait c'est formidable
Monsieur". Je m'exclame "Mais qu'est-ce qu'il a fait ? Tu n'as pas lu
le journal, il vient de faire un don à la ville de Lyon d'un
tableau que les Américains voulaient lui acheter 8 millions de
dollar !" Il avait tout simplement donné un tableau de Poebius,
"Deux femmes au bain". D'autant qu'à Paris, sur leur Poebius
ils n'en ont qu'une ! Tu comprends, me dit Trillat, en ce moment le
maire ne peut rien me refuser !
M.O. : C'était une période
moins compétitive.
Ph N. :
Malheureusement nos contraintes se sont accentuées. Nous devons
être plus exigeants avec nous-mêmes et avec nos collaborateurs.
Je sens bien le décalage qui progressivement s'instaure entre
l'obligation de formation, de résultat et entre les multiples
tentations, loisirs, etc... qui sont à portée de week-end.
Je reste cependant poussé par l'enthousiasme
de mes chefs de clinique.
M.O. : Aujourd'hui, le chef de service
que vous êtes, pense aussi beaucoup à ses Maîtres
?
Ph N. :
Il n'y a pas un jour qui passe sans que je ne pense à Trillat
ou à Dejour. Sans Albert Trillat je n'aurais pas fait ce métier
et sans Henri Dejour je ne saurais pas le faire.
Maîtrise Orthopédique n°124 - Mai
2003