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  Les 30e Journées d’Orthopédie de Fort de France
 
 
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En juin dernier, se tenait à la Rochelle le congrès de la Société Orthopédique Rochelaise.
C’était l’occasion pour Maîtrise Orthopédique de rencontrer son créateur et organisateur, Pierre Lecestre et de revivre avec lui son itinéraire professionnel.

 

M.O. : Comment s’est déroulé le congrès ?
PL : Très bien, mais je suis mal placé pour en parler puisque j’en étais l’initiateur. Quasiment tous les orateurs et modérateurs étaient là. Nous avons pu développer les sujets programmés et qui touchaient de multiples disciplines " adultes " comme le rachis, la hanche, la pathologie sportive et le denier jour avec nos amis du GEOP, nous avons traité de la chirurgie orthopédique " infantile ".

M.O. : Quels ont été les temps forts ?
PL : Il y a eu les communications de nos amis du GECO comme Gérard Gacon et Jacques Hummer sur la planification des PTG et également celles de nos confrères spécialisés en médecine physique sur le dopage. Le dernier jour, nous avons eu la table ronde des grands noms du GEOP, Cahuzac, Rogez et Moulies. Ils savent présenter les choses. Ils apportent toujours une haute capacité d’enseignement et animent parfaitement leurs débats. On n’a pas besoin de mettre de modérateur lorsqu’ils sont là ; ils le font eux-mêmes. De plus ils ne se prennent pas
" la tête " ; ils discutent librement, s’engueulent volontiers, mais de façon tout à fait amicale. C’est une ambiance de congrès tout à fait particulière. C’est la troisième fois que nous nous réunissons
et c’est toujours un plaisir. Dominique Moulies qui est leur président, a souhaité que nous puissions réorganiser ce type de réunion amicale, mais toujours de haut niveau scientifique.

M.O. : Dans votre hôpital, vous traitez l’enfant et l’adulte ?
PL : Nous avons toujours géré les deux, en tout cas en ce qui concerne la traumatologie. Depuis deux ans, nous avons maintenant un collègue nantais formé par Rogez, le docteur Sam Wing, qui fait en plus de l’orthopédie infantile. Donc c’était une raison supplémentaire pour remettre dans le programme de l’infantile, mais cela fait de nombreuses années que nous nous réunissons avec le GEOP.

M.O. : Est-ce que la Société Orthopédique Rochelaise est une fille de la Société Orthopédique de l’Ouest ?
PL : Non pas du tout. Les choses remontent au début des années 80. Un certain nombre d’anciens chefs de clinique, venant d’horizons différents ont pris alors des postes qu’on intitule maintenant : praticien hospitalier, avec souvent une chefferie de service, comme par exemple à Saintes, à La Roche Sur Yon, à Bressuire ou comme moi à La Rochelle. Nous nous sentions isolés. Nous avons essayé de retourner chacun dans notre maison-mère, mais les portes nous étaient fermées. Sur le plan universitaire, nous dépendions à La Rochelle du CHU de Poitiers. Nous n’y avons pas eu un accueil très chaleureux. On arrivait avec nos dossiers et on repartait avec nos dossiers. Donc nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose et avons eu l’idée de créer un groupe de travail pour nous retrouver régulièrement et confronter nos dossiers essentiellement à problème, ce que nous ne pouvions faire quand on allait chez les " grands professeurs ". Les statuts de la Société ont été déposés en 1981, avec comme objectif de favoriser le développement de la chirurgie orthopédique et traumatologique, en regroupant médecins, chirurgiens, infirmiers, kinésithérapeutes… Bref toute personne intéressée par cette spécialité. Cela s’est progressivement développé et l’originalité était la tenue de réunions fréquentes de l’ordre de huit par an. Depuis 1981, nous tenons ce rythme en y associant comme c’était prévu dans les statuts, des voyages d’étude, des participations à des congrès à l’étranger, l’invitation de collègues ayant une expérience dans un domaine qui intéresse le groupe. A force de se voir les amitiés se sont nouées mais chose peu habituelle, également entre nos épouses, ce qui fait que ce groupe de la Société Orthopédique Rochelaise, la SOR, soit constitué encore aujourd’hui d’un groupe d’amis.

M.O. : Mais d’amis travailleurs ….
PL : On n’est pas resté inactif. Nous sortions d’hôpitaux universitaires et nous avons cherché à faire des études multi-centriques. Nous avons publié dans des revues référencées. Je citerai l’arthroplastie intermédiaire à cupule mobile, les fractures de diaphyse humérale et notamment l’embrochage fasciculé qui est un travail qui a été repris par de multiples congrès. Il y a eu aussi les premières études françaises sur les cotyles vissées de Motta et nos travaux sur les tendons d’Achille publiés en 1989 et 1998. On s’est intéressé aussi au traitement des luxations congénitales hautes de l’adulte puisqu’il y en avait pas mal dans notre région et avec l’aide d’Alain Fauvy de Nantes, nous avons mis au point une technique particulière pour réaliser les PTH. Plus récemment un gros travail a été fait sur les fractures du fémur sur prothèse fémorale. Il faut préciser que les membres de la SOR ne sont pas que rochelais. Ils sont issus de régions et de villes diverses comme Guéret, Marmande, Saint-Nazaire ou Le Mans. Donc c’est au sein de tout ce creuset que se fait chaque année l’ensemble des réunions. Chaque volontaire qui a accepté de prendre en charge une réunion, organise celle-ci, choisit un thème, invite éventuellement un participant extérieur. Autrement dit il y a chaque fois un lieu de réunion différent. Nous n’avons pas un secrétariat mais des secrétariats et c’est de la bonne volonté de chacun d’entre-nous dont dépend la vie de la SOR. Encore une fois le principe essentiel est de nous retrouver et d’étudier nos dossiers à problème et nos échecs. Comme il n’y a pas de position d’école, tout est discuté et cela permet à celui qui pose un problème de repartir avec un éclairage, un conseil, une indication et donc une aide dans son
travail. Pour en revenir à votre question, nous n’avons aucun lien avec la Société Orthopédique de l’Ouest, qui est une grande société avec des moyens en rapport. Notre mode de fonctionnement est tout à fait différent avec non pas une grande réunion annuelle mais ces réunions fréquentes au cours de l’année et contrairement à ce que certains ont pu croire, nous n’avons jamais voulu concurrencer la SOO. Nous avons voulu travailler parallèlement avec elle. Quand cette société, son bureau et son président ont bien voulu l’accepter, nous avons fait des communications et il n’y a eu aucun conflit. D’ailleurs au mois de juin dernier, juste avant notre congrès à La Rochelle, j’ai communiqué à la SOO et participé à une table ronde.

M.O. : Comment est organisé l’hôpital de La Rochelle ?
PL : Parlons du passé. Quand j’ai pris mes fonctions en octobre 1980, jeune émule des CHU de Paris, j’ai essayé de recréer, autant que faire se peut, ce que j’avais connu. C’est-à-dire des staffs matinaux de fin de garde, au moins une visite hebdomadaire avec tout le monde et un grand staff également hebdomadaire que j’avais imprudemment situé le samedi matin. Rapidement l’horaire de ce staff m’a été reproché et nous sommes passés au vendredi après-midi, volontiers vers 19 h ; comme les souhaits de départ en vacances du vendredi après-midi se sont multipliés, j’ai dû transférer le staff le mardi après-midi. Néanmoins, cette structure avec revue de dossiers, discussion et analyse des indications a tenu pendant longtemps avec des observations cliniques qui étaient bien faites. Je peux d’autant plus en parler que je suis en train de revoir certains de mes plus anciens dossiers qui ont 15 à 20 ans de recul concernant la chirurgie conservatrice dans la coxarthrose sur dysplasie et il est évident qu’il y a une énorme différence avec ce qui existe à l’heure actuelle. Aujourd’hui, les dossiers sont le plus souvent vides, ce qui pose d’ailleurs des problèmes sur le plan médico-légal. Bref, j’ai tenu cette organisation jusqu’aux années 96 – 97 où j’ai été confronté, disons à la mauvaise volonté des autres praticiens du service. J’ai essayé de résister, mais l’administration et surtout le président de la CME de l’époque m’ont expliqué que chaque praticien était libre et responsable de ses indications ; je n’avais donc pas à y mettre mon nez. Rapidement, chaque praticien a posé les implants de son choix et aucun suivi ne devenait possible. J’en ai eu marre, j’ai retiré mes billes, et j’ai abandonné ma chefferie de service.

M.O. : Vous évoquez la transformation d’un ordre pyramidal au sein d’un service en une fragmentation des pôles de décisions…
PL : C’est là le fond du problème. L’administration a joué la carte de la scission des services et de l’affaiblissement des chefs de service pour accroître son pouvoir. Pendant 18 ans, je les ai embêtés car j’étais rigoureux et exigeant. Je me suis battu pour faire créer des postes, je me suis battu au niveau des 6 ou 7 commissions où je siégeais régulièrement. J’ai défendu le personnel soignant et le secrétariat : cela dérangeait profondément. Par ailleurs il faut savoir qu’à l’heure actuelle nous ne décidons plus du matériel d’ostéosynthèse et des prothèses que nous posons ; c’est le pharmacien au travers des appels d’offres, pour des raisons purement financières et non médicales, qui décide de tout. Cet état de chose me choque profondément. Ce qui sort au fond c’est que l’administration a su par des sous-commissions créer des mini-chefs et a tout fait pour éliminer les chefs de service qui étaient casse-pieds, de façon à pouvoir gérer à sa façon. C’est à mon avis un des grands problèmes des hôpitaux à l’heure actuelle.

M.O. : Ne pensez-vous pas que dans le fond c’est le reflet de difficultés budgétaires ?
PL : Vous connaissez le fonctionnement des hôpitaux… Il y a la caisse pour les jardins,
la caisse pour refaire les peintures, la caisse pour le personnel, la caisse pour les implants… Tout cela ne se mélange pas. Je pense que le budget des hôpitaux n’a pas diminué bien au contraire, par contre le nombre de postes d’administratifs a très largement augmenté ces 10 dernières années. Et que dire de l’argent dépensé dans d’innombrables audits qui n’aboutissent qu’à peu de chose ?

M.O. : Avez-vous le sentiment que la qualité des soins se détériore à l’hôpital ?
PL : A mon avis oui et la première raison c’est la disparition des chefs de service et de leur autorité, des staffs et des confrontations de dossiers. Chacun fait ce qu’il veut de son côté. Doit-on faire une ostéotomie ou une prothèse ? C’est le collègue dans son coin qui en prend la décision sans concertation. Il n’y a plus en tout cas chez nous d’étude scientifique, de revue de dossiers et encore moins de publication. C’est une perte pour le patient.

M.O. : Etes-vous soulagé de ne plus avoir la chefferie de service ?
PL : Je n’ai pas été soulagé de n’être plus chef de service ; j’en ai été assez malheureux parce que la guerre intestine à continué sur place et que j’ai continué à avoir des idées sur la gestion du service. Je suis par contre depuis peu excessivement soulagé de ne plus prendre de garde et de penser que bientôt je prendrai ma retraite de P.H., en 2005, ne conservant que des fonctions d’attaché pour des expertises, des consultations et la poursuite de mon travail à l’AFSSAPS.

M.O. : Quels sont vos terrains de prédilection ?
PL : J’ai poursuivi ce que j’avais commencé sur Paris, c’est-à-dire à m’intéresser à la traumatologie en particulier celle de la cheville et du coude car avec 7 ans de garde à Ambroise Paré, j’avais accumulé une certaine expérience. En orthopédie c’est surtout la hanche.

M.O. : Comment avez-vous évolué en matière de prothèse de hanche ?
PL : Durant ma formation à Paris, nous avions trop vu de descellements de tiges fémorales cimentées. Aussi à mes débuts à La Rochelle, je me suis orienté vers le sans ciment et j’ai poursuivi mon expérience avec l’utilisation des tiges de Lord ; puis je me suis orienté vers les tiges vissées de Bousquet après avoir suivi son enseignement et celles des Italiens avec la tige SCL. La prothèse de Bousquet présentait toutefois un certain nombre d’inconvénients, tels une embase monobloc avec tête de 32, un réglage de l’antéversion possible, mais que de 30 en 30° et enfin, elle avait une tige qui était totalement recouverte de céramique. Celui qui un jour a du enlever une Bousquet s’en souvient. C’est pourquoi avec Jean Serge Bedoucha qui exerçait aux Sables d’Olonnes et qui faisait partie de la SOR, nous avons eu l’idée d’améliorer, en toute modestie, la tige de Bousquet. On a gardé le principe de l’embase avec antéversion réglable mais en l’affinant de 10 en 10° et avec un col modulable sur lequel on pouvait mettre ce que l’on voulait comme tête. On a affiné la tige et on l’a conçue toujours vissée, en titane rugueux ; on l’a appelée BL pour Bedoucha – Lecestre. Un des problèmes était que le vissage des tiges fémorales n’était pas une pratique répandue, un autre qu’il y avait un sacrifice osseux au niveau de la coupe trochantéro-diaphysaire. Ce qui fait qu’au fil des années avec l’apparition de tiges plus anatomiques et recouvertes d’hydroxyapatite, je pense notamment à l’Esop, nous avons décidé d’arrêter la commercialisation de cette prothèse qui était dépassée. Il s’en est posé plusieurs centaines en France et Philippe Poilbout en a fait récemment une revue, certes non exhaustive, mais celles qui ont tenu sont toujours en place avec des reculs qui vont jusqu’à 18 ans. Globalement, je dirai que 3 sur 4 ont tenu. Quand elles ne tenaient pas c’était tout de suite et il était facile de les enlever et de mettre ce que l’on voulait à la place. Mais je déconseille à un collègue qui serait confronté à un problème de cotyle aujourd’hui au dessus d’une BL posée il y a 10 – 15 ans, de chercher à l’enlever.

M.O. : Elle avait un pas de vis assez large …
PL : Oui et avec une surface rugueuse. Contrairement à la tige de Bousquet qui avait une prise de haut en bas, nous l’avions dessinée un peu en queue de " carotte ", large en haut et fine en bas de façon à n’avoir aucune contrainte corticale diaphysaire. J’ai cru depuis longtemps à l’ancrage métaphysaire. Je retiens de cette expérience un certain nombre de bonnes options : la modularité en disant bien qu’il faut que l’usinage soit absolument parfait ; la fixation métaphysaire ; la défense du sans ciment, ce d’autant qu’en 1985 il ne se posait pas beaucoup de tiges fémorales sans ciment.

M.O. : Et le cotyle ?
PL : Là aussi nous avions opté pour un cotyle sans ciment . Ayant visité nos collègues italiens, nous avons choisi le cotyle de Motta de forme conique. Cela a été un échec cuisant. La SOR a publié au début sur plus de 200 cas de cotyles vissées de Motta en disant : " tout va bien " . On montrait des films où on nous voyait visser à frottements durs en faisant " tourner " le malade sur la table… Nous avons republié quelques années plus tard pour annoncer l’échec de ce cotyle car nous avions près de 40 % de mobilisations à 5 ans. Comme quoi il faut être humbles dans notre métier…

M.O. : Comment était la surface ?
PL : En titane sans revêtement de surface et notamment d’hydroxyapatite. Ceci étant, les reprises de ces cotyles de Motta n’ont jamais été dramatiques comme peuvent l’être des descellements de cotyles cimentés du moins tels qu’on les faisait à l’époque avec des gros plots. Depuis, j’ai eu le plaisir de participer au développement et à la diffusion du cotyle Atlas qui est resté pendant 10 ans pour nous, dans sa version recouverte d’hydroxyapatite, l’implant de référence, compte tenu de ce que nous pensons : son élasticité, l’épaisseur de son polyéthylène, sa facilité de pose… C’est le cotyle dont je voudrais si j’avais une coxarthrose !
Par ailleurs un des sujets dans lequel je me suis impliqué, notamment avec la SOR, a été l’arthroplastie intermédiaire. De nombreuses études ont été réalisées. Il en est sorti que cette arthroplastie vaut mieux qu’une tête monobloc même si cela coûte plus cher. Nous avons également prouvé qu’il ne faut pas toucher au cotyle ; c’est-à-dire que donner un coup de fraise, comme cela était recommandé il y a 20 ans, pour régulariser la cavité cotyloidienne, conduit à la cotyloidite. Il en est sorti enfin qu’il fallait des cupules rétentives et éliminer les petites tailles dont l’épaisseur de polyéthylène était insuffisante.

M.O. : Vous vous êtes pas mal intéressé aux ruptures d’Achille ?
PL : Oui. En 1989, un des travaux de la SOR a été la revue
de 230 ruptures du tendon d’Achille dont les 3/4 avaient été opérés. Force a été de constater qu’on n’était pas bon, avec globalement 20 % d’échecs comprenant les ruptures itératives, les infections, les nécroses cutanées, les algo-dystrophies, les séquelles douloureuses, les difficultés de port de chaussures… On ne se sentait pas à l’aise et on s’était dit : il faut peut-être reprendre les principes de Kouvalchouk et traiter plus orthopédiquement, n’opérer que les jeunes sportifs de façon à diminuer les ruptures itératives dont les statistiques internationales évoluent entre 12 et 15 %. Un jour j’ai rencontré Delponte qui m’a expliqué le concept du percutané et l’intérêt du Tenolig. Je dois dire que je n’y croyait absolument pas. Mais comme on avait des soucis d’indication, j’ai fait passer l’information à la SOR. D’autres que moi s’y sont mis et on a commencé à revoir nos cas. D’abord 30, 60 puis une étude multicentrique avec un gros recul sur 100 cas. Il est apparu que cette technique marchait, qu’elle est simple, rapide et efficace.

M.O. : Comment prescrivez-vous les suites ?
PL : La plupart du temps, ce sont des gens qui sortent au bout de 24 heures. La décharge par béquillage s’effectue pendant 18 jours, avec auto-rééducation ; ensuite reprise de l’appui progressivement jusqu’au 45ème jour. A cette date on enlève le matériel qui ne sert plus à rien et " pendouille ". Puis on autorise la reprise progressive des activités socio-professionnelles et à 120 jours reprise du sport. Nous déplorons 3 % de ruptures itératives, c’est-à-dire moins qu’avec la chirurgie classique et elles sont facilement réopérables. Je veux parler en tout cas des patients qui respectent le protocole. Pour les patients incontrôlables, ou qui doivent se déplacer comme nos nombreux touristes, il faut impérativement mettre une botte en résine et en équin pendant 3 semaines.

M.O. : Vous avez aussi travaillé sur les substituts osseux ?
PL : Oui. Initialement, nous avions à La Rochelle une banque d’os " personnelle " constituée à l’aide de têtes fémorales. Cela marchait très bien mais comme beaucoup nous avons du l’abandonner en raison des nouvelles normes législatives. Nous avons alors essayé divers substituts osseux, sans succès. Jusqu’à ce que l’on me propose une céramique biphasée de synthèse. Très franchement j’avais des doutes mais comme nous n’avions rien d’autre, j’ai essayé d’abord dans les pertes de substance traumatiques puis en orthopédie dans les ostéotomies, les reprises de prothèses… et enfin dans les pseudarthroses. Force a été de constater, grâce à un suivi rigoureux tant clinique que radiologique de plusieurs centaines de cas, que ce substitut avait une parfaite tolérance clinique, une réelle valeur ostéo-conductrice et même un effet que j’appelle ostéo-facilitateur pour ne pas dire ostéo-inducteur. Pour moi cette céramique a réellement révolutionné nos actes chirurgicaux en évitant la iatrogénie des prises de greffes autologues. Et l’avenir est plein d’espoirs avec les nouveaux ciments injectables et l’adjonction envisagée, aux céramiques, de facteurs ostéo-inducteurs.

M.O. : Comment êtes-vous arrivé à La Rochelle ?
PL : Il faudrait d’abord expliquer comment je suis arrivé en Métropole !

M.O. : Allons-y !
PL : Tout d’abord j’ai vécu 18 ans en Algérie, essentiellement à Oran. Mon père était cadre de la banque d’Algérie. Ma mère était employée dans le même établissement. La sienne tenait une librairie où je me suis délecté des premières BD ! Ma vie d’adolescent s’est passée au grand air, entre pinède, terrain vague et surtout la mer. Nous vivions en banlieue dans une villa et les études scolaires ne me passionnaient pas beaucoup… Au moment de la guerre d’Algérie mes parents ont divorcé et j’ai donc vécu un double déchirement. J’ai en effet malheureusement connu les bombes, les attentats, la peur. A 17 – 18 ans cela marque. Je suis parti le 4 juillet 1962 avec comme d’autres, une valise en carton. Le pont aérien de l’exode m’a déposé à Perpignan puis j’ai échoué à Blaye à côté de Bordeaux. Au bout d’un an, je suis retourné à Oran faire ma terminale car une partie de ma famille y était restée. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, cela a été une des plus belles années de ma vie. En cette première année d’indépendance de l’Algérie, il y avait encore des militaires, il y avait une forte empreinte française et il n’y avait plus d’attentat. J’ai donc fait ma terminale au lycée La Moricière, et j’ai même fini par décrocher le prix d’excellence. Puis le reste de ma famille est parti, ma sœur et mon beau-frère, pharmacienne et médecin, s’installèrent à Paris. Je les y ai rejoins et comme j’avais suivi mon beau-frère dans ses activités médicales et que j’avais même fait des aides opératoires en clinique à Oran, il nous est apparu normal que je m’inscrive en médecine. Je me suis donc retrouvé en CPEM à Jussieu en 1964. A l’époque il y avait 2500 candidats. J’avais un bac sciences, ils m’ont inscrit en section C et je me suis retrouvé avec des gens qui sortaient de math sup. et math spé. Tout cela pour dire qu’il a fallu marner comme un fou.

M.O. : Comment ça s’est passé ?
PL : J’ai assez souffert. Il fallait se retrouver à 7 heures au bas des amphis de Jussieu ; cet hiver là il faisait très froid, je venais des pays chauds. Ca a été très dur, mais je me suis accroché. On était obligé le matin, en tant que stagiaire, d’être à l’hosto et à 14 heures à l’amphithéâtre pour suivre les cours, à l’autre bout de Paris où les portes étaient fermées à l’heure précise ! J’ai fait partie de ceux qui ont fait les conférences d’externat et j’ai été reçu en 1967. Mon beau-frère me dit c’est bien, mais tu ne peux pas en rester là ; tu va préparer l’internat. Je l’ai regardé avec des yeux ronds mais j’ai commencé les confs d’internat. Puis arrive mai 1968 et il n’y a pas de concours. On le passe quelques mois plus tard. Finalement je suis reçu en 1969. Je ne vous dis pas ma joie quand j’ai vu mon nom affiché devant les bureaux de l’Assistance Publique, ce d’autant que j’avais également réussi les " pieux ". Il ne restait plus qu’une chose à faire c’était l’armée. J’ai alors fait le parcours du " couillon " : les fossés de Vincennes, les footings dans le bois. Puis j’ai été à Libourne où j’ai été assez malheureux parce que je n’avais pas un rond et que j’étais loin de Paris. J’étais déjà marié à l’époque avec un gosse. De retour à Paris, il a fallu commencer par les hôpitaux périphériques. J’ai été à Montfermeil et à Bobigny. J’ai connu la fin de l’internat, du vrai, avec les "descentes " et les " améliorés " ; les anciens me comprendront. A Montfermeil nous étions en tout 6 internes qui logions sur place pratiquement. On passait plus de temps à l’hôpital qu’à la maison. Nous étions un peu livrés à nous-mêmes. Par exemple un jour à Bobigny, je reçois un blessé qui est exsangue et qui de toute évidence présentait une lésion hémorragique intra-abdominale. J’appelle l’Agrégé de garde qui me dit : " attends, je fais un cours à la fac. Fais lui une dialyse péritonéale et tu me rappelles ". Je lui fais la dialyse et c’est franc : le type est blanc, sa dialyse est rouge ! Il faut l’ouvrir. Le chef me dit : " tu le montes et tu commences ! ". A l’époque pas si lointaine, c’était possible ! J’y vais donc, je l’ouvre mais ce n’était pas une rate, chose que je savais faire, mais un foie. Heureusement, c’était une lésion " gentille ", un dôme du foie, mais qui saignait pas mal. Je me suis agrandi en thoraco-phréno, j’ai tamponné et j’ai suturé. L’aide technique n’est arrivée que lorsque je commençais à refermer. Fort heureusement les suites furent simples.

M.O. : Ensuite vous avez été chez Duparc ?
PL : Oui. J’arrive chez Jacques Duparc qui était remarquable par son charisme, son autorité et la qualité de son enseignement. C’était dans le vieil hôpital Bichat et je m’en souviens comme si c’était hier, notamment de ses couloirs en sous-sol. Quelques souvenirs me reviennent en tête. Un jour en fin de matinée, il me dit : “mon petit tu vas enlever ce clou-plaque”. Pourquoi pas ? Le problème c’est que le clou-plaque était là depuis un certain nombre d’années et je n’ai jamais réussi à l’enlever. Je le fais appeler, il arrive furieux et me dit " coupez les têtes de vis aux ciseaux frappés " ce que je fis ! mais il a du revenir pour reconstituer le fémur qui vers 13 h 30 avait explosé. Autre anecdote : Jacques Duparc avait l’habitude de " terroriser " et de frapper ses collaborateurs. En fait il s’agissait de franches bourrades dans le ventre ou l’épaule, mais plus cordiales que méchantes. Un des internes qui en avait marre de prendre ces coups s’était mis une plaque de métal sous sa blouse. Lors de la visite quand le patron s’est retourné pour l’engueuler, il lui a décoché son coup favori dans le ventre… on a tous bien rigolé.

M.O. : Il l’a bien pris ?
PL : Oh oui… il était très autoritaire, mais aussi intelligent, plein d’allant et de savoir. J’ai gardé de Jacques Duparc un souvenir amical et respectueux ce d’autant que c’est le seul patron parisien qui m’ait invité à communiquer de façon régulière, notamment à ses journées de Bichat, alors que ma maison-mère ne l’avait jamais fait. Après Bichat, j’ai eu un poste d’interne à Ambroise Paré chez J.O.R. c’est-à-dire Jacques Odilon Ramadier. J’ai trouvé autre chose. Il y avait tout autant de rigueur, mais dans une ambiance différente. L’organisation du service était la même, avec les staffs du matin et les grands staffs de service. A l’époque il n’était pas question de programmer une ostéotomie sans que le calque soit affiché sur le négatoscope. A la fin de mon internat, en 1974, un poste de chef de clinique s’est brusquement libéré et je suis, du jour au lendemain, passé dans le même service d’interne à chef, ce qui n’est pas chose facile à vivre. A partir de là, les choses deviennent à la fois plus simples et plus compliquées. On me fait bosser comme j’ai jamais bossé. Les publications s’enchaînent. Les bimalléolaires, les pilons tibiaux, les ostéonécroses chez le transplanté rénal qui était le dada de Jérôme Benoît, les coudes, les fractures ouvertes de jambe etc… Ils ont fait feu de tout bois.

M.O. : Parlez-nous de Ramadier ?
PL : Ce fut mon véritable Maître. C’était un puit de science et un homme excessivement rigoureux. Il ne s’agissait pas de poser une indication sur une radio sans avoir une connaissance parfaite du malade. Il ne s’agissait pas de faire une intervention sans l’avoir programmée, sans avoir tout planifié auparavant. En dehors de ça, bourru, mais néanmoins humain et avec une grande ouverture d’esprit. Sur mes conseils, il a accepté d’introduire les clous de l’AO ainsi que le matériel AO de 3,5 mm. Avant il n’y avait que les clous de Kuntcher et le Maconor. Et cela parce que J.O.R. m’avait dit : " puisque vous vous intéressez à la traumatologie, allez donc voir mon ami Heim qui est en Suisse ". J’ai donc passé une semaine à l’hôpital de Khur avec ce charmant homme qui m’a d’ailleurs hébergé chez lui. Quand je suis revenu, j’ai donc convaincu J.O.R. d’acheter le matériel. Une autre fois, je suis allé voir J.O.R. pour lui parler d’une technique qui me paraissait pleine d’avenir : l’arthroscopie. Je lui dit : " Monsieur, il y a une technique qui va s’imposer. Jean Yves Dupont est partant, il faut l’envoyer se former au Canada, débrouillez-vous ". Dire cela au patron ! Il me répond : " que croyez-vous ? ". Il n’empêche qu’il a quand même organisé le déplacement et la formation de Jean Yves et que ce dernier en a fait sa spécialité et qu’après il a formé les autres collègues du service tels que Beaufils et toute une génération.

M.O. : Il opérait beaucoup ?
PL : Certes. J’ai aidé le patron à faire des hanches et des genoux difficiles, des tumeurs, ainsi que du rachis ; il faisait beaucoup de hernies discales. Je me souviens également d’une exostose solitaire dans le cadre d’une maladie poly-exostosante, compressive avec troubles neurologiques chez une gamine de 18 ans. C’était extraordinaire de le voir disséquer. C’était un homme d’une rigueur remarquable. Un autre exemple : je devais être en 4ème ou 5ème année de clinicat ; quatre heures du matin, coup de téléphone, c’est le SAMU de Garches : " on a un tétraplégique, on ne peut pas s’en occuper, on vous l’envoie ". Je reçois le tétraplégique, qui présentait une luxation C5-C6 et à l’examen un déficit sensitif et moteur avec un priapisme. J’étais donc devant une tétraplégie gravissime. Je le réduis en urgence et je l’opère. Je finissais vers 8 heures du matin de mettre mes plaques postérieures quand Lortat Jacob arrivant en salle me fait remarquer qu’il y a probablement une fracture de l’odontoïde associée ; je ne l’avais pas vue dans l’effervescence de l’urgence. Je fixe donc l’odontoïde par laçage et greffe. Un peu plus tard, J.O.R me dit au staff : " j’ai bien vu votre fiche d’analyse neurologique et vous n’avez pas testé le biceps droit ; donc vous ne pouvez pas dire que c’est une tétraplégie complète ! ". Ce patient faisait partie de la jet set parisienne et j’ai eu par la suite pas mal de coups de fil d’éminents personnages ; il a pas mal récupéré et a finalement pu remarcher avec 2 cannes simples.

M.O. : Vous avez pas mal travaillé sur les fractures de la palette humérale ?
PL : En fait dans les années 70, pour les fractures de la palette humérale, il n’y avait aucun matériel spécifique, ni aucune technique codifiée. Très souvent, même en CHU, les radiographies post-opératoires révélaient d’énormes défauts avec des montages instables qui finissaient en véritables catastrophes. Avec Jean Yves Dupont on s’est dit voilà un sujet de réflexion. Il y avait eu une avancée avec la plaque externe de Kerboul, mais c’était une plaque Maconor épaisse, peu anatomique, avec des vis de 4,5 mm et une seule vis épiphysaire. Alors on s’est mis au travail. On a recherché à la fois un matériel et une technique. On a réussi après une étude au laboratoire d’anatomie à définir une plaque anatomique mise sur la colonne externe. On a fait faire des prototypes et on a réfléchi sur la technique et les voies d’abord ; on a tâtonné assez longtemps pour s’arrêter sur des voies d’abord postérieures avec ou sans olécranotomie. On a également établi une classification des lésions fracturaires. Puis au terme de cet énorme travail, le patron a tenu à me faire diriger, alors que j’étais simple chef de clinique, la table ronde de la SO.F.C.O.T sur les fractures de l’extrémité inférieure de l’humérus en 1979. A ce propos, je ne comprends pas qu’il y ait des papiers prétendant que les montages postérieurs sont plus résistants que les montages latéraux ; avec Jean Yves on a prouvé le contraire. On a monté sur os sec des plaques simples postérieures, des plaques en Y et des plaques latérales externes ; l’étude a été faite sur simulateur par un laboratoire compétent et indépendant ; toutes les plaques postérieures ont cassé bien avant les plaques latérales. Enfin, la triangulation décrite par Merle d’Aubigné reste à nos yeux un point fondamental pour la qualité du montage. Mais de toute façon, ces fractures du coude restent des lésions gravissimes et il faut que les jeunes évitent de dire aux patients quand la radio est belle, qu’ils auront un bon résultat. Il y a tant d’écueils : sepsis, déficit neurologique, algo-dystrophie, raideur… Il restera très souvent des séquelles. Il faut être humble même devant de bonnes radios et suivre de près les patients et leur rééducation. Cette chirurgie ne se résume pas à une plaque et une technique. La connaissance des lésions anatomiques et l’analyse de radiographies de bonne qualité avant d’opérer sont essentielles.

M.O. : Vous concourriez ?
PL : Oui mais les appuis étaient du côté d’Alain Lortat Jacob . Lorsqu’au bout de 6 années de clinicat il était devenu évident qu’il n’y aurait pas de poste pour moi, j’ai cherché une place ailleurs. Il y a eu une opportunité à Pontoise qui ne s’est pas concrétisée et ensuite une place vacante à La Rochelle. Ce poste devait être intéressant car il attirait pas mal de candidats et même en éliminant les dossiers faibles, il restait 9 candidatures sérieuses. Je suis descendu présenter mon dossier et le directeur de l’époque me dit : " c’est bien mais vous dites que vous êtes de l’école Cochin et en dehors de la lettre de votre patron il nous faudrait une lettre de Monsieur Merle d’Aubigné ! ". Alors je remonte voir le patron pour lui dire : " voilà Monsieur, pour faciliter

Maîtrise Orthopédique n°140 - Janvier 2005