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Samuel Barouk a consacré sa vie à la chirurgie du pied. Malgré un mode d'exercice libéral, il a beaucoup oeuvré pour la diffusion de techniques innovantes.
Son approche exigeante et esthétique de la correction des déformations de l'avant-pied en ont fait une référence incontournable. Après le récit de son parcours professionnel, il nous gratifie d'un article très complet sur sa spécialité.

 

M.O. : Où avez-vous fait vos études de médecine ?

S.B. : J'ai fait mes études à Bordeaux avec le projet d'être médecin de campagne : lisez " les hommes en blanc " de A. Soubiran ! puis j'ai passé l'internat parce que par la suite je voulais être pédiatre. Durant mon service militaire au Sahara, j'ai eu à réduire et à plâtrer la fracture de jambe d'un « appelé ». Le commandant m'a fait appeler le lendemain pour me dire : « c'est bien ce que vous avez fait là Barouk ». Cela m'a donné l'étincelle et m'a décidé à faire chirurgie orthopédique. Au fond, j'enviais les chirurgiens dynamiques et truculents que je côtoyais.

 

M.O. : Chez qui s'est déroulé votre internat ?

S.B. : Chez Louis Pouyanne où j'ai fait deux ans d'internat de 1965 à 67 et trois ans de clinicat jusqu'en 70. C'était qui un patron tout à fait remarquable. Il associait la grande rigueur de la tenue des observations avec une ouverture d'esprit qui lui permettait de tolérer un jeune collaborateur inventif mais facétieux comme moi. J'apportais une certaine fantaisie au service !.

 

M.O. : Quel genre d'orthopédie faisait-on chez Pouyanne ?

S.B. : C'était les débuts de l'orthopédie courante à ciel ouvert. On opérait les hernies discales, les hanches avec les prothèses de Mac Kee Farrar et de Robert Judet dont Pouyanne était l'ami intime. On a commencé les fixateurs externes et les enclouages à foyer fermé du fémur. Nous avions le clou du Rocher, fin, sans alésage et le clou de Küntscher, avec alésage. Küntscher disait : « Il faut la sécurité dans les foyers ». Un jour, pour assurer la sécurité du foyer, au lieu d'un clou de Rocher qui passait bien, j'avais enfoncé un grand clou de Küntscher, et le Patron regardait par la coupole au dessus de la table d'opération. A un moment, je ne pouvais plus ni l'enfoncer ni le retirer, et il est parti en disant : bonne chance Barouk, au revoir ! C'est aussi à cette période que je me suis découvert un intérêt pour le pied.

 

M.O. : En quoi consistait alors la chirurgie du pied ?

S.B. : C'était la chirurgie traumatologique du pied, la chirurgie des pieds bots et des arthroses évoluées et c'était le Keller ou Le Lelièvre pour les hallux valgus, et déjà la résection des têtes métatarsiennes latérales. Il y avait aussi le pied de l'IMC et le pied paralytique car à l'époque il y avait beaucoup de polio. On faisait de la chirurgie tendineuse, des transpositions. C'est là que j'avais découvert qu'il valait mieux pour un pied spastique faire des transpositions tendineuses plutôt que la classique double arthrodèse ou triple arthrodèse. Pour moi, cela a été le début d'une démarche que j'ai ensuite développé et adopté : c'est la conservation articulaire que j'ai mis en exergue, avec d'autres sans doute.

 

M.O. : Quel était votre projet en fin de clinicat ?

S.B. : J'aime la liberté. Je faisais pas mal de remplacements et j'observais que les chirurgiens « privés » étaient à l'époque comme des « seigneurs » et surtout qu'ils étaient libres. Ce qui me frappait c'est qu'à l'hôpital on n'était pas libre et que même le patron était ficelé par les contraintes administratives. Pouyanne m'a proposé de concourir pour l'agrégation et derrière il y avait des services vacants. J'aurais pu être chef de service c'est sûr, mais je vivais tout cela comme une aliénation et je lui ai dit : non Monsieur je ne veux pas, je veux ma liberté.

 

M.O. : Monsieur Pouyanne était temps plein ?

S.B. : Non, temps partiel comme tous les patrons à l'époque. Je l'aidais l'après-midi à sa clinique. J'étais très insouciant car j'arrivais souvent alors qu'il avait déjà installé les champs. Il disait « tu es encore en retard ! » mais il me pardonnait.

 

M.O. : Alors que décidez-vous ?

S.B. : De m'installer à Bordeaux. J'adore Bordeaux, j'y suis né et certainement j'y mourrai ! Je m'installe dans une clinique, mais j'ai eu une première année extrêmement difficile et j'ai changé d'installation au bout d'un an. Cette fois cela a marché tout d'un coup. Rapidement j'ai fait beaucoup de pieds et je me suis fais un nom dans ce domaine. C'est alors que je rencontre dans un congrès, un des grands de cette spécialité, B. Regnauld. Je suis subjugué par ce personnage, grand seigneur qui avait son avion particulier et surtout des idées neuves, originales. Je deviens complètement Regnauld.

 

M.O. : Quel était son itinéraire ?

S.B. : C'était un chirurgien de Nantes, internationalement connu dans le domaine de la chirurgie du pied, il faisait partie du cercle des grands de cette époque J. Lelièvre, A. Viladot, De Doncker, Pisani, et le fabuleux Valente Valenti et son château en Italie, etc. Tous étaient des hommes de grande culture générale ; voilà qui aurait tendance à se perdre de nos jours... malheureusement B. Regnauld était à l'écart de la SOFCOT car il n'était pas ancien interne. Il avait des techniques très innovantes : il fallait oser, tout de même, mettre la base phalangienne ou même les têtes métatarsiennes sur la table avant de les réenclaver. Ce qui m'a plu aussi dans Regnauld c'est qu'il voyait le pied dans son ensemble. J'ai fait sa technique intégralement pendant 4 ans, de 78 à 82.

 

M.O. : Il taillait la base de P1 du gros orteil en forme de bouchon de carafe et il la ré enclavait dans la phalange raccourcie : ça ne marchait pas ?

S.B. : Si, « ça marchait » parce que cette technique joignait les avantages du Keller ou du Lelièvre, c'est-à-dire décomprimer l'articulation MP par la désinsertion du court fléchisseur ; et cela on ne peut pas le faire avec une ostéotomie de raccourcissement de la phalange qui laisse intact ce court fléchisseur). C'est cela le secret de cette affaire, c'est-à-dire pourquoi finalement cela marchait. En plus dans sa technique, le cartilage étant conservé et avait une seconde vie... Mais bien sûr les sésamoïdes reculaient à peu près comme dans le Keller ou dans le Lelièvre, et ceci malgré les efforts de Regnauld et de Viladot pour les retenir par des points, etc, et cela créait une insuffisance du 1er rayon. Cette insuffisance était compensée par le raccourcissement des autres rayons par le ré enclavement des têtes métatarsiennes, c'est une technique que Regnault a mise au point, mais qu'il était obligé de faire finalement assez souvent.

J'ai fait cette technique de ré enclavement des têtes métatarsiennes pendant des années, elle marchait aussi bien, pour la même raison de décompression des métatarso-phalangiennes de la palette latérale : mais ces têtes pouvaient nécroser et il y avait beaucoup de raideur parce qu'on réenclavait sans respecter les tissus mous, alors cela faisait de belles radios mais finalement c'était difficile à faire et cela donnait des raideurs.

De sorte qu'en 1982, je me suis dit, quand même ce Mac Bride c'est bien parce que cela recambre le pied ; je veux dire transversalement. C'est-à-dire que cela diminue de façon significative les pieds ronds et les métatarsalgies de la palette latérale. Et puis ce Mac Bride respectait les articulations. Je suis donc revenu au Mac Bride mais en y ajoutant l'ostéotomie phalangienne et à cette même époque Bernard Baudet avait aussi remarqué que cette ostéotomie phalangienne améliorait bien les résultat du Mac Bride : il la fixait avec une agrafe à scaphoïde, moi avec une vis
« dédiée » puis avec une agrafe « dédiée » aussi car oblique, et finalement ce n'était pas mal mais bien sûr on ne corrigeait pas l'obliquité du cartilage, on ne pouvait pas raccourcir le 1er métatarsien donc on ne décomprimait pas l'articulation métatarso phalangienne. Enfin, sur cette corde trop tendue, venait se greffer bien sûr des hyper ou des hypo corrections, des raideurs métatarso-phalangiennes et cela tout le monde le sait, le Mac Bride n'est pas une technique qui peut s'appliquer dans tous les cas, elle est monolithique.

 

M.O. : Et alors ?

S.B. : Alors après je vais aux Etats-Unis à San Francisco en 1991, pour publier sur le Mac Bride et c'est un moment crucial. J'allais beaucoup dans les congrès internationaux et j'y avais connu Weil, podiatre à Chicago. On se revoit à San Francisco, et il me dit : sur le retour arrêtez-vous à Chicago, je vais vous montrer quelque chose d'intéressant. Je passe donc quelques jours dans son service à Chicago et là il me fait voir une ostéotomie originale du premier métatarsien qu'il appelle Scarf. Il en avait fait depuis quelques années mais pas beaucoup. Cela m'a interpellé et dès mon retour je m'y mets. Au début cela ne marchait pas parce que je ne m'y prenais pas comme il fallait : je n'arrivais pas, en particulier à déplacer latéralement le fragment inférieur parce que mes traits transversaux n'étaient pas dirigés en arrière : je l'ai découvert plus tard. Mais, j'ai persisté, j'ai été au laboratoire d'anatomie, etc.

 

M.O. : C'est quoi un Scarf ?

S.B. : C'est une ostéotomie longitudinale dans l'axe du premier métatarsien et qui à chaque extrémité se termine par un trait en biseau ou en chevron. Cela donne une allure globale du trait en Z, ou, pour les imaginatifs, en éclair, d'où sans doute, le nom de « trait de Jupiter » que lui donnent les charpentiers qui sont les premiers inventeurs de ce trait. Scarf est la traduction anglaise du trait de Jupiter.

 

M.O. : Qui a eu l'idée d'en faire une ostéotomie ?

S.B. : En dehors de Burutaran qui a fait une ostéotomie similaire mais sans trait en « Z», c'est Zygmond et Gudas. L'histoire est la suivante : Zygmond a publié, mais avec Gudas et ce dernier rencontre Weil dans un bar à Los Angeles au cour d'un congrès : il lui en parle et c'est ainsi que Weil s'y met. Il était content de me montrer cette technique qui m'a enthousiasmé. Je fais donc mon expérience que je publie à la SOFCOT l'année d'après, donc en 1992. Le Scarf a connu très vite un grand succès. Pourquoi ? Parce que les gens n'étaient pas très contents du Mac Bride et ne connaissaient pas bien l'ostéotomie en chevron distal fortement en vogue aux Etats-Unis et pratiquée en France surtout par Diebold. D'autre part les ostéotomies de la base ne donnaient pas satisfaction. Les orthopédistes français ont donc « sauté » sur cette ostéotomie du premier métatarsien.

 

M.O. : Comment expliquez-vous ce désintérêt pour l'ostéotomie de la base du méta ?

S.B. : Parce que c'est très instable et difficile à consolider et quand cela consolide mal on a une ascension de la 1ère tête et donc une métatarsalgie de transfert. J'ai même mis au point à l'époque une plaque spéciale avec un coin en acier pour favoriser la solidité, mais cela ne marchait pas.

 

M.O. : Comment fixez vous vos Scarf ?

S.B. : Je les fixais avec des
vis AO, puis avec mes vis
« dédiées » à petite tête. Par la suite j'ai fait connaissance avec la société AMP, notamment
C. Augagneur et A. Granger,
et nous avons conçu ensemble la vis à tête filetée et actuellement nous développons avec DePuy la vis FRS qui est un grand progrès dans la fixation du scarf, comme dans celle d'autres ostéotomies.

 

M.O. : A la même période, aviez-vous déjà pensé à une chaussure spécifique ?

S.B. : Oui. J'avais observé que les patients opérés de l'avant-pied marchaient sur leur talon. Donc je me suis dit : essayons de faire une chaussure à l'envers qui épouse un peu le médio pied et qui porte tout l'appui sur le talon. J'ai fait cette chaussure avec un industriel de Brive, Mayzaud, et puis cette chaussure, je l'ai portée moi même. Et, en faisant la course dans les escaliers avec mon fils, après avoir été opéré d'un hallux rigidus, pour lui montrer qu'elle fonctionnait bien, hélas, j'ai raté une marche et je me suis cassé mon ostéotomie fraîche avec les deux vis.

J'ai eu ainsi l'idée d'améliorer cette chaussure en la prolongeant pour protéger l'avant-pied. J'ai été accusé de faire du commerce, mais voilà les faits. J'ai créé cette chaussure tout seul, j'ai fait couler des moules en acier et cela coûte très cher. J'ai travaillé avec Elf Aquitaine, avec le centre technique du cuir, pendant trois ans. C'était l'époque où je voulais faire des implants dédiés au pied et j'ai créé une petite société. J'avais l'agrafe, la prothèse bouton qui est un spacer métatarso phalangien ou interphalangien, une vis plate et petite. Mais j'ai appris à mes dépens ce qu'était la gestion d'une société, et qu'un médecin ne sait pas faire cette gestion !

 

M.O. : Vous avez une réputation de musicien, d'esthète...

S.B. : C'est vrai que cela m'a intéressé de travailler le dessin des chaussures et leur forme. J'ai appris ce que c'était une forme, j'ai travaillé avec des formiers, j'ai dessiné la planche ; pour les formes, il faut prendre une forme normale ajouter de la pâte à bois jusqu'à ce qu'il y ait de la place pour le gros orteil et pour les autres, étudier l'anatomie en fonction de cela et le tout devait être esthétique. C'est là que le fond et la forme se rejoignent !

Je suis passé de la chaussure Type I à la Type II, une chaussure à volume variable mais dont la planche et la forme respectent le pied opéré.

Après je me suis dit ce serait bien que les femmes opérées ou qui ont des problèmes d'avant pied aient des chaussures élégantes et j'ai tenté de réaliser ce rêve. Pendant 5 ans, je faisais mes formes moi-même, je dessinais les planches, j'y passais mes dimanches, et je dessinais des chaussures « de mode » j'utilisais aussi des stylistes et ce monde de la mode c'est passionnant. Cela a marché un moment. Nous avions même en 1987 un magasin en plein centre de Bordeaux qui faisait un bon chiffre d'affaires, mais cela n'a pas empêché la faillite. Qu'est-ce qui s'est passé ? j'avais une gérante qui ne faisait pas le poids et ensuite j'ai voulu aller jusqu'au bout de mes désirs avec une collection printemps/été, automne/hiver avec défilé de mode ! Si j'avais été réellement le commercial dont on m'accuse parfois, je n'aurais pas fait faillite. Ce qui m'a sauvé, c'est la société Romans Industrie qui a pris en charge mes chaussures et qui, après des débuts où toute la gamme « Confort / élégance » était représentée s'est rendue à l'évidence : il fallait s'en tenir aux produits remboursés par la sécurité sociale.

Pour le moins, cette aventure m'a appris deux choses : à mieux connaître ce qui n'allait pas entre le pied et la chaussure, et à modeler des pieds pour qu'ils rentrent mieux dans des chaussures féminines.

Pour les vis et les agrafes c'est la compagnie AMP qui a repris les implants et les a développés, puis finalement la Sté DePuy.

 

M.O. : Quoiqu'il en soit, le Scarf apportait de nouvelles possibilités chirurgicales ?

S.B. : Bien sûr, le Mac Bride c'est une chirurgie monolithique, on retend, on resserre le métatarsien, mais on ne s'adapte pas au cas : le cartilage reste oblique s'il est oblique avant et on ne raccourcit pas le métatarsien. Avec le Scarf on peut s'adapter. C'est ce qui a plu. Bien sûr il y a encore quelques réticences, mais c'est à mon sens lié uniquement à un défaut d'apprentissage. C'est une technique très puissante mais il faut apprendre à la maîtriser. Bien sûr, je n'ai pas été seul à développer le Scarf. Il y eu B. Valtin, M Maestro, les membres du groupe « pied innovation » *. Et puis bien d'autres chirurgiens, la liste serait trop longue, qu'ils me pardonnent de ne pas les citer.

 

M.O. : Quelles sont vos indications ?

S.B. : Elles découlent des multiples possibilités de déplacement du fragment comprenant la tête, donc de l'adaptation à chaque cas : donc indications très larges ; pour un hallux valgus, je fais quasiment toujours un Scarf. Cette technique présente énormément de possibilités : à nous chirurgiens de les exploiter.

 

M.O. : C'est comment ne pas bien faire un Scarf ?

S.B. : C'est faire l'ostéotomie sans réfléchir. Trop de chirurgiens ne déplacent pas bien et pas assez : on se demande pourquoi ils ont mis des vis ! Il faut une réflexion pré-opératoire mais aussi per opératoire en raison des multiples possibilités qui nous sont offertes et si le scarf ne marche pas bien c'est qu'on n'a pas bien exploité ses possibilités. De plus le Scarf, avec son double chevron et ses 2 vis, c'est l'assurance de la solidité : toutes les statistiques font état de cela et lorsque, dans ces articles on lit des résultats insuffisants, il n'est que de regarder les radios présentées pour en trouver l'explication. L'échec vient de l'insuffisance de technique des chirurgiens, non de l'insuffisance de la technique elle-même. J'ai maintenant
14 ans d'expérience et plus de 3500 scarfs effectués et j'en voie beaucoup faits ailleurs ; je crois que je peux en parler...

 

M.O. : Vous pensez qu'on peut se passer aujourd'hui de toutes les autres ostéotomies ?

S.B. : Pour l'hallux valgus et le premier rayon, oui. Le chevron distal conserve quelques indications dans les hallux valgus modérés parce que c'est une petite ostéotomie. C'est un peu plus à la mode que la chirurgie mini invasive. Le Scarf est « invasif » mais avec les deux vis c'est tellement solide que cela permet
de reprendre la marche tout de suite donc c'est une « invasion » profitable, un peu comme les Romains en Gaulle...

De toutes façons, si je suis si
« Scarf » ce n'est pas faute de me remettre en cause pour mes convictions ou de chercher ailleurs de nouvelles techniques.

Mais pour le scarf les résultats sont là et d'après ce que je fais et d'après ce que je vois je pense que ce sont les meilleurs résultats sur le traitement de l'hallux valgus.

 

M.O. : Vous faites appuyer tout de suite ?

S.B. : Oui, mais pas sur l'avant pied, parce qu'il n'y a pas que l'ostéotomie. Il y a quatre temps pour réduire un hallux valgus : il y a la libération latérale, l'ostéotomie du méta comme par exemple le Scarf, la retension tissulaire médiale et l'ostéotomie phalangienne. Cela fait quand même pas mal de gestes sur les tissus mous et je pense qu'il faut trois ou quatre semaines avec des chaussures à appui talonnier. Ceux qui appuient trop tôt peuvent défaire, non pas le Scarf parce que lui est solide, mais le point de retension médial par exemple.

 

M.O. : Faites-vous toujours l'ostéotomie phalangienne ?

S.B. : Presque toujours, 97 % des cas. Quand on ne le fait pas on le regrette souvent. Cependant, l'ostéotomie phalangienne, ce n'est plus comme du temps d'Akin qui ne faisait que cela dans le traitement de l'hallux valgus. En fait l'ostéotomie phalangienne n'est là que pour compléter un résultat déjà pas mauvais sur les différents temps précédents, c'est-à-dire libération latérale, ostéotomie de M1, retension capsulaire. Il y a 5 ans je publiais à la SOFCOT sur ces ostéotomies phalangiennes et je disais qu'elles étaient comme « la cerise sur le gâteau » : c'est alors que P. Groulier qui était modérateur, me répondit : « si le gâteau est vraiment mauvais, la cerise ne sauvera pas le gâteau ! ». Il avait tout à fait raison.

 

M.O. : Etes-vous toujours fidèle aux agrafes à mémoire de forme ?

S.B. : Pas toujours. Pour les petites déviations on peut fixer P1 avec la petite agrafe oblique à 27°, mais si on veut être solide dans les grandes corrections, il vaut mieux employer une agrafe à mémoire de forme qui est dédiée à la chirurgie de P1. Il y a une seule contre-indication à cet implant, c'est le raccourcissement du gros orteil chez les personnes ostéoporotiques : l'agrafe pince trop en latéral et cela redonne du valgus.

En parlant de raccourcissement, quand j'ai commencé la chirurgie du pied on ne parlait que du raccourcissement du gros orteil parce qu'on pensait que le gros orteil égyptien était responsable de tous les maux. En fait, ce n'est pas vrai et on peut laisser un orteil un peu égyptien, ce n'est pas pour cela qu'il va se re dévier dans la chaussure. Il vaut mieux si on veut raccourcir, raccourcir le métatarsien, qui comme on a vu, détend vraiment la MP, et avec le scarf et le trait de Maestro, c'est facile et solide.

 

M.O. : On raccourcit le métatarsien et on laisse la longueur de la première phalange ?

S.B. : En fait, il faut surtout variser la première phalange et très peu la raccourcir et après un raccourcissement du premier métatarsien, s'il est un peu court, comme on l'a abaissé, cela ne génère pas de métatarsalgies. Si au contraire, il est très court, il faut raccourcir les autres et on en revient au Weil. J'ai été toujours conservateur articulaire et là je me suis aperçu que si on veut conserver les articulations, il faut donner de la décompression longitudinale, il faut raccourcir les métatarsiens. Ainsi, cela concerne au niveau du premier rayon les deux puissants courts fléchisseurs, au niveau des rayons latéraux, les muscles intrinsèques plus les tendons « longs », tout ce beau monde est détendu en raccourcissant les métatarsiens.

C'est une notion que j'ai découverte en 1993 : je m'aperçois à cette époque qu'on peut conserver les articulations en faisant un grand raccourcissement des métatarsiens mais harmonisés, c'est-à-dire avec respect de la parabole métatarsienne. Mais jusqu'où raccourcir ? Jusqu'au point MS, Métatarsal Shortening, qu'on va déterminer en préopératoire et affiner en per-opératoire. C'est, je pense, ce que j'ai pu apporter de plus efficace dans la technique de correction des grandes déformations. J'explique cela dans mon livre « forefoot reconstruction » et dans l'article suivant.

 

M.O. : Et l'ostéotomie de Weil ?

S.B. : En 1992, j'ai fait venir Weil à Bordeaux aux Journées du Scarf. On faisait de la chirurgie en « direct ». Il a fait un Scarf d'un côté et moi de l'autre. Sur son côté, le patient avait une métatarsalgie et un syndrome du deuxième rayon et sans rien dire à personne Weil fait un abord du deuxième métatarsien et il le coupe obliquement. Dans la salle, tollé général et de l'avis général cela ne devait pas marcher, le trait étant trop vertical, mais cela a marché et ma patiente a été très bien : c'est là le début de l'ostéotomie de Weil en France. Depuis, on y a beaucoup travaillé avec M. Maestro, T. Leemrijse, Ragusa, Besse, Jarde, etc.

Bien sûr l'ostéotomie de Weil fait partie de l'arsenal thérapeutique, avec l'expérience, on peut dire : premièrement, que les bons résultats sont presque essentiellement dans les grands raccourcissements avec parabole métatarsienne respectée et avec double trait. Deuxièmement que les raideurs post-opératoires peuvent être évitées et surtout corrigées par une lyse MP secondaire, en particulier pratiquée en percutané ou en mini invasif.

Puis, il y a l'ostéotomie de Weil de M1 dans l'hallux rigidus, qui évite bien des arthrodèses, mais c'est une autre histoire...

 

M.O. : Que pensez-vous de la mode actuelle du percutané ?

S.B. : C'est la mode ! en chirurgie de l'épaule et du genou l'inconvénient d'ouvrir c'est la douleur postopératoire ou c'est la raideur. En chirurgie du pied, en faisant un Scarf les opérés n'ont pas de douleur et ils ne sont pas raides. L'intérêt d'ouvrir c'est qu'on voit ce qu'on fait. Je fais référence à Robert Judet, lors d'une intervention en direct sur grand écran à Garches. C'était grandiose et au cours de l'opération il avait dit : « en amour comme en chirurgie faut voir ce qu'on fait ! ». En percutané, pour le moment on ne fixe pas les ostéotomies, et cela rend les résultats imprévisibles, en dehors de quelques virtuoses, comme Del Prado (ou Maestro pour le scarf !). Avec un Scarf tout le monde peut réduire au millimètre près. J'estime qu'au XXIème siècle on a le devoir d'être précis en chirurgie, et de conforter cette précision par la fixation des fragments.

Cependant, pour les tissus mous, en chirurgie du pied, alors là on peut être beaucoup plus mini invasif voire percutané. Je pratique cette chirurgie depuis 2 ans, et j'ai mis cela en exergue dans la 2ème édition de mon livre. C'est ainsi qu'on peut faire avec succès des arthrolyses MP en percutané ou en mini invasif sur les raideurs après ostéotomie de Weil, les sections de tendons, la libération plantaire de l'articulation IPP, etc. La chirurgie percutanée me fait penser aux fractures fermées ou ouvertes : ce n'est pas le même monde !

 

M.O. : La chirurgie de l'hallux valgus est-elle une chirurgie esthétique ?

S.B. : Disons : on fait de la chirurgie anti-douleur et fonctionnelle, mais avec un versant esthétique notoire. Et puis, c'est la correction d'une déformation, mais il y a aussi ce qui se passe dans la tête du patient. Il y a beaucoup de femmes qui ont un hallux valgus et qui n'en souffrent pas. D'autre part elles consultent parce qu'elles ont une douleur, mais expliquent volontiers que les douleurs disparaissent quand elles retirent leurs chaussures favorites. Si elles aiment les chaussures fines, il faut respecter leur choix. Ce que j'ai apporté en chirurgie du pied, c'est aussi cette recherche d'un pied capable de porter ce type de chaussures.

 

M.O. : Faut-il que le chirurgien se plie aux caprices de la mode ?

S.B. : Le chirurgien fait ce qu'il veut, mais si la mode est aux chaussures à talon et à bout pointu, son rôle n'est pas de dire « il ne faut pas ! » mais plutôt
« Quelles chaussures voulez-vous porter ? » De toutes façons, deux constatations : premièrement, le pied opéré ne va pas forcément se redéformer avec des chaussures pointues ou à talon, surtout avec le Scarf. Deuxièmement, les femmes ne portent pas ces chaussures tout le temps, la mode est au confort, autant qu'à la séduction !

C'est la photo en première page du « petit guide » que nous remettons à chaque patiente, c'est une chaussure pointue et à talon haut et on dit aux patientes qu'on les opère pour leur permettre si elles en ont envie de porter ce type de chaussures : de toutes façons elles ne les mettrons pas tout le temps !

 

M.O. : Plutôt que d'opérer le pied, ne pourrait-on pas opérer la chaussure ?

S.B. : C'est ce que j'ai essayé de faire, puisque j'ai essayé de créer des chaussures qui aillent aux pieds déformés. J'ai beaucoup travaillé là-dessus mais on n'arrive pas à tout résoudre. On peut masquer certaines choses, mais on ne peut pas tout réduire. Il vaut mieux opérer le contenu.

 

M.O. : Croyez-vous à la fonction érotique du pied ?

S.B. : Oui, bien sûr ! au cours des pansements post-opératoires. Je dispose les orteils de mes patientes comme des fleurs dans un vase. Il est certain qu'un pied avec hallux valgus et orteil en griffe n'est pas érotique et qu'un beau pied est déjà érotique en lui-même, et après on fait ce que l'on veut !

 

M.O. : En dehors de cela, qu'avez-vous apporté à la chirurgie du pied ?

S.B. : Si vous voulez, on peut faire une chronologie : il y a donc eu l'amélioration du Mac Bride avec l'ostéotomie du gros orteil, et cela avec B. Baudet, puis le Scarf, puis le Weil, puis le chaussage avec tout ce qu'il y a autour.

Mais je ne me suis pas arrêté là, et ces dernières années il y a eu le BRT, la libération des jumeaux, l'ostéotomie de Weil dans l'hallux rigidus et plus récemment la chirurgie locale des orteils en griffe. Enfin, l'abolition du Tabou de la « Retouche »

 

M.O. : Qu'est-ce que le BRT ?

S.B. : BRT sont les initiales de Barouk, Rippstein et Toullec : petite histoire : je n'étais pas content des chevrons proximaux pratiqués dans le traitement des métatarsalgies, donc avec Toullec, on a remis en exergue un trait oblique qui avait déjà été fait autrefois, mais qu'on ne fixait pas bien : maintenant on la fixe avec des vis de scarf, et plus récemment avec cette nouvelle vis FRS dont on va pouvoir
disposer à la SOFCOT .

Je vais donc voir mon ami
P. Rippstein à Zurich, et je lui parle de cette ostéotomie, c'était en 2000, après les Journées de printemps AFCP à Bordeaux : il me dit qu'il fait lui aussi cette ostéotomie et qu'il la fixe avec une vis AO. Nous décidons de faire une étude prospective sur cette ostéotomie, que nous appellerons BRT : cette étude a été publiée lors du Congrès AFCP de Beyrouth en juin 2004, et il faut maintenant la mettre sur papier. Elle montre que les résultats sont bons, en tout cas bien meilleurs qu'avec le chevron, car on peut contrôler parfaitement l'ostéotomie qui est stable.

 

M.O. : Les jumeaux ?

S.B. : Cela part de très loin en ce qui me concerne puisque avec
J. Cadoux, dès 1973, nous nous sommes aperçus que chez les jeunes IMC, il y avait des équinismes qui disparaissaient lorsqu'on fléchissait les genoux : cela était dû aux jumeaux et je me suis mis à désinsérer les jumeaux du fémur, avec des résultats excellents. Mais c'était chez les IMC.

En fait, j'ai commencé à faire cela pour des troubles statiques, il y a une dizaine d'années et progressivement je l'ai fait de plus en plus : actuellement j'opère 2 patients par semaine avec la libération proximale des jumeaux, cela est bien décrit dans la première édition de mon livre, et là-dessus aussi, les résultats sur une étude prospective seront publiés au Congrès AFCP/ SFMCP à Toulouse en 2006 que nous organisons ave B. Baudet. Les résultats sont vraiment étonnants, au prix d'une intervention qui est tout à fait anodine, pas du tout iatrogénique, qu'il n'enlève aucune force au triceps, etc. En ce qui concerne l'avant-pied, elle permet de le décharger et au point de vue étiologique, c'est vraiment à mettre en corrélation avec l'hallux valgus congénital, comme d'ailleurs nous l'avions montré lors du symposium fait avec P. Diebold au Congrès de Bordeaux en 1990.

 

M.O. : Le Weil dans l'hallux rigidus ?

S.B. : Il y a 6 ans, un symposium à la SOFCOT dirigé par Bernard Valtin, faisait déjà état de cette technique, il y avait d'ailleurs Weil qui publiait. Depuis Bernard pratique cette technique, et, à Bordeaux, avec mon fils Pierre nous la faisons souvent. Comme dit Weil on fait une « longitudinal decompression » qui donne des résultats étonnants, évitant bien des arthrodèses : j'ai bien cela en exergue dans la 2ème édition de mon livre.

 

M.O. : Et les orteils en griffe ?

S.B. : C'est le dernier travail en date, il concerne le traitement local des griffes. Déçus par l'arthroplastie interphalangienne proximale ou par son arthrodèse, nous avons conçu avec mon fils Pierre et E. Toullec un système comportant notamment la libération plantaire de l'IPP, le raccourcissement de la 2ème phalange, je dis bien la 2ème et non la première, par résection distale ou parfois diaphysaire, car il ne faut pas laisser un orteil long s'il était en griffe en pré-opératoire, auxquels nous ajoutons les allongements tendineux. Dans ces gestes le percutané a une place non négligeable, avec cette technique on a des résultats étonnants pour une pathologie très fréquente et c'est donc un progrès je pense. Dans ce numéro, j'expose cette technique, aidé par une excellente étude anatomique de Paul Golano de Barcelone.

 

MO. : Les « retouches » sont-elles un sujet tabou ?

S.B. : C'est vrai que pour beaucoup de chirurgiens la retouche est un sujet dont on parle peu. Or surtout en chirurgie de l'avant pied, il faut en faire parfois. Actuellement plus d'un quart de mes patients ont déjà été opérés ailleurs... Je vais encore citer Robert Judet et l'Ecole de Garches : ce qui m'avait frappé à l'époque, dans les exposés sur le pied, c'est qu'ils ne disaient pas « nous avons ce pourcentage de bons et de mauvais résultats », ils disaient « nous avions des résultats insuffisants : voici la retouche que nous avons pratiquée et à la fin le résultat est soit bon, soit meilleur », mais c'était quand même la retouche au niveau du pied.

Il y a deux sortes de retouche :

- celles où il faut tout refaire, en fait c'est une reprise, avec deux points notables : d'abord faire l'ablation du matériel, c'est pas toujours facile, mais plus facile quand on aura les vis FRS. Ensuite, reculer largement l'ensemble des métatarsiens : c'est ainsi que l'on peut conserver les articulations dans pratiquement tous les cas de ces grandes retouches.

- celles, et ce sont les vraies retouches comme chez le tailleur, où on va faire une chirurgie le plus souvent minime mais complémentaire pour améliorer l'état du pied. Mes patientes sont averties donc elles ne seront pas déçues ; et puis on va opérer 10 orteils et elles ne viennent vous parler au bout d'un an que de celui qui ne va pas bien, même si c'est un sur 10, mais elles ont raison : on peut et on doit aller jusqu'au bout pour améliorer leur état.

Un exemple parmi tant d'autres : doit-on dire « raideurs après Weil » ou bien « indication d'une arthrolyse mini invasive après raideur sur Weil ». Je penche pour cette deuxième phrase ; aux prix d'une intervention « light » on transforme ces avant-pieds enraidis...

 

M.O. : Vous n'opérez que de l'avant-pied ?

S.B. : Je ne fais plus que cela. J'ai fait un peu de tout jusqu'il y a une vingtaine d'années, puis que du pied et depuis 8 ans seulement de l'avant pied. Ma clientèle est constituée à 95 % de femmes.

 

M.O. : Vous opérez encore beaucoup ?

S.B. : Oui et je suis censé m'arrêter dans quelques mois. Mais je travaille beaucoup parce que les patients, sachant plus ou moins que je vais m'arrêter, veulent tous se faire opérer, ou avoir leur petite retouche, avant mon départ. Après je passe la main à mon fils Pierre qui travaille avec moi depuis 2003 et avec qui nous faisons une équipe très complémentaire. Pierre est sans doute un des rares chirurgiens à avoir ciblé dès son installation son activité uniquement sur le pied.

 

M.O. : Qu'allez- vous faire à la retraite ?

S.B. : Avec Edith nous venons d'adopter une adorable petite fille vietnamienne qui a maintenant un an et demi et je pense qu'elle va bien nous occuper, de même que mes petits enfants ! Par ailleurs j'écris des articles et des bouquins, je prépare des congrès, bref je suis au « charbon » comme si j'avais 40 ans. J'estime qu'il est temps de mener une vie plus calme qui me permettra de revoir des patients, faire des publications, faire de l'enseignement, m'occuper de mon site Internet et aussi de ma famille ! Mais en dehors du pied, qui est déjà une passion, j'en ai deux autres : la musique et le vin. Nous faisons du vin. Nous habitons à 12 kilomètres de Bordeaux et nous avons replanté de la vigne. Actuellement, nous avons un hectare de vigne, ce qui est tout à fait gérable à la retraite !

 

M.O. : Vous écrasez les grappes avec les pieds ?

S.B. : Non, mais comme dans les grands châteaux on taille très court, on ne laisse que 8 à 10 grappes par pied donc on élimine le tiers de la production. On fait macérer à froid et fermenter à chaud et bien sûr, élevage en barrique ! J'ai donc deux autres passions : le vin et le piano, de quoi prendre encore quelques notes...

Maîtrise Orthopédique n°144 - Mai 2005