M.O. : Monsieur
Farcy pourriez-vous vous présenter ?
JP.F.: Je m'appelle
Jean Pierre Farcy et j'ai 57 ans. Je suis d'origine marseillaise. J'ai été
un élève des bons pères jésuites et ensuite j'ai
fait ma médecine à Marseille. J'ai passé l'internat et
j'ai fait tout mon cursus en chirurgie générale. A l'époque
il y avait peu de chirurgie orthopédique individualisée. Le
professeur Salmon avait la chaire de chirurgie infantile et orthopédique
et j'ai passé beaucoup de temps auprès de lui. J'ai aussi fait
un séjour en neurochirurgie et en chirurgie thoracique chez le Professeur
Jacques Dor puis je suis retourné comme Chef de clinique chez mon maître
Salmon. Après un an de clinicat, il m'a envoyé ouvrir un centre
de traumatologie dans un service de chirurgie générale à
l'hôpital Michel Levy à Marseille. J'avais donc, comme chef de
clinique, la responsabilité d'un service de traumatologie et d'orthopédie.
A cette époque, il avait été question de me mettre sur
une liste d'agrégation avec une obligation de déplacement outre
mer. Mais comme, en même temps, on me proposait un poste d'orthopédie
à l'hôpital Saint-Joseph qui me permettait de garder un contact
avec la faculté, d'avoir des internes et une clientèle privée.
Je suis donc allé à Saint-Joseph tout en gardant mon poste de
Chef de clinique à l'hôpital Michel Levy, pendant les années
72-77. Un service à Saint-Joseph et un temps partiel hospitalier, c'était
l'idéal en 1972.
M.O. : Le système hospitalier à Marseille a changé
!!!
JP.F.: Oui. Michel
Levy n'existe plus. De vieux hôpitaux comme La Timone ont été
complètement refaits il y a une quinzaine d'années. L'hôpital
de la conception a été refait il n'y a même pas dix ans.
En 77, en allant d'un hôpital à l'autre j'ai eu un accident de
moto. J'ai toujours été motard et j'ai toujours aimé
la vitesse. A la suite de cet accident de moto je me suis retrouvé
avec une paralysie totale du bras gauche durant 3 semaines puis j'ai commencé
a récupérer un peu de sensibilité dans l'épaule
et de motricité dans le biceps mais ce fut tout. Je suis resté
comme cela pendant un certain nombre de mois. J'ai consulté à
droite et à gauche, on m'a donné des avis partagés. J'avais
envoyé une de mes internes faire un stage à Montréal
et elle y avait rencontré une femme chirurgien-plasticien, Julia Tersis,
qui s'était spécialisée dans les neurotisations. Elle
avait appris à mon interne à faire des neurotisations et à
prendre en charge les lésions du plexus brachial. Après avoir
été déçu par quelques consultants Européens,
je suis allé voir Julia Tersis au Canada.
M.O.: Vous êtiez-marié ?
JP.F.: Oui et
cela à beaucoup influencé mon destin. J'étais marié
et je vivais à Marseille avec une américaine dont les parents
étaient New-Yorkais. Me voilà parti pour Montréal avec
évidemment comme base de rotation arrière américaine
les parents de ma femme. Mon beau-père, le docteur Weil était
neurochirurgien retraité car à l'époque il avait 83 ans.
Après mon intervention, j'ai compris que ma femme avait un profond
désir de rester près de ses parents déjà âgés
.
M.O. : Julia Tersis vous a opéré ?
JP.F.: Non mais
elle m'a donné des conseils et un de ses jeunes collaborateurs m'a
fait une neurolyse. Il n'y avait d'ailleurs rien d'autre à faire. Lors
du traumatisme mon plexus a été stripé par un fragment
osseux et le tissu cicatriciel a entrainé une striction du plexus brachial
au niveau de la clavicule mais Il n'y avait pas de section nerveusel. Avec
cette simple neurolyse les choses se sont améliorées. J'ai ensuite
fait une longue rééducation. Je suis allé dans une île
où je travaillais avec ma main gauche contre le sable, au bord de l'eau.
Mais je n'ai récupéré que partiellement. Même aujourd'hui
je n'ai ni la sensibilité ni la dextérité de ma main
gauche d'autrefois. Cette récupération partielle m'a fait rester
aux Etats-Unis. Je ne pouvais plus opérer mais je n'avais pas le tempérament
à rester assis sur une chaise à regarder la télévision
aussi j'allais visiter les hôpitaux en essayant de trouver quelque chose
qui puisse m'intéresser.
M.O.: Comment se présentait le système de santé?
JP.F.: Il y a
deux types de chirurgie et de pratique médicale aux Etats Unis. Il
y a ce qu'on appelle le "community hospital" et le "teaching
hospital" qui correspondent respectivement pour la france à la
clinique privée et au C.H.U. Aux Etats-Unis la médecine se pratique
également dans les deux types d'institutions mais la formation des
médecins se fait au cours de trois à six années de "résidence"
dans un service accrédité d'un "teaching hospital".
L'étudiant après quatre ans d'université obtient une
licence limitée à la pratique de la médecine dans l'hôpital
où il a été accepté comme "résident".
A la fin des années de résidence une ou deux années de
super spécialisation sont possibles en tant que "fellow".
La consécration est donnée par le "board" en deux
examens , l'un écrit l'autre oral à deux ans d'intervalle pendant
lesquels le nouveau spécialiste exerce soit en pratique privée
soit dans un hôpital universitaire . Ni mon diplôme Français
ni les équivalences E.C.F.M.G. et F.L.E.X. ne peuvent dispenser des
années de résidences pour se présenter aux examens du
"board " d'orthopédie.
M.O.: Et la médecine salariée ?
JP.F.: C'est
quelque chose de relativement nouveau. Une compagnie américaine (cela
s'appellerait une mutuelle en France), décide de créer un système
de soins. Elle réunit un staff de médecins et parfois elle possède
un hôpital ou plusieurs hôpitaux. Ensuite elle envoie de la publicité
aux gens pour qu'ils adhèrent à ce système. Il existe
ainsi des chaînes d'hôpitaux qui sont staffés par des médecins
salariés d'une compagnie d'assurance. C'est une autre façon
de pratiquer la médecine aux U.S.A. qui aurait tendance à se
généraliser . Aucun de ces systèmes ne m'intéressait,
voulant la recherche et l'enseignement; je suis donc tout de suite allé
vers l'université.
M.O.: Expliquez-nous le fonctionnement de l'Université.
JP.F.: Il y a
deux types d'universités. Il y a d'abord l'université d'état.
Chacun des états de l'Union se doit d'avoir au moins une université
d'état mais peut en avoir plusieurs. L'université d'état
possède quelquefois des hôpitaux d'état qui sont régis
par les lois de chaque état. Ce ne sont pas des hôpitaux privés
mais des hôpitaux d'état dans lesquels les médecins sont
aussi quelque part des fonctionnaires. Ces hôpitaux sont néanmoins
peu nombreux. Ensuite il y a les grandes universités privées.
Vous avez certainement entendu parler des "Ivy league" (littéralement:
ligue du lierre). Le nom de ces vénérables universités
provient des vieux bâtiments construits par les Anglais dans le Massachusetts,
le New Hampshire, ou dans l'état de New York et sur lesquels poussent
du lierre. C'est dans ces vieux bâtiments qu'ont été délivré
les premiers diplômes de docteur en médecine, d'avocat, d'ingénieur
etc... Ce sont les plus anciennes universités et elles sont imprégnées
de la tradition d'Oxford et de Cambridge. Elles sont situées pour la
plupart sur la côte Est, car la colonisation de la côte Ouest
n'a été faite qu'après et une sorte de tradition attribue
plus de valeur aux membres des Ivy League. Ces universités sont complètement
privées et possèdent de gros capitaux. Non seulement des bien
immobiliers mais par exemple des mines d'or ou de cuivre au Zaïre qui
ont été achetées au siècle dernier. J'étais
assez attiré par ces universités privées car j'ai très
vite compris qu'aux Etats Unis l'argent est le nerf de la guerre. Mais en
l'occurrence, les gens qui possèdent cet argent constituent un conseil
supérieur de l'université qui dirige les investissements avec
un double souci de rendement et d'excellence scientifique. Comme j'avais rencontré
beaucoup de gens de Harvard, je me suis intéressé en premier
à cette université et je suis allé voir une de ces figures
de proue que j'admirais beaucoup: John Hall, qui était professeur de
chirurgie du rachis. Dans son service, j'ai rencontré un chirurgien
de "Columbia University" avec qui j'ai sympathisé et que
j'ai suivi quelques jours dans son hôpital. J'étais fasciné
par la productivité intellectuelle qui existait dans toutes les spécialités.
Il y avait là des gens de tous les pays et on m'a proposé de
participer à l'éducation des résidents. Le "resident"
aux U.S.A. a terminé l'école de médecine mais n'a pas
passé un concours comme en France; "resident" n'est pas un
titre comme "interne des hopitaux" .
M.O. : A quel titre vous a-t-on proposé ce poste?
JP.F.: Au titre
d'instructeur. Je suis obligé de faire une parenthèse pour expliquer
tous les titres en usage dans l'université américaine. Quand
on est résident et qu'on a fini sa spécialité on devient
fellow. C'est l'équivalent de chef de clinique mais limité à
un ou deux ans d'enseignement spécialisé. En fin de "fellowship"
l'université et le Teaching hospital" qui lui est affilié
recrutent le candidat avec le double titre d' "attending physician"
et d'"assistant professor" or "instructor". C'est l'échelon
le plus bas, et l'équivalent français doit être assistant.
Ainsi comme instructeur-attending on peut faire de la pratique médicale
et on peut enseigner. Après un certain nombre d'années et de
bons états de service, on est nommé "assistant-professor".
Après "assistant-professor" on peut postuler pour un titre
de "associed-professor", c'est un peu comme maître de conférence;
ensuite c'est "full professor", et enfin, si on obtient une chaire
le sommet de la hiérarchie est "program director" ou "Chairman".
En ce qui me concerne, j'ai envisagé de poursuivre une filière
Universitaire et de développer ma production académique tout
autant en recherche clinique qu'en enseignement.
M.O. : Mais
comment êtes-vous entré dans la filière ?
JP.F.: J'étais
français et je n'avais en tout et pour tout qu'un diplôme de
docteur en médecine. L'internat des hôpitaux cela ne comptais
pas puisqu'il n'y avait pas d'équivalent Américain. Le clinicat
n'existe d'ailleurs pas non plus. Il m'a fallu passer d'abord un examen d'équivalence
en médecine, l'ECFMG, dont la partie "anglais" m'a donné
beaucoup de soucis, ensuite il fallait passer un examen de licence, le F.L.E.X..
Le F.L.E.X. donne le droit de prendre en charge des malades et de faire des
prescriptions. Il teste les connaissances de façon approfondie par
un examen qui prend trois jours : un jour de science fondamentale, un jour
de science médicale et un jour de clinique. Cette licence que procure
le "F.L.E.X. n'est que limitée qu'à l'institution qui vous
accepte en "training". J'ai ainsi obtenu une "limited licence"
pour travailler à Helen Hayes Hospital affilié à "Columbia
University" et commencer mon " training".
M.O.: Que faisiez-vous durant toute cette période de préparation
de concours?
JP.F.: La première
année a été consacrée à l'obtention des
examens théoriques . Ensuite j'ai travaillé dans le service
d'orthopédie et j'ai pu consacrer une partie de mon temps à
l'enseignement . Ayant eu en France une solide formation en anatomie, je me
suis donc rebranché immédiatement aux Etats-Unis sur l'anatomie.
Comme je connaissais particulièrement bien le rachis, j'ai fait l'enseignement
de l'anatomie du rachis. Durant cette période de 80 à 84 j'étais
payé comme un résident et limité par ma licence à
une pratique clinique supervisée sans accès à la clientèle
privée. Durant ces années mes fonctions d'enseignement m'ont
été compensées par deux ans de "fellowship"
et j'ai pu être candidat et ensuite être accepté comme
"attending" au Columbia Presbyterian Medical Center et assistant
professeur au Columbia University College of Physicians and Surgeons où
je suis encore .
M.O. : Comment avez-vous vécu de 1977 année de l'accident
jusqu'en 1981 ?
JP.F.: Pendant
cette terrible période j'ai été soutenu matériellement
et moralement par ma merveilleuse épouse. C'était très
dur moralement et physiquement. Malgré mon optimisme, je pensais parfois
que je ne récupérerai jamais. Durant cette période ce
qui m'a permis professionnellement de m'accrocher, c'était le support
inconditionnel de ma famille et la possibilité qui m'était offerte
d'enseigner l'anatomie. J'ai constaté d'emblée, dès mes
premiers contacts, qu'il y avait de grosses lacunes en anatomie aux Etats-Unis.
J'ai connu des résidents en chirurgie qui n'avaient jamais vu un cadavre
de leur vie et qui n'avaient que des connaissances livresques. Dès
que j'ai pu, j'ai institué un cours d'anatomie topographique.
M.O. : Après cet itinéraire de recherche et d'enseignement,
êtes-vous redevenu chirurgien ?
JP.F.: J'ai
obtenu toutes les certifications en 84 mais cela n'a pas changé ce
que je faisais. Je pensais profiter de la plus passionnante des possibilités
offertes en Amérique : être la cheville ouvrière d'un
grand programme d'enseignement dans une université de premier plan.
De plus, aux Etats-Unis, lorsque l'on réussi dans un domaine, les gens
vous utilisent pour cela! J'avais la maîtrise de mon enseignement et
ça marchait bien.
M.O. : Et ensuite?
JP.F.: Ensuite,
une nouvelle opportunité s'est offerte à moi avec l'aventure
américaine de Cotrel et Dubousset. Quand Cotrel est allé la
première fois lancer son instrumentation à Louisville au Kentucky,
il a été reçu avec enthousiasme par Kenton Leatherman,
il a ensuite présenté son instrumentation à John Hall
à Boston. L'aura de John Hall était telle qu'il a donné
rapidement une dimension nord-américaine à l'instrumentation
de Cotrel-Dubousset juste parce qu'il a accepté d'opérer un
cas avec eux. Et à cette intervention, j'y étais. Je connaissais
Cotrel et Dubousset parce qu'on s'était rencontrés dans des
congrès et puis je les avais contactés parce que j'avais compris
la valeur de leur idée et le coté révolutionnaire de
ce nouveau concept appliqué à la chirurgie du rachis. Le jour
où Monsieur Cotrel et Jean Dubousset sont allé opérer
à Boston j'étais avec eux, le lendemain Jean Dubousset était
chez moi et l'instrumentation était chez moi; il est ensuite venu opérer
avec moi le premier C.D. à New York. J'ai ensuite exposé la
technique à une vingtaine de chirurgiens américains venus à
New-York pour l'apprendre à Columbia. J'étais convaincu qu'il
fallait que les chirurgiens américains du rachis apprennent à
utiliser cette nouvelle instrumentation mais en même temps je réalisais
que ces derniers comprenaient mal ce que Dubousset essayait de leur dire,
les mots de Jean Dubousset ne signifiaient pas la même chose dans les
oreilles d'un français et d'un américain. Un des problèmes
de communication entre un français et un américain peut être
illustré par l'exemple d'une radiographie d'un poumon avec une volumineuse
tumeur à commenter à des étudiants. En France, l'enseignant
expliquera volontiers: "la première chose que vous regardez dans
une radio c'est la cage thoracique, c'est toutes les côtes qui sont
intactes c'est l'ombre cardiaque, c'est les sinus à droite et à
gauche, ensuite vous regardez les bronches souches, puis vous allez vers les
petites bronches et vous vous apercevez que dans la trabécule pulmonaire
il y a quelque chose d'anormal". L'américain dira : "regardez
cette radio, voyez la pêche en plein milieu du lobe postérieur".
Le reste il n'en a rien à faire. Il dit l'essentiel. Les français
, par souci de précision peuvent quelquefois cacher ce qu'ils veulent
dire. Jean Dubousset a essayé maintes fois de faire passer son message
sans toujours y parvenir ; et ce n'est pas la faute de son Anglais qui est
excellent . Un jour j'ai compris que j'étais l'intermédiaire
idéal. En fait le CD est devenu ce que j'appelle mon "principe
zoulou".
M.O.: Principe zoulou ?
JP.F.: J'ai toujours
enseigné à mes étudiants le "principe zoulou".
L'histoire est la suivante. Il y a très longtemps, un ami de mon père,
un homme charmant, avait mangé toute la fortune de ses parents à
la suite de plusieurs mauvaises affaires, mais toujours très gentiment
et très honnêtement. Avec la dernière propriété
de son héritage qu'il avait vendue, il est parti faire une expédition
en Afrique dans une région où il y avait des zoulous. Il en
est revenu avec des photographies mais complètement fauché.
Le Rotary Club se créait en France et mon père lui conseille
d'aller y faire une conférence. Il est allé présenter
ses photos et il a parlé de son voyage. A cette époque, les
gens n'avaient jamais entendu parler de zoulous et encore moins de l'endroit
où ils habitaient et certains ont été intéressés.
Notre voyageur reçoit bientôt une lettre d'un Monsieur qui lui
écrit "je serais très content si vous pouviez faire un
article dans mon journal.à propos de ce que vous avez raconté
l'autre jour à votre conférence sur les zoulous". Cette
lettre était assortie d'un chèque d'avance sur l'article. Il
a ainsi repris son bateau, il est reparti chez les zoulous pour faire de nouvelles
photos, interroger les gens et il est revenu avec un sérieux article.
Au bout d'un an, on lui a demandé de faire des conférences sur
les zoulous. Un jour un jeune cinéaste dénommé Bunuel
lui dit "je fais une documentation sur les tribus en général
; j'ai lu vos articles et vous êtes parait-il le grand spécialiste
des zoulous. Est-ce que vous voudriez être mon technicien pour le film?"
C'était il y a 50 ans et ils ont fait le documentaire. Il est devenu
après ce documentaire Monsieur Zoulou et on l'a appelé dans
le monde entier pour faire des conférences et jusqu'à la fin
de sa vie. Il a fini au Collège de France et quand il est mort à
l'âge de 83 ans, il était très connu.
M.O.: Et pour en revenir au rachis...
JP.F.: Je me
suis donc dit que la conjonction de l'anatomie et de la chirurgie du rachis,
de ma double culture française et américaine et de l'intrumentation
de Cotrel-Dubousset qu'il fallait expliquer aux USA pouvait être mon
principe zoulou. J'ai beaucoup travaillé dessus et suis devenu aux
Etats-Unis une autorité en matière de pathologie de la colonne
vertébrale . C'est d'ailleurs le rôle des professeurs aux Etats-Unis
qui sont hyperspécialisés dans un domaine volontairement limité.
M.O.: Pouvez-vous
détailler cette fonction professorale ?
JP.F.: Le statut
de professeur aux USA c'est d'être vraiment un enseignant. Le professeur
quand il fait bien son travail, a examiné en détail le patient
qui va être opéré avec son staff. Le résident pendant
sa période de formation sur le rachis voit les malades, les discute
en conférence en faisant des schémas de l'intervention prévue.
Chaque semaine il présente des articles de la littérature à
une séance de bibliographie à 6 h du matin où les articles
récemment parus sont discutés. Ces articles sont décortiqués
et parfois démolis mais il en sort un enseignement de grande valeur.
Chaque opération sérieuse fait l'objet d'une discussion approfondie
avec l'évocation des options possibles y compris le traitement non
chirurgical et le rôle du professeur est un peu le rôle d'avocat
du diable. Ensuite vient la préparation logistique et les résidents
ont théoriquement la connaissance complète de l'opération
qui va se dérouler. Le plus souvent il y a deux résidents par
intervention, l'un est senior l'autre junior. Le senior a déjà
vu comment on fait l'approche c'est à dire, s'il s'agit d'une chirurgie
thoracique, il a vu comment on entre dans le thorax, comment on enlève
le cas échéant, une côte. Le jour où il va le faire
lui-même, il y a toujours un "vieux" qui va superviser. Il
peut aussi y avoir un fellow, et si c'est le fellow qui fait l'opération,
le senior résident se met en deuxième position. Le résident
assigné à l'opération est désigné par le
chef résident du programme. Le patron et son staff ont désigné
un chef-résident. La répartition dans les programmes opératoires
se fait donc par les résidents eux-mêmes . Lorsque la préparation
de l'intervention est correcte, que ce soit ma main ou la main d'un "senior
resident" ou d'un "fellow" qui fasse le geste, cela n'a plus
d'importance.
M.O.: Cela
implique une parfaite coordination du couple maître-apprenti...
JP.F.: Il n'y
a pas besoin d'être un génie pour couper la peau avec un bistouri.
Ensuite pour détacher, par voie postérieure, des muscles de
la colonne vertébrale cela ne nécessite qu'une brève
formation: je pourrais entraîner un jardinier à le faire. Ce
qu'il y a de difficile en chirurgie c'est la compréhension du geste.
Le problème par exemple, quand on doit arthrodéser une colonne
vertébrale d'enfant c'est de savoir combien on va laisser de disques
libres en bas et combien on peut prendre de vertèbres ; c'est uniquement
une question de pensée. Et cela prend beaucoup de temps pour savoir
où s'arrêter dans son arthrodèse. La maîtrise du
sujet requiêt de l'expérience et une compréhension de
la biomécanique, de la biochimie du disque, de l'anatomie...Tout le
problème est d'arriver à ce que nos élèves aient
une tête bien faite. Ce système de formation chirurgicale qui
est celui de l'Université de Columbia est un système que je
respecte beaucoup car c'est la perfection du compagnonnage ; ce qui prime
c'est le concept non pas la technique. Il existe une interdépendance
entre le patron et les élèves qui est très remarquable
si l'on à ce qui se faisait en France à l'époque de mon
internat.
M.O. : Mettez-vous
de temps en temps la main à la pâte ?
JP.F.: Oui quand
quelque chose sort de l'ordinaire et que le cas n'a pas été
prévu ou programmé, ce qui est très rare. Par exemple,
nous venons de mettre au point une nouvelle technique d' intervention avec
le Dr Mark Weidenbaum qui consiste en une une approche simultanée antérieure
et postérieure pour traiter les cals vicieux ainsi que d'autres lésions
localisées du rachis. Au début, l'opération n'était
pas vraiment connue et il y avait des réticences, il a fallu convaincre
de la validité de la technique en prouvant le gain de temps, l'économie
de sang , et l'amélioration des résultats . Une étude
prospective a été mise en place avec toute la documentation
nécessaire et a débouché sur une publication. Tous les
problèmes y compris le positionnement du malade sur la table ont été
soigneusement étudiés et résolus . Ma participation active
dans toutes les phases d'une nouvelle technique est nécessaire mais
ensuite je ne fais que superviser.
M.O. : Quel
est votre titre à présent ?
JP.F.: Je suis
"Associate Professor". J'ai des fonctions d'enseignement en anatomie
et en chirurgie du rachis. C'est-à-dire que dans le système
je suis professeur d'orthopédie. Dans le programme d'orthopédie
je m'occupe de la colonne vertébrale. En ce qui concerne l'anatomie,
cela consiste en des cours magistraux et des travaux dirigés de dissections
cadavériques. En pathologie, les malades de Columbia nous sont attribués
en fonction de nos créneaux. Moi je m'occupe des grandes déformations
rachidiennes. Le malade me voit en tant que consultant. C'est-à-dire
je l'examine, je discute son cas avec les résidents et les autres collègues
et je lui explique le diagnostic et le traitement. Le patient sait qu'au sein
de cette équipe c'est monsieur untel qui va tenir le couteau, mais
qu'il est pris en charge par un groupe , c'est ce que nous aimons appeler
:"team approach". Rien n'est caché au patient qui doit signer
une "informed consent" avant que soit faite l'opération chirurgicale.
M.O. : Avez-vous
une activité de recherche ?
JP.F.: Je travaille
essentiellement sur le disque intervertébral et plus particulièrement
sur un remplacement des facettes articulaires postérieures. Pour l'instant
il ne s'agit pas de prothèse mais d'un modèle expérimental
qui nous permet de réfléchir et de recueillir des données.
M.O. : Vous venez souvent en France, quelle impression avez-vous quand
vous retournez dans les hôpitaux ?
JP.F.: En ce
qui concerne les CHU j'ai deux impressions contradictoires. D'une part je
réalise qu'il y a des gens qui travaillent et qui sont à la
pointe du progrès, mais il y a aussi en revanche des gens qui s'encroûtent.
Beaucoup de mes camarades professeurs ont augmenté leur notoriété,
leur surface politique et ils sont passés à des échelons
plus directionnels, mais je n'ai pas l'impression qu'ils ont tous réussis
à augmenter leur potentiel académique. La chose la plus frappante
quand on revient des Etats-Unis, c'est l'impression qu'en France tout est
politisé. Les positions de professeur en France dépendent d'organisme
comme la D.A.S.S. etc... L'ultime décision est ministérielle
donc cela devient très politique. Mes collègues français,
pour obtenir des postes pour leurs élèves, sont quelque part
obligés de devenir des politiciens.
M.O. : Vous pensez qu'il n'ont plus le temps de s'occuper de chirurgie...
JP.F.: Bien sûr
que non, mais j'ai l'impression qu'ils se doivent de passer un certain temps
à Paris pour conserver leur influence politique alors qu'ils travaillent
à Lyon, Nice ou Strasbourg...Personnellement je n'ai aucune idée
du nom du ministre de la santé de l'État ou des États
Unis.
M.O. : Les Universités américaines seraient libres alors que
l'université en France est...
JP.F.: Complètement
dépendante! Cette centralisation est l'une des causes de la stagnation
scientifique des CHU et trop souvent de la pauvreté des hôpitaux
secondaires..
Il y a quelques mois, ma fille a eu un accident et a été conduite
à l'hôpital local où l'on s'occupe d'elle très
gentiment et où les médecins sont charmants. Mais voilà,
il y a un problème chronique et non résolu de sanitaires dans
cet hôpital. Un ami de ma fille contacte un politique influent et les
changements seront faits. Il semble qu'en suivant la règle du jeu administratif
sans l'intervention d'un ministre cet hôpital n'aurait eu ses sanitaires
neufs juste qu'au moment d'être désaffecté .
M.O. : C'est un peu caricatural !
JP.F.: Bien sûr
et je ne veux en aucun cas faire sourire de la structure médicale française
que je respecte et où j'ai reçu toute ma formation ; toutefois
l'agrégation apparaît trop souvent comme une fin qui mérite
tous les efforts et tous les sacrifices. Il semble quelquefois que l'ambition
scientifique s'émousse quand le but est atteint.
M.O. : On a cependant le sentiment que les avancées technologiques
se font en France, et qu'elles sont rationalisées aux Etats-Unis. Comment
expliquez-vous cela ?
JP.F.: C'est
assez facile à expliquer. En Europe les patrons ont tous les droits.
Les autres n'ont qu'à s'incliner. Les Etats-Unis qui n'ont connu ni
royauté ni république centralisatrice sont une démocratie
et ne reconnaissent pas le "mandarinat" . Il y a bien entendu d'autres
problèmes mais pas celui-là. Ainsi en France, une idée
originale peut être rapidement mise en expérimentation. Si l'idée
est bonne ça marche, sinon on s'arrête après deux ou trois
essais malheureux. La différence avec les USA, c'est que précisément
, ces deux ou trois échec ne passent pas. Lorsqu'une expérimentation
commence, il faut qu'un maximum de paramètres soient contrôlés.
C'est la raison d'être de la FDA que les étrangers ont du mal
à comprendre et qu'ils prennent, à tort pour un organisme politique.
M.O. : Mais
si on prend l'exemple de la vis pédiculaire sur le rachis, on constate
qu'elle est utilisée maintenant depuis 7 ans aux Etats-Unis que Steffee
puis d'autres ont beaucoup publiés sur le sujet et qu'elle n'est toujours
pas acceptée. Il doit y avoir des lourdeurs dans le système...
JP.F.: Je peux
vraiment dire, en tant que conseiller sur ce dossier, qu'elle n'est pas encore
acceptée. Il y a deux raisons à cela. La première c'est
qu'il y a selon les études jusqu'à 20 % d'incidents et d'accidents
avec les vis pédiculaires. La deuxième raison c'est qu'un agrément
par la F.D.A. mettrait la "vis pédiculaire" entre toutes
les mains . La F.D.A. ne peut pas limiter l'utilisation d'un implant si elle
donne son agrément. Elle exige donc une expérimentation rigoureuse
pour assurer la sécurité du malade.
M.O. : Comment font donc, en pratique, les utilisateurs ?
JP.F.: Certains
fabricants font des vis qui ne sont pas acceptées par la FDA mais qui
sont utilisées. Le chirurgien doit faire accepter sa méthode
chirurgicale par le malade qui signe un formulaire que j'ai déjà
mentionné: "informed consent" dans lequel les avantages et
inconvénients de l'implant sont expliqués ainsi que les risques
potentiels de l'implant qui sont clairement énumérés.
Le patient comprend et il dit "je veux la vis pédiculaire parce
que cela me donne une plus grande chance de stabiliser mon rachis". C'est
un contrat entre le malade, le médecin et l'hôpital. L'état
ne veut pas s'en mêler. Il y a d'ailleurs quelques procès intentés
pour des complications attribuées aux vis pédiculaires mais
pas plus que pour d'autres implants .J'ai l'habitude d'expliquer au malade
que la vis n'a pas l'accord de la F.D.A. mais que c'est une option que j'offre
au malade pour augmenter les chances de succès de l'arthrodèse.
M.O. : Vous convenez tout de même que cette vis rend service?
JP.F.: Absolument
mais il y a un problème de fiabilité; cette technique ne peut
pas être mise entre toutes les mains et c'est ce qui se passera en cas
d'accréditation. J'ai mené avec un groupe de six collègues
une investigation sur les complications de la vis pédiculaire. Il apparaît
qu'indépendamment de la main qui travaille il y a environ 6 à
12 % d'incidents ou d'accidents liés à l'utilisation de ces
vis. Les problèmes sont de gravité inégale mais certaines
complications comme les plaies méningées et les lésions
nerveuses ne peuvent pas être négligées.
M.O. : Pour
conclure, quel bilan faites-vous de votre terrible accident de moto ?
JP.F.: Cela m'a
permis de faire une carrière américaine en tant qu'enseignant,
de découvrir une nouvelle culture, une autre dimension et un dynamisme
que la confrontation permanente avec les jeunes, régénère
sans cesse. J'ai toutefois gardé de la France une nostalgie qui me
pousse à y revenir très souvent et à garder les contacts
professionnels qui m'ont apporté tout ce que j'ai développé
aux États Unis.
Maîtrise
Orthopédique n°31 - janvier 1994