
Nous
sommes nombreux a avoir participé un jour ou l'autre à un groupe
de réflexion
constitué autour d'une pathologie ou du développement d'un implant.
J.C.
Cartillier et J.P. Vidalain font partie du groupe ARTRO
qui comporte sept membres
et qui s'est structuré autour de la prothèse de hanche.
Ils
nous retracent l'itinéraire d'un groupe à succès.
M.O.
: Messieurs, pouvez-vous vous présenter ?
J .C. Cartillier
: Je suis un chirurgien orthopédique qui travaille en libéral
dans la région lyonnaise, dans une structure PSPH, et qui fait de l'orthopédie
générale avec un très nette orientation sur la prothèse
de hanche.
J.P. Vidalain
: Moi aussi, je suis orthopédiste libéral, de formation lyonnaise.
J'ai fait mon assistanat et mon clinicat dans le service du Professeur Georges
de Mourgues, et c'est probablement là que j'ai eu la vocation de la
chirurgie de la hanche. J'ai quitté le CHU en 1976 pour m'installer
à Annecy où l'essentiel de mon activité tourne autour
de la hanche et du genou, avec une part sensiblement égale d'arthroplasties
et de chirurgie du sport.
M.O. : Vous
êtes tous lyonnais ?
J.C.C. : Oui,
nous avons fait tous les sept nos études ensemble. Nous nous sommes
suivis depuis les bancs de la faculté de médecine, puis pendant
l'externat et, ensuite, le concours d'internat. Nous avons tous été
assistants ensemble, nous partageant entre les écoles de Trillat, Dejour
et de Mourgues. Les autres membres du groupe sont Bruno Balaÿ, Louis
Setiey, Jean-Marc Semay, Claude Charlet, Alain Machenaud. Nous exerçons
tous en région Rhône-Alpes.
M.O. : Comment
avez-vous été amenés à créer le groupe
ARTRO ?
J.C. C. : Au
départ, il existait entre nous un lien amical qui avait été
noué au cours de l'internat et de l'assistanat. Mais deux ou trois
ans après notre installation, nous avons tous souffert de notre isolement
ce qui nous a fait nous rassembler pour mettre en commun des dossiers, voyager,
faire de la bibliographie.
J.P.V. : Oui,
nous nous retrouvions régulièrement à l'occasion des
Journées Lyonnaises de la Hanche que Georges de Mourgues organisait
presque chaque année. En 1980, à la fin d'une journée
de conférence, nous nous sommes réunis autour d'un pot et nous
avons réalisé que nous étions chacun seul dans notre
coin. Nous avons donc décidé de faire un "petit club" qui n'avait
aucune autre prétention que de réunir une bande de copains pour
partager leurs difficultés professionnelles. Les réunions se
tenaient en général une fois par mois et il s'est trouvé
que pratiquement toutes les questions se focalisaient sur la hanche. Au tout
début, c'était la Société Climo qui nous hébergeait
à Lyon. Elle avait déjà monté une structure s'apparentant
à une fondation, et mettait à notre disposition une salle de
travail, avec des négatoscopes.
M.O. : Les
congrès et colloques comme occasions de rencontre, ne vous suffisaient
pas...
J.C.C. : Je
crois que nos réunions étaient complémentaires des colloques
du CHU. Les colloques, chez Albert Trillat par exemple, c'était quand
même la "grand messe", donc une structure verticale, et nous avions
besoin d'une structure horizontale qui nous permettait d'avoir des échanges
plus libres et surtout de voyager. Nous avions envie de découvrir le
monde orthopédique qui nous entourait et c'est tout naturellement que
ce groupe de travail est devenu aussi un groupe de voyage.
M.O. : Il
y a toujours la possibilité de voyager à titre individuel, pourquoi
cette idée de voyage de groupe ?
J.C.C. : Le
voyage individuel est très différent ; à l'étranger
et surtout dans les pays anglo-saxons, le voyage est probablement plus profitable
avec des confrères.
J.P. V. : Oui,
on est mieux reçu en groupe constitué : le praticien qui nous
accueille se sent un peu plus tenu d'organiser cette rencontre et finalement
il en fait beaucoup plus que pour un seul individu. Nous avons ainsi toujours
été très bien accueillis et, de plus, les conclusions
que nous tirions du voyage étaient plus enrichissantes : nous n'avions
pas tous compris la même chose, pas tous retenu la même "idée
force". Ainsi, au retour la synthèse bénéficiait d'une
synergie des réflexions ; c'est ce qui fait la force du groupe. Cette
potentialisation des réflexions s'est manifestée de façon
déterminante lorsque nous avons conjugué nos idées pour
des réalisations concrètes.
J.C. C. : Très
vite, nous nous sommes focalisés sur la hanche. Chacun de nous utilisait
des implants différents, mais quand nous nous demandions si nous en
étions contents, il y avait toujours "oui, mais...". Chacun d'entre
nous avait des idées très personnelles sur la prothèse
idéale. La chance du groupe, c'est qu'il y a eu une synthèse
des idées avec toujours quelqu'un qui faisait la critique des idées
de l'autre, mais sans que personne n'impose son point de vue. Nous avons donc
créé, non pas un "mouton à 5 pattes", mais une prothèse
qui rassemblait tous les perfectionnements ou innovations proposés
par chacun et acceptés par tous.
M.O. : Inversement,
vous auriez pu tomber dans l'écueil du plus petit commun dénominateur.
Beaucoup de groupes n'ont pas pu innover par excès "d'équilibre"...
J.C. C. : Et
bien dans notre cas, l'alchimie a été productive. Notre mode
de fonctionnement s'étant révélé efficace au fil
des années, nous n'avons pas voulu modifier la recette. Jusqu'à
ces derniers temps, il n'a pas été question de modifier la structure
du groupe, bien que l'on nous ait demandé de faire entrer des "tenors",
des universitaires, ou des personnalités étrangères.
Nous avons toujours résisté. Dans la pratique, les groupes artificiellement
constitués par les fabricants sont ingérables, non productifs
et souvent de simples alibis commerciaux.
J.P. V. : Il
n'y a jamais eu de leader parmi nous. Toutes les propositions ont toujours
été passées au crible de l'analyse des sept autres et
cela n'a jamais été stérilisant. Au contraire, cela a
permis de faire des choix assez judicieux : nous n'avons jamais fait de grosses
erreurs dans nos options de base.
M.O. : Vous
avez 7 personnalités différentes et même si vous vous
appréciez mutuellement, il aurait pu y avoir de grosses divergences
?
J.P. V. : Oui,
nous sommes extrêmement différents dans nos caractères
et notre pratique : nous utilisons des voies d'abord différentes, et
nous avons des conceptions biomécaniques parfois assez éloignées,
mais il n'empêche que nous avons essayé, dans les années
80 de définir un cahier des charges de la prothèse de hanche
idéale pour nous. Si nous avons pu aussi bien avancer durant toutes
ces années, c'est peut-être parce que nous n'avons pas répondu
aux sollicitations commerciales qui ne correspondaient pas à nos choix
fondamentaux. Beaucoup de groupes qui n'étaient fédérés
qu'autour d'une idée commerciale n'ont pas duré. En ce qui nous
concerne, l'idée fondatrice, peut-être un peu naïve, était
de travailler ensemble, en toute amitié et non pas de créer
une gamme d'implants. Par la suite, le succès venant chacun a pu s'exprimer
et travailler au sien du groupe en fonction de sa personnalité et de
ses compétences : recherche fondamentale, bibliographie, essais cliniques,
statistiques, communication... Tout le monde y a trouvé son compte
!
J.C. C. : Entre
notre première rencontre et notre premier projet d'implants, il y a
eu deux ans. La prothèse TITAN a vu le jour en 1982.
M.O. : Quelle
était votre philosophie des prothèses de hanche au moment de
la création de votre groupe ?
J.P. V. : Georges
de Mourgues était intimement lié à Mac Kee : la première
prothèse de Mac Kee a été posée à Lyon
en 1969 et il a toujours été fidèle à cette prothèse
même si ensuite, il a abandonné le couple métal-métal.
Georges de Mourgues m'avait fait faire un voyage en Angleterre en 1972. J'avais
séjourné quelques temps d'abord chez John Charnley, puis chez
Mac Kee. Je me souviens aujourd'hui encore très précisément
combien la différence de culture entre ces deux personnages m'avait
frappé. Chez Charnley, on était dans un monde futuriste, quasiment
lunaire ; on travaillait en scaphandre dans des salles à flux laminaire.
Les laboratoires de recherche étaient la porte à côté
des blocs opératoires ; les ingénieurs étaient présents
quotidiennement en salle et le "team" était déjà très
international. L'univers de Mac Kee était bien différent . La
salle d'opération donnait sur la campagne et les prés environnants
; une ou deux opérations suffisaient dans la journée et, après
une tasse de thé et quelques cookies, il était grand temps de
partir faire un golf ! J'avais rapidement compris pourquoi mon patron se sentait
si proche de Mac Kee. C'est là aussi que j'ai été marqué
par la voie d'abord antéro-externe de la hanche que Mac Kee réalisait
merveilleusement. Je continue toujours à utiliser cette voie, sur table
orthopédique, comme deux autres membres du groupe d'ailleurs. Mais
pour le reste, j'avoue ne pas avoir poussé la fidélité
plus loin et, déjà au moment de mon installation, j'avais abandonné
la prothèse de Mac Kee pour celle de Charnley Muller, comme presque
tous les autres membres du groupe. Voilà où en était
notre philosophie à l'époque.
J.C. C. : Oui,
l'essentiel des prothèses posées au début des années
80 était des prothèses monoblocs cimentées. Le "sans
ciment" en était encore à ses balbutiements et donnait plus
de déboires que de satisfactions. Dans le privé, nous étions
tenus de poser des prothèses qui avaient fait leur preuve. Nous utilisions
presque tous la prothèse autoblocante et c'est à partir de l'implant
de Maurice Muller que nous avons essayé d'imaginer une amélioration
de sa stabilité. L'idée de base était de faire évoluer
la "lame de sabre" de l'autoblocante pour obtenir une stabilité dans
tous les plans de l'espace grâce au "tulipage" métaphysaire.
De cet évasement bidimentionnel est né le concept de stéréo-stabilité,
acquis déterminant pour la TITAN.
M.O. : C'était
votre premier bébé ?
J.C.C. : Oui.
M.O. : Quelles
étaient les caractéristiques de la TITAN ?
J.C. C. : La
première était la forme avec son "tulipage" métaphysaire
original. La seconde était le matériau : alliage de titane forgé
à surface anodisée-lisse. La troisième était sa
modularité avec engagement tronconique de la tête prothétique
permettant de faire varier diamètre (22, 28, 32), longueur et surtout
d'introduire la céramique alumine.
M.O. : Aviez-vous
aussi intégré les problèmes d'entretoise ?
J.P. V. : Non,
pas au début. Mais nous étions très sensibles à
la planification chère à Maurice Muller et l'AO. Les problèmes
d'"off-set" n'étaient pas d'actualité, mais nous avons été
rapidement sensibles aux problèmes de morphotype, notamment en coxa-vara
et la TITAN a existé très vite en deux séries : l'une
normale et l'autre latéralisée.
M.O. : Qui
vous la fabriquait ?
J.C. C. : Beaucoup
de grandes firmes s'étaient déclarées intéressées
par notre prothèse mais, pour minimiser l'investissement, elles voulaient
la modifier en fonction de leurs contraintes de fabrication. Ultérieurement,
nous sommes entrés en contact avec la firme Landanger. Cette société
fabriquait des instruments de chirurgie et possédait une réseau
de distribution. Désirant fabriquer ses propres implants arthroplastiques,
elle recherchait un groupe de conception. Le groupe ARTRO et la firme chaumontoise
se sont lancés ensemble dans l'aventure de la TITAN.
M.O. : Quelles
ont été les performances de la TITAN à l'usage ?
J.P. V. : A
l'usage, nous avons été tout à fait satisfaits sinon
le projet n'aurait pas continué.
J.C.C. : Je
la pose toujours et il n'y a pas eu de changement sur la prothèse TITAN
car nous avons eu la chance de ne pas faire d'erreur sur la forme, ni sur
l'état de surface : nous avons eu d'emblée un titane forgé,
poli, qui ne nous a donné aucun des problèmes de corrosion et
d'ostéolyse que d'autres états de surface ont pu générer.
Comme toujours, dans un concept il ne faut jamais séparer la forme,
le matériau et l'usinage.
M.O. : Comment
a-t-elle été reçue par les collègues ?
J.P. V. : Au
départ, la prothèse ne devait pas avoir la diffusion qu'elle
a connue. C'était une prothèse destinée au groupe ARTRO.
Elle n 'avait d'ailleurs donné lieu à aucun brevet et donc nous
n'étions pas financièrement impliqués. Le groupe posait
entre 700 et 800 prothèses par an. Puis, par la suite, Patrick Landanger
nous a demandé de l'autoriser à proposer la TITAN à d'autres
orthopédistes. L'ayant testée sur une longue période,
nous avons donné notre accord. La prothèse TITAN a alors commencé
une diffusion française et internationale. Ses performances ne se sont
pas démenties au fil des années et nous avons eu récemment
la satisfaction de la retrouver aux premières places du "top ten" du
registre norvégien des prothèses de hanche, devant la Charnley
! ... mais à égalité avec la Corail.
M.O. : Pourquoi
avez-vous évolué vers le sans ciment ?
J.P. V. : Ce
n'est ni par insatisfaction, ni pour des raisons mercantiles. En effet, le
jour où nous avons proposé un nouveau concept de prothèse
sans ciment à notre fabricant, nous lui avons donné beaucoup
de soucis ! En 1985-86, on parlait beaucoup de la "maladie du ciment". On
pensait que tous les échecs des prothèses cimentées étaient
dus au ciment : qu'il vieillissait mal, qu'il se fracturait, qu'il donnait
des granulomes, qu'il était responsable de la corrosion du métal...
Donc par un raisonnement un peu simpliste, il était tentant de supprimer
le ciment pour résoudre tous ces fâcheux problèmes.
M.O. : Comment
avez-vous procédé ?
J.P. V. : La
mode de l'époque, c'était le métal poreux. Nous sommes
donc partis aux Etats-Unis début 85 pour faire une tournée et
pour voir sur place ce que cela donnait. Nous sommes revenus moyennement enthousiastes.
Dans l'avion du retour, en lisant une revue de science fondamentale, nous
sommes tombés sur un petit article sur l'hydroxyapatite. Nous nous
sommes dit que si on pouvait appliquer ce matériau sur une prothèse,
on aurait peut-être trouvé une solution à la fixation
"biologique". Nous avons évoqué cette piste de recherche quelques
temps après notre retour des Etats-Unis lors d'une réunion du
groupe où Patrick Landanger était présent.
J.C. C. : Il
nous avait déjà proposé un matériau curieux qui
s'appelait le "Proplast", dont il avait acquis la diffusion européenne.
Le mode de fixation original de ce "Proplast" était de favoriser un
engainement fibreux qui devait avoir une fonction d'amortisseur de la prothèse.
Le groupe, pondérant
d'éventuels emballements individuels, par un veto incontournable a
rejeté cette proposition "innovante". Mais pour en revenir à
notre option de céramisation de la tige par hydroxyapatite de calcium,
personne ne maîtrisait les dépôts autrement que par hydrolyse,
procédé beaucoup trop fragile pour un usage orthopédique
; c'était un peu l'impasse.
M.O. : Et
alors ?
J.C. C. : Patrick
Landanger a finalement appris qu'il y avait un laboratoire universitaire en
Allemagne qui travaillait sur le dépôt d'hydroxyapatite par torche
à plasma. Il a négocié des essais de revêtement
avec des implants TITAN désanodisés et surtout corindonés
pour permettre l'adhérence de l'hydroxyapatite.
J.P. V. : Sans
que nous le sachions, deux autres équipes travaillaient sur l'hydroxyapatite
à cette époque ; d'abord Ronald Furlong en Angleterre qui, d'ailleurs,
a fait revêtir ses premières tiges dans le même laboratoire
universitaire allemand et Rudolf Geesing en Hollande Le hasard a donc fait
que, sans se connaître, trois équipes ont démarré
en 85 et on fait recouvrir de façon presque artisanale leur premières
prothèses avec de la céramique d'hydroxyapatite.
M.O. : Comment
menez-vous les essais cliniques ?
J.P. V. : Nous
avons réalisé une courte série d'implants revêtus
d'hydroxyapatite et nous les avons posés. Il s'agissait donc de la
prothèse TITAN de base, mais dont l'état de surface avait été
modifié ; nous l'appelions la "Titanpatite". Cela peut faire sourire
mais c'était la réalité de l'époque ; pas de commissions
d'homologation, pas marquage CE. En réalité, nous ne prenions
pas beaucoup de risques. L'hydroxyapatite était connue et utilisée
en chirurgie, notamment maxillo-faciale depuis 1976 par Osborn. Il s'agissait
d'un matériau de comblement et on savait qu'il n'était ni toxique,
ni inflammatoire et qu'il n'y avait pas de risque carcinogène particulier.
L'innovation et l'inconnu venaient de son utilisation en couche mince. Notre
expérimentation animale avait démontré que le revêtement
d'un biface en titane par une couche d'hydroxyapatite permettait d'éviter
l'encapsulation fibreuse après implantation dans l'aile iliaque du
chien. L'implant n'était plus reconnu comme un "corps étranger".
Nous implantons donc ces "Titanpatite" et nous avons été d'emblée
enthousiasmés par le silence clinique total auquel nos précédentes
expériences du sans ciment ne nous avaient pas habitués : aucune
douleur de cuisse, même avec un appui immédiat total. Elles se
comportaient exactement comme des prothèses cimentées.
J.C. C. : La
série initiale comprenait 70 implants, cela faisait 10 prothèses
chacun. C'est une habitude tenace de tout faire à 7. A toutes les réunions
on débarque à 7, on discute à 7, on travaille beaucoup
mais toujours à 7.
M.O. : Vous
avez des précédents célèbres : les 7 nains de
Blanche Neige...
J.C. C. : D'accord,
mais nous n'avons ni Grincheux, ni Prof, ni apparemment Simplet ! Donc, nous
avons fait notre série initiale et observé un silence clinique
absolu et surtout des images radiologiques qu'on n'avait jamais vues. Cette
ossification endostée qui vient occuper l'espace entre la corticale
et la prothèse. Au terme d'une observation de un an, nous avons validé
l'hydroxyapatite. Ce biomatériau nouveau nous semblait bien supérieur
à toutes les billes et à tous les états de surface que
nous connaissions.
M.O. : Avez-vous
envisagé de modifier la forme de votre implant pour le sans-ciment
?
J.P. V. : Oui,
bien sûr, il nous paraissait évident que la fixation biologique
ne pouvait qu'aller de pair avec une bonne stabilité mécanique.
Nous étions très satisfaits de la stabilité primaire
de la TITAN mais il nous semblait indispensable pour le sans-ciment de créer
des macrostructures de surface. Après une multitude de réunions
au cours desquelles chacun apportait ses prototypes, ses dessins, ses moules
sur plâtre, pâte à modeler et autres bois sculptés,
nous avons opté pour la structure définitive faite de stries
horizontales dans la partie haute métaphysaire pour s'opposer à
l'enfoncement et de stries verticales diaphysaires pour s'opposer à
la rotation avec une zone de transition un peu sophistiquée. Ce dessin
a été adopté par les 7. Notre seule divergence concernait
la collerette parce que nous n'avions pas plus d'arguments pour en mettre,
que pour ne pas en mettre. Par honnêteté, nous avons fait fabriquer
les deux versions afin que les tenants de chaque option fassent leur expérience
et que l'avenir puisse les départager. Il faut reconnaître qu'aujourd'hui
encore le débat est toujours ouvert ; statistiquement, nous n'avons
pas fait la preuve de la très nette supériorité d'une
option sur l'autre, même si chacun est intimement persuadé que
son option est meilleure que celle du copain !
M.O. : Qui
a eu l'idée des stries dans les deux sens ?
J.P. V. : C'est
Jean-Claude.
J.C. C. : Le
problème ce n'est pas tant d'avoir l'idée que de la faire accepter
par les autres ! Personne ne savait ce que devenait l'hydroxyapatite à
10 ans et si ce coating n'était qu'une céramique transitoire
; il fallait que l'ostéogénèse de cicatrisation rencontre
un certain nombre de crantages sur lequel l'os néoformé puisse
se caler. Et comme, nous étions toujours obsédés par
ces questions, à la fois d'enfoncement, et surtout de stabilité
en rotation, nous avons combiné ce rainurage avec cette forme originale.
Après 50 dessins qui ont tous été refusés, c'est
finalement le dernier qui a été validé par l'ensemble
du groupe. Il ne fallait pas que ce soient des micro-rainures, il ne fallait
pas que ce soient des dents de scie. Par ailleurs, il fallait que le "design"
général soit agréable à regarder et, enfin, que
la fabrication soit compatible avec le travail d'un bon forgeur. Le plus étonnant
c'est que notre histologiste, Patrick Frayssinet, a découvert des vertus
formidables à ces stries et il montre histologiquement que c'est à
certains endroits des stries, notamment au sommet des crêtes, sur les
faces latérales, qu'on observe le maximum d'ostéogénèse.
M.O. : Quand
a-t-elle été commercialisée ?
J.P. V. : En
86. La première implantation a eu lieu en septembre 86. Nous l'avons
appelée Corail parce que c'est un nom qui fait rêver et ensuite
parce que le corail et l'hydroxyapatite synthétique sont des composés
phosphocalciques dont la structure chimique et cristallographique est très
voisine de celle de la phase minérale de l'os. Ce sont toutes des apatites.
Ce n'est donc pas du corail naturel mais ce revêtement d'hydroxyapatite
ressemble à la structure corallienne. Cette fois nous avions déposé
un brevet !
M.O. : Comment
s'est déroulé le suivi ?
J.P. V. : Nous
avons commencé avec prudence. La première année, le nombre
des poses a été modeste. Nous sélectionnions les patients
en fonction de l'âge, de la qualité de l'os, de la forme du fémur.
Par la suite, ces critères ont été abandonnés.
Nous avons développé une réelle gamme de tiges. Il a
fallu également dessiner un cotyle métal-back avec un revêtement
d'hydroxyapatite et nous avons créé, pour des raisons d'option
individuelle, deux types de press-fit : le press-fit vissé et le press-fit
impacté. Nous étions depuis longtemps des fervents partisans
du cotyle vissé mais ce n'était pas la mode et le cotyle vissé
avait beaucoup de détracteurs qui s'appuyaient sur l'expérience
clinique catastrophique des anneaux vissés non réhabitables.
Dans le même
temps, nous avons travaillé sur les implants spécifiques adaptés
à la Révision, problème qui était de plus en plus
fréquemment rencontré. Le but était donc de créer
un véritable "système Corail", complet, cohérent, relevant
du même concept.
M.O. : Pour
quel genre de tête aviez-vous opté ?
J.P.V. : Les
prothèses TITAN avaient des têtes de 32 ; pour la Corail, nous
disposions simultanément des têtes de 32 et de 28mm, avec une
préférence marquée pour la céramique d'alumine.
M.O. : Comment
se sont comportés les cotyles vissés ?
J.P. V. : Ce
mode de fixation, associé au revêtement d'hydroxyapatite ne nous
a jamais donné de soucis. Nous continuons donc à promouvoir
fortement le même cotyle vissé qui sera d'ailleurs bientôt
disponible avec un insert céramique.
J.C. C. : Il
y a eu un gros mal entendu autour des cupules vissées. On a mis dans
le même sac toutes sortes de matériaux, de formes et de surfaces.
Il est certain que le traitement de surface est fondamental. En ce qui concerne
nos cotyles recouverts d'hydroxyapatite, nous n'avons pas observé de
différences fondamentales entre les deux modèles ; que la mise
en contrainte de l'os se fasse par vissage ou qu'elle se fasse par impaction,
c'est exactement la même chose. Dans le long terme, ils se comportent
sensiblement de la même façon, avec néanmoins, un léger
avantage aux cupules vissées auto-tarodeuses. Je crois que les spires,
les macrostructures, y sont pour quelque chose. Dans le registre norvégien,
c'est la cupule qui a la meilleure courbe de survie de tous les implants cotyloïdiens
analysés.
M.O. : Comment
sélectionnez-vous les indications de sans-ciment ?
J.P. V. : Nous
n'utilisons pratiquement plus de prothèses cimentées et ce,
quel que soit le patient, car le processus d'ostéointégration
se produit de façon identique à tout âge, indépendamment
de la qualité de l'os. C'est un phénomène constant quasiment
reproductible. On peut bien sûr, discuter du problème économique,
mais en terme biologique, une prothèse hydroxyapatite s'intègre
de la même façon chez un patient jeune et chez un patient âgé,
sur un os ostéoporotique ou sur un os dense.
M.O. : Vous
n'avez pas noté de différence clinique ?
J.P. V. : Pas
du tout ; c'est pourquoi, nous n'avons pas de critères de sélection
comme Spotorno a pu en définir.
M.O. : A
quoi ressemble une prothèse Corail implantée il y a treize ans
?
J.P. V. : L'évolution
des images radiologiques traduisant l'ostéointégration s'étale
sur les 12 ou 18 premiers mois. Au-delà, les images sont parfaitement
stables. Vous pouvez superposer les radiographies à 5 ans, à
10 ans et à 13 ans maintenant, il n'y a aucune modification de l'espace
entre la prothèse et l'endoste. Il n'y a pas de liseré, pas
de ligne réactive, pas d'ostéolyse. Bien sûr, il y a quelques
modifications du site d'implantation. Le "stress shielding" est notamment
responsable du remodelage du calcar. Les bords s'arrondissent, mais on n'a
pas d'atrophie corticale radiologiquement visible. Cela m'amène à
parler d'une caractéristique fondamentale de la Corail qui est son
revêtement HA total. On a été beaucoup critiqué
à ce sujet et on nous avait prédit le blocage de la prothèse
dans sa partie distale, de gros problèmes de stress-shielding et bien
sûr des dégâts fémoraux majeurs si, par malheur
un implant solidement fixé devait être retiré. Ces prédictions
pessimistes découlaient de l'analyse des prothèses madréporiques,
massives et rigides qui donnaient, effectivement, des stress-shielding importants
et posaient d'énormes problèmes d'extraction. En réalité,
il est maintenant bien admis que ce n'est pas le revêtement en tant
que tel qui créé le stress-shielding, mais la rigidification
du fémur prothèsé. D'où l'intérêt
d'une tige en titane, de forme conique, n'ayant pas de contact cortical très
intime. Nous sommes ainsi très loin du concept du "fit and fill". L'immense
majorité des Corail n'entraîne aucune modification visible sur
les corticales, mais le processus de raréfaction osseuse, infra-radiologique
existe, comme l'on bien montré nos études densitométriques.
La perte de densité est d'environ 30 à 40% en région
proximale, et on sait qu'il faut une perte d'environ 50% du contenu minéral
osseux pour que l'on ait une traduction radiologique. Nous avons utilisé
dès 1989, les techniques d'absorptiométrie biphotonique et je
crois que nous sommes un peu les pionniers dans l'application de cette méthode
à l'analyse du remaniements péri-prothétiques.
M.O. : Et
si on compare avec les prothèses cimentées ?
J.P. V. : Les
tiges cimentées sont souvent d'un diamètre plus petit pour laisser
la place au manteau de ciment. L'ensemble est donc moins rigide, donc il existe
moins de stress-shielding.
M.O. : Comment
vont les TITAN cimentées d'il y a 20 ans ?
J.P. V. : Nous
n'avons pas encore 20 ans de recul. Nous continuons à suivre ces prothèses
et, en terme de scellement, la qualité du résultat à
long terme est tout à fait satisfaisante, avec une courbe donnant une
probabilité de survie de 96% à 10 ans. J'ai déjà
évoqué le site d'observation privilégié et exigeant
qu'est la Norvège.
Les TITAN évoluent
au rythme de l'usure du polyéthylène et donc avec des granulomes.
Avec le recul, on se rend compte que nos meilleures TITAN sont les toutes
premières, celles implantées avec une cupule PE totale et non
avec les métal-back cimentées.
M.O. Vous
avez l'impression que le couple de friction alumine/polyéthylène
est beaucoup mieux toléré que le couple acier/polyéthylène
?
J.P. V. : La
réponse n'est pas simple car on se pose des questions sur la qualité
du polyéthylène, notamment celui qui nous a été
fourni au début des années 90. Le couple céramique-polyéthylène
des années 90 a en effet, présenté des usures inexpliquées
alors que les polyéthylènes plus anciens n'en donnaient pas,
même avec des têtes de 32mm en métal ! En effet, nous avons
repris un certain nombre de cupules press-fit avec noyau en polyéthylène
très usées, avec granulomes importants au niveau du bassin et
un début de granulome au niveau du grand trochanter ou du calcar. Ces
prothèses ont été révisées sur le versant
cotyloïdien et les granulomes fémoraux proximaux ont été
curetés, mais on n'a jamais enlevé la tige. Aucune tige Corail
n'a été donc été retirée, d'où l'idée,
assez répandue chez les utilisateurs d'hydroxyapatite, que ce revêtement
est un obstacle à la circulation des fluides et donc une barrière
à la migration des débris. Mais, il ne faut pas rêver,
les débris vont migrer peut-être plus lentement mais vont migrer
tout de même. D'où la nécessité de perfectionner
les couples de friction et notre évolution vers la céramique-céramique.
J.C. C. : En
90, nous avons implanté une centaine de couples alumine-alumine sur
des cupule hémisphériques à revêtement d'hydroxyapatite,
puis nous nous sommes arrêtés pour étudier leur devenir
avec prudence encore. Nous avons relancé, dans les années 97-98,
de nouveaux implants à couple de frottement alumine interchangeable.
Nous pensons qu'il est plus sûr d'avoir un couple alumine-alumine pour
éviter que l'hydroxyapatite soit accusée de créer d'une
usure à troisième corps.
M.O. : La
tige Corail actuelle est-elle la même qu'il y a 13 ans ?
J.C. C. : Exactement
et les caractéristiques du revêtement sont les mêmes. Le
coating est réalisé par Bioland à Toulouse : utilisation
de torche à plasma atmosphérique, 155 microns d'épaisseur,
revêtement total. Nous nous sommes réunis il y a quelques temps
à Malte avec l'ensemble des poseurs de la Corail, en demandant s'il
fallait changer l'un des paramètres de la tige, apporter une amélioration
quelconque.
Un très
large consensus s'est dégagé pour garder la Corail telle quelle,
sans changer la forme et le revêtement, dans sa nature ou son étendue
: aucun argument scientifique pour introduire des triphosphates, ou un bi-couche.
..
M.O. : La
Corail a l'air d'avoir réussi à Landanger...
J.C. C. : Effectivement,
la Corail a très bien réussi à Patrick Landanger ! Il
a même eu des problèmes pour gérer son expansion internationale...
Il n'y a pas beaucoup de pays d'Europe où elle ne soit implantée.
Le plus difficile a été de convaincre la FDA aux Etats-Unis
: après deux ans de combat la prothèse Corail a reçu
son agrément et c'était une très grande satisfaction
pour nous et une grande victoire pour Landanger. Mais, à partir du
moment où ce système a pris un tel essor, les structures régionales
et nationales de Landanger n'ont pas suivi et, à notre regret, notre
fabriquant français a passé la main à une société
internationale, Depuy qui, elle-même a été rachetée
par Johnson et Johnson.
M.O. : Cela
change les choses pour vous ?
J.C. C. : Nous
sommes partis d'une petite structure avec une équipe de recherche et
développement basée à Chaumont qui nous était
entièrement dévouée, extrêmement réactive
et attentive à toutes nos suggestions. Nous nous retrouvons maintenant
au sein d'une structure plus lourde, mais aussi plus sophistiquée,
qui ne se lance dans aucune "aventure orthopédique" et qui veut que
tout soit bien contrôlé et s'intègre dans la politique
internationale du groupe. Donc nous avons effectivement perdu en souplesse,
en vitesse de réalisation, mais nous avons gagné en sérieux
et en qualité des tests, ainsi qu'en rigueur de fabrication. La puissance
logistique de notre nouveau partenaire industriel est aussi un atout majeur
qui nous fait passer d'un niveau hexagonal, à un niveau international.
Nous sommes allés communiquer, opérer et faire des work-shops
dans le monde entier. Cette aventure chirurgicale s'est doublée de
la découverte de ce qu'étaient le marketing et le lancement
d'un produit. Sans oublier le fait que, puisque nous voulons défendre
nos idées, il faut que nous arrivions à faire passer nos "papiers"
dans les congrès officiels. C'est pour nous une aventure exceptionnelle
en terme d'ouverture.
M.O. : Pensez-vous
qu'un tel itinéraire pour un groupe de travail soit possible aujourd'hui
?
J.P. V. : Telle
que nous l'avons vécu, sûrement plus. Nous avons bénéficié
d'une période très favorable. Les contraintes telles que loi
Huriet, homologation, marquage CE, étaient inexistantes et le contexte
économique général était porteur. Aujourd'hui,
chacune de nos suggestions soulève des objections financières
et stratégiques liées au changement de conjoncture, avant d'être
soumises au bureau de recherche et développement. Nous voulons bien
sûr continuer à faire évoluer les produits mais c'est
beaucoup plus difficile. Nous vivons une période de regroupement qui
peut faire craindre qu'à moyen terme il n'y ait plus qu'une demi douzaine
de fabricants d'implants orthopédiques dans le monde. L'ère
des "concepteurs chirurgiens" telle que nous l'avons connue est finie et,
d'ailleurs, quand on en parle à nos partenaires commerciaux américains,
ils ne comprennent pas que le groupe ARTRO puisse fonctionner ainsi ; ils
ne comprennent pas que ce soit le groupe qui soumette des idées à
une bureau d'étude. Aux Etats-Unis c'est l'inverse, c'est le bureau
d'étude qui conçoit, met au point un nouvel implant, puis recherche
des chirurgiens qui acceptent de défendre le nouveau concept après
l'avoir essayé.
M.O. : On
se demande comment des ingénieurs pourraient tout seuls intégrer
les multiples paramètres qui régissent la pose chirurgicale
d'un implant ?
J.C. C : C'est
vrai, mais la situation actuelle est aussi la conséquence d'excès
considérables. Dans les années 70-80, il y a eu des "délires"
dans la conception des prothèses. Tout chirurgien était concepteur,
tout groupe frabriquait sa prothèse : le marché proposait tout
et son contraire ! Evidemment, cette floraison traduisait aussi une certaine
inventivité parce que les motivations n'étaient pas que commerciales.
Il y a eu de véritables progrès accomplis, même si cela
a été un peu désordonné. On peut d'ailleurs renvoyer
la balle aux grandes équipes de concepteurs américains qui ont
parfois essayé de nous imposer "au canon" des produits qui se sont
écroulés deux ou trois ans après, alors qu'ils avaient
tous les atouts scientifiques, les calculs informatiques et la conception
par éléments finis...
Certes, les
temps ont changé mais je crois à la primauté de l'homme
de terrain et du chirurgien par rapport à l'ingénieur, au moins
dans la gamme des implants que nous connaissons. En ce qui concerne les nouveaux
matériaux, il est possible que l'ingénieur l'emporte sur le
chirurgien, mais il faut souligner que nous avons toujours travaillé
de façon très étroite avec des fondamentalistes, notamment
à Bioland avec Patrick Frayssinet.
M.O. : Vous
êtes toujours convaincus de l'avenir de l'hydroxyapatite ?
J.C. C. : Plus
que jamais. C'est vrai qu'il y a eu au départ un tir de barrage important
contre ce que ses détracteurs appelaient la "poudre magique", mais
tous ceux qui nous ont critiqués se sont empressés de bien l'étudier.
Certaines équipes chirurgicales, des grands services pourtant très
cimenteurs, reconnaissent son intérêt. Le dernier symposium de
la Sofcot dans les reprises fémorales a confirmé ses performances.
Actuellement,
il n'y a plus une firme qui n'ait fait des recherches dans cette direction
et qui n'ait une gamme d'implants avec hydroxyapatite. On est bien persuadé
que ce n'est pas la seule direction, mais c'est certainement la découverte
la plus originale de ces 15 dernières années en implantologie.
Il faut toutefois répéter que le revêtement d'un implant
est une chose, mais qu'il ne doit jamais être dissocié de la
forme et du matériau.
En implantologie,
la réussite dépend d'une chaîne de qualités dont
la pertinence de l'analyse et la qualité de l'acte chirurgical ne sont
pas les moindres maillons.
©
Maîtrise Orthopédique, janvier 2000, n°90.