La 18ème Journée de Traumatologie du Sport de la Pitié-Salpétrière,
organisée par Jacques Rodineau et Gérard Saillant, a lieu ce mois-ci.
Cette manifestation qui regroupe plus de sept cents personnes
permet la rencontre de médecins du sport, rééducateurs, rhumatologues et chirurgiens.
Jacques Rodineau, ancien athlète de haut niveau, a été l'un des pionniers de la
médecine du sport en France.
Il nous fait partager son expérience de la clinique et du geste sportif.
M.O.
: Comment êtes-vous
devenu médecin du sport ?
J.R : A vrai dire, je ne
suis pas médecin du sport au sens où on l'entend généralement. Je suis certes
titulaire du CES de Biologie et de Médecine du Sport mais, en fait, je suis
- je m'honore d'être- un médecin de Rééducation. Certes orienté vers le diagnostic,
le traitement et la rééducation des traumatismes et des microtraumatismes liés
au sport, mais en fait intéressé et concerné par tous les aspects mécaniques
des lésions de l'appareil locomoteur. Peu m'importe qu'il s'agisse d'une pathologie
survenue au cours d'une activité sportive ou dans la vie de tous les jours ou
lors d'un accident de travail.
M.O.
: Que vous le
souhaitiez ou non, vous avez quand même une étiquette de médecin sportif ?
J.R. : Certes, c'est exact
si on considère qu'un médecin sportif est un médecin qui pratique une activité
sportive. J'ai effectivement fait beaucoup de sport puisque très jeune, j'ai
eu la chance de jouer au volley-ball en équipe première et qui plus est dans
une équipe qui allait devenir une des meilleures de France : le G.S Alger-Hydra.
M.O.
: C'est donc en
Algérie que vous avez joué au volley-ball ?
J.R. : Disons que j'ai fait
une partie de ma "carrière sportive" en Algérie en ayant la chance d'être rapidement
appelé à jouer dans différentes sélections : celle d'Alger, celle d'Algérie,
celle d'Afrique du Nord. Et par la suite de jouer dans l'équipe de France universitaire
puis dans la sélection nationale que j'ai même eu l'honneur de diriger. Cette
carrière sportive a donc été bien remplie et m'a permis de "récolter" 5 titres
de Champion de France avec 3 clubs différents : un avec un club d'Alger, et
les autres avec de grands clubs parisiens : le PUC à mon retour d'Algérie et
le RCF par la suite.
M.O.
: Pour en revenir
à la médecine, quelle est donc votre spécialité médicale ?
J.R. : Ma spécialité, c'est
la rééducation fonctionnelle et plus exactement ce qu'on appelle au niveau européen
la médecine physique et la réhabilitation. J'ai fait partie de la première "fournée"
des médecins ayant passé, en 1968, le CES de Rééducation et de Réadaptation
Fonctionnelles (c'était le nom de la spécialité à l'époque). Contrairement à
ce que certains pensent, c'était déjà à l'époque - et cela demeure toujours
- une véritable spécialité, couronnée par un examen final d'un bon niveau que
nous passions à l'issue de 3 années d'études spéciales... tout comme la plupart
des autres spécialités médicales. Très sincèrement, je pense que les titulaires
de ce CES avaient acquis, au terme de ces 3 années, un bon niveau professionnel
et de solides connaissances dans le domaine de l'anatomie et de la physiologie
articulaire ainsi que dans celui de l'examen clinique. Quant aux traitements
de rééducation, c'était notre tâche quotidienne aussi bien pour les affections
de l'appareil locomoteur que dans bien d'autres domaines comme les lésions neurologiques
périphériques ou centrales, les rhumatismes inflamamtoires et dégénératifs,
les brûlés, etc... Ces 3 années d'étude nous donnaient vraiment la possibilité
de travailler sérieusement et d'être en quelque sorte les interlocuteurs privilégiés
- et peut-être les seuls - entre d'une part, de nombreuses spécialités médicales
et chirurgicales et d'autre part, la kinésithérapie, la physiothérapie, l'ergothérapie,
l'orthophonie, l'appareillage, etc.
M.O.
: Comment s'organisait
cette collaboration ?
J.R. : A cette époque -
et même probablement bien avant - l'exemple de collaboration le plus remarquable
était certainement l'hôpital Raymond Poincaré à Garches. Garches, c'était le
royaume de ce qu'on a, par la suite, appelé la neuro-orthopédie, mot qui ne
nous interpelle pas beaucoup si on l'isole de son contexte qui était celui d'un
admirable travail en équipe entre médecins de rééducation et différents autres
spécialistes : les neurologues, les pédiatres, les urologues et bien évidemment,
les chirurgiens orthopédistes. Cette notion de travail multidisciplinaire était
apparue initialement avec la prise en charge des malades poliomyélitiques. Elle
s'était ensuite développée avec le traitement des traumatisés médullaires et
des traumatisés crâniens. Elle avait un objectif primordial : rétablir le mieux
possible (et parfois hélas aussi le "moins mal" possible) les possibilités fonctionnelles
altérées ou perdues des patients. Les buts étaient multiples - et parfois difficiles
à atteindre : amélioration des déficits moteurs et sensitifs, correction des
troubles orthopédiques, traitement de la spasticité, rééducation des atteintes
vésico-sphinctériennes. Les moyens étaient avant tout les techniques de rééducation
fonctionnelle : la kinésithérapie à sec et l'hydrokinésithérapie en piscine,
l'ergothérapie, la physiothérapie, l'appareillage,... sans oublier les techniques
de nursing qui tenaient la place que tout le monde sait dans le traitement des
escarres.
M.O.
: En quoi les
chirurgiens orthopédistes participaient-ils à cette activité ?
J.R. : Les chirurgiens orthopédistes
avaient, vous vous en doutez bien, un rôle important à jouer dans la prise en
charge globale de ces malades. Et quelques grands noms étaient présents dans
tous les esprits : Pol Le Cœur, Jean Benassy, ... Pourtant dans ces années 1965-1970
et, en gros, jusqu'en 1985 ou même 1990, on peut difficilement considérer que
la totalité des chirurgiens orthopédistes ait montré un intérêt particulier
pour ce qui est devenu "la chirurgie du handicap" dont récemment, Philippe Denormandie
rappelait l'importance. Ce manque de coopération n'était peut être pas d'ailleurs
seulement le fait des orthopédistes. Il faut bien reconnaître qu'à cette époque,
les médecins de rééducation se méfiaient un peu des interventions chirurgicales
et - encore plus sans doute - des indications chirurgicales portées sur ces
malades. La crainte était forte de voir un patient, déjà lourdement handicapé,
se trouver aggravé par un traitement chirurgical inapproprié, soit dans le temps
- et je pense par exemple à la chirurgie des para-ostéo-arthropathies neurogènes
-, soit dans l'indication et je pense à la chirurgie des rétractions musculo-tendineuses
ou des déformations orthopédiques.
M.O.
: Et vous dans
quel service exerciez-vous ?
J.R. : C'est à cette époque
- et plus précisément - en 1968 que j'ai eu la chance d'avoir un poste d'attaché
dans le Service du Professeur Held à la Salpétrière. Ce service prenait avant
tout en charge la rééducation des traumatisés crâniens, mais aussi d'autres
malades neurologiques. En outre, nous devions assurer le suivi des malades hospitalisés
dans d'autres services de l'Hôpital de la Salpétrière et dont l'état de santé
nécessitait des soins de rééducation. Mon travail consistait, outre la consultation
externe, à faire des bilans des capacités fonctionnelles restantes mais aussi
de l'état orthopédique de ces patients.
M.O.
: C'est de là
que vous est venu ce goût pour l'examen clinique que l'on vous connaît ?
J.R. : En partie certainement
mais aussi parce que peu de temps après j'ai eu la chance d'avoir un poste d'assistant
dans le service du Docteur Troisier à l'Hôpital Foch. O. Troisier, c'était le
grand prêtre de la "médecine orthopédique". En complément à sa formation de
Rhumatologue, il avait travaillé à Londres chez JH Cyriax. Passionné de l'examen
clinique, l'esprit toujours en éveil, l'idée nouvelle sans cesse renouvelée,
il m'a donné un goût extrême pour cette façon d'appréhender le problème posé
par un patient et qui repose sur 3 principes bien établis par Cyriax : toute
douleur naît d'une lésion, tout traitement doit atteindre la lésion et tout
traitement doit exercer un effet bénéfique sur la lésion. Si chaque praticien
mettait en application ces principes, il en arriverait à la seule conclusion
possible : tout traitement doit être fondé sur un diagnostic lésionnel précis.
Cette règle peut s'appliquer à tous les domaines de la médecine et de la chirurgie.
Elle me paraît fondamentale en médecine physique et de rééducation lorsqu'on
veut instituer un traitement. C'est le site et la nature de la lésion qui doivent
déterminer le traitement et non le fait que le patient se plaigne d'une douleur
de telle ou telle région. C'est ce que j'ai appris d'Olivier Troisier : ne pas
"soigner" une épaule douloureuse ou un coude douloureux ou un genou douloureux
mais avant tout traitement établir un diagnostic précis par une triple démarche
:
- analyser les symptômes
dont se plaint le patient. Cette analyse suggère au praticien un certain nombre
de diagnostics possibles ;
- rechercher des signes
physiques qui, par leur groupement et leur concordance avec les symptômes, affinent
la probabilité diagnostique ;
- corréler ces données avec
les lésions responsables de la symptomatologie et de la sémiologie clinique.
M.O.
: Certes, mais
en dehors de cette démarche intellectuelle, quel intérêt ce travail de clinicien
présentait-il ?
J.R. : Travailler dans ces
2 services a été pour moi une chance formidable tant ce que j'y ai appris et
vécu a été enrichissant. Cela m'a donné une double étiquette... un peu trop
flatteuse. A la Salpêtrière, j'étais le consultant de Rééducation mais aussi
dans ce service de Rééducation neurologique, le "spécialiste" des problèmes
ostéo-articulaires et musculo-tendineux. A Foch, j'étais toujours le consultant
de Rééducation mais aussi le "neurologue". C'est ainsi que je suis progressivement
formé à la sémiologie clinique de l'appareil locomoteur, à la nécessité d'un
examen programmé dans un ordre immuable conduisant à la recherche de signes
pathologiques au cours de différentes séquences dont chacune avait sa signification
particulière : l'inspection, la mobilité active, la mobilité passive, les tests
contre résistance, la recherche de signes de laxité et de signes de coincement
et enfin - mais en fin d'examen seulement - la palpation qui permettait d'une
part de confirmer tout ce que le reste de l'examen avait permis de suspecter
et d'autre part de mettre le doigt (au sens vrai du mot... à la condition bien
évidemment que la structure lésée soit accessible au doigt), sur la lésion osseuse,
ou ligamentaire, ou tendineuse, ou musculaire,...
Comme nous étions loin de
ce que j'avais pu voir faire auparavant dans un certain nombre de consultations
: un examen clinique des plus sommaires au cours duquel le "clinicien" palpait
un peu le site douloureux, faisait faire quelques mouvements au patient et se
précipitait sur les clichés accrochés au négatoscope avant de conclure que le
patient qui se plaignait de son épaule, de son coude, de son genou, ou de sa
cheville devait "bénéficier" d'une série de 3 infiltrations (pourquoi 3 et pas
2 ou 4 ?) au rythme d'une par semaine (pourquoi ce rythme hebdomadaire ?) ou
d'un traitement AINS par voie générale pendant 8 ou 15 jours.
M.O.
: Cette façon
d'examiner les malades paraît logique. En quoi a-t-elle apporté quelque chose
de nouveau ?
J.R. : En procédant ainsi
nous avons pu observer (je ne dis pas découvrir) un certain nombre de signes
cliniques :
- la laxité " anormale "
de l'épaule des lanceurs et la façon de la rechercher
- la réaction d'appréhension,
parfois remplacée par une tendance à l'opposition volitionnelle chez les patients
présentant une épaule douloureuse et instable.
- la prévalence dans les
épicondylites d'insertion de la réaction douloureuse à l'extension directe contre
résistance du poignet lorsque le coude était en extension.
- la très grande variété
des tests cliniques susceptibles de déceler une lésion méniscale et, dans ce
domaine,
- la remarquable fiabilité
des tests contre résistance du quadriceps et des ischio-jambiers effectués dans
des courses variées.
Tout cela n'était que des
signes d'observation que tout clinicien attentif pouvait mettre en évidence
à condition de suivre un plan détaillé d'examen. Plus tard, en "étudiant la
littérature" pour publier tel ou tel article, j'ai pu constater que nombre de
ces signes avait été décrits sous tels ou tels noms, parfois même sans que le
"découvreur" du test ne soit même au courant. Qui ne se souvient que Hawkins
n'a jamais décrit le fameux test de conflit de l'épaule qu'on lui attribue et
que, pour lui, ce test est d'ailleurs un test de conflit antérieur et non pas
sous-acromial. De même pour le test de Lachmann : qui a pu oublier que la publication
rapportant sa technique de recherche est celle de Torg et que Lachman n'a jamais
rien écrit à propos de ce test ! Ah ! ce goût de l'éponyme cher à certains !
M.O.
: A l'époque est-ce
que vous vous intéressiez à toutes les articulations ?
J.R. : Non certainement
pas mais lorsqu'on est jeune médecin et que l'on veut faire de la médecine orthopédique,
on voit à sa consultation des patients présentant des lésions très variées.
Toutefois, il ne fait aucun doute que l'étiquette "traumatologie du sport" vous
amène d'emblée une "clientèle" et que cela n'est sans doute pas négligeable
pour son recrutement. Beaucoup d'autres praticiens, médecins ou chirurgiens,
cliniques privées ou services de certains hôpitaux publics et même Sociétés
Savantes l'ont compris.
Mais pour revenir à votre
question, je pense que très rapidement je me suis davantage intéressé à certaines
structures de l'appareil locomoteur qu'à d'autres. Le fruit du hasard ? Du recrutement
? Le bouche à oreille ? Quelques publications dans différentes revues ? Il est
difficile de dire pourquoi, on s'intéresse davantage à la cheville qu'à la hanche,
au tendon d'Achille qu'à la ténosynovite de de Quervain, à l'entorse du genou
qu'aux syndromes rotuliens. Ce qui est certain, c'est qu'à l'époque je voyais
beaucoup d'entorses de cheville et pas seulement chez des sportifs. Peut-être
était-ce le fait que les délais de consultations n'étaient pas ceux de l'heure
actuelle.C'est aussi à cette époque - dans les années 1970 ! - que j'ai commencé
à voir un nombre croissant de ruptures du tendon d'Achille.
D'abord par hasard et par
erreur de diagnostic car nous étions en pleine période chirurgicale et lorsque
le diagnostic était posé, le blessé était obligatoirement adressé en chirurgie
pour y être opéré. Il y a 30 ans en France et dans beaucoup de pays, les techniques
chirurgicales de réparation étaient déjà très nombreuses et de conception variée,
mais elles étaient considérées comme indiscutables. Pourtant en 1968, dans le
JBJS, Lea et Smith avaient rapporté leur expérience d'un traitement conservateur
qu'en 1929 Quenu et Stoianovitch avaient cru devoir condamné.
Aussi avant d'envisager
de mettre en route le traitement proposé par Lea et Smith, j'avais lu à peu
près tout ce qu'il était possible de lire sur le sujet et notamment les travaux
qui avaient permis à Quenu et Stoianovitch de condamner le traitement non opératoire.
En fait, les cas auxquels ils faisaient référence n'avaient, pour la majorité
d'entre eux, subi aucun traitement, soit parce que le diagnostic n'avait pas
été porté, soit parce que le traitement avait consisté à mettre un bout de chiffon
autour de la cheville pour vaguement maintenir le pied en équin. Et c'est sur
de tels exemples que l'on avait condamné le traitement non opératoire ! Il y
avait donc de quoi s'interroger et d'autant plus qu'en 1970, Gillies et Chalmers
avaient comfirmé l'intérêt du traitement orthopédique. Ces différents auteurs
anglo-saxons utilisaient des techniques voisines : plâtre de marche en position
d'équin de gravité conservée pendant 8 semaines et port de talons surélévés
pendant les 4 semaines suivantes. C'est cette technique que nous avons le plus
utilisé à l'époque, en y associant toutefois des exercices de mécanisation active
à la fin de l'immobilisation et une rééducation contre résistance manuelle par
la suite. La montée sur pointe en unipodal était déconseillée avant la fin du
6ème mois.
Nos premiers résultats ont
été rapportés en 1975 dans des Annales de Médecine Physique. Cet article concernait
une dizaine de cas dont une grande majorité de sportifs. Tous avaient eu un
résultat très satisfaisant sauf un qui, 2 mois après l'ablation du plâtre, avait
présenté une rupture itérative de son tendon. Dès cette époque, nous avions
fait les constatations suivantes : la fréquence du retard au diagnostic qui
se retrouvait régulièrement associé à l'allongement du tendon d'Achille et même
aux ruptures itératives. Pour nous, ce sont des points fondamentaux qui nous
ont conduit à recommander ce traitement dans des conditions rigoureuses. En
outre, au fil des ans nous avons observés que toutes nos ruptures itératives
étaient survenues dans les 2 mois suivant le déplâtrage. Il convenait - et convient
toujours - de mettre en garde le blessé contre ce risque. Enfin, dès cette époque
et par la suite, il m'était apparu que les meilleurs résultats étaient obtenus
chez des sujets jeunes et sportifs. En 1984, avec JF. Kouvalchouk et L. Watin-Augouard,
nous avons rapporté les résultats de nos traitements orthopédiques dans la "Revue
de Chirurgie Orthopédique". Tous ces patients avaient été revus et le moins
que l'on puisse dire est que l'avantage n'était pas en faveur du traitement
opératoire, notamment sur le plan des résultats subjectifs et de la reprise
du sport. C'est d'ailleurs, le traitement dont j'ai bénéficié lors de ma propre
rupture d'Achille. A l'instar du très célèbre Alexander Monro, professeur d'anatomie
et de chirurgie à Edimbourg qui s'inspira des indications thérapeutiques données
en 1772 par Jean-Louis Petit, autre chirurgien célèbre, en utilisant pour son
cas personnel des souliers à talons surélevés, ma propre rupture me permit -
grâce à l'active complicité de Mireille Peyre - de modifier un peu les règles
de l'immobilisation après rupture du tendon d'Achille et de proposer le schéma
thérapeutique suivant : pendant les six premières semaines le patient porte
une botte plâtré, sans appui, la cheville étant en varus équin. Cette botte
est confectionnée en résine : une bande circulaire en résine semi-rigide, un
étrier en résine rigide maintenant l'arrière-pied en varus équin et une bande
circulaire en résine semi-rigide. Cet étrier permet d'obtenir un équin complet
sans forcer sur les articulations de l'avant-pied. L'utilisation de bandes circulaires
en résine semi-rigide permet au triceps de garder une certaine trophicité en
autorisant les modifications du galbe du mollet au cours de petites contractions
spontanées du muscle. A la fin de la sixième semaine, une autre botte est confectionnée
: l'arrière-pied est repositionné à l'angle droit et en équin moins important.
L'appui est autorisé sous couvert de cannes anglaises. Le patient est revu tous
les 10 jours afin de diminuer progressivement l'équin par des plâtres successifs
qui permettent de conserver une certaine tension au tendon. On réalise ainsi
une véritable accélération du processus de ténogénèse. A la fin de la dixième
semaine, la botte est enlevée. Le patient marche avec des talons surélevés.
M.O.
: En dehors des
ruptures du tendon d'Achille, vous vous êtes certainement intéressé à d'autres
lésions ?
J.R. : Oui et fort heureusement
pour moi. Dès mes premières années à Foch, je me suis intéressé au traitement
des entorses du genou. Il y a une trentaine d'années, le traitement de ces entorses
paraissait simple quant à ses conceptions : toute entorse du genou (mises à
part sans doute celles qui paraissaient très réellement bénignes) devait, au
minimum, être immobilisée dans un appareil plâtré. Et pour bon nombre de praticiens
- et pas seulement pour les chirurgiens ! ! - la meilleure méthode était la
réparation anatomique des lésions quelle qu'en soit la complexité, la lourdeur
et le prix à payer pour le patient. Et pourtant, les suites opératoires n'étaient
pas simples. Elles dépassaient largement celles du traitement conservateur qui
n'était déjà pas rien, compte tenu du fait que, dans la plupart des cas, il
s'agissait d'une immobilisation longue à tous les sens du mot : on utilisait
souvent un plâtre cruro-pédieux maintenant le genou à 20 ou 30° de flexion.
Ce plâtre était conservé pendant 6 à 8 semaines, parfois sans appui. Dans tout
cela, il était assez peu question d'entretenir la fonction articulaire même
si durant l'immobilisation, il était souvent conseillé d'entreprendre une "rééducation"
précoce sous la forme de contractions statiques du quadriceps et de mobilisations
actives des articulations libres.
La situation post-opératoire
était particulièrement difficile pour les patients qui, outre une éventuelle
lésion périphérique, présentaient une rupture du LCA. Bien qu'à l'époque, on
connaissait bien la vascularisation précaire du LCA et les difficultés d'obtenir
sa cicatrisation après suture, on continuait à appliquer les idées d'O'Donoghue
qui dataient des années 1950. Aussi, l'opinion générale était que la réinsertion
ou la suture précoce du LCA étaient les seules solutions possibles, notamment
chez les sportifs de compétition mais aussi chez les skieurs occasionnels ou
dans des accidents de la vie quotidienne. Les discussions et controverses concernaient
surtout le laps de temps qui permettait d'espérer encore une réparation efficace.
Pour 0' Donoghue, il ne fallait pas attendre plus de 2 semaines. Pour d'autres,
un délai de 20 ou même de 30 jours était encore compatible avec l'obtention
d'une bonne réparation du LCA rompu ou arraché. Quant à la voie d'abord, elle
était souvent très large et parfois double. Les conséquences étaient telles
sur la mobilité future du genou que des chirurgiens comme A. Trillat s'étaient
fortement intéressés au problème et avaient proposé de remplacer les "fameuses"
voies de Gernez par une voie latéro-rotulienne. C'était une révolution par rapport
à ces arthrotomies larges exposant complètement la région intercondylienne et
les 2 ligaments latéraux qui avaient longtemps été considérées comme seules
logiques.
M.O.
: Pourquoi le
traitement était-il aussi agressif ?
J.R : Certains se posaient
effectivement la question à l'époque. Et il paraît encore difficile de dire
encore aujourd'hui pourquoi on explorait ainsi les ligaments latéraux (de bas
en haut !) et la cavité articulaire. Pourquoi lorsqu'un ménisque était touché,
on réalisait une "méniscectomie de principe". A ma connaissance, pratiquement
personne ne se souciait de réinsérer un ménisque même lorsqu'il était simplement
désinséré. Et ce qui suivait ce premier temps était encore plus grave pour le
patient. En effet, après ces premiers gestes sur le ménisque, on s'attaquait
à la réparation de toutes les lésions : la suture ou la réinsertion du LCA,
puis la suture a la réinsertion du ligament latéral concerné. Les suites opératoires
comportaient une immobilisation stricte. La technique la plus classique était
la suivante : 3 semaines de plâtre cruropédieux à 20° de flexion sans appui
et 3 semaines de genouillère inguino-malléolaire en extension avec reprise de
l'appui. Cette technique était considérée comme la seule véritablement satisfaisante
et je me souviens encore très bien d'une phrase lue à l'époque "les résultats
de ce traitement se passent de commentaires". Effectivement... cela ne pouvait
être que sans commentaires.
M.O.
: Mais à l'époque
n'avait-on aucune autre possibilité pour traiter ces entorses du genou ?
J.R. : Il faut bien reconnaître
qu'à l'époque le traitement fonctionnel était inexistant et, de toutes les façons,
il se résumait à ce qui était le moins efficace, notamment pour une lésion isolée
du LCA : on remusclait le quadriceps et, au bout d'une quinzaine de séances,
on considérait que le résultat était acquis ! Le plus étonnant était que cela
correspondait parfois à la réalité !
C'est dans ce contexte que
grâce à 0. Troisier, j'ai pris connaissance des travaux de Burri, Henkemeyer
et Pässler montrant que, chez l'animal, on obtenait une réparation ligamentaire
de meilleure qualité lorsqu'on autorisait précocément une certaine mobilité
articulaire. Ils allaient aussi montré sur des pièces anatomiques qu'après réparation
des principaux ligaments du genou, il n'y avait pas de tension sur les sutures
entre 20° et 60° et en concluaient que la mobilisation des entorses graves du
genou sous couvert d'un plâtre articulé pouvait être entreprise précocément
et sans danger pour la réparation ligamentaire
C'est ce plâtre articulé
que nous avons décidé alors d'utiliser. Au départ, ce fût avec les moyens du
bord, c'est à dire du matériel utilisé pour les grands appareils de marche sur
lesquels on soudait une butée antérieure à 20° d'extension et une butée postérieure
à 60° de flexion. L'articulation était à chape et à roulement à bille. La confection
de ces appareils articulés posait quelques problèmes : il était difficile de
trouver le centre articulaire de façon précise et l'application des montants
sur le plâtre n'était pas évidente. Qu'importe toutefois, cette technique nous
donnait de très grandes satisfactions et les résultats étaient bien supérieurs
à ceux du plâtre cruro-pédieux circulaire. Par la suite, est venue l'époque
des orthèses articulées utilisées en post-opératoire mais essentiellement dans
le cadre de la protection de certaines reconstructions du LCA. Pour notre part,
nous sommes restés longtemps fidèles à la technique originale mais en l'améliorant,
notamment en utilisant des languettes de polyprophylène, plus légères, et plus
faciles à poser que nos montants en acier initiaux. Et puis est venue l'heure
des verrous articulés faciles à poser et faciles à régler et celle des orthèses
faites sur mesure : les orthoprothèses et celles des orthèses de série.
M.O.
: Y a-t-il une
différence entre les deux ?
J.R. : Au niveau du prix,
c'est incontestable. Au niveau de la tolérance et de l'efficacité, c'est beaucoup
moins certain. Disons que chacun a ses habitudes et ses circuits et que ce n'est
pas à nous d'en discuter. Les opérés arrivent dans le service avec ou sans orthèse
de rééducation selon les idées de chaque chirurgien. Et lorsqu'ils en ont une,
c'est une orthèse de série ou une orthoprothèse. Quant à la façon de les utiliser
: la durée pendant lesquelles elles doivent être portées, les activités qu'elles
permettent, etc, tout cela varie avec chaque chirurgien.
M.O.
: Vous ne les
utilisez qu'en post-opératoire ?
J.R. : Evidemment non. Dans
le service, lorsque nous prenons directement en charge un patient pour une lésion
isolée du LCA ou pour une lésion combinée LLI + LCA, nous les utilisons beaucoup
mais nous avons chacun nos petites idées. Certains restent très traditionnels
: plâtre cruro-pédieux à 20° de flexion et sans appui pendant 3 semaines, puis
orthèse articulée avec reprise d'appui et rééducation. D'autres (et j'en fais
partie) utilisent soit des attelles de Zimmer pendant 3 semaines, soit des orthèses
articulées pendant 3 à 6 semaines tout en commençant d'emblée la rééducation
sur des bases bien définies... et, elles, totalement consensuelles.
M.O.
: Puisque nous
parlons de genou, quel est votre point de vue sur l'arthroscopie ? Comme un
certain nombre de médecins, êtes-vous arthroscopiste ?
J.R. : Pour répondre à votre
2ème question : absolument pas. C'est probablement ce qui me permet
d'avoir un avis, qui je l'espère, sera objectif. Personnellement, j'ai entendu
parler d'arthroscopie dans les années 1980, à la suite d'un voyage aux USA et
plus précisément d'un séjour chez Franck Jöbe à Los-Angeles en compagnie de
R. Krzentowski. Par la suite, j'ai appris que dès 1970 Henri Dorfman avait fait
une publication sur l'arthroscopie du genou et que les rhumatologues de Cochin
en avaient fait de même à la même époque ou à peu près. En fait, mais ce n'est
pas une critique, les uns et les autres ne se sont intéressés qu'aux lésions
qu'ils connaissaient déjà remarquablement bien et qu'ils avaient envie de mieux
connaître encore : celles de la synoviale. Pour nous, médecin de médecine physique,
c'est dans le domaine des dérangements intra-articulaires du genou, et plus
particulièrement des lésions méniscales, que l'arthroscopie a réellement apporté
du nouveau. A cette époque, dans les années 1980, l'introduction de l'arthroscopie
a été un formidable bénéfice pour de nombreux patients.
M.O.
: Est-ce toujours
votre impression ?
J.R. : Hélas non, car assez
rapidement on a assisté à un certain nombre d'abus dont le plus manifeste a
été, à mes yeux, le nombre incalculable de plicaes qui ont été réséquées à une
époque. On ne parlait plus que de cela. Beaucoup de jeunes filles qui présentaient
quelques vagues douleurs antérieures se voyaient proposer la solution-miracle
: la résection de leur plica pathologique !
M.O.
: Est-ce que cette
indication existe toujours ?
J.R. : Très sincèrement,
je n'en ai pas l'impression mais on a parfois le sentiment que certains ont
trouvé un autre terrain : les "lésions" méniscales des sujets d'un certain âge.
Ce sont des patients de la cinquantaine - ou même de la soixantaine- qui ont
le malheur de se plaindre de leur genou, parfois après un banal accroupissement,
parfois sans aucune raison. Le bilan d'imagerie montre une banale fissuration
horizontale d'un ménisque et nous voilà partis pour une séance de ce que Jean-Henri
Jaeger appelle le TAO (Tourisme Articulaire Optique). Si j'en juge par le nombre
de chondrolyses aiguës ou d'ostéochondropathies condyliennes que j'observe chaque
année, il me paraît difficile d'accréditer la thèse que l'arthroscopie du genou,
est dans ce contexte, un geste anodin. Personnellement, je pense que pour ce
type de patients, il faut savoir attendre, faire un traitement conservateur
et n'envisager de faire de méniscectomie que dans les cas à début brutal et
rebelles au traitement conservateur.
M.O.
: En même temps,
vous étiez chargé d'enseignement au CHU Pitié-Salpêtrière ?
J.R. : Oui, on peut résumer
cela ainsi. A vrai dire, tout a commencé avec le Professeur Plas qui, après
Chailly-Bert, avait la responsabilité de l'enseignement de la biologie et de
la médecine appliquée aux sports au CHU Pitié Salpétrière. Dès le début des
années 1970, il m'a demandé d'assurer les cours de traumatologie au sein du
Diplôme de biologie et médecine du sport qu'il couvrait de sa haute autorité
de cardiologue du sport.
Par la suite, en 1978, m'est
venue l'idée de créer un Diplôme d'Université de traumatologie du sport. Cette
création s'est faite sous la direction du Professeur Held.
Elle a été le point de départ
du travail en commun avec une bonne trentaine de médecins et de chirurgiens,
non seulement sportifs pour la plupart d'entre eux, mais également passionnés
par la pathologie de l'appareil locomoteur liée aux activités sportives. Je
n'en citerai que quelques uns ; J.B Courroy, G. Daubinet, R. Krzentowski, J.P.
Paclet, Th. Judet, E. Letournel et, bien évidemment, G. Saillant. Que ceux que
je ne cite pas, mais que je n'oublie pas, me pardonne. G. Saillant était arrivé
à la Pitié en 1976. Raymond Roy-Camille était alors le chef du service de chirurgie
orthopédique et traumatologie du CHU et personne n'a pu l'oublier. Avec Gérard
Saillant, le courant est tout de suite passé.
M.O.
: Qu'est ce qu'il
sortait de cette collaboration ?
J.R. : Avant tout, comme
vous l'avez compris, une très étroite collaboration entre médecins de rééducation
et chirurgiens orthopédistes. Ce n'était pas une nouveauté mais, dans le domaine
de la pathologie du sport, c'était au moins une innovation.
Cela nous a permis de mettre
en commun nos connaissances, nos idées, notre approche clinique et thérapeutique.
Et ceci était vrai non seulement pour la véritable traumatologie de l'appareil
locomoteur mais aussi pour la microtraumatologie du sport. C'est surtout dans
ce dernier domaine que les connaissances de l'époque étaient assez rudimentaires.
De notre travail en commun
est sorti un certain nombre de constatations cliniques et de déductions thérapeutiques.
C'est ainsi que nous avons appris à mieux reconnaître et connaître les lésions
microtraumatiques de l'articulation acromio-claviculaire, les atteintes du bourrelet
glénoïdien (avec l'aide de D. Patte et de J. Bernageau), les lésions ostéochondrales
du dôme de l'astragale (grâce en grande partie à JF Kouvalchouk). Cette collaboration
nous a permis également de mieux codifier le traitement des tendinopathies rotuliennes
et achilléennes, du tennis - et du golfer - elbow, des séquelles des accidents
musculaires, des fractures de fatigue, etc..
M.O.
: Quelle était
votre approche de ces problèmes ?
J.R. : Elle était avant
tout clinique. Et même aujourd'hui,
elle le demeure sans pour autant méconnaître tout ce que les radiologues avec
qui nous avons travaillé tout au long de ces années nous ont apporté. J. Bernageau
dès le début et par la suite G. Morvan et J. Busson et puis les plus jeunes
B. Roger, J.L Brasseur, D. Folinais, Ph. Thelen.
L'étroite collaboration
que G. Saillant et moi-même avons établi avec eux nous a permis de progresser
les uns et les autres. Parfois aussi de "découvrir" des lésions peu connues
comme par exemple les arthropathies acromio-claviculaires microtraumatiques
observées chez de nombreux sportifs, les fractures de l'apophyse uniforme de
l'os crochu rencontrées chez les joueurs de tennis et chez les golfeurs et dont
un jour un célèbre chirurgien de la main - Yves Allieu pour ne pas le nommer
- m'a gentiment dit que les chirurgiens de la main les avaient découvertes seulement
après que nous en ayons parlé.
M.O.
: Et maintenant
?
J.R : Maintenant que l'heure
de la retraite hospitalière arrive pour moi, je me sens encore et toujours plein
d'enthousiasme, encore et toujours prêt à travailler dans la même direction
: une étroite collaboration entre les médecins de médecine physique et les chirurgiens
orthopédistes. Et j'y ajouterai sans hésiter avec les spécialistes de l'imagerie
de l'appareil locomoteur.
C'est d'ailleurs la direction
que nous avons prise cette année en créant un Diplôme d'université interdisciplinaire
de traumatologie du sport qui rassemble les médecins, les chirurgiens et les
"imageurs" et qui prépare sous la forme d'un tronc commun et de cours optionnels
aux D.U de traumatologie du sport, de chirurgie du sport et d'imagerie du sport.
Les directeurs en sont E.
Pierrot-Deseilligny, G. Saillant, et Ph. Grenier et les responsables pédagogiques
: J. de Lecluse, E. Rolland et B. Roger. Nul doute que ce nouveau D.U Interdisciplinaire
(et non interuniversitaire) connaîtra un grand succès auprès des étudiants.
En tous les cas, il favorisera la collaboration entre médecins de médecine physique,
médecins du sport, chirurgiens orthopédistes et radiologues.