| Le
12ème congrès annuel de la section Européenne de
la Cervical Spine Research Society (CSRS) se tenait à Nice en
juin 1996. Lathmosphère niçoise et lambiance
du congrès étaient chaleureuses à limage
du Président, le Professeur Claude Argenson. |
M.O.
: Vous avez organisé ce congrès de la CSRS. De quoi sagit-il
?
C.A. : Il sagit dune société qui a été
créée il y a une dizaine dannées par Pierre Kehr,
Fritz Magerl, Dietrich Hohmann, René Louis, sous limpulsion de
Mario Boni, son premier Président. Cette société est
la filiale européenne de la société américaine.
Elle rassemble donc des gens intéressés par la chirurgie du
rachis cervical, cest-à-dire des orthopédistes, des neurochirurgiens,
mais aussi des rhumatologues et des radiologues, dailleurs, lun
des membres fondateurs les plus actifs nétait autre que Monsieur
Wackenheim.
M.O.
: Comment avez-vous été amené à vous
occuper de ce congrès ?
C.A. : Le congrès se tient chaque année dans un pays
différent et il sest trouvé que ma candidature a été
retenue par les officiers de la société. Je dois
dire que je mintéresse depuis longtemps au rachis cervical, mais
que lattrait de Nice est certainement pour beaucoup dans ce choix, dautant
plus que je suis le Président actuel de cette société.
M.O.
: Quoi de neuf sur le rachis cervical ?
C.A. : Le premier thème du congrès concerne le fameux
«whiplash», dont on connaît lextrême fréquence,
et qui donne lieu à beaucoup de controverses. En effet, pour certains
il existe des lésions anatomiques essentiellement discales révélées
à lIRM ; dautres auteurs, en particulier les anglais, sont
très sceptiques sur limportance des lésions anatomiques,
et encore plus sur la pérénité de leurs séquelles
chroniques, ce qui nest pas sans poser des problèmes médico-légaux.
Actuellement, lIRM montre indiscutablement des lésions, mais
ces lésions sont-elles des lésions récentes dûes
au traumatisme, ou sont-elles des lésions déjà existantes
? Quelle est la part aggravante du traumatisme ? Tout ceci montre, comme la
bien précisé Dieter Grob en synthèse, la nécessité
de faire une réévaluation annuelle de cette pathologie, et en
ce qui nous concerne, cest déjà la troisième année
que nous nous occupons de ce problème. Le deuxième sujet concernait
les greffes osseuses. Les greffes osseuses sont à la mode. Les inconvénients
des auto-greffes ont été soulignés : douleurs au site
de prélèvement, possibilités de désunion cutanée
; on est parfois frappé par le fait que, dans les suites dune
intervention chirurgicale, le patient ne fasse plus du tout cas de son rachis
cervical, mais se plaigne uniquement de sa prise de greffe. A lopposé,
la transmission possible de certaines maladies virales par les allogreffes,
ainsi que par les xénogreffes ont donné à ces greffons
une très mauvaise presse. Cest pourquoi la recherche est de plus
en plus focalisée vers les matériaux synthétiques.
M.O.
: Quelques soient les avantages théoriques des substituts
osseux, pensez-vous quils soutiennent la comparaison avec la bonne vieille
autogreffe ?
C.A. : Je ne le pense pas. En fait, on soriente plutôt
vers lutilisation des substituts osseux comme «spacer» plus
ou moins associé à une greffe dos spongieux. Des études
sont en cours pour inclure des cellules osseuses au sein dune structure
en collagène. Le but avoué de tout chirurgien orthopédiste
reste de favoriser la fabrication dos. Cette ostéogénèse
nest pas un but inaccessible, jai limpression, daprès
ce que nous avons entendu, quil y a déjà des produits
qui ont un effet ostéo-conducteur, mais que peu à peu on va
aboutir à des produits ostéo-formateurs. Le troisième
thème était celui du traitement des traumatismes du rachis cervical
inférieur. Nous avons travaillé beaucoup sur ce sujet, et nous
avons mis au point une classification de ces traumatismes qui a été
retenue par Spine. Le traitement de ces lésions est encore discuté.
Vous avez pu constater lopposition, toujours aussi vive, entre lécole
de Raymond Roy-Camille défendue par Christian Mazel, fervent partisan
des abords postérieurs et des fixations par plaque, et celle de Jacques
Sénégas défendue par Jean-Marc Vital et Vincent Pointillart
qui donnent la préférence à labord antérieur.
Je dois dire que, dans notre expérience depuis 15 ans, 80 % des traumatismes
du rachis cervical inférieur sont opérés par voie antérieure
après une réduction orthopédique par traction ou par
réduction manuelle, et que cette fixation antérieure nous a
donné de grandes satisfactions. Nous avons peu parlé faute de
temps, et je le regrette, des suites opératoires. Elles sont, à
mon avis, plus lourdes après abord postérieur où il faut
ruginer ces énormes masses musculaires que représentent les
muscles de la nuque avec, comme conséquence une rééducation
plus longue et difficile, avec risque de raideur. Par contre, le caractère
direct de la voie antérieure sans aucune traversée musculaire
est pour nous la raison de la simplicité des suites opératoires,
la majorité des patients reprenant très rapidement leur vie
quotidienne et leur activité avec un simple collier.
M.O.
: La France conserve-t-elle son avance sur le traitement chirurgical
des traumatismes du rachis ?
C.A. : Oui, mais il faut le dire sans trop de «cocorico»,
car les idées évoluent particulièrement en Europe. Lostéosynthèse
par plaque antérieure est quelque chose dassez récent
aux Etats-Unis et dans les pays anglo-saxons. Depuis quand mettons-nous des
plaques antérieures ? La plaque de Sénégas a été
utilisée dès 1971. Vous vous rendez compte de la différence
? Les fixations antérieures que nous faisons par greffe et plaque ont
des résultats bien supérieurs aux fixations de Cloward, qui
nutilisait que des greffons osseux avec de fréquentes complications
mécaniques. Quant à lostéosynthèse par voie
postérieure, elle a été inventée par Raymond Roy-Camille
il y a plus de 25 ans et, à cette époque-là, aucun anglo-saxon
nutilisait de véritable matériel métallique de
stabilisation au niveau cervical, sauf peut-être quelques fils.
M.O.
: On voit poindre à lhorizon de nouvelles technologies
de visée...
C.A. : Cest assez séduisant, mais cela nécessite
un investissement financier très important, et cest quand même
une orientation qui séloigne un peu de la chirurgie habituelle.
Cela va demander un apprentissage particulier. Est-ce que cela apportera à
terme un bénéfice pour le malade ? Linterposition de la
machine diminuera-t-elle le pourcentage derreur ? Pour le moment, je
reste attaché au savoir humain que je pense fiable dans
la majorité des cas, mais cest peut-être une conception
dépassée. Qui sait si dans quelques années, nos élèves
nopèreront pas à distance avec des manettes
et des écrans de contrôle. Je pense qualors ce sera vraiment
la fin de la chirurgie telle que nous lavons apprise, connue et enseignée,
surtout lorsque lindication chirurgicale sera confiée à
lordinateur.
M.O.
: En terme dinvestissement financier, le virage vous paraît-il
proche ?
C.A. : Dans létat actuel des indicateurs économiques,
cela me paraît hors de portée pour la grande majorité
des praticiens.
M.O.
: Comment est organisé votre service à Nice ?
C.A. : Il y a peu de temps encore, je dirigeais un service de 90
lits, mais je viens de le scinder en deux : la partie proprement traumatologique
reste à lhôpital Saint-Roch, avec 65 lits sous la direction
du Professeur Fernand de Peretti, et la partie plus spécifiquement
orthopédique et vertébrale (30 lits) est installée
dans le nouvel hôpital à lArchet II, où jexerce
avec Pascal Boileau. Nous espérons encore développer lorthopédie
hospitalière, qui nexistait pas lorsque je suis arrivé
à Nice en 1978.
M.O.
: Quels sont les domaines qui vous intéressent particulièrement
dans la chirurgie du rachis ?
C.A. : Nous nous sommes particulièrement intéressés
à la traumatologie, et jai écrit en collaboration avec
Jean-Pierre Farcy et Yizhar Floman un livre sur la traumatologie thoraco-lombaire,
destiné aux praticiens de langue anglaise. Avec mon regretté
ami Bruno Lassalle, nous avons dirigé une table ronde au congrès
de la SOFCOT 1995, sur le traitement des fractures du rachis thoraco-lombaire.
La traumatologie est la partie la plus importante de notre activité
sur le rachis, puisque lhôpital Saint-Roch reçoit tous
les traumatisés du rachis de la région. Ceci nous a permis de
mettre au point une technique originale de fixation par association de vis
et crochets, crochets que nous avons fait modifier par le constructeur. Pour
le rachis cervical, nous avons repris avec Fernand de Peretti et Adnan Ghabris
250 dossiers ; nous avons, avec laide dun radiologue le Docteur
Patrick Eude, revu tous les clichés, et nous avons abouti à
une classification qui nous semble plus simple que celle de Allen et qui,
surtout pour nous, a des implications thérapeutiques tout à
fait logiques et directes. Par ailleurs, jai développé
la chirurgie rachidienne des affections chroniques et plusieurs thèses
sur le spondylolisthésis ou les cals vicieux thoraco-lombaires ont
été faites dans le Service.
M.O.
: En ce qui concerne les sténoses du canal cervical quel
est votre traitement préféré ?
C.A. : Labord antérieur avec une large décompression
antérieure et une stabilisation solide par greffe et plaque.
M.O.
: Disposez-vous de contrôle par potentiels évoqués
somesthésiques ?
C.A. : Depuis un an effectivement, nous avons pu acquérir
un appareil pour le recueil des potentiels évoqués somesthésiques
(PES). Nous lutilisons largement, cest-à-dire non seulement
pour les scolioses, mais aussi pour les réductions de spondylolisthésis,
ou pour la mise en place de cages inter-somatiques qui peut exposer à
des atteintes radiculaires. Le recueil des PES est également très
intéressant en traumatologie. Récemment, nous avons reçu
un blessé qui avait été cliniquement classé comme
paraplégique complet sans aucun espoir de récupération,
mais où les potentiels évoqués laissent espérer
un pronostic moins sombre ; trois mois après, nous avons lheureuse
surprise de voir le patient commencer à remuer les membres inférieurs.
M.O.
: Comment êtes-vous venu à la chirurgie du rachis
?
C.A. : Cette question me ramène à mon amitié
avec René Louis, et Maurice Bergoin. Nous étions dans la même
année de médecine, et nous avons été tous les
trois élèves de Michel Salmon. Ensuite, nos chemins ont un peu
divergé. René Louis, de par ses qualités exceptionnelles,
a passé tous les concours avant nous, et a été envoyé
à Dakar. Maurice Bergoin a été placé à
lhôpital Nord pour faire de la chirurgie pédiatrique, et
moi jai dû minstaller en ville après mon clinicat.
Au retour de René Louis à Marseille, le poste de Dakar sest
libéré créant une opportunité de nomination que
jai saisie, grâce à laction de Monsieur Grisoli,
mon Maître en Anatomie, personnage légendaire, qui nous fascinait
tant par ses qualités humaines que par ses excès. Cétait
un choix personnel qui a fait sourire certains, et qui ma fait considérer
comme un «original», compte tenu de la situation très confortable
de mon installation marseillaise. Mais lenseignement a toujours été
un des moteurs de mon existence, et prendre le poste au Sénégal
était un moyen dy parvenir. A Dakar, jai dirigé
le laboratoire dAnatomie, où nous avions la possibilité
de faire des travaux sur le rachis, et jai pu faire de la chirurgie
vertébrale à la suite de René Louis, qui avait particulièrement
développé la chirurgie du rachis et du mal de Pott. Il a été
facile pour moi de poursuivre dans sa voie et dacquérir ainsi
une certaine expérience chirurgicale. Lorsque je suis rentré
à Marseille, jai eu la chance dêtre ladjoint
de René pendant deux ans, et là encore je me suis perfectionné
en chirurgie du rachis. Quand jai été nommé à
Nice deux ans plus tard, la chirurgie du rachis nexistait pratiquement
pas en milieu hospitalier, mais nous recevions beaucoup de traumatismes, et
cest ainsi que jai pu développer cette spécialité.
Grâce à des collaborateurs de valeur, dont jai eu la chance
dêtre toujours entouré, le service a acquis une certaine
réputation, et progressivement, nous avons aussi pris en charge la
chirurgie dégénérative. Ainsi, avec René Louis
et Maurice Bergoin nous nous retrouvons dans la même spécialité
et il faut dire que notre amitié est toujours aussi vive et profonde
depuis plus de 30 ans !
M.O.
: Votre Maître commun était Monsieur Salmon ; quel
genre de patron était-ce ?
C.A. : Monsieur Salmon était un personnage hors du commun,
hors du temps, tant dans son mode de vie très strict que dans son habillement.
Pour vous donner une idée, il portait des cols durs et des manchettes
amovibles. Tout le monde connaît lhistoire de la grosse marchande
de poisson qui arrive en se plaignant du coude et à laquelle Monsieur
Salmon demandait, probablement de façon faussement ingénue «Jouez-vous
au tennis ?». Il était paternaliste, et le rituel de la visite
du dimanche matin, accompagnés de nos enfants respectifs, en représente
un des exemples le plus frappant. Nous avions tous pour lui une profonde affection.
Il nous a appris beaucoup de choses, car cétait une époque
où peu de personne avait la science et lexpérience,
et il ny avait pas la possibilité comme aujourdhui, de
se former à gauche et à droite ; ma première visite
à lextérieur, grâce à Gérard Legré
qui ma initié à lorthopédie, sest faite
à lâge de 33 ans. Jai découvert lostéosynthèse
moderne chez Maurice Müller, et mon enthousiasme a été
tel que jai acheté sur place à lusine de Bettlach
le matériel, et ai pu ainsi placer le premier implant A.O. à
Marseille en 1966 grâce à la compréhension de Messieurs
Grisoli et Salmon.
M.O.
: Sur le plan professionnel, il était plutôt innovant
ou plutôt conservateur ?
C.A. : Cest difficile à dire, car nous lavons
connu dans les 10 dernières années de son exercice où
il était plutôt partisan des méthodes conservatives. Mais
il ne faut pas oublier que cest lui qui, en début de carrière,
avait décrit lanatomie des artères des membres, et la
vascularisation de la peau de façon tout à fait innovante. Il
avait par ailleurs, introduit la transfusion sanguine à Marseille,
et avait modifié profondément les techniques de butée
osseuse de hanche. Il était donc ouvert aux idées nouvelles,
et il mavait permis, au retour de Wrigthington, de placer la première
prothèse de hanche de Charnley dans son service. Par ailleurs, il appréciait
lesprit inventif de Robert Judet aux Journées duquel nous nous
rendions ensemble régulièrement.
M.O.
: Il aurait été un précurseur de la chirurgie
des lambeaux ?
C.A. : Tout à fait. Les chirurgiens plasticiens qui ont commencé
à étudier les lambeaux ou les greffes, ont avant toute chose
consulté le traité des artères de la peau
de Salmon ; ce genre danatomie navait jamais été
décrit auparavant. Quant aux artères des membres, le traité
de Salmon et Dor a fait autorité pendant longtemps.
M.O.
: Comment sest déroulée votre implantation
au CHU de Nice ?
C.A. : Lorsque je suis arrivé, il ny avait quun
petit département de traumatologie dans un service de chirurgie générale
dirigé par un chirurgien généraliste. Au bout de deux
ans, le service a été individualisé en service dorthopédie-traumatologie.
Depuis quelques années, il y a à Nice, une collaboration assez
intéressante entre la ville et lhôpital : lhôpital
doit, à mon avis, prendre en charge les cas les plus lourds, comme
les polytraumatismes, les fractures du rachis avec complications neurologiques,
les lésions délabrantes des membres, alors que la traumatologie
plus courante devrait être dirigée sur le secteur privé
avec lequel il faut que nous soyons complémentaires, ne serait-ce quen
raison du nombre considérable de fractures du col du fémur,
témoin du nombre élevé de patients âgés
dans notre région.
M.O.
: Il ny a quun seul C.H.U. dans la région ;
comment faites-vous en cas de catastrophe ?
C.A. : Nous avons eu à faire face à deux catastrophes
importantes : celle de Furiani, où nous avons eu un grand nombre de
fractures du rachis à traiter rapidement, et celle de leffondrement
du toit dun supermarché. Il y a eu dans ces situations dramatiques
une solidarité extraordinaire qui sest créée au
sein de lhôpital. Tous les intervenants dans la chaîne des
soins se sont investis totalement, sans tenir compte de leurs horaires normaux.
Pour la tragédie de Bastia, deux de mes collaborateurs sont immédiatement
partis sur place, où ils ont aidé à opérer pendant
plus de 24 heures nos collègues Bastiais. A Saint-Roch, nous avions
très rapidement mis en place un système de tri, pour renvoyer
chez eux, ou transférer dans dautres structures médicales,
les malades opérés, afin de faire de la place aux blessés.
M.O.
: Etant le seul service universitaire, comme avez-vous organisé
la formation des orthopédistes ?
C.A. : Je crois que cela a été un des grands challenges
du service et nous a encouragé à adopter une attitude non sectaire
vis-à-vis des différents problèmes. Dès le début,
jai envoyé mes collaborateurs se former chez Gilles Bousquet,
puis chez Henri Dejour et Gilles Walch : ils ont ramené dans le service
des conceptions tout à fait modernes et tout à fait performantes
du traitement des lésions du genou ou de lépaule. Dautres
sont allés à Montpellier, où ils se sont formés
à la chirurgie des fractures ouvertes des membres avec Jacques Vidal,
ou à Colmar chez J.H. Jaeger pour la traumatologie sportive. Nayant
pas personnellement au départ de dogmes intangibles comme cela existe
dans certaines écoles, le service sest ainsi ouvert largement,
et je crois que cet amalgame a été vraiment quelque chose de
très bénéfique pour chirurgiens et patients. Cest
ainsi que jai pu me concentrer sur la chirurgie rachidienne sans craindre
que dans les autres domaines, où mon expérience avait été
interrompue par mon séjour Africain, le service ne soit dépassé.
M.O.
: Vous nêtes pas gêné par le peu de postes
de chef de clinique que vous pouvez offrir ?
C.A. : Certainement, et nos internes sont obligés dattendre
parfois un an sans poste à la fin de leur internat pour avoir un clinicat.
En effet, je nai que deux chefs de clinique et quatre praticiens hospitaliers,
mais cela est insuffisant pour lactivité dun service qui,
ne loublions pas, reçoit 24h/24 tous les jours. De plus, notre
activité na cessé de croître, et notre taux de remplissage
est de 92 %. Il est certain que, le faible nombre de postes de chef de clinique
est pour nous un handicap, mais vous savez que nous nous sommes engagés
à ne former quun orthopédiste par an sur le plan national,
et que la multiplication des spécialistes entraînerait à
court terme de graves problèmes.
M.O.
: Votre fils Jean-Noël est professeur dorthopédie
à Marseille ; croyez-vous, à linstar de Lamarck, à
une transmission héréditaire des caractères acquis ?
C.A. : Je suis très à laise pour répondre
car la nomination de mon fils ne sinscrit pas du tout dans le cadre
dune continuité patronale. En effet, il est resté à
Marseille, après mon départ à Nice, et sil a été
nommé professeur, cest certainement grâce à ses
qualités personnelles, mais aussi à lappui de son Maître
Jean-Manuel Aubaniac. Lhistoire veut que Aubaniac ait été
mon externe puis mon interne, et quil en ait peut-être retiré
certains enseignements au début de sa carrière hospitalière.
Vous voyez quil existe tout de même une transmission indirecte
; mais ce qui contredit formellement les théories de Lamarck, cest
que mon fils ne fait absolument pas de chirurgie du rachis.
M.O.
: Comment voyez-vous lévolution de la chirurgie du
rachis ?
C.A. : Cest une spécialité passionnante et innovante,
et tous les acquis à ce jour risque dêtre remis en question
demain. Le service a pris, depuis deux ans, le virage de la chirurgie endoscopique.
Je crois que, dans quelques années, nos élèves accorderont
une place de plus en plus importante à cette chirurgie qui est moins
délabrante. En effet, il nous arrive de passer une ou deux heures à
faire une large voie dabord pour aller placer, en dix minutes, un petit
greffon entre deux vertèbres ; alors quavec une incision très
minime et laide de lendoscopie, nous pouvons réaliser cette
intervention de façon moins agressive. Cette chirurgie est encore en
cours dévaluation, et il ne faut pas sous estimer les risques
de complications, essentiellement vasculaires, qui nécessitent de transformer
très rapidement chirurgie fermée en chirurgie ouverte.
Quand on voit au niveau cervical, la différence des suites opératoires
des voies antérieures où il ny a aucune traversée
musculaire et des voies postérieures, on se rend compte que les muscles
naiment pas du tout être maltraités pendant la durée
dune intervention. Je crois donc très sincèrement à
lavenir de la chirurgie endoscopique qui nous permettra dopérer,
plus simplement, les fractures, et qui aura aussi un grand intérêt
pour les arthrodèses lombaires, en pathologie dégénérative,
et pour la chirurgie des tumeurs et des infections.
M.O.
: Est-ce que la traumatologie, avec son contexte particulièrement
hémorragique, pourra en bénéficier ?
C.A. : La traumatologie implique la nécessité immédiate
de stabilisation. Il est certain que les techniques dostéosynthèse
dont nous disposons actuellement ont encore un bel avenir devant elles mais,
par contre, les greffes osseuses complémentaires par voie antérieure
sont dexcellentes indications à la chirurgie endoscopique. Nous
les réalisons depuis deux ans pour les fractures lombaires, en urgence
différée.
M.O.
: En pratique, cette chirurgie endoscopique est-elle une chirurgie
déquipe ?
C.A. : Les abords transpéritonéaux que nous avons faits
pour le disque L5-S1 nont été possible que grâce
à laide et à lhabileté dun collègue
viscéraliste ; pour les voies rétro-péritonéales,
les procédés sont plus simples : pour le moment, nous avons
besoin des chirurgiens viscéralistes, et nous ne pourrons progresser
que grâce à eux, mais je suis certain que de plus en plus les
spécialistes du service Fernand de Peretti et Istvan Hovorka
pourront voler de leurs propres ailes.
M.O.
: Au total, votre cursus professionnel a été assez
original...
C.A. : Cela a été une des chances de ma vie, car, je
nai pas eu le temps de voir sinstaller la routine, étant
obligé de me remettre plusieurs fois en question. Tout dabord,
lintallation a été, comme pour tout le monde, un moment
difficile. Ensuite, partir en Afrique a brusquement changé toutes mes
habitudes de vie, tant sur le plan professionnel que sur le plan familial,
mais ma permis dacquérir une expérience humaine
incomparable. Puis le retour en France, la redécouverte de la chirurgie
moderne après cinq ans de débrouillardise dans un
hôpital Africain, ne sest pas faite sans problème, malgré
laccueil amical de René Louis. Enfin, je termine ma carrière
à Nice où jai dû à nouveau créer quelque
chose. Mais tout ceci sest fait avec des jeunes, et je suis convaincu
que lon navance jamais tout seul ; il y a une synergie entre un
patron et ses collaborateurs, et cest cette union qui fait progresser
les choses. Finalement, cela a été ma grande chance que davoir
été obligé, à plusieurs reprises, de restructurer
mon activité professionnelle.