| La
30ème réunion de la Société dOrthopédie
et de Traumatologie de l0uest (S.O.O.) sest tenue en juin
dernier à Pont-lAbbé. A cette occasion, nous avons
rencontré son enthousiaste Président, Alain Dambreville. |
.
M.O.
Vous êtes originaire de lOuest ?
A.D. : En fait je suis Lillois. Je me suis installé
à Quimper en 76, cest-à-dire il y a 21 ans et aussitôt
je suis devenu membre de la S.O.O. Cette société existait alors
depuis 9 ans et jétais un tout jeune, tout petit membre. Je nai
donc pas bien connu la période héroïque des débuts
de la S.O.O.
M.O.
: Pour élire un ancien Lillois comme Président, cest
sûrement une Société très accueillante...
A.D. : Jétais le premier étonné
de cette élection. Il faut dire que pendant 5 années de suite
mes propositions de communication ont été refusées à
la Société dOrthopédie de lOuest alors quelles
étaient acceptées à la SOFCOT et à la Société
dOrthopédie de lEst (SOTEST). Je finissais par me demander
si ce nétait pas un club un peu fermé. Et puis, il y a deux
ans, sans que je nai rien fait pour cela, ils mont demandé
dêtre Vice-Président. En fait, une des règles de la
S.O.O. cest de faire alterner à la présidence un universitaire
et un non universitaire.
M.O.
: Pourquoi avoir quitté le Nord pour la Bretagne ?
A.D. : Je me suis toujours dit que le jour où je
minstallerai je choisirai notre cadre de vie. Jaime beaucoup le
Nord mais javais envie de vivre dans une région plus souriante.
Ma femme étant francomtoise, nous avons trouvé comme point dentente
la Bretagne. Javais donc trouvé une installation en clinique
à Lorient. Cétait en septembre 76. Huit jours avant que
je minstalle, les chirurgiens de la clinique mont téléphoné
en disant : «on a fait faillite». Javais déjà
démissionné de mon poste de chef de clinique et nos trois enfants
étaient tout petits, il fallait donc bien que je trouve une solution
rapide. Fort heureusement jai trouvé immédiatement un
poste à lhôpital de Quimper. Je my suis trouvé
tout à fait bien. Cest un pays merveilleux où il fait
bon vivre.
M.O.
: Les Bretons sont très différents des Lillois ?
A.D. : Oui, très différents des Lillois. Les
Lillois sont très chaleureux et vivent dans une région où
il y a eu beaucoup de brassage de population. On ny a pas trop de racines.
Ici, au bout de la Bretagne, cest vraiment très différent.
On sent les gens très accrochés à leur pays et à
leur folklore. Ils ont peut-être moins de joie de vivre que dans le
nord, mais ils sont gentils, très sérieux, très travailleurs.
Jai beaucoup aimé travailler avec eux. En plus de la beauté
du pays, il faut dire que quand je suis arrivé à Quimper il
ny avait pas de chirurgien orthopédiste exclusif et une énorme
pathologie puisque Quimper draine 300 000 habitants.
M.O.
: Pourquoi avez-vous quitté lhôpital ?
A.D.: Jai quitté lhôpital en 82
parce quil venait dy avoir un changement et quon voulait
nous supprimer le privé. Jai considéré que cétait
une rupture de contrat.
M.O.
: Ils ont supprimé le privé à lhôpital
?
A.D. : Non ils ne lont finalement pas supprimé.
Mais il sétait produit à ce moment là deux choses.
Dune part il sétait installé un climat un peu tendu
à lhôpital et dautre part une clinique neuve et parfaitement
bien équipée cherchait un chirurgien orthopédiste. Jai
pris ma décision et je suis allé en clinique. En fait jétais
bien à lhôpital. Quand je suis arrivé en 76, cétait
presque un hospice, puis cela sest développé et cest
devenu un hôpital moderne très bien équipé avec
une bonne ambiance. On faisait vraiment un travail déquipe et
on aimait développer cet hôpital. Actuellement lhôpital
de Quimper est un très grand hôpital qui draine toute la région.
M.O.
: Vous manifestez un peu de nostalgie ?
A.D. : Je nai pas de nostalgie mais je nai pas
trouvé la même ambiance à la clinique. En clinique on
est plus individualiste. A lhôpital de Quimper je participais
vraiment à un travail déquipe.
M.O.
: Quels étaient vos pôles dintérêt
?
A.D. : Quand je suis arrivé, on mattendait surtout
pour la traumatologie. Javais été bien formé dans
cette discipline car je venais du service de Pierre Decoulx où il y
avait énormément de traumatologie. Cette compétence ma
permis de me faire connaître dans la région. Auparavant la traumatologie
était faite par des non-orthopédistes et quand jai appliqué
les techniques quon mavait enseignées à Lille cela
a nettement mieux marché. Jai développé très
rapidement une clientèle et je me suis rendu compte quil y avait
beaucoup de pathologie de la hanche dans la région. Cette dernière
a finalement occupé une très grosse partie de mon activité.
M.O.
: Vous avez facilement renoncé au reste ?
A.D. : Au départ je faisais tout. Très vite
je me suis rendu compte que je ne savais pas très bien faire la chirurgie
de la main ni la chirurgie pédiatrique. Mon souhait a toujours été
comme la plupart des chirurgiens de ne faire que ce que je connais bien. Jai
demandé au Docteur Loddé de faire la chirurgie de la main, au
Docteur Louppe de faire la chirurgie pédiatrique. Je faisais un peu
de rachis mais sans plus. Quand je me suis installé à la clinique
jai demandé à Bernard Kerboul, qui était chef de
clinique à Brest et qui avait été formé chez Sénégas,
de se joindre à nous. Par ailleurs, je navais pas été
formé à larthroscopie et je my suis mis paresseusement
car cela ne me plaisait pas trop. Je cherchais un chirurgien qui fasse de
larthroscopie et je ne savais pas à qui madresser. Les
rééducateurs de Tréboul mont dit quil suffirait
de demander à Jean Yves Dupont, secrétaire de la Société
dArthroscopie, et quil connaîtrait sûrement un candidat.
Je lui ai donc écrit et 48 h après il ma téléphoné
en me disant : «Jai en effet quelquun : moi». Cela ma
étonné parce quil avait une réputation assez considérable.
Il est venu, attiré par la région qui est très belle
et par le fait que la clinique dans laquelle on travaille est un bel outil.
On a vraiment des conditions dexercice qui sont excellentes.
M.O.
: Donc vous vous orientez vers la hanche ; est-ce une légende ou y-a-t-il
vraiment beaucoup de dysplasies ?
A.D. : Il y a énormément de dysplasies de hanche
dans la région. Ce nest pas une légende cest un
fait établi. Le professeur Masse de Rennes a, à ce propos, écrit
un article édifiant sur la région avec une carte de la luxation
congénitale qui montre quelle est vraiment concentrée
dans le pays bigoudin. Quimper nest pas le pays bigoudin, cest
le pays glazic, il ne faut pas confondre. On est étonné des
multiples petites frontières qui divisent la région avec des
folklores différents, des traditions différentes et des pathologies
différentes. Par exemple, il y a une différence marquée
entre le Nord et le Sud-Finistère. Dans le Sud-finistère, cest
dans le pays bigoudin, dans la région de Pont lAbbé plus
précisément, quil y a vraiment beaucoup de dysplasies.
M.O.
: Pourquoi ?
A.D. : Il y aurait un facteur génétique. Evidemment
le fait quil y ait eu beaucoup de consanguinité a pu sélectionner
un défaut. Il y a un deuxième facteur, cest que les enfants
étaient langés avec les membres inférieurs rectilignes
et même, paraît-il, avec les membres inférieurs croisés...
M.O.
: Cela peut sexpliquer au début du siècle, mais
aujourdhui ?
A.D. : Quand je suis arrivé il y avait encore beaucoup
de cas de luxations congénitales de ladulte, et maintenant cela
na pas beaucoup changé. Les gens quon opère dune
luxation congénitale adulte, ils ont le plus souvent au moins 40 à
50 ans. Il y a 40 ou 50 ans, le dépistage nétait pas encore
bien fait ; les progrès réalisés par la suite porteront
leurs fruits.
M.O.
: Un peu dEPU : conduite à tenir face à une luxation
de hanche chez ladulte ?
A.D. : Premièrement, il faut savoir sil est
bien nécessaire de lopérer. Il y en a beaucoup qui sont
luxés des deux côtés, et pas douloureux. Il ne faut pas
les opérer, cest la meilleure chose quon ait à faire.
Sils ne sont luxés que dun côté et quils
sont douloureux, on peut proposer une intervention. La prothèse sur
luxation congénitale de hanche cest une intervention qui nest
pas très difficile sur le plan technique mais qui pose des problèmes
particuliers dorientation. Personnellement, je trouve que la mise en
place du cotyle est relativement simple. Il suffit de retrouver le paléo-cotyle,
on creuse au niveau du paléo-cotyle juste au dessus du trou obturateur.
La mise en place dune prothèse dans un fémur dysplasique
ce nest pas difficile non plus dans la mesure où lon a
des prothèses qui sont faites pour cela. La difficulté cest
de régler lallongement et de régler lorientation.
Cest là quest la difficulté parce quil y a
de gros défauts de rotation du membre inférieur avec bien souvent
une rotation interne dans le fémur, une rotation externe dans le squelette
jambier avec des risques de luxation et des risques de marche genou en dedans,
etc... Cest une chirurgie que jai beaucoup pratiqué et
je suis toujours admiratif quand jentends Marcel Kerboul dire que quand
il met des prothèses sur des luxations congénitales les malades
ne boitent plus après. Je nai pas cette prétention, je
constate simplement quils vont mieux....
M.O.
: Comment réglez-vous les problèmes de longueur ?
A.D. : Je commence volontiers par une trochantérotomie
en digastrique. Cest-à-dire que je laisse le grand
trochanter en continuité avec le moyen fessier en haut et le vaste
externe en bas, ce qui facilite la reconstruction. La descente de la hanche
nest pas simple et je reste perplexe devant des publications où
on dit : «on rallonge de 5 cm sans problème», moi jai
eu des paralysies sciatiques, et des malades qui nétaient pas
forcément bien avec des muscles trop tendus, etc... Jessaie déviter
de faire des très grands allongements dautant plus que ce sont
des gens qui sont habitués à marcher avec une différence
de longueur et il ne faut certainement pas leur donner la même longueur
des deux côtés.
M.O.
: Comment réglez-vous les orientations ?
A.D. : Essentiellement en cours dintervention. Sur
un patient installé en décubitus latéral, lorsque le
genou est fléchi et la jambe à la verticale, on obtient le plan
0 du fémur et en principe, je place à ce moment là ma
prothèse dans le plan horizontal. Mais il faut bien tester les mobilités
car les risques de luxation dans les deux sens sont grands.
M.O.
: Que pensez-vous des prothèses sur mesure ?
A.D. : Jai vraiment été passionné
par les prothèses sur mesure car je pensais que cétait
lavenir et quil fallait avoir des prothèses qui épousent
exactement la cavité fémorale. Mais dune part il y a eu
les restrictions budgétaires qui ont limité les poses et dautre
part je me suis rendu compte que le problème ce nétait
pas tellement ladaptation de la prothèse au fémur. On
arrive à avoir de très bonnes stabilités primaires sans
ciment avec des prothèses standards ; le problème cest
surtout le réglage de lantéversion. Cest vrai quavec
une prothèse sur mesure, grâce au scanner préopératoire
on voit et on corrige lexcès dantéversion, mais
on peut parvenir au même résultat avec une prothèse à
col orientable. Je pense que cest très bien davoir des
prothèses en trois parties cest-à-dire une tige, un col
et une tête, comme il y en a actuellement sur le marché. Cela
permet, après avoir placé la tige, dorienter le col à
la demande.
M.O.
: Il y a quand même des inconvénients ...
A.D. : Il est vrai que les américains ont beaucoup
insisté sur les risques de la modularité avec des risques de
corrosion, des problèmes éventuels de rupture ou de dégradation
à long terme. Ceci me semble plus théorique que pratique. Cela
fait plus de 20 ans que lon utilise des têtes sur des cônes
morses et on na pas de problème. Cest vrai quil y
a une publication suédoise avec la photo dun cône morse
tout érodé ; cela peut arriver dans certains cas mais cest
vraiment quelque chose de marginal. Je crois que cest la même
chose pour les cols orientables. Bousquet utilisait ce type de prothèse
depuis longtemps. Je ne suis pas daccord avec son concept de prothèse
vissée dans le fémur, mais je ne crois pas quon ait signalé
beaucoup de rupture du système de fixation du col sur la tige. Il a
eu des problèmes de douleurs et dextraction de la tige, mais
pas de problèmes de modularité. Il faut dire quil y a
parfois dénormes différences entre ce qui est publié
dans la presse américaine et notre expérience européenne.
Je pense que cest très utile dans cette chirurgie des dysplasies
davoir des prothèses modulaires ; dans ces conditions les prothèses
sur mesure perdent de leur intérêt.
M.O.
: Avez-vous encore des indications dostéotomies ?
A.D. : Jai fait ma thèse sur les ostéotomies
de varisation fémorale. A lépoque nous avions de bons
résultats dans les coxarthroses peu évoluées mais dans
les autres cas les indications étaient poussées trop loin avec
de mauvais résultats. Cest une chirurgie qui est devenue très
rare ; je fais parfois des ostéotomies de varisation quand jai
un sujet jeune (- de 50 ans) qui a une dysplasie de hanche avec une coxavalga
et une coxarthrose peu évoluée. Il ne faut pas quil y
ait un pincement de linterligne de plus de 50%. Dès quil
apparaît une arthrose sévère, le risque déchec
est de 50 %.
M.O.
: Et les butées ?
A. D. : Je fais plus de butées que dostéotomies
car il sagit dune intervention plus bénigne. Lostéotomie
de varisation cest 2 mois et demi en décharge, au moins six mois
de rééducation et un an de boiterie. Alors que la butée
cest trois semaines avec deux cannes et ensuite deux ou trois mois de
rééducation. La dysplasie, doit être à prédominance
cotyloïdienne avec une découverture externe et surtout antérieure.
Cest quand même le défaut sur le faux profil de Lequesne
qui est le plus important et cette dysplasie ne doit pas saccompagner
dune arthrose importante. Je pense quil nest pas raisonnable
de lenvisager chez des malades de plus de 60 ans.
M.O.
: Au moment de votre installation quelles étaient vos conceptions en
matière de prothèse ?
A. D. : Jai fait comme la plupart des chirurgiens,
jai posé la prothèse que lon ma appris à
poser. Jai mis des prothèses de Müller queue banane, avec
des têtes 32 et bien sûr cimentées. Ensuite en 79, jai
découvert que Müller permettait à quelques chirurgiens
élus dutiliser sa prothèse autobloquante.
Jétais parmi les premiers à pouvoir la poser et jai
trouvé cela merveilleux de pouvoir caler la prothèse dans le
fémur. Mais à lépoque Langlais mavait dit
que cela ne lui paraissait pas très bon parce quil y avait une
répartition inhomogène du ciment avec un contact direct de la
prothèse sur los en dedans et en dehors, et beaucoup de ciment
devant et derrière. A tort, je ne lai pas beaucoup cru et pendant
une dizaine dannées, jai considéré que ce
qui avait été décidé et créé par
nos aînés cétait la vérité et je ne
cherchais pas à contester cette vérité. Pour moi, en
mettant une prothèse de Müller, je faisais lidéal
et je rendais le meilleur service à mon malade. Puis avec un peu de
temps et de recul je me suis rendu compte que les prothèses commençaient
à se desceller. Je me suis dit que peut-être on pouvait faire
mieux. A lépoque on disait que le ciment était responsable
de tout, et jai donc voulu me mettre au sans ciment. Cétaient
les prothèses de Parhoffer puis de Harris fémorales cest-à-dire
des prothèses à fixation diaphysaire ; on a eu des ennuis, des
douleurs de cuisse et des mobilisations précoces. Cétait
au début des années 80. On croyait faire mieux et on faisait
moins bien. Mais cela nous a appris ce quil ne fallait pas faire : il
ne fallait pas mettre une tige longue qui se bloque dans la diaphyse et qui
puisse tourner. Cest ainsi quen 85 jai décidé
de morienter vers des prothèses à fixation métaphysaire.
M.O.
: Pourquoi avoir opté pour le «sans ciment» ?
A.D. : Il est vrai quau départ nous pensions
que cétait le ciment qui était le principal responsable
des descellements. On sest rendu compte par la suite que le problème
était dominé par les réactions aux débris de polyéthylène.
Toujours est-il quaprès un long cheminement pour maîtriser
la technique du sans ciment nous y sommes parvenus et la technique est arrivée
à maturité en 1990. Dune part nous avions acquis une maîtrise
de la technique qui faisait que cet acte opératoire devenait très
simple et que si lon décidait à ce moment là de
rajouter du ciment on compliquait inutilement les choses, dautre part,
nous pensons que les prothèses à fixation métaphysaire
à revêtement hydroxyapatite présentent des avantages multiples
qui ne sont pas limités au simple fait déviter le ciment
: transmission des contraintes à la métaphyse, obstacle à
la migration des microparticules, ablation facile et non délabrante,
avantages sur lesquels nous reviendrons.
M.O.
: Comment êtes-vous parvenu à ce concept de fixation métaphysaire
?
A.D. : Mon idée originale qui sest révélée
trop difficile à maîtriser, cétait de faire une
prothèse à fixation cervicale. Quand on regarde un col du fémur
sectionné par le haut on se rend compte que les corticales forment
un «U» avec un Merckel arrondi, une corticale antérieure
et une corticale postérieure relativement rectilignes. Jai donc
conçu une prothèse qui sadaptait exactement à la
forme du col du fémur grâce à différentes tailles
et différentes épaisseurs. Cest-à-dire quil
y avait des métaphyses aplaties et des métaphyses larges. Ces
prothèses étaient techniquement difficiles à bien poser
et elles nont pas séduit beaucoup de chirurgiens. Jai donc
évolué vers une fixation métaphysaire. Jai adopté
des prothèses modulaires, cest-à-dire quelles sont
en deux parties une tige diaphysaire qui est forcément sous-dimensionnée
par rapport à la diaphyse et une partie métaphysaire qui, elle,
est stabilisée obligatoirement dans la métaphyse. A côté
du dessin de la prothèse et de la technique de pose, il est une question
essentielle cest celle du traitement de surface. Même avec une
très bonne stabilité primaire, nous navons des résultats
durables que si lon a une stabilité secondaire par ostéo-adhérence.
Pendant 4 ans jai utilisé des prothèses à fixation
métaphysaire en titane sablé. Jai eu des résultats
assez bons avec 92 % de survie à 10 ans mais il y avait quand même
8 % déchecs précoces. Le problème avec le sans
ciment, cest que cest une course contre la montre entre la vitesse
dostéo-adhérence et les sollicitations mécaniques.
Si los est de qualité médiocre et si la bioactivité
du traitement de surface est médiocre, on risque davoir une mobilisation
de la prothèse avant davoir pu obtenir une ostéo-adhérence.
Cest tout lintérêt des traitements de surface bio-actifs.
Avec lhydroxyapatite, en un mois on obtient une ostéo-adhérence
donc on gagne la course contre la montre. Cest pour cela que je me suis
mis en 1989 à utiliser le revêtement en hydroxyapatite et je
nai plus eu de problème de mobilisation précoce à
partir de ce moment.
M.O.
: Comment se fait cette adhérence osseuse ?
A.D. : Des échanges ioniques immédiats font
que los vient dans le mois qui suit au contact de lhydroxyapatite,
et y adhère intimement. Cela apporte trois avantages mécanique,
biologique et lors de lablation. Lavantage mécanique cest
la transmission des contraintes en métaphyse. Lobservation radiologique
à moyen terme des prothèses dont le traitement de surface limite
ladhérence osseuse dans les premiers centimètres du fémur
montre une condensation du spongieux métaphysaire reflet de la transmission
des contraintes à ce niveau en concordance avec la loi de Wolff. Les
observations qui remontent à plus de 7 ans de recul pour les cas les
plus anciens confirment labsence de stress shielding avec de telles
prothèses. Lamincissement des corticales métaphysaires
et diaphysaires hautes observé avec toutes les prothèses à
fixation diaphysaire quelles soient cimentées ou non cimentées
nest pas habituellement à lorigine des descellements, cependant
il participe à laltération osseuse périprothètique
qui aboutira aux grandes ostéolyses. Il nest donc pas inutile
de prévenir ce facteur de dégradation. Lavantage biologique,
cest lobstacle à la migration des microparticules de polyéthyléne.
Le traitement de surface bioactif assure une adhérence osseuse intime
sans interposition de la membrane fibreuse systématiquement observée
entre ciment et os. Cette membrane fibreuse permet la migration des microparticules
dusure tout autour de limplant, en particulier dans la diaphyse
(Effective joint space de Schmalzried et Harris). Le traitement bioactif à
lhydroxyapatite circonférentiel en métaphyse constitue
un obstacle à la migration de ces microparticules ce qui explique labsence
constante de géodes diaphysaires fémorales même après
des reculs supérieurs à 7 ans. Le dernier avantage, cest
que lablation est facile et non délabrante et nous avons eu loccasion
de le vérifier à trois reprises. La limitation du traitement
de surface aux premiers centimètres de la prothèse rend son
extraction facile. Il suffit, en utilisant une lame mince et souple de décoller
la prothèse de los adhérent. Lablation est dautant
moins délabrante quil sagit, non pas dune pénétration
de los dans des anfractuosités prothètiques (bone ingrowth),
mais dune adhérence de surface (bone ongrowth). Lablation
de la prothèse qui était le problème majeur des prothèses
sans ciment à fixation diaphysaire et lablation du ciment qui
laisse un os fragilisé et dévitalisé sont ainsi évitées.
M.O.
: Mais lhydroxyapatite ne se résorbe pas ?
A.D. : Lhydroxyapatite se résorbe mais de façon
très lente, sur des années, avec un délai variable en
fonction de lépaisseur et des caractéristiques chimiques
et physiques du revêtement. Ce qui a été prouvé
par Bauer, Frayssinet et Söballe, cest quau fur et à
mesure que lhydroxyapatite se résorbe il est remplacé
par de los. Cest-à-dire que lorsquil ny a plus
dhydroxyapatite los est au contact de limplant. Ladhérence
intime peut donc durer après résorption de lhydroxyapatite
à la condition quil y ait un traitement de surface sous lhydroxyapatite.
M.O.
: Votre dessin vous donne-t-il un bon remplissage métaphysaire ?
A.D. : Je pense que cela cest aussi une notion quil
faudrait réviser. Ce nest pas indispensable de remplir la métaphyse.
Il faut obtenir une stabilité primaire en métaphyse qui peut
se faire sur trois points dappui.
M.O.
: Cela provoque des contraintes très localisées...
A.D. : Sans aucune conséquence si limplant est
parfaitement stabilisé et rapidement ostéo-adhérent.
Ray qui est le concepteur de lESOP, prothèse que jutilise
maintenant, a bien compris quil ne faut pas mettre la plus grosse prothèse
possible mais quil faut mettre la première prothèse qui
se stabilise. Lessentiel dans cette chirurgie comme dans toute chirurgie
sans ciment ce sont les tests de stabilité per-opératoires.
Il faut tester la stabilité dans les trois plans frontal, sagittal
et axial. Si la stabilité primaire est assurée et si la prothèse
est fixée en métaphyse, on nobserve pas les douleurs de
cuisse caractéristiques des prothèses à fixation diaphysaire,
douleurs qui étaient à mi-cuisse antérieures ou externes
irradiant vers le genou en charge. Ces douleurs, on ne les voit plus jamais
avec des prothèses à fixation métaphysaire, et cest
quelque chose qui a été parfaitement établi pas seulement
par moi mais par tous les chirurgiens qui utilisent les prothèses de
ce type.
M.O.
: Et au niveau du cotyle, comment avez-vous évolué ?
A.D. : Javais commencé par faire de grosses
erreurs en mettant de gros anneaux vissés qui à lépoque
étaient lisses. Sur environ 250 cotyles vissés jai dû
en reprendre 150. Cétait des cotyles de Weil. Il y en a quelques
uns qui tiennent encore mais je ne sais pas pourquoi. En 1984 ou 85, jai
découvert le cotyle de Harris. Au début, je me suis dit que
cétait un peu gadget ce cotyle avec ces petites vis. En fait
cétait une idée géniale. Il fallait mettre un cotyle
hémisphérique dans une cavité hémisphérique
ce qui paraissait logique mais que personne ne faisait auparavant et il fallait
surtout un traitement de surface permettant une stabilité durable par
adhérence osseuse.
M.O.
: Fallait-il mettre des vis ?
A.D. : A lépoque on en mettait. On mettait aussi
la même taille de cotyle que la cavité. Une fois le cotyle de
Harris placé, on faisait nos trous mais, le temps de prendre la vis,
le cotyle bougeait un peu et les trous de vis nétaient plus en
face. A lépoque je métais dit quil fallait
avoir un cotyle avec des pointes quon impacte en bonne position, et
après il ny aurait plus de problèmes pour placer les vis.
Cest comme cela que jai eu lidée du cotyle Atlas.
Jai pensé aussi quil fallait réaliser une fente
inférieure, parce quétant donné que les cornes
étaient élastiques, il était logique dinsérer
une cupule qui soit élastique. Jai utilisé cette prothèse
dès 1987, il y a 10 ans, avec des résultats excellents. En fait
ce qui ma beaucoup aidé dans la suite de lévolution
de cette prothèse, cest le fait que dautres chirurgiens
se sont mis à la poser. Ils mont donné des tas de suggestions,
en particulier Jean Louis Doré de Tours qui a posé plus de 1000
cotyles Atlas, pratiquement autant que moi. En 1989 il ma dit : «Tu
sais si on met un cotyle dune taille supérieure au fraisage ça
va se bloquer tout seul et tu nauras pas besoin de mettre de vis».
M.O.
: Parce quau début il y avait des vis dancrage sur le cotyle
Atlas ?
A.D. : Oui je vissais systématiquement comme pour
le cotyle de Harris. Puis jai trouvé que cela marchait très
bien sans et jai arrêté de mettre des vis. Dans le même
temps, on sest rendu compte lors de travaux réalisés à
lUniversité de Technologie de Compiègne que, quand on
plaçait le noyau de polyéthylène dans la cupule élastique,
lensemble nétait plus très élastique. Cest
là que la chance est intervenue. Lélasticité de
la cupule qui navait quun intérêt relatif, noyau
en place, permettait dobtenir une excellente stabilité primaire
à limpaction. Si lon veut éviter les vis qui sont
fastidieuses à poser et qui ont des inconvénients multiples
dont celui de favoriser la migration des microparticules, il faut impacter
une cupule dune taille supérieure au fraisage, ce quon
appelle le Press-fit. Limpaction dune cupule rigide
dans une cavité cotyloïdiennne plus petite entraîne des
contraintes périphériques qui sopposent à la pénétration
de la cupule dans la cavité et risquent de provoquer des micro-fractures
comme cela a été démontré par Adler et MacKenzie.
Au contraire, avec une cupule fendue surdimensionnée par rapport au
fraisage, la fente se ferme à limpaction, ce qui permet la pénétration
au fond de la cavité, puis la cupule exerce une force dexpansion
et de coaptation assurant une excellente stabilité primaire facile
à vérifier en per opératoire puisque même en exerçant
une forte traction on ne peut extraire la cupule. Dans la réussite
de quelque chose il faut avoir de la chance, javais eu une idée
et involontairement mon idée a été très utile
pour quelque chose que je navais pas imaginé au départ.
M.O.
: On aurait pu craindre que justement cette pression permanente du cotyle
nentraîne une nécrose osseuse...
A.D. : Il y a beaucoup didées théoriques
non vérifiées. Si il y a un appui très ponctuel sur de
los on peut avoir une nécrose mais là il sagit dune
pression qui se répartit sur toute la surface du cotyle et de plus
sur un os très bien vascularisé. Il ny a aucune raison
quil y ait une nécrose et dailleurs lexpérience
le prouve puisque plus de
20 000 de ces cotyles ont été posés depuis 10 ans avec
dexcellents résultats et aucune nécrose osseuse.
M.O.
: Donc tu as trouvé un peu avant tout le monde cette histoire de cotyle
à expansion.
A.D. : Il y avait quelquun qui lavait fait avant
moi. Cétait Spotorno. Cétait quelques années
avant moi mais sa cupule avait six fentes. Ce nétait peut-être
pas indispensable den avoir six, une seule suffisait. Effectivement
jétais le premier à concevoir un cotyle avec une seule
fente. Après beaucoup se sont développés dans la foulée.
M.O.
: A la lumière de vos résultats, vous pensez avoir réglé
le problème de la prothèse sans ciment ?
A.D. : Non. On ne peut pas être sûr que le problème
soit définitivement réglé, disons que cela tient la route
à 10 ans ; il faudra attendre encore 10 ans avant davoir des
certitudes.
M.O.
: Quels sont les zones dincertitudes ?
A.D. : Il y a le problème de lancrage à
long terme de la prothèse. La stabilité secondaire dépend
du traitement de surface sous lhydroxyapatite. Les techniciens disent
que sous lhydroxyapatite il faut un sablage du titane avec un RA autour
de 6 microns, cest paraît-il lidéal pour que cela
dure longtemps. Mais seul lavenir le dira. Les résultats sont
bons à 10 ans de recul, si cela tient la route au bout de 20 ans on
pourra dire que la question de lancrage est réglée. Il
y a aussi le problème du couple de friction et de la libération
des micro-particules. Là aussi, bien quil y ait beaucoup despoirs
du côté des couples en céramique ou en métal, on
ne peut pas savoir si cela tiendra la route au bout de 20 ans. Certains chirurgiens
sont persuadés de détenir la vérité, et je pense
que cest souvent un moyen de défense contre lextraordinaire
difficulté de notre métier. Devant les responsabilités
écrasantes qui sont les nôtres, il arrive quon se rassure
en se persuadant quon détient la vérité. Mais je
crois quil faut toujours être conscient quil y a plusieurs
vérités possibles et que pour atteindre un but on peut utiliser
différents chemins. Je trouve tout à fait stupide de considérer
que les options quon a choisies sont les seules valables. En religion
comme en médecine les intégristes ont tort.