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Rudolph
G.T. Geesink est l'un des rares chirurgiens européens
à faire autorité aux USA. Il est vrai qu'à la
fois chercheur et clinicien, il est parvenu à s'imposer comme
le chef de file international des prothèses à revêtement
d'hydroxyapatite. Parce qu'il réside à Maastricht, on
ne peut s'empêcher d'évoquer l'European Hip Society.
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M.O.
: Rudolph Geesink, qui êtes-vous ?
R.G. : Je suis avant tout Chirurgien Orthopédiste, en
poste à l'Hôpital Universitaire de Maastricht. J'occupe également
les fonctions de "senior scientist" à la tête du service
de Recherche Orthopédique, au sein du laboratoire des Biomatériaux
de notre Université.
Au delà de la chirurgie de la hanche, et plus spécialement la
chirurgie de reprise, je peux donc m'intéresser tout particulièrement
à la recherche des techniques bioactives portant sur la régénération
osseuse et la fixation des implants.
M.O.
: Rudolph Geesink, qui êtes-vous ?
R.G. : Je suis avant tout Chirurgien Orthopédiste, en
poste à l'Hôpital Universitaire de Maastricht. J'occupe également
les fonctions de "senior scientist" à la tête du service
de Recherche Orthopédique, au sein du laboratoire des Biomatériaux
de notre Université.
Au delà de la chirurgie de la hanche, et plus spécialement la
chirurgie de reprise, je peux donc m'intéresser tout particulièrement
à la recherche des techniques bioactives portant sur la régénération
osseuse et la fixation des implants.
M.O:
Vous êtes donc à la fois clinicien et chercheur, est-ce facile
à gérer, dans une activité quotidienne ?
R.G. : La combinaison d'une activité de chirurgien
et de scientifique pourraît être qualifiée d'idéale,
dans la mesure où les problèmes rencontrés par le clinicien
sont examinés (et parfois résolus) par le chercheur de la manière
la plus directe.
Il faut reconnaître qu'il en résulte une charge de travail considérable
pour concilier ces deux pôles d'activité chez une même
personne. Je tente d'organiser mon emploi du temps en conséquence,
disons deux tiers pour mon travail de chirurgien orthopédiste, et le
dernier tiers pour les recherches fondamentales et cliniques.
M.O.
: Le nom de l'Université de Leiden est souvent cité dans vos
travaux...
R.G. : Le Groupe de Recherches de Leiden possède une
trés ancienne notoriété en matière de travaux
sur les biomatériaux, dans le domaine médical et en dentisterie.
Nous avons débuté notre collaboration avec ce groupe au début
des années 80, à partir de leurs expériences sur les
revêtements hydroxyapatite (HA) en applications dentaires.
En fait si l'un de leurs axes de travaux est consacré comme pour nous
à la bioactivité, c'est davantage sur le plan des procédés
de fabrication des matériaux , tandis que notre Groupe de Maastricht
s'est principalement intéressé aux éléments de
recherche biochimique et expérimentale. En ce sens, Maastricht et Leiden
apparaissent comme tout-à-fait complémentaires.
M.O.
: Avez-vous débuté vos travaux sur l'hydroxyapatite par tradition
Universitaire, ou par conviction personnelle ?
R.G. : Par conviction personnelle. J'ai commencé à
m'intéresser aux recherches sur les revêtements HA parce que
je n'étais pas satisfait par les méthodes de fixation des implants
disponibles à l'époque. Que l'on parle de ciment ou de métal
poreux, on retrouve un nombre significatif d'inconvénients lors de
leur utilisation, essentiellement en raison du caractère non biologique
de ces matériaux. J'ai alors acquis la conviction que l'hydroxyapatite
et les autres composés phosphocalciques pouvaient avoir beaucoup plus
à offrir, et cette certitude ne s'est pas démentie depuis lors
J'ai en fait débuté les implantations de tiges fémorales
HA Omnifit dès 1986. Les cupules acétabulaires HA suivirent
début 87. Cette expérience clinique faisait suite à de
multiples travaux expérimentaux entrepris durant la dernière
décade, lesquels avaient pu démontrer la supériorité
des revêtements hydroxyapatite, par rapport aux autres méthodes
utilisées précédemment pour la fixation non cimentées
des implants.
M.O.
: Vous vivez à Maastricht, vous sentez-vous particulièrement
européen ?
R.G. : Oui, je me sens très européen, mais il s'agit sans doute
plus d'un choix d'individu que d'un lieu de résidence. Il est vrai
toutefois que Maastricht, en tant que l'une des villes les plus au sud des
Pays-Bas, a toujours entretenu des relations très étroites avec
la Belgique et l'Allemagne. Voilà près de vingt ans que j'habite
Maastricht, et je suis trés heureux de me déclarer européen,
surtout depuis l'ouverture des frontières de l'Union Européenne.
M.O.
: Vous avez donc du applaudir à la création de l'European Hip
Society ?
R.G. : Non seulement j'ai applaudi à la constitution
de l'European Hip Society, mais j'en suis l'un des membres fondateurs. Cette
EHS offre aux chirurgiens européens à la fois un défi
et une chance de travailler ensemble dans de meilleures conditions. Il existe
en Europe un potentiel fantastique de connaissances scientifiques, peut-être
supérieur à ce que l'on peut trouver aux USA. Mais parce que
nous sommes habituellement divisés par des problèmes de langue
ou autres barrières, nous avons laissé fuir un grand nombre
d'opportunités aux tats Unis ou dans les pays asiatiques. L'European
Hip Society nous offre une chance unique d'améliorer notre collaboration
entre pays européens et à terme de rétablir notre leadership
orthopédique au niveau mondial.
M.O.
: Qu'avez-vous pensé du premier meeting de l'EHS en Crête l'an
dernier ?
R.G. : Ce premier congrès en Crête a révélé
des petits problèmes d'organisation, parce que chaque pays envoie ses
"délégués", et qu'il en résulte parfois
des situations proches des réunions politiques. Il faut par ailleurs
concilier les impératifs d'emploi du temps et l'accès du plus
grand nombre d'orateurs, ce qui est par définition la quadrature du
cercle en cas de société "ouverte". En ce sens, le
problème de sessions parallèles sur des sujets similaires doit
certainement être corrigé, avec une segmentation selon les pôles
d'intérêt, même s'il s'agit toujours de coxopathies et
de chirurgie de la Hanche
On peut considérer pourtant que ce meeting a été très
fructueux sur le plan scientifique, ne serait ce que parce qu'il a réussi
à prouver qu'au niveau européen un grand nombre de travaux de
recherche sont en cours, et que nous avons beaucoup à apprendre les
uns des autres
M.O.
: La "Hip Society" américaine est une entité très
spéciale et fermée, pensez vous qu'un rapprochement avec l'EHS
soit possible ?
R.G. : La première des choses à faire pour
les Européens est de s'unir. Ce n'est qu'une fois ce but atteint que
l'on pourrait envisager une collaboration plus étroite avec la Hip
Society américaine. Encore faudra-t'il d'abord pour parler d'égal
à égal avec les chirurgiens US que cette EHS fasse la preuve
de sa crédibilité et puisse acquérir une identité
suffisamment forte.
M.O.
: A propos de chirurgiens nord-américains, vous avez beaucoup travaillé
avec eux, comment les considérez-vous ?
R.G. : J'ai énormément de respect pour les
chirurgiens américains en raison de leurs excellents standards de qualité
de soins. D'un autre côté, et en majeure partie par suite de
l'implication de la FDA dans le développement des technologies modernes,
les orientations thérapeutiques tendent à demeurer essentiellement
"conservatrices". Nous devons tout faire en Europe pour éviter
un tel frein administratif aux progrès thérapeutiques. Bien
évidemment, les nouvelles technologies doivent être évaluées
en fonction de critères scientifiques très stricts pour éviter
tout effet secondaire néfaste. Mais ces modalités de contrôles
ne doivent en aucun cas se révéler draconiennes au point de
tenir les patients à l'écart des progrès significatifs
que la médecine moderne peut leur offrir.
M.O.
: Les orientations "conservatrices" auxquelles vous faites allusion
freinent naturellement l'hydroxyapatite aux USA, qu'en est-il en Europe ?
R.G. : Vous savez, même si le "modern cementing" retrouve
actuellement un gain de popularité aux Etats Unis, et même si
les revêtements hydroxyapatite sont encore difficiles d'accès
pour l'ensemble des chirurgiens américains pour raisons administratives,
il n'en demeure pas moins que certaines prothèses HA sont légalement
autorisées sur le marché US, notamment la tige Omnifit, depuis
le jour de noël 90 ! Par ailleurs, et peu à peu, ces types de
revêtement commencent à être dissociés des autres
"sans ciment", et toutes les grandes sociétés américaines
s'y intéressent, y compris Zimmer! Les japonais et les autres pays
du "Far East" tendent à s'impliquer de façon plus
précise, et je ne serais pas étonné que ces pays s'ouvrent
dans les années à venir de façon très rapide aux
technologies HA.
Pour ce qui est de l'Europe, mon impression est qu'il existe déjà
actuellement un grand intérêt pour l'hydroxyapatite dans tous
les pays de la Communauté. Un grand nombre de travaux de recherches
portant sur un trés large éventail de paramètres de fixation
des prothèses a d'ores et déjà été publié,
et l'utilisation clinique des implants revêtus d'hydroxyapatite est
en augmentation.
M.O.
: Il semble qu'il y ait plusieurs qualités d'HA ; si l'on augmente
le nombre de prothèses HA, et donc de fabricants, n'y a t-il pas un
risque de dégradation des résultats ?
R.G.: Le risque de discrédit dont peut souffrir une
technique relativement nouvelle telle que l'HA en raison des mauvais résultats
de mauvais revêtements est réel, et j'en veux pour preuve le
retentissement donné aux USA à quelques observations fragmentaires
publiées par Bloebaum et Hofmann. On ne dira jamais assez en effet
que les techniques de revêtement hydroxyapatite doivent être assumées
par des centres de fabrication particulièrement rompus à ces
méthodes.
On assiste pourtant à la multiplication des revêtements HA commercialement
disponibles. En termes de résultats cliniques, il y a pour l'instant
entre eux davantage de constatations similaires que de points de différence.
Néanmoins, en ce qui concerne la réponse tissulaire in situ,
des différences significatives existent probablement entre les différents
revêtements, en matière de composition chimique et de méthodes
d'application. Les composantes de cristallinité, de pureté de
l'hydroxyapatite, d'épaisseur, de densité et de recouvrement
varient de façon majeure d'un fabricant à l'autre. En conséquence,
la rapidité d'ostéo-apposition et le degré de dégradation
peuvent varier de façon majeure. Quelles seront les conséquences
de ces variations, nous ne pouvons pour l'instant que l'appréhender
partiellement.
En pratique, un revêtement proximal de faible épaisseur (jusqu'à
50 microns) de densité haute et de cristallinité intermédiaire
appliqué sur le substrat rugueux d'un implant dont la géométrie
est adaptée à une transmission proximale des contraintes en
charge, constitue certainement une bonne approche.
M.O.
: Pour éviter les revêtements défectueux, seriez vous
partisan d'un monopole de fabrication des revêtements HA ?
R.G. : Non, pas du tout. La compétition entre différents
Centres de recherche et de fabrication des revêtements HA est en soi
un excellent élément de stimulation et de progrès. Mais
ceci n'est vrai que si chacun de ces Centres s'implique dans la recherche
pour améliorer son propre produit. Or force est de constater que malheureusement
de nombreux fabricants se contentent de copier servilement certains produits.
Ceci n'est pas seulement dommageable pour les progrès scientifiques,
mais tend également à accréditer dans l'esprit de la
Communauté Orthopédique l'idée selon laquelle il pourrait
suffire à une prothèse d'être peinte en blanc pour être
valable, sans se préoccuper des paramètres de revêtement.
Nous devons nous attendre à quelques désastres graves sur le
plan des résultats cliniques, simplement à cause de mauvaises
copies de revêtements HA appliquées sur des mauvais implants.
Et alors effectivement cet état de fait peut engendrer une mauvaise
réputation pour l'hydroxyapatite.
On ne le dira jamais assez, le revêtement lui-même n'est pas le
composant essentiel d'une prothèse. Ce qui caractérise un bon
implant, c'est une balance réussie entre d'une part une géométrie
biomécaniquement appropriée, incluant l'état de surface
du substrat, et d'autre part l'application techniquement performante d'un
revêtement bioactif valable.
M.O.
: Et les critiques concernant la résorption de l'HA et le risque d'ostéolyse
à distance ?
R.G.: L'hydoxyapatite est un matériau physiologique
sujet à la dégradation ostéoclastique tout comme n'importe
quelle autre partie minéralisée de notre squelette. Si cette
dégradation se produit de façon lente et contrôlée,
l'HA pourra être remplacée par de l'os tandis que les débris
du revêtement HA seront détruits de façon physiologique
et naturelle par le corps humain: il n'y a pas matière à problèmes.
Ce processus dépend beaucoup de la qualité du revêtement.
Si en effet ce revêtement n'est pas de bonne qualité, une dégradation
non contrôlée peut engendrer le relargage de débris formés
par des particules nocives, avec toutes les conséquences qui peuvent
en résulter.
Le relargage de débris d'hydroxyapatite parfois mis en exergue par
les détracteurs de l'hydroxyapatite, et supposé provenir d'une
dégradation "non contrôlée" ne se voit donc
que pour les revêtements de mauvaise qualité. Thomas Bauer réalisa
en 93 aux USA une étude concernant l'usure comparative du polyéthylène
pour des têtes métalliques similaires provenant de tiges HA,
cimentées et à métal poreux. Les tiges HA furent reconnues
comme induisant l'usure la plus faible. Ainsi donc, l'association HA-augmentation
de l'usure articulaire est un mythe
Il en est de même pour les ostéolyses "migratrices"
dont aucun cas ne fut rapporté au terme d'une récente revue
clinique publiée dans les Cahiers d'enseignement de la Sofcot, colligeant
les résultats radiographiques de plus de 5000 tiges HA implantées
par des Auteurs provenant d'horizons différents. L'explication pourrait
résider dans le contact intime os-métal permis par la bioactivité
de l'apatite, et empêchant le passage des particules et débris
entre prothèse et structures osseuses. Comme il a été
écrit par ailleurs, l'hydroxyapatite protège l'os de l'ostéolyse
due aux débris.
M.O.
: Peut-on parler de l'hydroxyapatite comme d'un "ciment biologique"
?
R.G. : L'hydroxyapatite pourrait être effectivement considérée
comme un ciment biologique en matière de solidité de fixation
à court et moyen terme. Toutefois, cette appellation qui se place en
parallèle avec le ciment acrylique, peut se révéler peu
appropriée à long terme. En effet, contrairement à un
ciment, l'HA est destinée à subir une dégradation physiologique
pour être remplacée par de l'os. Une robuste ostéo-intégration
os-implant constitue la finalité d'un implant à revêtement
HA. C'est ainsi qu'après avoir rempli son rôle, l'hydroxyapatite
peut disparaître graduellement, sans laisser planer le risque de désastres
potentiels ultérieurs. Le ciment acrylique au contraire peut quant
à lui encore risquer de se dégrader à long terme, sans
laisser de seconde ligne de défense valable.
L'hydroxyapatite a ainsi apporté à la fixation des implants
une potentialité "biologique", non encore présente
pour aucune de toutes les méthodes de fixation prothétique utilisées
précédemment. La fixation des prothèses à revêtement
hydroxyapatite peut être considérée comme différente
de n'importe quelle autre, notamment ciment et métal poreux. En ce
sens, le terme de "troisième voie", que nous avons régulièrement
utilisé, me semble convenir parfaitement.
M.O.
: Qu'en est-il des revêtements HA des prothèses de genou ?
R.G. : Les genoux HA se présentent sous un jour différent.
La technique de revêtement est plus élaborée, bien que
ce problème puisse être à présent considéré
comme résolu. La véritable différence, c'est qu'en matière
de genoux, le succès ne dépend pas seulement des capacités
de fixation de l'implant à l'os avoisinant, mais aussi d'une balance
ligamentaire rigoureuse et d'un alignement correct de l'axe mécanique
du membre inférieur. C'est ainsi qu'obtenir une stabilité mécanique
initiale peut se révéler plus difficile avec un genou qu'avec
une hanche.
M.O.
: Alors l'hydroxyapatite peut se révéler fiable à un
endroit et incertaine à d'autres ?
R.G. : Non. Il n'existe pas de différences spécifiques
entre les différentes aires d'application des revêtements HA,
qu'il s'agisse de composants fémoraux ou acétabulaires de prothèses
de hanche, ou de composants fémoraux ou tibiaux de prothèses
de genou, voire encore de prothèses d'épaule ou d'implants tibio-tarsiens
Les différences de résultats s'expliquent par le degré
d'obtention d'une stabilité mécanique initiale suffisante à
l'interface pour permettre à la fixation par ostéointégration
de se développer de manière valable. Et pour cela bien entendu
existent des conditions très différentes selon la localisation
anatomique.
Même s'il a été prouvé, notamment par Søballe,
qu'un implant revêtu d'HA et soumis à des micromouvements pourra
néanmoins présenter une ostéo-intégration, ce
qui ne sera jamais le cas d'implants non revêtus, il est évident
que si ces micromouvements dépassent un seuil critique, cette ostéogénèse
ne pourra jamais se réaliser et ce sera l'échec. La différence
entre les différents sites d'implantation pour un revêtement
donné ne tient donc pas au revêtement lui-même, mais aux
conditions mécaniques de géométrie prothétique,
de site receveur, et de procédure chirurgicale.
M.O.
: Vous parlez de résultats cliniques, comment les évaluer de
façon objective ?
R.G. : Certains outils sont à notre disposition en matière
d'investigations paracliniques, et notamment la radiographie pour laquelle
nous avons développé le score ARA, mais également la
densitométrie osseuse.
Je m'intéresse tout particulièrement à la densitométrie,
c'est pour moi un outil de premier plan pour l'évaluation scientifique
des arthroplasties, simplement parce qu'elle est susceptible de fournir des
informations plus précises concernant la réponse osseuse vis
à vis de l'implant, en un laps de temps beaucoup plus court que les
procédés classiques. La période d'observation du devenir
de l'implant peut être ainsi considérablement accourcie, avec
en corollaire un bénéfice évident pour toutes les parties
concernées, y compris le patient
M.O.
: Vous avez cité le score ARA ?
R.G. : ARA signifie "Agora Roentgenographic Assessment".
Il s'agit d'un score chiffré d'évaluation radiographique des
composants fémoraux des prothèses non cimentées, développé
par le Groupe AGORA, que nous avons eu l'occasion de publier dans les Cahiers
d'Enseignement de la Sofcot consacré aux prothèses à
revêtement hydroxyapatite, et de présenter en complément
lors d'une communication lors de la dernière Sofcot en 94. Nous présenterons
prochainement le versant cotyloïdien de cette évaluation.
Ce score ARA représente pour nous une amélioration significative
par rapport aux autres méthodes d'analyse des paramètres, et
de leur évaluation chiffrée. A partir d'une très large
base informatique et d'une confrontation systématisée des données
cliniques et radiographiques, nous nous sommes attachés à mettre
en évidence certains paramètres de risque potentiel, en partant
du principe de base que certains signes de remodelage osseux pouvaient potentiellement
conduire à des problèmes, selon des degrés divers. C'est
ainsi qu'au terme du brassage informatique de plusieurs milliers de simulations
radio-cliniques, selon un procédé analogue au calcul de facteurs
de risque des compagnies d'assurance, nous avons pu attribuer une valeur numérique
à chacun des "facteurs de risque" potentiels. Le résultat
est un simple chiffre de 0 à 6, d'un maniement analogue à l'évaluation
chiffrée de Merle d'Aubigné et Postel pour la cotation clinique.
Ce score ARA autorise une évaluation radiographique d'une série,
à l'échelon individuel ou global, évolutive dans le temps.
Il permet également d'établir des comparaisons pronostiques
précises entre différents implants de géométrie
ou de modalités de revêtement différentes.
M.O.
: Vous êtes président du Groupe AGORA, pourquoi ce Groupe, quels
sont les objectifs ?
R.G. : La recherche dans le domaine de l'Orthopédie était
encore voilà peu de temps le champs d'activité d'une personnalité
unique. Il suffit de se référer à Charnley, Muller, Boutin,
Lord et d'autres. Aujourd'hui les réalisations de haute technicité
requièrent la coopération de tous les domaines scientifiques,
avec en corollaire la nécessité d'une coopération multidisciplinaire
à la fois entre et au sein des différentes disciplines. Et ceci
non seulement pour générer des séries suffisamment importantes
en nombre pour l'évaluation clinique, mais aussi pour bénéficier
d'un mécanisme global de "régulation en retour" pour
chacun des individus concernés isolément. Ainsi donc la notion
de groupes orientés vers un sujet spécifique apparaît-elle
comme particulièrement attractive, parce qu'elle fournit un environnement
idéal pour la coopération entre cliniciens, scientifiques, et
ingénieurs. Nous avons beaucoup parlé tout au long de cet interview
de l'Europe et de son potentiel scientifique, la création de ce groupe
européen dès 1990 répondait à cette attente
J'ai pu ainsi matérialiser les relations de collaboration très
étroite instaurées depuis 1987 avec Jean-Alain Epinette, qui
s'est impliqué très précocement dans cette voie de l'hydroxyapatite
en France. Compte tenu à la fois de nos conclusions communes concernant
l'avenir prometteur des revêtements hydroxyapatite en matière
de chirurgie orthopédique, ainsi que de la nécessité
d'études cliniques rigoureuses et pourvues de moyens appropriés
pour l'étude des résultats, nous avons décidé
de co-fonder ce Groupe Scientifique AGORA . L'AGORA est en fait l'"Apatite
Group for Orthopaedic Research onto Arthroplasties". Nous avions apprécié
dans ce nom la symbolique héllène de ce lieu de rassemblement
des idées et des connaissances du peuple grec, au berceau de notre
civilisation . Bénéficiant d'un support logistique du Centre
de Recherches et Documentation des Arthroplasties, basé à Bruay-Labuissière,
l'AGORA a pu largement contribuer depuis lors au développement des
connaissances en matière de revêtement hydroxyapatite des prothèses
articulaires.
M.O.
: Parlons du futur: hydroxyapatite ou autres revêtements bioactifs ?
R.G. : Les revêtements hydroxyapatite ne sont certainement
pas appelés à disparaître. Cependant certaines modifications
des éléments bioactifs peuvent être envisagées
pour améliorer leur potentiel biologique. C'est ainsi que leur association
avec d'autres composés ou d'autres procédés de stimulation
osseuse est une idée attractive. Nous ne manquerons certainement pas
de constater bientôt des progrès importants en ce sens. Toutefois,
les principes de base de la bioactivité des revêtements seront
toujours de mise. Un revêtement idéal est celui qui induit une
ostéo-apposition robuste dans le plus court laps de temps, puis disparaît
graduellement en s'inscrivant dans le processus physiologique de remodelage
osseux, c'est à dire en étant remplaçé par de
l'os sans laisser derrière lui de stigmates persistants de son existence
antérieure. Nous sommes dès à présent très
proches de ce résultat.
M.O.
: Si l'on se tourne à présent vers les problèmes de polyéthylène,
de frottement et d'interface articulaire, que penser des évolutions
actuelles: métal-métal, céramique-polyéthylène,
?
R.G. : Il est clair que les surfaces articulaires de nos prothèses
représentent désormais le principal challenge pour les futurs
progrès de la chirurgie prothétique. Bien que l'on puisse parler
d'options prometteuses telles que le métal-métal, ou les céramiques
articulaires, ou encore le bombardement ionique des surfaces métalliques
type L-Fit, aucun élément et aucun suivi à long terme
ne permettent raisonnablement, pour l'instant du moins, de conclure de façon
nette. Les progrès pourraient également être envisagés
pour le polyéthylène lui-même, bien que l'on puisse regretter
que ces améliorations potentielles des composants existants ne passionne
guère les fabricants de polyéthylène, sans doute parce
qu'il s'agit pour eux d'un marché "marginal", et qu'ils manifestent
donc peu d'intérêt pour investir dans ce type d'amélioration
prothétique. A mon avis pourtant, ce pourrait être une option
possible. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'attendre l'émergence
de nouvelles technologies, peut-être céramique sur métal
?
M.O.
: En conclusion, comment voyez vous l'avenir des revêtements bioactifs
tels que l'hydroxyapatite ?
R.G. : La Communauté Orthopédique, partout dans le
monde, se caractérise par une approche relativement conservative en
ce qui concerne la fixation des implants. La règle est de se cantonner
(trop) longtemps aux méthodes traditionnelles de fixation prothétique,
tout en demeurant parfaitement conscient de leurs limitations. Pourtant, en
raison à la fois de la maîtrise de plus en plus affirmée
des implants à revêtement hydroxyapatite, en même temps
que de la publication d'excellents résultats à long terme de
ce type d'implants dans les colonnes des principales revues du monde orthopédique,
nous devrions constater une progression rapide de l'hydroxyapatite au niveau
international.
A terme, les effets de cette extension de l'hydroxyapatite devraient en premier
lieu rendre obsolètes les autres méthodes de fixation sans ciment,
et en second lieu, partiellement empiéter sur le marché des
prothèses cimentées. A mon avis, il y aura toujours, au moins
encore pour une longue période, un marché pour les implants
cimentés, ne serait-ce que pour un problème de moindre coût
chez les patients les plus âgés et ostéoporotiques. Par
contre, pour les patients qui nécessitent une fixation prothétique
particulièrement performante et de longue durée, en raison de
leur niveau élevé d'activités fonction
A mon avis, il y aura toujours, au moins encore pour une longue période,
un marché pour les implants cimentés, ne serait-ce que pour
un problème de moindre coût chez les patients les plus âgés
et ostéoporotiques. Par contre, pour les patients qui nécessitent
une fixation prothétique particulièrement performante et de
longue durée, en raison de leur niveau élevé d'activités
fonctionnelles, nous ne pourrons que recourir à la fixation optimale
que seuls les implants bioactifs peuvent offrir.
M.O:
Vous êtes donc à la fois clinicien et chercheur, est-ce facile
à gérer, dans une activité quotidienne ?
R.G. : La combinaison d'une activité de chirurgien
et de scientifique pourraît être qualifiée d'idéale,
dans la mesure où les problèmes rencontrés par le clinicien
sont examinés (et parfois résolus) par le chercheur de la manière
la plus directe.
Il faut reconnaître qu'il en résulte une charge de travail considérable
pour concilier ces deux pôles d'activité chez une même
personne. Je tente d'organiser mon emploi du temps en conséquence,
disons deux tiers pour mon travail de chirurgien orthopédiste, et le
dernier tiers pour les recherches fondamentales et cliniques.
M.O.
: Le nom de l'Université de Leiden est souvent cité dans vos
travaux...
R.G. : Le Groupe de Recherches de Leiden possède une
trés ancienne notoriété en matière de travaux
sur les biomatériaux, dans le domaine médical et en dentisterie.
Nous avons débuté notre collaboration avec ce groupe au début
des années 80, à partir de leurs expériences sur les
revêtements hydroxyapatite (HA) en applications dentaires.
En fait si l'un de leurs axes de travaux est consacré comme pour nous
à la bioactivité, c'est davantage sur le plan des procédés
de fabrication des matériaux , tandis que notre Groupe de Maastricht
s'est principalement intéressé aux éléments de
recherche biochimique et expérimentale. En ce sens, Maastricht et Leiden
apparaissent comme tout-à-fait complémentaires.
M.O.
: Avez-vous débuté vos travaux sur l'hydroxyapatite par tradition
Universitaire, ou par conviction personnelle ?
R.G. : Par conviction personnelle. J'ai commencé à
m'intéresser aux recherches sur les revêtements HA parce que
je n'étais pas satisfait par les méthodes de fixation des implants
disponibles à l'époque. Que l'on parle de ciment ou de métal
poreux, on retrouve un nombre significatif d'inconvénients lors de
leur utilisation, essentiellement en raison du caractère non biologique
de ces matériaux. J'ai alors acquis la conviction que l'hydroxyapatite
et les autres composés phosphocalciques pouvaient avoir beaucoup plus
à offrir, et cette certitude ne s'est pas démentie depuis lors
J'ai en fait débuté les implantations de tiges fémorales
HA Omnifit dès 1986. Les cupules acétabulaires HA suivirent
début 87. Cette expérience clinique faisait suite à de
multiples travaux expérimentaux entrepris durant la dernière
décade, lesquels avaient pu démontrer la supériorité
des revêtements hydroxyapatite, par rapport aux autres méthodes
utilisées précédemment pour la fixation non cimentées
des implants.
M.O.
: Vous vivez à Maastricht, vous sentez-vous particulièrement
européen ?
R.G. : Oui, je me sens très européen, mais il s'agit sans doute
plus d'un choix d'individu que d'un lieu de résidence. Il est vrai
toutefois que Maastricht, en tant que l'une des villes les plus au sud des
Pays-Bas, a toujours entretenu des relations très étroites avec
la Belgique et l'Allemagne. Voilà près de vingt ans que j'habite
Maastricht, et je suis trés heureux de me déclarer européen,
surtout depuis l'ouverture des frontières de l'Union Européenne.
M.O.
: Vous avez donc du applaudir à la création de l'European Hip
Society ?
R.G. : Non seulement j'ai applaudi à la constitution
de l'European Hip Society, mais j'en suis l'un des membres fondateurs. Cette
EHS offre aux chirurgiens européens à la fois un défi
et une chance de travailler ensemble dans de meilleures conditions. Il existe
en Europe un potentiel fantastique de connaissances scientifiques, peut-être
supérieur à ce que l'on peut trouver aux USA. Mais parce que
nous sommes habituellement divisés par des problèmes de langue
ou autres barrières, nous avons laissé fuir un grand nombre
d'opportunités aux tats Unis ou dans les pays asiatiques. L'European
Hip Society nous offre une chance unique d'améliorer notre collaboration
entre pays européens et à terme de rétablir notre leadership
orthopédique au niveau mondial.
M.O.
: Qu'avez-vous pensé du premier meeting de l'EHS en Crête l'an
dernier ?
R.G. : Ce premier congrès en Crête a révélé
des petits problèmes d'organisation, parce que chaque pays envoie ses
"délégués", et qu'il en résulte parfois
des situations proches des réunions politiques. Il faut par ailleurs
concilier les impératifs d'emploi du temps et l'accès du plus
grand nombre d'orateurs, ce qui est par définition la quadrature du
cercle en cas de société "ouverte". En ce sens, le
problème de sessions parallèles sur des sujets similaires doit
certainement être corrigé, avec une segmentation selon les pôles
d'intérêt, même s'il s'agit toujours de coxopathies et
de chirurgie de la Hanche
On peut considérer pourtant que ce meeting a été très
fructueux sur le plan scientifique, ne serait ce que parce qu'il a réussi
à prouver qu'au niveau européen un grand nombre de travaux de
recherche sont en cours, et que nous avons beaucoup à apprendre les
uns des autres
M.O.
: La "Hip Society" américaine est une entité très
spéciale et fermée, pensez vous qu'un rapprochement avec l'EHS
soit possible ?
R.G. : La première des choses à faire pour
les Européens est de s'unir. Ce n'est qu'une fois ce but atteint que
l'on pourrait envisager une collaboration plus étroite avec la Hip
Society américaine. Encore faudra-t'il d'abord pour parler d'égal
à égal avec les chirurgiens US que cette EHS fasse la preuve
de sa crédibilité et puisse acquérir une identité
suffisamment forte.
M.O.
: A propos de chirurgiens nord-américains, vous avez beaucoup travaillé
avec eux, comment les considérez-vous ?
R.G. : J'ai énormément de respect pour les
chirurgiens américains en raison de leurs excellents standards de qualité
de soins. D'un autre côté, et en majeure partie par suite de
l'implication de la FDA dans le développement des technologies modernes,
les orientations thérapeutiques tendent à demeurer essentiellement
"conservatrices". Nous devons tout faire en Europe pour éviter
un tel frein administratif aux progrès thérapeutiques. Bien
évidemment, les nouvelles technologies doivent être évaluées
en fonction de critères scientifiques très stricts pour éviter
tout effet secondaire néfaste. Mais ces modalités de contrôles
ne doivent en aucun cas se révéler draconiennes au point de
tenir les patients à l'écart des progrès significatifs
que la médecine moderne peut leur offrir.
M.O.
: Les orientations "conservatrices" auxquelles vous faites allusion
freinent naturellement l'hydroxyapatite aux USA, qu'en est-il en Europe ?
R.G. : Vous savez, même si le "modern cementing" retrouve
actuellement un gain de popularité aux Etats Unis, et même si
les revêtements hydroxyapatite sont encore difficiles d'accès
pour l'ensemble des chirurgiens américains pour raisons administratives,
il n'en demeure pas moins que certaines prothèses HA sont légalement
autorisées sur le marché US, notamment la tige Omnifit, depuis
le jour de noël 90 ! Par ailleurs, et peu à peu, ces types de
revêtement commencent à être dissociés des autres
"sans ciment", et toutes les grandes sociétés américaines
s'y intéressent, y compris Zimmer! Les japonais et les autres pays
du "Far East" tendent à s'impliquer de façon plus
précise, et je ne serais pas étonné que ces pays s'ouvrent
dans les années à venir de façon très rapide aux
technologies HA.
Pour ce qui est de l'Europe, mon impression est qu'il existe déjà
actuellement un grand intérêt pour l'hydroxyapatite dans tous
les pays de la Communauté. Un grand nombre de travaux de recherches
portant sur un trés large éventail de paramètres de fixation
des prothèses a d'ores et déjà été publié,
et l'utilisation clinique des implants revêtus d'hydroxyapatite est
en augmentation.
M.O.
: Il semble qu'il y ait plusieurs qualités d'HA ; si l'on augmente
le nombre de prothèses HA, et donc de fabricants, n'y a t-il pas un
risque de dégradation des résultats ?
R.G.: Le risque de discrédit dont peut souffrir une
technique relativement nouvelle telle que l'HA en raison des mauvais résultats
de mauvais revêtements est réel, et j'en veux pour preuve le
retentissement donné aux USA à quelques observations fragmentaires
publiées par Bloebaum et Hofmann. On ne dira jamais assez en effet
que les techniques de revêtement hydroxyapatite doivent être assumées
par des centres de fabrication particulièrement rompus à ces
méthodes.
On assiste pourtant à la multiplication des revêtements HA commercialement
disponibles. En termes de résultats cliniques, il y a pour l'instant
entre eux davantage de constatations similaires que de points de différence.
Néanmoins, en ce qui concerne la réponse tissulaire in situ,
des différences significatives existent probablement entre les différents
revêtements, en matière de composition chimique et de méthodes
d'application. Les composantes de cristallinité, de pureté de
l'hydroxyapatite, d'épaisseur, de densité et de recouvrement
varient de façon majeure d'un fabricant à l'autre. En conséquence,
la rapidité d'ostéo-apposition et le degré de dégradation
peuvent varier de façon majeure. Quelles seront les conséquences
de ces variations, nous ne pouvons pour l'instant que l'appréhender
partiellement.
En pratique, un revêtement proximal de faible épaisseur (jusqu'à
50 microns) de densité haute et de cristallinité intermédiaire
appliqué sur le substrat rugueux d'un implant dont la géométrie
est adaptée à une transmission proximale des contraintes en
charge, constitue certainement une bonne approche.
M.O.
: Pour éviter les revêtements défectueux, seriez vous
partisan d'un monopole de fabrication des revêtements HA ?
R.G. : Non, pas du tout. La compétition entre différents
Centres de recherche et de fabrication des revêtements HA est en soi
un excellent élément de stimulation et de progrès. Mais
ceci n'est vrai que si chacun de ces Centres s'implique dans la recherche
pour améliorer son propre produit. Or force est de constater que malheureusement
de nombreux fabricants se contentent de copier servilement certains produits.
Ceci n'est pas seulement dommageable pour les progrès scientifiques,
mais tend également à accréditer dans l'esprit de la
Communauté Orthopédique l'idée selon laquelle il pourrait
suffire à une prothèse d'être peinte en blanc pour être
valable, sans se préoccuper des paramètres de revêtement.
Nous devons nous attendre à quelques désastres graves sur le
plan des résultats cliniques, simplement à cause de mauvaises
copies de revêtements HA appliquées sur des mauvais implants.
Et alors effectivement cet état de fait peut engendrer une mauvaise
réputation pour l'hydroxyapatite.
On ne le dira jamais assez, le revêtement lui-même n'est pas le
composant essentiel d'une prothèse. Ce qui caractérise un bon
implant, c'est une balance réussie entre d'une part une géométrie
biomécaniquement appropriée, incluant l'état de surface
du substrat, et d'autre part l'application techniquement performante d'un
revêtement bioactif valable.
M.O.
: Et les critiques concernant la résorption de l'HA et le risque d'ostéolyse
à distance ?
R.G.: L'hydoxyapatite est un matériau physiologique
sujet à la dégradation ostéoclastique tout comme n'importe
quelle autre partie minéralisée de notre squelette. Si cette
dégradation se produit de façon lente et contrôlée,
l'HA pourra être remplacée par de l'os tandis que les débris
du revêtement HA seront détruits de façon physiologique
et naturelle par le corps humain: il n'y a pas matière à problèmes.
Ce processus dépend beaucoup de la qualité du revêtement.
Si en effet ce revêtement n'est pas de bonne qualité, une dégradation
non contrôlée peut engendrer le relargage de débris formés
par des particules nocives, avec toutes les conséquences qui peuvent
en résulter.
Le relargage de débris d'hydroxyapatite parfois mis en exergue par
les détracteurs de l'hydroxyapatite, et supposé provenir d'une
dégradation "non contrôlée" ne se voit donc
que pour les revêtements de mauvaise qualité. Thomas Bauer réalisa
en 93 aux USA une étude concernant l'usure comparative du polyéthylène
pour des têtes métalliques similaires provenant de tiges HA,
cimentées et à métal poreux. Les tiges HA furent reconnues
comme induisant l'usure la plus faible. Ainsi donc, l'association HA-augmentation
de l'usure articulaire est un mythe
Il en est de même pour les ostéolyses "migratrices"
dont aucun cas ne fut rapporté au terme d'une récente revue
clinique publiée dans les Cahiers d'enseignement de la Sofcot, colligeant
les résultats radiographiques de plus de 5000 tiges HA implantées
par des Auteurs provenant d'horizons différents. L'explication pourrait
résider dans le contact intime os-métal permis par la bioactivité
de l'apatite, et empêchant le passage des particules et débris
entre prothèse et structures osseuses. Comme il a été
écrit par ailleurs, l'hydroxyapatite protège l'os de l'ostéolyse
due aux débris.
M.O.
: Peut-on parler de l'hydroxyapatite comme d'un "ciment biologique"
?
R.G. : L'hydroxyapatite pourrait être effectivement considérée
comme un ciment biologique en matière de solidité de fixation
à court et moyen terme. Toutefois, cette appellation qui se place en
parallèle avec le ciment acrylique, peut se révéler peu
appropriée à long terme. En effet, contrairement à un
ciment, l'HA est destinée à subir une dégradation physiologique
pour être remplacée par de l'os. Une robuste ostéo-intégration
os-implant constitue la finalité d'un implant à revêtement
HA. C'est ainsi qu'après avoir rempli son rôle, l'hydroxyapatite
peut disparaître graduellement, sans laisser planer le risque de désastres
potentiels ultérieurs. Le ciment acrylique au contraire peut quant
à lui encore risquer de se dégrader à long terme, sans
laisser de seconde ligne de défense valable.
L'hydroxyapatite a ainsi apporté à la fixation des implants
une potentialité "biologique", non encore présente
pour aucune de toutes les méthodes de fixation prothétique utilisées
précédemment. La fixation des prothèses à revêtement
hydroxyapatite peut être considérée comme différente
de n'importe quelle autre, notamment ciment et métal poreux. En ce
sens, le terme de "troisième voie", que nous avons régulièrement
utilisé, me semble convenir parfaitement.
M.O.
: Qu'en est-il des revêtements HA des prothèses de genou ?
R.G. : Les genoux HA se présentent sous un jour différent.
La technique de revêtement est plus élaborée, bien que
ce problème puisse être à présent considéré
comme résolu. La véritable différence, c'est qu'en matière
de genoux, le succès ne dépend pas seulement des capacités
de fixation de l'implant à l'os avoisinant, mais aussi d'une balance
ligamentaire rigoureuse et d'un alignement correct de l'axe mécanique
du membre inférieur. C'est ainsi qu'obtenir une stabilité mécanique
initiale peut se révéler plus difficile avec un genou qu'avec
une hanche.
M.O.
: Alors l'hydroxyapatite peut se révéler fiable à un
endroit et incertaine à d'autres ?
R.G. : Non. Il n'existe pas de différences spécifiques
entre les différentes aires d'application des revêtements HA,
qu'il s'agisse de composants fémoraux ou acétabulaires de prothèses
de hanche, ou de composants fémoraux ou tibiaux de prothèses
de genou, voire encore de prothèses d'épaule ou d'implants tibio-tarsiens
Les différences de résultats s'expliquent par le degré
d'obtention d'une stabilité mécanique initiale suffisante à
l'interface pour permettre à la fixation par ostéointégration
de se développer de manière valable. Et pour cela bien entendu
existent des conditions très différentes selon la localisation
anatomique.
Même s'il a été prouvé, notamment par Søballe,
qu'un implant revêtu d'HA et soumis à des micromouvements pourra
néanmoins présenter une ostéo-intégration, ce
qui ne sera jamais le cas d'implants non revêtus, il est évident
que si ces micromouvements dépassent un seuil critique, cette ostéogénèse
ne pourra jamais se réaliser et ce sera l'échec. La différence
entre les différents sites d'implantation pour un revêtement
donné ne tient donc pas au revêtement lui-même, mais aux
conditions mécaniques de géométrie prothétique,
de site receveur, et de procédure chirurgicale.
M.O.
: Vous parlez de résultats cliniques, comment les évaluer de
façon objective ?
R.G. : Certains outils sont à notre disposition en matière
d'investigations paracliniques, et notamment la radiographie pour laquelle
nous avons développé le score ARA, mais également la
densitométrie osseuse.
Je m'intéresse tout particulièrement à la densitométrie,
c'est pour moi un outil de premier plan pour l'évaluation scientifique
des arthroplasties, simplement parce qu'elle est susceptible de fournir des
informations plus précises concernant la réponse osseuse vis
à vis de l'implant, en un laps de temps beaucoup plus court que les
procédés classiques. La période d'observation du devenir
de l'implant peut être ainsi considérablement accourcie, avec
en corollaire un bénéfice évident pour toutes les parties
concernées, y compris le patient
M.O.
: Vous avez cité le score ARA ?
R.G. : ARA signifie "Agora Roentgenographic Assessment".
Il s'agit d'un score chiffré d'évaluation radiographique des
composants fémoraux des prothèses non cimentées, développé
par le Groupe AGORA, que nous avons eu l'occasion de publier dans les Cahiers
d'Enseignement de la Sofcot consacré aux prothèses à
revêtement hydroxyapatite, et de présenter en complément
lors d'une communication lors de la dernière Sofcot en 94. Nous présenterons
prochainement le versant cotyloïdien de cette évaluation.
Ce score ARA représente pour nous une amélioration significative
par rapport aux autres méthodes d'analyse des paramètres, et
de leur évaluation chiffrée. A partir d'une très large
base informatique et d'une confrontation systématisée des données
cliniques et radiographiques, nous nous sommes attachés à mettre
en évidence certains paramètres de risque potentiel, en partant
du principe de base que certains signes de remodelage osseux pouvaient potentiellement
conduire à des problèmes, selon des degrés divers. C'est
ainsi qu'au terme du brassage informatique de plusieurs milliers de simulations
radio-cliniques, selon un procédé analogue au calcul de facteurs
de risque des compagnies d'assurance, nous avons pu attribuer une valeur numérique
à chacun des "facteurs de risque" potentiels. Le résultat
est un simple chiffre de 0 à 6, d'un maniement analogue à l'évaluation
chiffrée de Merle d'Aubigné et Postel pour la cotation clinique.
Ce score ARA autorise une évaluation radiographique d'une série,
à l'échelon individuel ou global, évolutive dans le temps.
Il permet également d'établir des comparaisons pronostiques
précises entre différents implants de géométrie
ou de modalités de revêtement différentes.
M.O.
: Vous êtes président du Groupe AGORA, pourquoi ce Groupe, quels
sont les objectifs ?
R.G. : La recherche dans le domaine de l'Orthopédie était
encore voilà peu de temps le champs d'activité d'une personnalité
unique. Il suffit de se référer à Charnley, Muller, Boutin,
Lord et d'autres. Aujourd'hui les réalisations de haute technicité
requièrent la coopération de tous les domaines scientifiques,
avec en corollaire la nécessité d'une coopération multidisciplinaire
à la fois entre et au sein des différentes disciplines. Et ceci
non seulement pour générer des séries suffisamment importantes
en nombre pour l'évaluation clinique, mais aussi pour bénéficier
d'un mécanisme global de "régulation en retour" pour
chacun des individus concernés isolément. Ainsi donc la notion
de groupes orientés vers un sujet spécifique apparaît-elle
comme particulièrement attractive, parce qu'elle fournit un environnement
idéal pour la coopération entre cliniciens, scientifiques, et
ingénieurs. Nous avons beaucoup parlé tout au long de cet interview
de l'Europe et de son potentiel scientifique, la création de ce groupe
européen dès 1990 répondait à cette attente
J'ai pu ainsi matérialiser les relations de collaboration très
étroite instaurées depuis 1987 avec Jean-Alain Epinette, qui
s'est impliqué très précocement dans cette voie de l'hydroxyapatite
en France. Compte tenu à la fois de nos conclusions communes concernant
l'avenir prometteur des revêtements hydroxyapatite en matière
de chirurgie orthopédique, ainsi que de la nécessité
d'études cliniques rigoureuses et pourvues de moyens appropriés
pour l'étude des résultats, nous avons décidé
de co-fonder ce Groupe Scientifique AGORA . L'AGORA est en fait l'"Apatite
Group for Orthopaedic Research onto Arthroplasties". Nous avions apprécié
dans ce nom la symbolique héllène de ce lieu de rassemblement
des idées et des connaissances du peuple grec, au berceau de notre
civilisation . Bénéficiant d'un support logistique du Centre
de Recherches et Documentation des Arthroplasties, basé à Bruay-Labuissière,
l'AGORA a pu largement contribuer depuis lors au développement des
connaissances en matière de revêtement hydroxyapatite des prothèses
articulaires.
M.O.
: Parlons du futur: hydroxyapatite ou autres revêtements bioactifs ?
R.G. : Les revêtements hydroxyapatite ne sont certainement
pas appelés à disparaître. Cependant certaines modifications
des éléments bioactifs peuvent être envisagées
pour améliorer leur potentiel biologique. C'est ainsi que leur association
avec d'autres composés ou d'autres procédés de stimulation
osseuse est une idée attractive. Nous ne manquerons certainement pas
de constater bientôt des progrès importants en ce sens. Toutefois,
les principes de base de la bioactivité des revêtements seront
toujours de mise. Un revêtement idéal est celui qui induit une
ostéo-apposition robuste dans le plus court laps de temps, puis disparaît
graduellement en s'inscrivant dans le processus physiologique de remodelage
osseux, c'est à dire en étant remplaçé par de
l'os sans laisser derrière lui de stigmates persistants de son existence
antérieure. Nous sommes dès à présent très
proches de ce résultat.
M.O.
: Si l'on se tourne à présent vers les problèmes de polyéthylène,
de frottement et d'interface articulaire, que penser des évolutions
actuelles: métal-métal, céramique-polyéthylène,
?
R.G. : Il est clair que les surfaces articulaires de nos prothèses
représentent désormais le principal challenge pour les futurs
progrès de la chirurgie prothétique. Bien que l'on puisse parler
d'options prometteuses telles que le métal-métal, ou les céramiques
articulaires, ou encore le bombardement ionique des surfaces métalliques
type L-Fit, aucun élément et aucun suivi à long terme
ne permettent raisonnablement, pour l'instant du moins, de conclure de façon
nette. Les progrès pourraient également être envisagés
pour le polyéthylène lui-même, bien que l'on puisse regretter
que ces améliorations potentielles des composants existants ne passionne
guère les fabricants de polyéthylène, sans doute parce
qu'il s'agit pour eux d'un marché "marginal", et qu'ils manifestent
donc peu d'intérêt pour investir dans ce type d'amélioration
prothétique. A mon avis pourtant, ce pourrait être une option
possible. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'attendre l'émergence
de nouvelles technologies, peut-être céramique sur métal
?
M.O.
: Rudolph Geesink, qui êtes-vous ?
R.G. : Je suis avant tout Chirurgien Orthopédiste,
en poste à l'Hôpital Universitaire de Maastricht. J'occupe également
les fonctions de "senior scientist" à la tête du service
de Recherche Orthopédique, au sein du laboratoire des Biomatériaux
de notre Université.
Au delà de la chirurgie de la hanche, et plus spécialement la
chirurgie de reprise, je peux donc m'intéresser tout particulièrement
à la recherche des techniques bioactives portant sur la régénération
osseuse et la fixation des implants.
M.O:
Vous êtes donc à la fois clinicien et chercheur, est-ce facile
à gérer, dans une activité quotidienne ?
R.G. : La combinaison d'une activité de chirurgien
et de scientifique pourraît être qualifiée d'idéale,
dans la mesure où les problèmes rencontrés par le clinicien
sont examinés (et parfois résolus) par le chercheur de la manière
la plus directe.
Il faut reconnaître qu'il en résulte une charge de travail considérable
pour concilier ces deux pôles d'activité chez une même
personne. Je tente d'organiser mon emploi du temps en conséquence,
disons deux tiers pour mon travail de chirurgien orthopédiste, et le
dernier tiers pour les recherches fondamentales et cliniques.
M.O.
: Le nom de l'Université de Leiden est souvent cité dans vos
travaux...
R.G. : Le Groupe de Recherches de Leiden possède une
trés ancienne notoriété en matière de travaux
sur les biomatériaux, dans le domaine médical et en dentisterie.
Nous avons débuté notre collaboration avec ce groupe au début
des années 80, à partir de leurs expériences sur les
revêtements hydroxyapatite (HA) en applications dentaires.
En fait si l'un de leurs axes de travaux est consacré comme pour nous
à la bioactivité, c'est davantage sur le plan des procédés
de fabrication des matériaux , tandis que notre Groupe de Maastricht
s'est principalement intéressé aux éléments de
recherche biochimique et expérimentale. En ce sens, Maastricht et Leiden
apparaissent comme tout-à-fait complémentaires.
M.O.
: Avez-vous débuté vos travaux sur l'hydroxyapatite par tradition
Universitaire, ou par conviction personnelle ?
R.G. : Par conviction personnelle. J'ai commencé à
m'intéresser aux recherches sur les revêtements HA parce que
je n'étais pas satisfait par les méthodes de fixation des implants
disponibles à l'époque. Que l'on parle de ciment ou de métal
poreux, on retrouve un nombre significatif d'inconvénients lors de
leur utilisation, essentiellement en raison du caractère non biologique
de ces matériaux. J'ai alors acquis la conviction que l'hydroxyapatite
et les autres composés phosphocalciques pouvaient avoir beaucoup plus
à offrir, et cette certitude ne s'est pas démentie depuis lors
J'ai en fait débuté les implantations de tiges fémorales
HA Omnifit dès 1986. Les cupules acétabulaires HA suivirent
début 87. Cette expérience clinique faisait suite à de
multiples travaux expérimentaux entrepris durant la dernière
décade, lesquels avaient pu démontrer la supériorité
des revêtements hydroxyapatite, par rapport aux autres méthodes
utilisées précédemment pour la fixation non cimentées
des implants.
M.O.
: Vous vivez à Maastricht, vous sentez-vous particulièrement
européen ?
R.G. : Oui, je me sens très européen, mais il s'agit sans doute
plus d'un choix d'individu que d'un lieu de résidence. Il est vrai
toutefois que Maastricht, en tant que l'une des villes les plus au sud des
Pays-Bas, a toujours entretenu des relations très étroites avec
la Belgique et l'Allemagne. Voilà près de vingt ans que j'habite
Maastricht, et je suis trés heureux de me déclarer européen,
surtout depuis l'ouverture des frontières de l'Union Européenne.
M.O.
: Vous avez donc du applaudir à la création de l'European Hip
Society ?
R.G. : Non seulement j'ai applaudi à la constitution
de l'European Hip Society, mais j'en suis l'un des membres fondateurs. Cette
EHS offre aux chirurgiens européens à la fois un défi
et une chance de travailler ensemble dans de meilleures conditions. Il existe
en Europe un potentiel fantastique de connaissances scientifiques, peut-être
supérieur à ce que l'on peut trouver aux USA. Mais parce que
nous sommes habituellement divisés par des problèmes de langue
ou autres barrières, nous avons laissé fuir un grand nombre
d'opportunités aux tats Unis ou dans les pays asiatiques. L'European
Hip Society nous offre une chance unique d'améliorer notre collaboration
entre pays européens et à terme de rétablir notre leadership
orthopédique au niveau mondial.
M.O.
: Qu'avez-vous pensé du premier meeting de l'EHS en Crête l'an
dernier ?
R.G. : Ce premier congrès en Crête a révélé
des petits problèmes d'organisation, parce que chaque pays envoie ses
"délégués", et qu'il en résulte parfois
des situations proches des réunions politiques. Il faut par ailleurs
concilier les impératifs d'emploi du temps et l'accès du plus
grand nombre d'orateurs, ce qui est par définition la quadrature du
cercle en cas de société "ouverte". En ce sens, le
problème de sessions parallèles sur des sujets similaires doit
certainement être corrigé, avec une segmentation selon les pôles
d'intérêt, même s'il s'agit toujours de coxopathies et
de chirurgie de la Hanche
On peut considérer pourtant que ce meeting a été très
fructueux sur le plan scientifique, ne serait ce que parce qu'il a réussi
à prouver qu'au niveau européen un grand nombre de travaux de
recherche sont en cours, et que nous avons beaucoup à apprendre les
uns des autres
M.O.
: La "Hip Society" américaine est une entité très
spéciale et fermée, pensez vous qu'un rapprochement avec l'EHS
soit possible ?
R.G. : La première des choses à faire pour
les Européens est de s'unir. Ce n'est qu'une fois ce but atteint que
l'on pourrait envisager une collaboration plus étroite avec la Hip
Society américaine. Encore faudra-t'il d'abord pour parler d'égal
à égal avec les chirurgiens US que cette EHS fasse la preuve
de sa crédibilité et puisse acquérir une identité
suffisamment forte.
M.O.
: A propos de chirurgiens nord-américains, vous avez beaucoup travaillé
avec eux, comment les considérez-vous ?
R.G. : J'ai énormément de respect pour les
chirurgiens américains en raison de leurs excellents standards de qualité
de soins. D'un autre côté, et en majeure partie par suite de
l'implication de la FDA dans le développement des technologies modernes,
les orientations thérapeutiques tendent à demeurer essentiellement
"conservatrices". Nous devons tout faire en Europe pour éviter
un tel frein administratif aux progrès thérapeutiques. Bien
évidemment, les nouvelles technologies doivent être évaluées
en fonction de critères scientifiques très stricts pour éviter
tout effet secondaire néfaste. Mais ces modalités de contrôles
ne doivent en aucun cas se révéler draconiennes au point de
tenir les patients à l'écart des progrès significatifs
que la médecine moderne peut leur offrir.
M.O.
: Les orientations "conservatrices" auxquelles vous faites allusion
freinent naturellement l'hydroxyapatite aux USA, qu'en est-il en Europe ?
R.G. : Vous savez, même si le "modern cementing" retrouve
actuellement un gain de popularité aux Etats Unis, et même si
les revêtements hydroxyapatite sont encore difficiles d'accès
pour l'ensemble des chirurgiens américains pour raisons administratives,
il n'en demeure pas moins que certaines prothèses HA sont légalement
autorisées sur le marché US, notamment la tige Omnifit, depuis
le jour de noël 90 ! Par ailleurs, et peu à peu, ces types de
revêtement commencent à être dissociés des autres
"sans ciment", et toutes les grandes sociétés américaines
s'y intéressent, y compris Zimmer! Les japonais et les autres pays
du "Far East" tendent à s'impliquer de façon plus
précise, et je ne serais pas étonné que ces pays s'ouvrent
dans les années à venir de façon très rapide aux
technologies HA.
Pour ce qui est de l'Europe, mon impression est qu'il existe déjà
actuellement un grand intérêt pour l'hydroxyapatite dans tous
les pays de la Communauté. Un grand nombre de travaux de recherches
portant sur un trés large éventail de paramètres de fixation
des prothèses a d'ores et déjà été publié,
et l'utilisation clinique des implants revêtus d'hydroxyapatite est
en augmentation.
M.O.
: Il semble qu'il y ait plusieurs qualités d'HA ; si l'on augmente
le nombre de prothèses HA, et donc de fabricants, n'y a t-il pas un
risque de dégradation des résultats ?
R.G.: Le risque de discrédit dont peut souffrir une
technique relativement nouvelle telle que l'HA en raison des mauvais résultats
de mauvais revêtements est réel, et j'en veux pour preuve le
retentissement donné aux USA à quelques observations fragmentaires
publiées par Bloebaum et Hofmann. On ne dira jamais assez en effet
que les techniques de revêtement hydroxyapatite doivent être assumées
par des centres de fabrication particulièrement rompus à ces
méthodes.
On assiste pourtant à la multiplication des revêtements HA commercialement
disponibles. En termes de résultats cliniques, il y a pour l'instant
entre eux davantage de constatations similaires que de points de différence.
Néanmoins, en ce qui concerne la réponse tissulaire in situ,
des différences significatives existent probablement entre les différents
revêtements, en matière de composition chimique et de méthodes
d'application. Les composantes de cristallinité, de pureté de
l'hydroxyapatite, d'épaisseur, de densité et de recouvrement
varient de façon majeure d'un fabricant à l'autre. En conséquence,
la rapidité d'ostéo-apposition et le degré de dégradation
peuvent varier de façon majeure. Quelles seront les conséquences
de ces variations, nous ne pouvons pour l'instant que l'appréhender
partiellement.
En pratique, un revêtement proximal de faible épaisseur (jusqu'à
50 microns) de densité haute et de cristallinité intermédiaire
appliqué sur le substrat rugueux d'un implant dont la géométrie
est adaptée à une transmission proximale des contraintes en
charge, constitue certainement une bonne approche.
M.O.
: Pour éviter les revêtements défectueux, seriez vous
partisan d'un monopole de fabrication des revêtements HA ?
R.G. : Non, pas du tout. La compétition entre différents
Centres de recherche et de fabrication des revêtements HA est en soi
un excellent élément de stimulation et de progrès. Mais
ceci n'est vrai que si chacun de ces Centres s'implique dans la recherche
pour améliorer son propre produit. Or force est de constater que malheureusement
de nombreux fabricants se contentent de copier servilement certains produits.
Ceci n'est pas seulement dommageable pour les progrès scientifiques,
mais tend également à accréditer dans l'esprit de la
Communauté Orthopédique l'idée selon laquelle il pourrait
suffire à une prothèse d'être peinte en blanc pour être
valable, sans se préoccuper des paramètres de revêtement.
Nous devons nous attendre à quelques désastres graves sur le
plan des résultats cliniques, simplement à cause de mauvaises
copies de revêtements HA appliquées sur des mauvais implants.
Et alors effectivement cet état de fait peut engendrer une mauvaise
réputation pour l'hydroxyapatite.
On ne le dira jamais assez, le revêtement lui-même n'est pas le
composant essentiel d'une prothèse. Ce qui caractérise un bon
implant, c'est une balance réussie entre d'une part une géométrie
biomécaniquement appropriée, incluant l'état de surface
du substrat, et d'autre part l'application techniquement performante d'un
revêtement bioactif valable.
M.O.
: Et les critiques concernant la résorption de l'HA et le risque d'ostéolyse
à distance ?
R.G.: L'hydoxyapatite est un matériau physiologique
sujet à la dégradation ostéoclastique tout comme n'importe
quelle autre partie minéralisée de notre squelette. Si cette
dégradation se produit de façon lente et contrôlée,
l'HA pourra être remplacée par de l'os tandis que les débris
du revêtement HA seront détruits de façon physiologique
et naturelle par le corps humain: il n'y a pas matière à problèmes.
Ce processus dépend beaucoup de la qualité du revêtement.
Si en effet ce revêtement n'est pas de bonne qualité, une dégradation
non contrôlée peut engendrer le relargage de débris formés
par des particules nocives, avec toutes les conséquences qui peuvent
en résulter.
Le relargage de débris d'hydroxyapatite parfois mis en exergue par
les détracteurs de l'hydroxyapatite, et supposé provenir d'une
dégradation "non contrôlée" ne se voit donc
que pour les revêtements de mauvaise qualité. Thomas Bauer réalisa
en 93 aux USA une étude concernant l'usure comparative du polyéthylène
pour des têtes métalliques similaires provenant de tiges HA,
cimentées et à métal poreux. Les tiges HA furent reconnues
comme induisant l'usure la plus faible. Ainsi donc, l'association HA-augmentation
de l'usure articulaire est un mythe
Il en est de même pour les ostéolyses "migratrices"
dont aucun cas ne fut rapporté au terme d'une récente revue
clinique publiée dans les Cahiers d'enseignement de la Sofcot, colligeant
les résultats radiographiques de plus de 5000 tiges HA implantées
par des Auteurs provenant d'horizons différents. L'explication pourrait
résider dans le contact intime os-métal permis par la bioactivité
de l'apatite, et empêchant le passage des particules et débris
entre prothèse et structures osseuses. Comme il a été
écrit par ailleurs, l'hydroxyapatite protège l'os de l'ostéolyse
due aux débris.
M.O.
: Peut-on parler de l'hydroxyapatite comme d'un "ciment biologique"
?
R.G. : L'hydroxyapatite pourrait être effectivement considérée
comme un ciment biologique en matière de solidité de fixation
à court et moyen terme. Toutefois, cette appellation qui se place en
parallèle avec le ciment acrylique, peut se révéler peu
appropriée à long terme. En effet, contrairement à un
ciment, l'HA est destinée à subir une dégradation physiologique
pour être remplacée par de l'os. Une robuste ostéo-intégration
os-implant constitue la finalité d'un implant à revêtement
HA. C'est ainsi qu'après avoir rempli son rôle, l'hydroxyapatite
peut disparaître graduellement, sans laisser planer le risque de désastres
potentiels ultérieurs. Le ciment acrylique au contraire peut quant
à lui encore risquer de se dégrader à long terme, sans
laisser de seconde ligne de défense valable.
L'hydroxyapatite a ainsi apporté à la fixation des implants
une potentialité "biologique", non encore présente
pour aucune de toutes les méthodes de fixation prothétique utilisées
précédemment. La fixation des prothèses à revêtement
hydroxyapatite peut être considérée comme différente
de n'importe quelle autre, notamment ciment et métal poreux. En ce
sens, le terme de "troisième voie", que nous avons régulièrement
utilisé, me semble convenir parfaitement.
M.O.
: Qu'en est-il des revêtements HA des prothèses de genou ?
R.G. : Les genoux HA se présentent sous un jour différent.
La technique de revêtement est plus élaborée, bien que
ce problème puisse être à présent considéré
comme résolu. La véritable différence, c'est qu'en matière
de genoux, le succès ne dépend pas seulement des capacités
de fixation de l'implant à l'os avoisinant, mais aussi d'une balance
ligamentaire rigoureuse et d'un alignement correct de l'axe mécanique
du membre inférieur. C'est ainsi qu'obtenir une stabilité mécanique
initiale peut se révéler plus difficile avec un genou qu'avec
une hanche.
M.O.
: Alors l'hydroxyapatite peut se révéler fiable à un
endroit et incertaine à d'autres ?
R.G. : Non. Il n'existe pas de différences spécifiques
entre les différentes aires d'application des revêtements HA,
qu'il s'agisse de composants fémoraux ou acétabulaires de prothèses
de hanche, ou de composants fémoraux ou tibiaux de prothèses
de genou, voire encore de prothèses d'épaule ou d'implants tibio-tarsiens
Les différences de résultats s'expliquent par le degré
d'obtention d'une stabilité mécanique initiale suffisante à
l'interface pour permettre à la fixation par ostéointégration
de se développer de manière valable. Et pour cela bien entendu
existent des conditions très différentes selon la localisation
anatomique.
Même s'il a été prouvé, notamment par Søballe,
qu'un implant revêtu d'HA et soumis à des micromouvements pourra
néanmoins présenter une ostéo-intégration, ce
qui ne sera jamais le cas d'implants non revêtus, il est évident
que si ces micromouvements dépassent un seuil critique, cette ostéogénèse
ne pourra jamais se réaliser et ce sera l'échec. La différence
entre les différents sites d'implantation pour un revêtement
donné ne tient donc pas au revêtement lui-même, mais aux
conditions mécaniques de géométrie prothétique,
de site receveur, et de procédure chirurgicale.
M.O.
: Vous parlez de résultats cliniques, comment les évaluer de
façon objective ?
R.G. : Certains outils sont à notre disposition en matière
d'investigations paracliniques, et notamment la radiographie pour laquelle
nous avons développé le score ARA, mais également la
densitométrie osseuse.
Je m'intéresse tout particulièrement à la densitométrie,
c'est pour moi un outil de premier plan pour l'évaluation scientifique
des arthroplasties, simplement parce qu'elle est susceptible de fournir des
informations plus précises concernant la réponse osseuse vis
à vis de l'implant, en un laps de temps beaucoup plus court que les
procédés classiques. La période d'observation du devenir
de l'implant peut être ainsi considérablement accourcie, avec
en corollaire un bénéfice évident pour toutes les parties
concernées, y compris le patient
M.O.
: Vous avez cité le score ARA ?
R.G. : ARA signifie "Agora Roentgenographic Assessment".
Il s'agit d'un score chiffré d'évaluation radiographique des
composants fémoraux des prothèses non cimentées, développé
par le Groupe AGORA, que nous avons eu l'occasion de publier dans les Cahiers
d'Enseignement de la Sofcot consacré aux prothèses à
revêtement hydroxyapatite, et de présenter en complément
lors d'une communication lors de la dernière Sofcot en 94. Nous présenterons
prochainement le versant cotyloïdien de cette évaluation.
Ce score ARA représente pour nous une amélioration significative
par rapport aux autres méthodes d'analyse des paramètres, et
de leur évaluation chiffrée. A partir d'une très large
base informatique et d'une confrontation systématisée des données
cliniques et radiographiques, nous nous sommes attachés à mettre
en évidence certains paramètres de risque potentiel, en partant
du principe de base que certains signes de remodelage osseux pouvaient potentiellement
conduire à des problèmes, selon des degrés divers. C'est
ainsi qu'au terme du brassage informatique de plusieurs milliers de simulations
radio-cliniques, selon un procédé analogue au calcul de facteurs
de risque des compagnies d'assurance, nous avons pu attribuer une valeur numérique
à chacun des "facteurs de risque" potentiels. Le résultat
est un simple chiffre de 0 à 6, d'un maniement analogue à l'évaluation
chiffrée de Merle d'Aubigné et Postel pour la cotation clinique.
Ce score ARA autorise une évaluation radiographique d'une série,
à l'échelon individuel ou global, évolutive dans le temps.
Il permet également d'établir des comparaisons pronostiques
précises entre différents implants de géométrie
ou de modalités de revêtement différentes.
M.O.
: Vous êtes président du Groupe AGORA, pourquoi ce Groupe, quels
sont les objectifs ?
R.G. : La recherche dans le domaine de l'Orthopédie était
encore voilà peu de temps le champs d'activité d'une personnalité
unique. Il suffit de se référer à Charnley, Muller, Boutin,
Lord et d'autres. Aujourd'hui les réalisations de haute technicité
requièrent la coopération de tous les domaines scientifiques,
avec en corollaire la nécessité d'une coopération multidisciplinaire
à la fois entre et au sein des différentes disciplines. Et ceci
non seulement pour générer des séries suffisamment importantes
en nombre pour l'évaluation clinique, mais aussi pour bénéficier
d'un mécanisme global de "régulation en retour" pour
chacun des individus concernés isolément. Ainsi donc la notion
de groupes orientés vers un sujet spécifique apparaît-elle
comme particulièrement attractive, parce qu'elle fournit un environnement
idéal pour la coopération entre cliniciens, scientifiques, et
ingénieurs. Nous avons beaucoup parlé tout au long de cet interview
de l'Europe et de son potentiel scientifique, la création de ce groupe
européen dès 1990 répondait à cette attente
J'ai pu ainsi matérialiser les relations de collaboration très
étroite instaurées depuis 1987 avec Jean-Alain Epinette, qui
s'est impliqué très précocement dans cette voie de l'hydroxyapatite
en France. Compte tenu à la fois de nos conclusions communes concernant
l'avenir prometteur des revêtements hydroxyapatite en matière
de chirurgie orthopédique, ainsi que de la nécessité
d'études cliniques rigoureuses et pourvues de moyens appropriés
pour l'étude des résultats, nous avons décidé
de co-fonder ce Groupe Scientifique AGORA . L'AGORA est en fait l'"Apatite
Group for Orthopaedic Research onto Arthroplasties". Nous avions apprécié
dans ce nom la symbolique héllène de ce lieu de rassemblement
des idées et des connaissances du peuple grec, au berceau de notre
civilisation . Bénéficiant d'un support logistique du Centre
de Recherches et Documentation des Arthroplasties, basé à Bruay-Labuissière,
l'AGORA a pu largement contribuer depuis lors au développement des
connaissances en matière de revêtement hydroxyapatite des prothèses
articulaires.
M.O.
: Parlons du futur: hydroxyapatite ou autres revêtements bioactifs ?
R.G. : Les revêtements hydroxyapatite ne sont certainement
pas appelés à disparaître. Cependant certaines modifications
des éléments bioactifs peuvent être envisagées
pour améliorer leur potentiel biologique. C'est ainsi que leur association
avec d'autres composés ou d'autres procédés de stimulation
osseuse est une idée attractive. Nous ne manquerons certainement pas
de constater bientôt des progrès importants en ce sens. Toutefois,
les principes de base de la bioactivité des revêtements seront
toujours de mise. Un revêtement idéal est celui qui induit une
ostéo-apposition robuste dans le plus court laps de temps, puis disparaît
graduellement en s'inscrivant dans le processus physiologique de remodelage
osseux, c'est à dire en étant remplaçé par de
l'os sans laisser derrière lui de stigmates persistants de son existence
antérieure. Nous sommes dès à présent très
proches de ce résultat.
M.O.
: Si l'on se tourne à présent vers les problèmes de polyéthylène,
de frottement et d'interface articulaire, que penser des évolutions
actuelles: métal-métal, céramique-polyéthylène,
?
R.G. : Il est clair que les surfaces articulaires de nos prothèses
représentent désormais le principal challenge pour les futurs
progrès de la chirurgie prothétique. Bien que l'on puisse parler
d'options prometteuses telles que le métal-métal, ou les céramiques
articulaires, ou encore le bombardement ionique des surfaces métalliques
type L-Fit, aucun élément et aucun suivi à long terme
ne permettent raisonnablement, pour l'instant du moins, de conclure de façon
nette. Les progrès pourraient également être envisagés
pour le polyéthylène lui-même, bien que l'on puisse regretter
que ces améliorations potentielles des composants existants ne passionne
guère les fabricants de polyéthylène, sans doute parce
qu'il s'agit pour eux d'un marché "marginal", et qu'ils manifestent
donc peu d'intérêt pour investir dans ce type d'amélioration
prothétique. A mon avis pourtant, ce pourrait être une option
possible. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'attendre l'émergence
de nouvelles technologies, peut-être céramique sur métal
?
M.O.
: En conclusion, comment voyez vous l'avenir des revêtements bioactifs
tels que l'hydroxyapatite ?
R.G. : La Communauté Orthopédique, partout dans le
monde, se caractérise par une approche relativement conservative en
ce qui concerne la fixation des implants. La règle est de se cantonner
(trop) longtemps aux méthodes traditionnelles de fixation prothétique,
tout en demeurant parfaitement conscient de leurs limitations. Pourtant, en
raison à la fois de la maîtrise de plus en plus affirmée
des implants à revêtement hydroxyapatite, en même temps
que de la publication d'excellents résultats à long terme de
ce type d'implants dans les colonnes des principales revues du monde orthopédique,
nous devrions constater une progression rapide de l'hydroxyapatite au niveau
international.
A terme, les effets de cette extension de l'hydroxyapatite devraient en premier
lieu rendre obsolètes les autres méthodes de fixation sans ciment,
et en second lieu, partiellement empiéter sur le marché des
prothèses cimentées. A mon avis, il y aura toujours, au moins
encore pour une longue période, un marché pour les implants
cimentés, ne serait-ce que pour un problème de moindre coût
chez les patients les plus âgés et ostéoporotiques. Par
contre, pour les patients qui nécessitent une fixation prothétique
particulièrement performante et de longue durée, en raison de
leur niveau élevé d'activités fonction
A mon avis, il y aura toujours, au moins encore pour une longue période,
un marché pour les implants cimentés, ne serait-ce que pour
un problème de moindre coût chez les patients les plus âgés
et ostéoporotiques. Par contre, pour les patients qui nécessitent
une fixation prothétique particulièrement performante et de
longue durée, en raison de leur niveau élevé d'activités
fonctionnelles, nous ne pourrons que recourir à la fixation optimale
que seuls les implants bioactifs peuvent offrir.
M.O.
: Rudolph Geesink, qui êtes-vous ?
R.G. : Je suis avant tout Chirurgien Orthopédiste,
en poste à l'Hôpital Universitaire de Maastricht. J'occupe également
les fonctions de "senior scientist" à la tête du service
de Recherche Orthopédique, au sein du laboratoire des Biomatériaux
de notre Université.
Au delà de la chirurgie de la hanche, et plus spécialement la
chirurgie de reprise, je peux donc m'intéresser tout particulièrement
à la recherche des techniques bioactives portant sur la régénération
osseuse et la fixation des implants.
M.O:
Vous êtes donc à la fois clinicien et chercheur, est-ce facile
à gérer, dans une activité quotidienne ?
R.G. : La combinaison d'une activité de chirurgien
et de scientifique pourraît être qualifiée d'idéale,
dans la mesure où les problèmes rencontrés par le clinicien
sont examinés (et parfois résolus) par le chercheur de la manière
la plus directe.
Il faut reconnaître qu'il en résulte une charge de travail considérable
pour concilier ces deux pôles d'activité chez une même
personne. Je tente d'organiser mon emploi du temps en conséquence,
disons deux tiers pour mon travail de chirurgien orthopédiste, et le
dernier tiers pour les recherches fondamentales et cliniques.
M.O.
: Le nom de l'Université de Leiden est souvent cité dans vos
travaux...
R.G. : Le Groupe de Recherches de Leiden possède une
trés ancienne notoriété en matière de travaux
sur les biomatériaux, dans le domaine médical et en dentisterie.
Nous avons débuté notre collaboration avec ce groupe au début
des années 80, à partir de leurs expériences sur les
revêtements hydroxyapatite (HA) en applications dentaires.
En fait si l'un de leurs axes de travaux est consacré comme pour nous
à la bioactivité, c'est davantage sur le plan des procédés
de fabrication des matériaux , tandis que notre Groupe de Maastricht
s'est principalement intéressé aux éléments de
recherche biochimique et expérimentale. En ce sens, Maastricht et Leiden
apparaissent comme tout-à-fait complémentaires.
M.O.
: Avez-vous débuté vos travaux sur l'hydroxyapatite par tradition
Universitaire, ou par conviction personnelle ?
R.G. : Par conviction personnelle. J'ai commencé à
m'intéresser aux recherches sur les revêtements HA parce que
je n'étais pas satisfait par les méthodes de fixation des implants
disponibles à l'époque. Que l'on parle de ciment ou de métal
poreux, on retrouve un nombre significatif d'inconvénients lors de
leur utilisation, essentiellement en raison du caractère non biologique
de ces matériaux. J'ai alors acquis la conviction que l'hydroxyapatite
et les autres composés phosphocalciques pouvaient avoir beaucoup plus
à offrir, et cette certitude ne s'est pas démentie depuis lors
J'ai en fait débuté les implantations de tiges fémorales
HA Omnifit dès 1986. Les cupules acétabulaires HA suivirent
début 87. Cette expérience clinique faisait suite à de
multiples travaux expérimentaux entrepris durant la dernière
décade, lesquels avaient pu démontrer la supériorité
des revêtements hydroxyapatite, par rapport aux autres méthodes
utilisées précédemment pour la fixation non cimentées
des implants.
M.O.
: Vous vivez à Maastricht, vous sentez-vous particulièrement
européen ?
R.G. : Oui, je me sens très européen, mais il s'agit sans doute
plus d'un choix d'individu que d'un lieu de résidence. Il est vrai
toutefois que Maastricht, en tant que l'une des villes les plus au sud des
Pays-Bas, a toujours entretenu des relations très étroites avec
la Belgique et l'Allemagne. Voilà près de vingt ans que j'habite
Maastricht, et je suis trés heureux de me déclarer européen,
surtout depuis l'ouverture des frontières de l'Union Européenne.
M.O.
: Vous avez donc du applaudir à la création de l'European Hip
Society ?
R.G. : Non seulement j'ai applaudi à la constitution
de l'European Hip Society, mais j'en suis l'un des membres fondateurs. Cette
EHS offre aux chirurgiens européens à la fois un défi
et une chance de travailler ensemble dans de meilleures conditions. Il existe
en Europe un potentiel fantastique de connaissances scientifiques, peut-être
supérieur à ce que l'on peut trouver aux USA. Mais parce que
nous sommes habituellement divisés par des problèmes de langue
ou autres barrières, nous avons laissé fuir un grand nombre
d'opportunités aux tats Unis ou dans les pays asiatiques. L'European
Hip Society nous offre une chance unique d'améliorer notre collaboration
entre pays européens et à terme de rétablir notre leadership
orthopédique au niveau mondial.
M.O.
: Qu'avez-vous pensé du premier meeting de l'EHS en Crête l'an
dernier ?
R.G. : Ce premier congrès en Crête a révélé
des petits problèmes d'organisation, parce que chaque pays envoie ses
"délégués", et qu'il en résulte parfois
des situations proches des réunions politiques. Il faut par ailleurs
concilier les impératifs d'emploi du temps et l'accès du plus
grand nombre d'orateurs, ce qui est par définition la quadrature du
cercle en cas de société "ouverte". En ce sens, le
problème de sessions parallèles sur des sujets similaires doit
certainement être corrigé, avec une segmentation selon les pôles
d'intérêt, même s'il s'agit toujours de coxopathies et
de chirurgie de la Hanche
On peut considérer pourtant que ce meeting a été très
fructueux sur le plan scientifique, ne serait ce que parce qu'il a réussi
à prouver qu'au niveau européen un grand nombre de travaux de
recherche sont en cours, et que nous avons beaucoup à apprendre les
uns des autres
M.O.
: La "Hip Society" américaine est une entité très
spéciale et fermée, pensez vous qu'un rapprochement avec l'EHS
soit possible ?
R.G. : La première des choses à faire pour
les Européens est de s'unir. Ce n'est qu'une fois ce but atteint que
l'on pourrait envisager une collaboration plus étroite avec la Hip
Society américaine. Encore faudra-t'il d'abord pour parler d'égal
à égal avec les chirurgiens US que cette EHS fasse la preuve
de sa crédibilité et puisse acquérir une identité
suffisamment forte.
M.O.
: A propos de chirurgiens nord-américains, vous avez beaucoup travaillé
avec eux, comment les considérez-vous ?
R.G. : J'ai énormément de respect pour les
chirurgiens américains en raison de leurs excellents standards de qualité
de soins. D'un autre côté, et en majeure partie par suite de
l'implication de la FDA dans le développement des technologies modernes,
les orientations thérapeutiques tendent à demeurer essentiellement
"conservatrices". Nous devons tout faire en Europe pour éviter
un tel frein administratif aux progrès thérapeutiques. Bien
évidemment, les nouvelles technologies doivent être évaluées
en fonction de critères scientifiques très stricts pour éviter
tout effet secondaire néfaste. Mais ces modalités de contrôles
ne doivent en aucun cas se révéler draconiennes au point de
tenir les patients à l'écart des progrès significatifs
que la médecine moderne peut leur offrir.
M.O.
: Les orientations "conservatrices" auxquelles vous faites allusion
freinent naturellement l'hydroxyapatite aux USA, qu'en est-il en Europe ?
R.G. : Vous savez, même si le "modern cementing" retrouve
actuellement un gain de popularité aux Etats Unis, et même si
les revêtements hydroxyapatite sont encore difficiles d'accès
pour l'ensemble des chirurgiens américains pour raisons administratives,
il n'en demeure pas moins que certaines prothèses HA sont légalement
autorisées sur le marché US, notamment la tige Omnifit, depuis
le jour de noël 90 ! Par ailleurs, et peu à peu, ces types de
revêtement commencent à être dissociés des autres
"sans ciment", et toutes les grandes sociétés américaines
s'y intéressent, y compris Zimmer! Les japonais et les autres pays
du "Far East" tendent à s'impliquer de façon plus
précise, et je ne serais pas étonné que ces pays s'ouvrent
dans les années à venir de façon très rapide aux
technologies HA.
Pour ce qui est de l'Europe, mon impression est qu'il existe déjà
actuellement un grand intérêt pour l'hydroxyapatite dans tous
les pays de la Communauté. Un grand nombre de travaux de recherches
portant sur un trés large éventail de paramètres de fixation
des prothèses a d'ores et déjà été publié,
et l'utilisation clinique des implants revêtus d'hydroxyapatite est
en augmentation.
M.O.
: Il semble qu'il y ait plusieurs qualités d'HA ; si l'on augmente
le nombre de prothèses HA, et donc de fabricants, n'y a t-il pas un
risque de dégradation des résultats ?
R.G.: Le risque de discrédit dont peut souffrir une
technique relativement nouvelle telle que l'HA en raison des mauvais résultats
de mauvais revêtements est réel, et j'en veux pour preuve le
retentissement donné aux USA à quelques observations fragmentaires
publiées par Bloebaum et Hofmann. On ne dira jamais assez en effet
que les techniques de revêtement hydroxyapatite doivent être assumées
par des centres de fabrication particulièrement rompus à ces
méthodes.
On assiste pourtant à la multiplication des revêtements HA commercialement
disponibles. En termes de résultats cliniques, il y a pour l'instant
entre eux davantage de constatations similaires que de points de différence.
Néanmoins, en ce qui concerne la réponse tissulaire in situ,
des différences significatives existent probablement entre les différents
revêtements, en matière de composition chimique et de méthodes
d'application. Les composantes de cristallinité, de pureté de
l'hydroxyapatite, d'épaisseur, de densité et de recouvrement
varient de façon majeure d'un fabricant à l'autre. En conséquence,
la rapidité d'ostéo-apposition et le degré de dégradation
peuvent varier de façon majeure. Quelles seront les conséquences
de ces variations, nous ne pouvons pour l'instant que l'appréhender
partiellement.
En pratique, un revêtement proximal de faible épaisseur (jusqu'à
50 microns) de densité haute et de cristallinité intermédiaire
appliqué sur le substrat rugueux d'un implant dont la géométrie
est adaptée à une transmission proximale des contraintes en
charge, constitue certainement une bonne approche.
M.O.
: Pour éviter les revêtements défectueux, seriez vous
partisan d'un monopole de fabrication des revêtements HA ?
R.G. : Non, pas du tout. La compétition entre différents
Centres de recherche et de fabrication des revêtements HA est en soi
un excellent élément de stimulation et de progrès. Mais
ceci n'est vrai que si chacun de ces Centres s'implique dans la recherche
pour améliorer son propre produit. Or force est de constater que malheureusement
de nombreux fabricants se contentent de copier servilement certains produits.
Ceci n'est pas seulement dommageable pour les progrès scientifiques,
mais tend également à accréditer dans l'esprit de la
Communauté Orthopédique l'idée selon laquelle il pourrait
suffire à une prothèse d'être peinte en blanc pour être
valable, sans se préoccuper des paramètres de revêtement.
Nous devons nous attendre à quelques désastres graves sur le
plan des résultats cliniques, simplement à cause de mauvaises
copies de revêtements HA appliquées sur des mauvais implants.
Et alors effectivement cet état de fait peut engendrer une mauvaise
réputation pour l'hydroxyapatite.
On ne le dira jamais assez, le revêtement lui-même n'est pas le
composant essentiel d'une prothèse. Ce qui caractérise un bon
implant, c'est une balance réussie entre d'une part une géométrie
biomécaniquement appropriée, incluant l'état de surface
du substrat, et d'autre part l'application techniquement performante d'un
revêtement bioactif valable.
M.O.
: Et les critiques concernant la résorption de l'HA et le risque d'ostéolyse
à distance ?
R.G.: L'hydoxyapatite est un matériau physiologique
sujet à la dégradation ostéoclastique tout comme n'importe
quelle autre partie minéralisée de notre squelette. Si cette
dégradation se produit de façon lente et contrôlée,
l'HA pourra être remplacée par de l'os tandis que les débris
du revêtement HA seront détruits de façon physiologique
et naturelle par le corps humain: il n'y a pas matière à problèmes.
Ce processus dépend beaucoup de la qualité du revêtement.
Si en effet ce revêtement n'est pas de bonne qualité, une dégradation
non contrôlée peut engendrer le relargage de débris formés
par des particules nocives, avec toutes les conséquences qui peuvent
en résulter.
Le relargage de débris d'hydroxyapatite parfois mis en exergue par
les détracteurs de l'hydroxyapatite, et supposé provenir d'une
dégradation "non contrôlée" ne se voit donc
que pour les revêtements de mauvaise qualité. Thomas Bauer réalisa
en 93 aux USA une étude concernant l'usure comparative du polyéthylène
pour des têtes métalliques similaires provenant de tiges HA,
cimentées et à métal poreux. Les tiges HA furent reconnues
comme induisant l'usure la plus faible. Ainsi donc, l'association HA-augmentation
de l'usure articulaire est un mythe
Il en est de même pour les ostéolyses "migratrices"
dont aucun cas ne fut rapporté au terme d'une récente revue
clinique publiée dans les Cahiers d'enseignement de la Sofcot, colligeant
les résultats radiographiques de plus de 5000 tiges HA implantées
par des Auteurs provenant d'horizons différents. L'explication pourrait
résider dans le contact intime os-métal permis par la bioactivité
de l'apatite, et empêchant le passage des particules et débris
entre prothèse et structures osseuses. Comme il a été
écrit par ailleurs, l'hydroxyapatite protège l'os de l'ostéolyse
due aux débris.
M.O.
: Peut-on parler de l'hydroxyapatite comme d'un "ciment biologique"
?
R.G. : L'hydroxyapatite pourrait être effectivement considérée
comme un ciment biologique en matière de solidité de fixation
à court et moyen terme. Toutefois, cette appellation qui se place en
parallèle avec le ciment acrylique, peut se révéler peu
appropriée à long terme. En effet, contrairement à un
ciment, l'HA est destinée à subir une dégradation physiologique
pour être remplacée par de l'os. Une robuste ostéo-intégration
os-implant constitue la finalité d'un implant à revêtement
HA. C'est ainsi qu'après avoir rempli son rôle, l'hydroxyapatite
peut disparaître graduellement, sans laisser planer le risque de désastres
potentiels ultérieurs. Le ciment acrylique au contraire peut quant
à lui encore risquer de se dégrader à long terme, sans
laisser de seconde ligne de défense valable.
L'hydroxyapatite a ainsi apporté à la fixation des implants
une potentialité "biologique", non encore présente
pour aucune de toutes les méthodes de fixation prothétique utilisées
précédemment. La fixation des prothèses à revêtement
hydroxyapatite peut être considérée comme différente
de n'importe quelle autre, notamment ciment et métal poreux. En ce
sens, le terme de "troisième voie", que nous avons régulièrement
utilisé, me semble convenir parfaitement.
M.O.
: Qu'en est-il des revêtements HA des prothèses de genou ?
R.G. : Les genoux HA se présentent sous un jour différent.
La technique de revêtement est plus élaborée, bien que
ce problème puisse être à présent considéré
comme résolu. La véritable différence, c'est qu'en matière
de genoux, le succès ne dépend pas seulement des capacités
de fixation de l'implant à l'os avoisinant, mais aussi d'une balance
ligamentaire rigoureuse et d'un alignement correct de l'axe mécanique
du membre inférieur. C'est ainsi qu'obtenir une stabilité mécanique
initiale peut se révéler plus difficile avec un genou qu'avec
une hanche.
M.O.
: Alors l'hydroxyapatite peut se révéler fiable à un
endroit et incertaine à d'autres ?
R.G. : Non. Il n'existe pas de différences spécifiques
entre les différentes aires d'application des revêtements HA,
qu'il s'agisse de composants fémoraux ou acétabulaires de prothèses
de hanche, ou de composants fémoraux ou tibiaux de prothèses
de genou, voire encore de prothèses d'épaule ou d'implants tibio-tarsiens
Les différences de résultats s'expliquent par le degré
d'obtention d'une stabilité mécanique initiale suffisante à
l'interface pour permettre à la fixation par ostéointégration
de se développer de manière valable. Et pour cela bien entendu
existent des conditions très différentes selon la localisation
anatomique.
Même s'il a été prouvé, notamment par Søballe,
qu'un implant revêtu d'HA et soumis à des micromouvements pourra
néanmoins présenter une ostéo-intégration, ce
qui ne sera jamais le cas d'implants non revêtus, il est évident
que si ces micromouvements dépassent un seuil critique, cette ostéogénèse
ne pourra jamais se réaliser et ce sera l'échec. La différence
entre les différents sites d'implantation pour un revêtement
donné ne tient donc pas au revêtement lui-même, mais aux
conditions mécaniques de géométrie prothétique,
de site receveur, et de procédure chirurgicale.
M.O.
: Vous parlez de résultats cliniques, comment les évaluer de
façon objective ?
R.G. : Certains outils sont à notre disposition en matière
d'investigations paracliniques, et notamment la radiographie pour laquelle
nous avons développé le score ARA, mais également la
densitométrie osseuse.
Je m'intéresse tout particulièrement à la densitométrie,
c'est pour moi un outil de premier plan pour l'évaluation scientifique
des arthroplasties, simplement parce qu'elle est susceptible de fournir des
informations plus précises concernant la réponse osseuse vis
à vis de l'implant, en un laps de temps beaucoup plus court que les
procédés classiques. La période d'observation du devenir
de l'implant peut être ainsi considérablement accourcie, avec
en corollaire un bénéfice évident pour toutes les parties
concernées, y compris le patient
M.O.
: Vous avez cité le score ARA ?
R.G. : ARA signifie "Agora Roentgenographic Assessment".
Il s'agit d'un score chiffré d'évaluation radiographique des
composants fémoraux des prothèses non cimentées, développé
par le Groupe AGORA, que nous avons eu l'occasion de publier dans les Cahiers
d'Enseignement de la Sofcot consacré aux prothèses à
revêtement hydroxyapatite, et de présenter en complément
lors d'une communication lors de la dernière Sofcot en 94. Nous présenterons
prochainement le versant cotyloïdien de cette évaluation.
Ce score ARA représente pour nous une amélioration significative
par rapport aux autres méthodes d'analyse des paramètres, et
de leur évaluation chiffrée. A partir d'une très large
base informatique et d'une confrontation systématisée des données
cliniques et radiographiques, nous nous sommes attachés à mettre
en évidence certains paramètres de risque potentiel, en partant
du principe de base que certains signes de remodelage osseux pouvaient potentiellement
conduire à des problèmes, selon des degrés divers. C'est
ainsi qu'au terme du brassage informatique de plusieurs milliers de simulations
radio-cliniques, selon un procédé analogue au calcul de facteurs
de risque des compagnies d'assurance, nous avons pu attribuer une valeur numérique
à chacun des "facteurs de risque" potentiels. Le résultat
est un simple chiffre de 0 à 6, d'un maniement analogue à l'évaluation
chiffrée de Merle d'Aubigné et Postel pour la cotation clinique.
Ce score ARA autorise une évaluation radiographique d'une série,
à l'échelon individuel ou global, évolutive dans le temps.
Il permet également d'établir des comparaisons pronostiques
précises entre différents implants de géométrie
ou de modalités de revêtement différentes.
M.O.
: Vous êtes président du Groupe AGORA, pourquoi ce Groupe, quels
sont les objectifs ?
R.G. : La recherche dans le domaine de l'Orthopédie était
encore voilà peu de temps le champs d'activité d'une personnalité
unique. Il suffit de se référer à Charnley, Muller, Boutin,
Lord et d'autres. Aujourd'hui les réalisations de haute technicité
requièrent la coopération de tous les domaines scientifiques,
avec en corollaire la nécessité d'une coopération multidisciplinaire
à la fois entre et au sein des différentes disciplines. Et ceci
non seulement pour générer des séries suffisamment importantes
en nombre pour l'évaluation clinique, mais aussi pour bénéficier
d'un mécanisme global de "régulation en retour" pour
chacun des individus concernés isolément. Ainsi donc la notion
de groupes orientés vers un sujet spécifique apparaît-elle
comme particulièrement attractive, parce qu'elle fournit un environnement
idéal pour la coopération entre cliniciens, scientifiques, et
ingénieurs. Nous avons beaucoup parlé tout au long de cet interview
de l'Europe et de son potentiel scientifique, la création de ce groupe
européen dès 1990 répondait à cette attente
J'ai pu ainsi matérialiser les relations de collaboration très
étroite instaurées depuis 1987 avec Jean-Alain Epinette, qui
s'est impliqué très précocement dans cette voie de l'hydroxyapatite
en France. Compte tenu à la fois de nos conclusions communes concernant
l'avenir prometteur des revêtements hydroxyapatite en matière
de chirurgie orthopédique, ainsi que de la nécessité
d'études cliniques rigoureuses et pourvues de moyens appropriés
pour l'étude des résultats, nous avons décidé
de co-fonder ce Groupe Scientifique AGORA . L'AGORA est en fait l'"Apatite
Group for Orthopaedic Research onto Arthroplasties". Nous avions apprécié
dans ce nom la symbolique héllène de ce lieu de rassemblement
des idées et des connaissances du peuple grec, au berceau de notre
civilisation . Bénéficiant d'un support logistique du Centre
de Recherches et Documentation des Arthroplasties, basé à Bruay-Labuissière,
l'AGORA a pu largement contribuer depuis lors au développement des
connaissances en matière de revêtement hydroxyapatite des prothèses
articulaires.
M.O.
: Parlons du futur: hydroxyapatite ou autres revêtements bioactifs ?
R.G. : Les revêtements hydroxyapatite ne sont certainement
pas appelés à disparaître. Cependant certaines modifications
des éléments bioactifs peuvent être envisagées
pour améliorer leur potentiel biologique. C'est ainsi que leur association
avec d'autres composés ou d'autres procédés de stimulation
osseuse est une idée attractive. Nous ne manquerons certainement pas
de constater bientôt des progrès importants en ce sens. Toutefois,
les principes de base de la bioactivité des revêtements seront
toujours de mise. Un revêtement idéal est celui qui induit une
ostéo-apposition robuste dans le plus court laps de temps, puis disparaît
graduellement en s'inscrivant dans le processus physiologique de remodelage
osseux, c'est à dire en étant remplaçé par de
l'os sans laisser derrière lui de stigmates persistants de son existence
antérieure. Nous sommes dès à présent très
proches de ce résultat.
M.O.
: Si l'on se tourne à présent vers les problèmes de polyéthylène,
de frottement et d'interface articulaire, que penser des évolutions
actuelles: métal-métal, céramique-polyéthylène,
?
R.G. : Il est clair que les surfaces articulaires de nos prothèses
représentent désormais le principal challenge pour les futurs
progrès de la chirurgie prothétique. Bien que l'on puisse parler
d'options prometteuses telles que le métal-métal, ou les céramiques
articulaires, ou encore le bombardement ionique des surfaces métalliques
type L-Fit, aucun élément et aucun suivi à long terme
ne permettent raisonnablement, pour l'instant du moins, de conclure de façon
nette. Les progrès pourraient également être envisagés
pour le polyéthylène lui-même, bien que l'on puisse regretter
que ces améliorations potentielles des composants existants ne passionne
guère les fabricants de polyéthylène, sans doute parce
qu'il s'agit pour eux d'un marché "marginal", et qu'ils manifestent
donc peu d'intérêt pour investir dans ce type d'amélioration
prothétique. A mon avis pourtant, ce pourrait être une option
possible. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'attendre l'émergence
de nouvelles technologies, peut-être céramique sur métal
?
M.O.
: En conclusion, comment voyez vous l'avenir des revêtements bioactifs
tels que l'hydroxyapatite ?
R.G. : La Communauté Orthopédique, partout dans le
monde, se caractérise par une approche relativement conservative en
ce qui concerne la fixation des implants. La règle est de se cantonner
(trop) longtemps aux méthodes traditionnelles de fixation prothétique,
tout en demeurant parfaitement conscient de leurs limitations. Pourtant, en
raison à la fois de la maîtrise de plus en plus affirmée
des implants à revêtement hydroxyapatite, en même temps
que de la publication d'excellents résultats à long terme de
ce type d'implants dans les colonnes des principales revues du monde orthopédique,
nous devrions constater une progression rapide de l'hydroxyapatite au niveau
international.
A terme, les effets de cette extension de l'hydroxyapatite devraient en premier
lieu rendre obsolètes les autres méthodes de fixation sans ciment,
et en second lieu, partiellement empiéter sur le marché des
prothèses cimentées. A mon avis, il y aura toujours, au moins
encore pour une longue période, un marché pour les implants
cimentés, ne serait-ce que pour un problème de moindre coût
chez les patients les plus âgés et ostéoporotiques. Par
contre, pour les patients qui nécessitent une fixation prothétique
particulièrement performante et de longue durée, en raison de
leur niveau élevé d'activités fonction
A mon avis, il y aura toujours, au moins encore pour une longue période,
un marché pour les implants cimentés, ne serait-ce que pour
un problème de moindre coût chez les patients les plus âgés
et ostéoporotiques. Par contre, pour les patients qui nécessitent
une fixation prothétique particulièrement performante et de
longue durée, en raison de leur niveau élevé d'activités
fonctionnelles, nous ne pourrons que recourir à la fixation optimale
que seuls les implants bioactifs peuvent offrir.
M.O.
: Rudolph Geesink, qui êtes-vous ?
R.G. : Je suis avant tout Chirurgien Orthopédiste,
en poste à l'Hôpital Universitaire de Maastricht. J'occupe également
les fonctions de "senior scientist" à la tête du service
de Recherche Orthopédique, au sein du laboratoire des Biomatériaux
de notre Université.
Au delà de la chirurgie de la hanche, et plus spécialement la
chirurgie de reprise, je peux donc m'intéresser tout particulièrement
à la recherche des techniques bioactives portant sur la régénération
osseuse et la fixation des implants.
M.O:
Vous êtes donc à la fois clinicien et chercheur, est-ce facile
à gérer, dans une activité quotidienne ?
R.G. : La combinaison d'une activité de chirurgien
et de scientifique pourraît être qualifiée d'idéale,
dans la mesure où les problèmes rencontrés par le clinicien
sont examinés (et parfois résolus) par le chercheur de la manière
la plus directe.
Il faut reconnaître qu'il en résulte une charge de travail considérable
pour concilier ces deux pôles d'activité chez une même
personne. Je tente d'organiser mon emploi du temps en conséquence,
disons deux tiers pour mon travail de chirurgien orthopédiste, et le
dernier tiers pour les recherches fondamentales et cliniques.
M.O.
: Le nom de l'Université de Leiden est souvent cité dans vos
travaux...
R.G. : Le Groupe de Recherches de Leiden possède une
trés ancienne notoriété en matière de travaux
sur les biomatériaux, dans le domaine médical et en dentisterie.
Nous avons débuté notre collaboration avec ce groupe au début
des années 80, à partir de leurs expériences sur les
revêtements hydroxyapatite (HA) en applications dentaires.
En fait si l'un de leurs axes de travaux est consacré comme pour nous
à la bioactivité, c'est davantage sur le plan des procédés
de fabrication des matériaux , tandis que notre Groupe de Maastricht
s'est principalement intéressé aux éléments de
recherche biochimique et expérimentale. En ce sens, Maastricht et Leiden
apparaissent comme tout-à-fait complémentaires.
M.O.
: Avez-vous débuté vos travaux sur l'hydroxyapatite par tradition
Universitaire, ou par conviction personnelle ?
R.G. : Par conviction personnelle. J'ai commencé à
m'intéresser aux recherches sur les revêtements HA parce que
je n'étais pas satisfait par les méthodes de fixation des implants
disponibles à l'époque. Que l'on parle de ciment ou de métal
poreux, on retrouve un nombre significatif d'inconvénients lors de
leur utilisation, essentiellement en raison du caractère non biologique
de ces matériaux. J'ai alors acquis la conviction que l'hydroxyapatite
et les autres composés phosphocalciques pouvaient avoir beaucoup plus
à offrir, et cette certitude ne s'est pas démentie depuis lors
J'ai en fait débuté les implantations de tiges fémorales
HA Omnifit dès 1986. Les cupules acétabulaires HA suivirent
début 87. Cette expérience clinique faisait suite à de
multiples travaux expérimentaux entrepris durant la dernière
décade, lesquels avaient pu démontrer la supériorité
des revêtements hydroxyapatite, par rapport aux autres méthodes
utilisées précédemment pour la fixation non cimentées
des implants.
M.O.
: Vous vivez à Maastricht, vous sentez-vous particulièrement
européen ?
R.G. : Oui, je me sens très européen, mais il s'agit sans doute
plus d'un choix d'individu que d'un lieu de résidence. Il est vrai
toutefois que Maastricht, en tant que l'une des villes les plus au sud des
Pays-Bas, a toujours entretenu des relations très étroites avec
la Belgique et l'Allemagne. Voilà près de vingt ans que j'habite
Maastricht, et je suis trés heureux de me déclarer européen,
surtout depuis l'ouverture des frontières de l'Union Européenne.
M.O.
: Vous avez donc du applaudir à la création de l'European Hip
Society ?
R.G. : Non seulement j'ai applaudi à la constitution
de l'European Hip Society, mais j'en suis l'un des membres fondateurs. Cette
EHS offre aux chirurgiens européens à la fois un défi
et une chance de travailler ensemble dans de meilleures conditions. Il existe
en Europe un potentiel fantastique de connaissances scientifiques, peut-être
supérieur à ce que l'on peut trouver aux USA. Mais parce que
nous sommes habituellement divisés par des problèmes de langue
ou autres barrières, nous avons laissé fuir un grand nombre
d'opportunités aux tats Unis ou dans les pays asiatiques. L'European
Hip Society nous offre une chance unique d'améliorer notre collaboration
entre pays européens et à terme de rétablir notre leadership
orthopédique au niveau mondial.
M.O.
: Qu'avez-vous pensé du premier meeting de l'EHS en Crête l'an
dernier ?
R.G. : Ce premier congrès en Crête a révélé
des petits problèmes d'organisation, parce que chaque pays envoie ses
"délégués", et qu'il en résulte parfois
des situations proches des réunions politiques. Il faut par ailleurs
concilier les impératifs d'emploi du temps et l'accès du plus
grand nombre d'orateurs, ce qui est par définition la quadrature du
cercle en cas de société "ouverte". En ce sens, le
problème de sessions parallèles sur des sujets similaires doit
certainement être corrigé, avec une segmentation selon les pôles
d'intérêt, même s'il s'agit toujours de coxopathies et
de chirurgie de la Hanche
On peut considérer pourtant que ce meeting a été très
fructueux sur le plan scientifique, ne serait ce que parce qu'il a réussi
à prouver qu'au niveau européen un grand nombre de travaux de
recherche sont en cours, et que nous avons beaucoup à apprendre les
uns des autres
M.O.
: La "Hip Society" américaine est une entité très
spéciale et fermée, pensez vous qu'un rapprochement avec l'EHS
soit possible ?
R.G. : La première des choses à faire pour
les Européens est de s'unir. Ce n'est qu'une fois ce but atteint que
l'on pourrait envisager une collaboration plus étroite avec la Hip
Society américaine. Encore faudra-t'il d'abord pour parler d'égal
à égal avec les chirurgiens US que cette EHS fasse la preuve
de sa crédibilité et puisse acquérir une identité
suffisamment forte.
M.O.
: A propos de chirurgiens nord-américains, vous avez beaucoup travaillé
avec eux, comment les considérez-vous ?
R.G. : J'ai énormément de respect pour les
chirurgiens américains en raison de leurs excellents standards de qualité
de soins. D'un autre côté, et en majeure partie par suite de
l'implication de la FDA dans le développement des technologies modernes,
les orientations thérapeutiques tendent à demeurer essentiellement
"conservatrices". Nous devons tout faire en Europe pour éviter
un tel frein administratif aux progrès thérapeutiques. Bien
évidemment, les nouvelles technologies doivent être évaluées
en fonction de critères scientifiques très stricts pour éviter
tout effet secondaire néfaste. Mais ces modalités de contrôles
ne doivent en aucun cas se révéler draconiennes au point de
tenir les patients à l'écart des progrès significatifs
que la médecine moderne peut leur offrir.
M.O.
: Les orientations "conservatrices" auxquelles vous faites allusion
freinent naturellement l'hydroxyapatite aux USA, qu'en est-il en Europe ?
R.G. : Vous savez, même si le "modern cementing" retrouve
actuellement un gain de popularité aux Etats Unis, et même si
les revêtements hydroxyapatite sont encore difficiles d'accès
pour l'ensemble des chirurgiens américains pour raisons administratives,
il n'en demeure pas moins que certaines prothèses HA sont légalement
autorisées sur le marché US, notamment la tige Omnifit, depuis
le jour de noël 90 ! Par ailleurs, et peu à peu, ces types de
revêtement commencent à être dissociés des autres
"sans ciment", et toutes les grandes sociétés américaines
s'y intéressent, y compris Zimmer! Les japonais et les autres pays
du "Far East" tendent à s'impliquer de façon plus
précise, et je ne serais pas étonné que ces pays s'ouvrent
dans les années à venir de façon très rapide aux
technologies HA.
Pour ce qui est de l'Europe, mon impression est qu'il existe déjà
actuellement un grand intérêt pour l'hydroxyapatite dans tous
les pays de la Communauté. Un grand nombre de travaux de recherches
portant sur un trés large éventail de paramètres de fixation
des prothèses a d'ores et déjà été publié,
et l'utilisation clinique des implants revêtus d'hydroxyapatite est
en augmentation.
M.O.
: Il semble qu'il y ait plusieurs qualités d'HA ; si l'on augmente
le nombre de prothèses HA, et donc de fabricants, n'y a t-il pas un
risque de dégradation des résultats ?
R.G.: Le risque de discrédit dont peut souffrir une
technique relativement nouvelle telle que l'HA en raison des mauvais résultats
de mauvais revêtements est réel, et j'en veux pour preuve le
retentissement donné aux USA à quelques observations fragmentaires
publiées par Bloebaum et Hofmann. On ne dira jamais assez en effet
que les techniques de revêtement hydroxyapatite doivent être assumées
par des centres de fabrication particulièrement rompus à ces
méthodes.
On assiste pourtant à la multiplication des revêtements HA commercialement
disponibles. En termes de résultats cliniques, il y a pour l'instant
entre eux davantage de constatations similaires que de points de différence.
Néanmoins, en ce qui concerne la réponse tissulaire in situ,
des différences significatives existent probablement entre les différents
revêtements, en matière de composition chimique et de méthodes
d'application. Les composantes de cristallinité, de pureté de
l'hydroxyapatite, d'épaisseur, de densité et de recouvrement
varient de façon majeure d'un fabricant à l'autre. En conséquence,
la rapidité d'ostéo-apposition et le degré de dégradation
peuvent varier de façon majeure. Quelles seront les conséquences
de ces variations, nous ne pouvons pour l'instant que l'appréhender
partiellement.
En pratique, un revêtement proximal de faible épaisseur (jusqu'à
50 microns) de densité haute et de cristallinité intermédiaire
appliqué sur le substrat rugueux d'un implant dont la géométrie
est adaptée à une transmission proximale des contraintes en
charge, constitue certainement une bonne approche.
M.O.
: Pour éviter les revêtements défectueux, seriez vous
partisan d'un monopole de fabrication des revêtements HA ?
R.G. : Non, pas du tout. La compétition entre différents
Centres de recherche et de fabrication des revêtements HA est en soi
un excellent élément de stimulation et de progrès. Mais
ceci n'est vrai que si chacun de ces Centres s'implique dans la recherche
pour améliorer son propre produit. Or force est de constater que malheureusement
de nombreux fabricants se contentent de copier servilement certains produits.
Ceci n'est pas seulement dommageable pour les progrès scientifiques,
mais tend également à accréditer dans l'esprit de la
Communauté Orthopédique l'idée selon laquelle il pourrait
suffire à une prothèse d'être peinte en blanc pour être
valable, sans se préoccuper des paramètres de revêtement.
Nous devons nous attendre à quelques désastres graves sur le
plan des résultats cliniques, simplement à cause de mauvaises
copies de revêtements HA appliquées sur des mauvais implants.
Et alors effectivement cet état de fait peut engendrer une mauvaise
réputation pour l'hydroxyapatite.
On ne le dira jamais assez, le revêtement lui-même n'est pas le
composant essentiel d'une prothèse. Ce qui caractérise un bon
implant, c'est une balance réussie entre d'une part une géométrie
biomécaniquement appropriée, incluant l'état de surface
du substrat, et d'autre part l'application techniquement performante d'un
revêtement bioactif valable.
M.O.
: Et les critiques concernant la résorption de l'HA et le risque d'ostéolyse
à distance ?
R.G.: L'hydoxyapatite est un matériau physiologique
sujet à la dégradation ostéoclastique tout comme n'importe
quelle autre partie minéralisée de notre squelette. Si cette
dégradation se produit de façon lente et contrôlée,
l'HA pourra être remplacée par de l'os tandis que les débris
du revêtement HA seront détruits de façon physiologique
et naturelle par le corps humain: il n'y a pas matière à problèmes.
Ce processus dépend beaucoup de la qualité du revêtement.
Si en effet ce revêtement n'est pas de bonne qualité, une dégradation
non contrôlée peut engendrer le relargage de débris formés
par des particules nocives, avec toutes les conséquences qui peuvent
en résulter.
Le relargage de débris d'hydroxyapatite parfois mis en exergue par
les détracteurs de l'hydroxyapatite, et supposé provenir d'une
dégradation "non contrôlée" ne se voit donc
que pour les revêtements de mauvaise qualité. Thomas Bauer réalisa
en 93 aux USA une étude concernant l'usure comparative du polyéthylène
pour des têtes métalliques similaires provenant de tiges HA,
cimentées et à métal poreux. Les tiges HA furent reconnues
comme induisant l'usure la plus faible. Ainsi donc, l'association HA-augmentation
de l'usure articulaire est un mythe
Il en est de même pour les ostéolyses "migratrices"
dont aucun cas ne fut rapporté au terme d'une récente revue
clinique publiée dans les Cahiers d'enseignement de la Sofcot, colligeant
les résultats radiographiques de plus de 5000 tiges HA implantées
par des Auteurs provenant d'horizons différents. L'explication pourrait
résider dans le contact intime os-métal permis par la bioactivité
de l'apatite, et empêchant le passage des particules et débris
entre prothèse et structures osseuses. Comme il a été
écrit par ailleurs, l'hydroxyapatite protège l'os de l'ostéolyse
due aux débris.
M.O.
: Peut-on parler de l'hydroxyapatite comme d'un "ciment biologique"
?
R.G. : L'hydroxyapatite pourrait être effectivement considérée
comme un ciment biologique en matière de solidité de fixation
à court et moyen terme. Toutefois, cette appellation qui se place en
parallèle avec le ciment acrylique, peut se révéler peu
appropriée à long terme. En effet, contrairement à un
ciment, l'HA est destinée à subir une dégradation physiologique
pour être remplacée par de l'os. Une robuste ostéo-intégration
os-implant constitue la finalité d'un implant à revêtement
HA. C'est ainsi qu'après avoir rempli son rôle, l'hydroxyapatite
peut disparaître graduellement, sans laisser planer le risque de désastres
potentiels ultérieurs. Le ciment acrylique au contraire peut quant
à lui encore risquer de se dégrader à long terme, sans
laisser de seconde ligne de défense valable.
L'hydroxyapatite a ainsi apporté à la fixation des implants
une potentialité "biologique", non encore présente
pour aucune de toutes les méthodes de fixation prothétique utilisées
précédemment. La fixation des prothèses à revêtement
hydroxyapatite peut être considérée comme différente
de n'importe quelle autre, notamment ciment et métal poreux. En ce
sens, le terme de "troisième voie", que nous avons régulièrement
utilisé, me semble convenir parfaitement.
M.O.
: Qu'en est-il des revêtements HA des prothèses de genou ?
R.G. : Les genoux HA se présentent sous un jour différent.
La technique de revêtement est plus élaborée, bien que
ce problème puisse être à présent considéré
comme résolu. La véritable différence, c'est qu'en matière
de genoux, le succès ne dépend pas seulement des capacités
de fixation de l'implant à l'os avoisinant, mais aussi d'une balance
ligamentaire rigoureuse et d'un alignement correct de l'axe mécanique
du membre inférieur. C'est ainsi qu'obtenir une stabilité mécanique
initiale peut se révéler plus difficile avec un genou qu'avec
une hanche.
M.O.
: Alors l'hydroxyapatite peut se révéler fiable à un
endroit et incertaine à d'autres ?
R.G. : Non. Il n'existe pas de différences spécifiques
entre les différentes aires d'application des revêtements HA,
qu'il s'agisse de composants fémoraux ou acétabulaires de prothèses
de hanche, ou de composants fémoraux ou tibiaux de prothèses
de genou, voire encore de prothèses d'épaule ou d'implants tibio-tarsiens
Les différences de résultats s'expliquent par le degré
d'obtention d'une stabilité mécanique initiale suffisante à
l'interface pour permettre à la fixation par ostéointégration
de se développer de manière valable. Et pour cela bien entendu
existent des conditions très différentes selon la localisation
anatomique.
Même s'il a été prouvé, notamment par Søballe,
qu'un implant revêtu d'HA et soumis à des micromouvements pourra
néanmoins présenter une ostéo-intégration, ce
qui ne sera jamais le cas d'implants non revêtus, il est évident
que si ces micromouvements dépassent un seuil critique, cette ostéogénèse
ne pourra jamais se réaliser et ce sera l'échec. La différence
entre les différents sites d'implantation pour un revêtement
donné ne tient donc pas au revêtement lui-même, mais aux
conditions mécaniques de géométrie prothétique,
de site receveur, et de procédure chirurgicale.
M.O.
: Vous parlez de résultats cliniques, comment les évaluer de
façon objective ?
R.G. : Certains outils sont à notre disposition en matière
d'investigations paracliniques, et notamment la radiographie pour laquelle
nous avons développé le score ARA, mais également la
densitométrie osseuse.
Je m'intéresse tout particulièrement à la densitométrie,
c'est pour moi un outil de premier plan pour l'évaluation scientifique
des arthroplasties, simplement parce qu'elle est susceptible de fournir des
informations plus précises concernant la réponse osseuse vis
à vis de l'implant, en un laps de temps beaucoup plus court que les
procédés classiques. La période d'observation du devenir
de l'implant peut être ainsi considérablement accourcie, avec
en corollaire un bénéfice évident pour toutes les parties
concernées, y compris le patient
M.O.
: Vous avez cité le score ARA ?
R.G. : ARA signifie "Agora Roentgenographic Assessment".
Il s'agit d'un score chiffré d'évaluation radiographique des
composants fémoraux des prothèses non cimentées, développé
par le Groupe AGORA, que nous avons eu l'occasion de publier dans les Cahiers
d'Enseignement de la Sofcot consacré aux prothèses à
revêtement hydroxyapatite, et de présenter en complément
lors d'une communication lors de la dernière Sofcot en 94. Nous présenterons
prochainement le versant cotyloïdien de cette évaluation.
Ce score ARA représente pour nous une amélioration significative
par rapport aux autres méthodes d'analyse des paramètres, et
de leur évaluation chiffrée. A partir d'une très large
base informatique et d'une confrontation systématisée des données
cliniques et radiographiques, nous nous sommes attachés à mettre
en évidence certains paramètres de risque potentiel, en partant
du principe de base que certains signes de remodelage osseux pouvaient potentiellement
conduire à des problèmes, selon des degrés divers. C'est
ainsi qu'au terme du brassage informatique de plusieurs milliers de simulations
radio-cliniques, selon un procédé analogue au calcul de facteurs
de risque des compagnies d'assurance, nous avons pu attribuer une valeur numérique
à chacun des "facteurs de risque" potentiels. Le résultat
est un simple chiffre de 0 à 6, d'un maniement analogue à l'évaluation
chiffrée de Merle d'Aubigné et Postel pour la cotation clinique.
Ce score ARA autorise une évaluation radiographique d'une série,
à l'échelon individuel ou global, évolutive dans le temps.
Il permet également d'établir des comparaisons pronostiques
précises entre différents implants de géométrie
ou de modalités de revêtement différentes.
M.O.
: Vous êtes président du Groupe AGORA, pourquoi ce Groupe, quels
sont les objectifs ?
R.G. : La recherche dans le domaine de l'Orthopédie était
encore voilà peu de temps le champs d'activité d'une personnalité
unique. Il suffit de se référer à Charnley, Muller, Boutin,
Lord et d'autres. Aujourd'hui les réalisations de haute technicité
requièrent la coopération de tous les domaines scientifiques,
avec en corollaire la nécessité d'une coopération multidisciplinaire
à la fois entre et au sein des différentes disciplines. Et ceci
non seulement pour générer des séries suffisamment importantes
en nombre pour l'évaluation clinique, mais aussi pour bénéficier
d'un mécanisme global de "régulation en retour" pour
chacun des individus concernés isolément. Ainsi donc la notion
de groupes orientés vers un sujet spécifique apparaît-elle
comme particulièrement attractive, parce qu'elle fournit un environnement
idéal pour la coopération entre cliniciens, scientifiques, et
ingénieurs. Nous avons beaucoup parlé tout au long de cet interview
de l'Europe et de son potentiel scientifique, la création de ce groupe
européen dès 1990 répondait à cette attente
J'ai pu ainsi matérialiser les relations de collaboration très
étroite instaurées depuis 1987 avec Jean-Alain Epinette, qui
s'est impliqué très précocement dans cette voie de l'hydroxyapatite
en France. Compte tenu à la fois de nos conclusions communes concernant
l'avenir prometteur des revêtements hydroxyapatite en matière
de chirurgie orthopédique, ainsi que de la nécessité
d'études cliniques rigoureuses et pourvues de moyens appropriés
pour l'étude des résultats, nous avons décidé
de co-fonder ce Groupe Scientifique AGORA . L'AGORA est en fait l'"Apatite
Group for Orthopaedic Research onto Arthroplasties". Nous avions apprécié
dans ce nom la symbolique héllène de ce lieu de rassemblement
des idées et des connaissances du peuple grec, au berceau de notre
civilisation . Bénéficiant d'un support logistique du Centre
de Recherches et Documentation des Arthroplasties, basé à Bruay-Labuissière,
l'AGORA a pu largement contribuer depuis lors au développement des
connaissances en matière de revêtement hydroxyapatite des prothèses
articulaires.
M.O.
: Parlons du futur: hydroxyapatite ou autres revêtements bioactifs ?
R.G. : Les revêtements hydroxyapatite ne sont certainement
pas appelés à disparaître. Cependant certaines modifications
des éléments bioactifs peuvent être envisagées
pour améliorer leur potentiel biologique. C'est ainsi que leur association
avec d'autres composés ou d'autres procédés de stimulation
osseuse est une idée attractive. Nous ne manquerons certainement pas
de constater bientôt des progrès importants en ce sens. Toutefois,
les principes de base de la bioactivité des revêtements seront
toujours de mise. Un revêtement idéal est celui qui induit une
ostéo-apposition robuste dans le plus court laps de temps, puis disparaît
graduellement en s'inscrivant dans le processus physiologique de remodelage
osseux, c'est à dire en étant remplaçé par de
l'os sans laisser derrière lui de stigmates persistants de son existence
antérieure. Nous sommes dès à présent très
proches de ce résultat.
M.O.
: Si l'on se tourne à présent vers les problèmes de polyéthylène,
de frottement et d'interface articulaire, que penser des évolutions
actuelles: métal-métal, céramique-polyéthylène,
?
R.G. : Il est clair que les surfaces articulaires de nos prothèses
représentent désormais le principal challenge pour les futurs
progrès de la chirurgie prothétique. Bien que l'on puisse parler
d'options prometteuses telles que le métal-métal, ou les céramiques
articulaires, ou encore le bombardement ionique des surfaces métalliques
type L-Fit, aucun élément et aucun suivi à long terme
ne permettent raisonnablement, pour l'instant du moins, de conclure de façon
nette. Les progrès pourraient également être envisagés
pour le polyéthylène lui-même, bien que l'on puisse regretter
que ces améliorations potentielles des composants existants ne passionne
guère les fabricants de polyéthylène, sans doute parce
qu'il s'agit pour eux d'un marché "marginal", et qu'ils manifestent
donc peu d'intérêt pour investir dans ce type d'amélioration
prothétique. A mon avis pourtant, ce pourrait être une option
possible. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'attendre l'émergence
de nouvelles technologies, peut-être céramique sur métal
?
M.O.
: En conclusion, comment voyez vous l'avenir des revêtements bioactifs
tels que l'hydroxyapatite ?
R.G. : La Communauté Orthopédique, partout dans le
monde, se caractérise par une approche relativement conservative en
ce qui concerne la fixation des implants. La règle est de se cantonner
(trop) longtemps aux méthodes traditionnelles de fixation prothétique,
tout en demeurant parfaitement conscient de leurs limitations. Pourtant, en
raison à la fois de la maîtrise de plus en plus affirmée
des implants à revêtement hydroxyapatite, en même temps
que de la publication d'excellents résultats à long terme de
ce type d'implants dans les colonnes des principales revues du monde orthopédique,
nous devrions constater une progression rapide de l'hydroxyapatite au niveau
international.
A terme, les effets de cette extension de l'hydroxyapatite devraient en premier
lieu rendre obsolètes les autres méthodes de fixation sans ciment,
et en second lieu, partiellement empiéter sur le marché des
prothèses cimentées. A mon avis, il y aura toujours, au moins
encore pour une longue période, un marché pour les implants
cimentés, ne serait-ce que pour un problème de moindre coût
chez les patients les plus âgés et ostéoporotiques. Par
contre, pour les patients qui nécessitent une fixation prothétique
particulièrement performante et de longue durée, en raison de
leur niveau élevé d'activités fonction
A mon avis, il y aura toujours, au moins encore pour une longue période,
un marché pour les implants cimentés, ne serait-ce que pour
un problème de moindre coût chez les patients les plus âgés
et ostéoporotiques. Par contre, pour les patients qui nécessitent
une fixation prothétique particulièrement performante et de
longue durée, en raison de leur niveau élevé d'activités
fonctionnelles, nous ne pourrons que recourir à la fixation optimale
que seuls les implants bioactifs peuvent offrir.
M.O.
: Rudolph Geesink, qui êtes-vous ?
R.G. : Je suis avant tout Chirurgien Orthopédiste, en
poste à l'Hôpital Universitaire de Maastricht. J'occupe également
les fonctions de "senior scientist" à la tête du service
de Recherche Orthopédique, au sein du laboratoire des Biomatériaux
de notre Université.
Au delà de la chirurgie de la hanche, et plus spécialement la
chirurgie de reprise, je peux donc m'intéresser tout particulièrement
à la recherche des techniques bioactives portant sur la régénération
osseuse et la fixation des implants.
M.O:
Vous êtes donc à la fois clinicien et chercheur, est-ce facile
à gérer, dans une activité quotidienne ?
R.G. : La combinaison d'une activité de chirurgien
et de scientifique pourraît être qualifiée d'idéale,
dans la mesure où les problèmes rencontrés par le clinicien
sont examinés (et parfois résolus) par le chercheur de la manière
la plus directe.
Il faut reconnaître qu'il en résulte une charge de travail considérable
pour concilier ces deux pôles d'activité chez une même
personne. Je tente d'organiser mon emploi du temps en conséquence,
disons deux tiers pour mon travail de chirurgien orthopédiste, et le
dernier tiers pour les recherches fondamentales et cliniques.
M.O.
: Le nom de l'Université de Leiden est souvent cité dans vos
travaux...
R.G. : Le Groupe de Recherches de Leiden possède une
trés ancienne notoriété en matière de travaux
sur les biomatériaux, dans le domaine médical et en dentisterie.
Nous avons débuté notre collaboration avec ce groupe au début
des années 80, à partir de leurs expériences sur les
revêtements hydroxyapatite (HA) en applications dentaires.
En fait si l'un de leurs axes de travaux est consacré comme pour nous
à la bioactivité, c'est davantage sur le plan des procédés
de fabrication des matériaux , tandis que notre Groupe de Maastricht
s'est principalement intéressé aux éléments de
recherche biochimique et expérimentale. En ce sens, Maastricht et Leiden
apparaissent comme tout-à-fait complémentaires.
M.O.
: Avez-vous débuté vos travaux sur l'hydroxyapatite par tradition
Universitaire, ou par conviction personnelle ?
R.G. : Par conviction personnelle. J'ai commencé à
m'intéresser aux recherches sur les revêtements HA parce que
je n'étais pas satisfait par les méthodes de fixation des implants
disponibles à l'époque. Que l'on parle de ciment ou de métal
poreux, on retrouve un nombre significatif d'inconvénients lors de
leur utilisation, essentiellement en raison du caractère non biologique
de ces matériaux. J'ai alors acquis la conviction que l'hydroxyapatite
et les autres composés phosphocalciques pouvaient avoir beaucoup plus
à offrir, et cette certitude ne s'est pas démentie depuis lors
J'ai en fait débuté les implantations de tiges fémorales
HA Omnifit dès 1986. Les cupules acétabulaires HA suivirent
début 87. Cette expérience clinique faisait suite à de
multiples travaux expérimentaux entrepris durant la dernière
décade, lesquels avaient pu démontrer la supériorité
des revêtements hydroxyapatite, par rapport aux autres méthodes
utilisées précédemment pour la fixation non cimentées
des implants.
M.O.
: Vous vivez à Maastricht, vous sentez-vous particulièrement
européen ?
R.G. : Oui, je me sens très européen, mais il s'agit sans doute
plus d'un choix d'individu que d'un lieu de résidence. Il est vrai
toutefois que Maastricht, en tant que l'une des villes les plus au sud des
Pays-Bas, a toujours entretenu des relations très étroites avec
la Belgique et l'Allemagne. Voilà près de vingt ans que j'habite
Maastricht, et je suis trés heureux de me déclarer européen,
surtout depuis l'ouverture des frontières de l'Union Européenne.
M.O.
: Vous avez donc du applaudir à la création de l'European Hip
Society ?
R.G. : Non seulement j'ai applaudi à la constitution
de l'European Hip Society, mais j'en suis l'un des membres fondateurs. Cette
EHS offre aux chirurgiens européens à la fois un défi
et une chance de travailler ensemble dans de meilleures conditions. Il existe
en Europe un potentiel fantastique de connaissances scientifiques, peut-être
supérieur à ce que l'on peut trouver aux USA. Mais parce que
nous sommes habituellement divisés par des problèmes de langue
ou autres barrières, nous avons laissé fuir un grand nombre
d'opportunités aux tats Unis ou dans les pays asiatiques. L'European
Hip Society nous offre une chance unique d'améliorer notre collaboration
entre pays européens et à terme de rétablir notre leadership
orthopédique au niveau mondial.
M.O.
: Qu'avez-vous pensé du premier meeting de l'EHS en Crête l'an
dernier ?
R.G. : Ce premier congrès en Crête a révélé
des petits problèmes d'organisation, parce que chaque pays envoie ses
"délégués", et qu'il en résulte parfois
des situations proches des réunions politiques. Il faut par ailleurs
concilier les impératifs d'emploi du temps et l'accès du plus
grand nombre d'orateurs, ce qui est par définition la quadrature du
cercle en cas de société "ouverte". En ce sens, le
problème de sessions parallèles sur des sujets similaires doit
certainement être corrigé, avec une segmentation selon les pôles
d'intérêt, même s'il s'agit toujours de coxopathies et
de chirurgie de la Hanche
On peut considérer pourtant que ce meeting a été très
fructueux sur le plan scientifique, ne serait ce que parce qu'il a réussi
à prouver qu'au niveau européen un grand nombre de travaux de
recherche sont en cours, et que nous avons beaucoup à apprendre les
uns des autres
M.O.
: La "Hip Society" américaine est une entité très
spéciale et fermée, pensez vous qu'un rapprochement avec l'EHS
soit possible ?
R.G. : La première des choses à faire pour
les Européens est de s'unir. Ce n'est qu'une fois ce but atteint que
l'on pourrait envisager une collaboration plus étroite avec la Hip
Society américaine. Encore faudra-t'il d'abord pour parler d'égal
à égal avec les chirurgiens US que cette EHS fasse la preuve
de sa crédibilité et puisse acquérir une identité
suffisamment forte.
M.O.
: A propos de chirurgiens nord-américains, vous avez beaucoup travaillé
avec eux, comment les considérez-vous ?
R.G. : J'ai énormément de respect pour les
chirurgiens américains en raison de leurs excellents standards de qualité
de soins. D'un autre côté, et en majeure partie par suite de
l'implication de la FDA dans le développement des technologies modernes,
les orientations thérapeutiques tendent à demeurer essentiellement
"conservatrices". Nous devons tout faire en Europe pour éviter
un tel frein administratif aux progrès thérapeutiques. Bien
évidemment, les nouvelles technologies doivent être évaluées
en fonction de critères scientifiques très stricts pour éviter
tout effet secondaire néfaste. Mais ces modalités de contrôles
ne doivent en aucun cas se révéler draconiennes au point de
tenir les patients à l'écart des progrès significatifs
que la médecine moderne peut leur offrir.
M.O.
: Les orientations "conservatrices" auxquelles vous faites allusion
freinent naturellement l'hydroxyapatite aux USA, qu'en est-il en Europe ?
R.G. : Vous savez, même si le "modern cementing" retrouve
actuellement un gain de popularité aux Etats Unis, et même si
les revêtements hydroxyapatite sont encore difficiles d'accès
pour l'ensemble des chirurgiens américains pour raisons administratives,
il n'en demeure pas moins que certaines prothèses HA sont légalement
autorisées sur le marché US, notamment la tige Omnifit, depuis
le jour de noël 90 ! Par ailleurs, et peu à peu, ces types de
revêtement commencent à être dissociés des autres
"sans ciment", et toutes les grandes sociétés américaines
s'y intéressent, y compris Zimmer! Les japonais et les autres pays
du "Far East" tendent à s'impliquer de façon plus
précise, et je ne serais pas étonné que ces pays s'ouvrent
dans les années à venir de façon très rapide aux
technologies HA.
Pour ce qui est de l'Europe, mon impression est qu'il existe déjà
actuellement un grand intérêt pour l'hydroxyapatite dans tous
les pays de la Communauté. Un grand nombre de travaux de recherches
portant sur un trés large éventail de paramètres de fixation
des prothèses a d'ores et déjà été publié,
et l'utilisation clinique des implants revêtus d'hydroxyapatite est
en augmentation.
M.O.
: Il semble qu'il y ait plusieurs qualités d'HA ; si l'on augmente
le nombre de prothèses HA, et donc de fabricants, n'y a t-il pas un
risque de dégradation des résultats ?
R.G.: Le risque de discrédit dont peut souffrir une
technique relativement nouvelle telle que l'HA en raison des mauvais résultats
de mauvais revêtements est réel, et j'en veux pour preuve le
retentissement donné aux USA à quelques observations fragmentaires
publiées par Bloebaum et Hofmann. On ne dira jamais assez en effet
que les techniques de revêtement hydroxyapatite doivent être assumées
par des centres de fabrication particulièrement rompus à ces
méthodes.
On assiste pourtant à la multiplication des revêtements HA commercialement
disponibles. En termes de résultats cliniques, il y a pour l'instant
entre eux davantage de constatations similaires que de points de différence.
Néanmoins, en ce qui concerne la réponse tissulaire in situ,
des différences significatives existent probablement entre les différents
revêtements, en matière de composition chimique et de méthodes
d'application. Les composantes de cristallinité, de pureté de
l'hydroxyapatite, d'épaisseur, de densité et de recouvrement
varient de façon majeure d'un fabricant à l'autre. En conséquence,
la rapidité d'ostéo-apposition et le degré de dégradation
peuvent varier de façon majeure. Quelles seront les conséquences
de ces variations, nous ne pouvons pour l'instant que l'appréhender
partiellement.
En pratique, un revêtement proximal de faible épaisseur (jusqu'à
50 microns) de densité haute et de cristallinité intermédiaire
appliqué sur le substrat rugueux d'un implant dont la géométrie
est adaptée à une transmission proximale des contraintes en
charge, constitue certainement une bonne approche.
M.O.
: Pour éviter les revêtements défectueux, seriez vous
partisan d'un monopole de fabrication des revêtements HA ?
R.G. : Non, pas du tout. La compétition entre différents
Centres de recherche et de fabrication des revêtements HA est en soi
un excellent élément de stimulation et de progrès. Mais
ceci n'est vrai que si chacun de ces Centres s'implique dans la recherche
pour améliorer son propre produit. Or force est de constater que malheureusement
de nombreux fabricants se contentent de copier servilement certains produits.
Ceci n'est pas seulement dommageable pour les progrès scientifiques,
mais tend également à accréditer dans l'esprit de la
Communauté Orthopédique l'idée selon laquelle il pourrait
suffire à une prothèse d'être peinte en blanc pour être
valable, sans se préoccuper des paramètres de revêtement.
Nous devons nous attendre à quelques désastres graves sur le
plan des résultats cliniques, simplement à cause de mauvaises
copies de revêtements HA appliquées sur des mauvais implants.
Et alors effectivement cet état de fait peut engendrer une mauvaise
réputation pour l'hydroxyapatite.
On ne le dira jamais assez, le revêtement lui-même n'est pas le
composant essentiel d'une prothèse. Ce qui caractérise un bon
implant, c'est une balance réussie entre d'une part une géométrie
biomécaniquement appropriée, incluant l'état de surface
du substrat, et d'autre part l'application techniquement performante d'un
revêtement bioactif valable.
M.O.
: Et les critiques concernant la résorption de l'HA et le risque d'ostéolyse
à distance ?
R.G.: L'hydoxyapatite est un matériau physiologique
sujet à la dégradation ostéoclastique tout comme n'importe
quelle autre partie minéralisée de notre squelette. Si cette
dégradation se produit de façon lente et contrôlée,
l'HA pourra être remplacée par de l'os tandis que les débris
du revêtement HA seront détruits de façon physiologique
et naturelle par le corps humain: il n'y a pas matière à problèmes.
Ce processus dépend beaucoup de la qualité du revêtement.
Si en effet ce revêtement n'est pas de bonne qualité, une dégradation
non contrôlée peut engendrer le relargage de débris formés
par des particules nocives, avec toutes les conséquences qui peuvent
en résulter.
Le relargage de débris d'hydroxyapatite parfois mis en exergue par
les détracteurs de l'hydroxyapatite, et supposé provenir d'une
dégradation "non contrôlée" ne se voit donc
que pour les revêtements de mauvaise qualité. Thomas Bauer réalisa
en 93 aux USA une étude concernant l'usure comparative du polyéthylène
pour des têtes métalliques similaires provenant de tiges HA,
cimentées et à métal poreux. Les tiges HA furent reconnues
comme induisant l'usure la plus faible. Ainsi donc, l'association HA-augmentation
de l'usure articulaire est un mythe
Il en est de même pour les ostéolyses "migratrices"
dont aucun cas ne fut rapporté au terme d'une récente revue
clinique publiée dans les Cahiers d'enseignement de la Sofcot, colligeant
les résultats radiographiques de plus de 5000 tiges HA implantées
par des Auteurs provenant d'horizons différents. L'explication pourrait
résider dans le contact intime os-métal permis par la bioactivité
de l'apatite, et empêchant le passage des particules et débris
entre prothèse et structures osseuses. Comme il a été
écrit par ailleurs, l'hydroxyapatite protège l'os de l'ostéolyse
due aux débris.
M.O.
: Peut-on parler de l'hydroxyapatite comme d'un "ciment biologique"
?
R.G. : L'hydroxyapatite pourrait être effectivement considérée
comme un ciment biologique en matière de solidité de fixation
à court et moyen terme. Toutefois, cette appellation qui se place en
parallèle avec le ciment acrylique, peut se révéler peu
appropriée à long terme. En effet, contrairement à un
ciment, l'HA est destinée à subir une dégradation physiologique
pour être remplacée par de l'os. Une robuste ostéo-intégration
os-implant constitue la finalité d'un implant à revêtement
HA. C'est ainsi qu'après avoir rempli son rôle, l'hydroxyapatite
peut disparaître graduellement, sans laisser planer le risque de désastres
potentiels ultérieurs. Le ciment acrylique au contraire peut quant
à lui encore risquer de se dégrader à long terme, sans
laisser de seconde ligne de défense valable.
L'hydroxyapatite a ainsi apporté à la fixation des implants
une potentialité "biologique", non encore présente
pour aucune de toutes les méthodes de fixation prothétique utilisées
précédemment. La fixation des prothèses à revêtement
hydroxyapatite peut être considérée comme différente
de n'importe quelle autre, notamment ciment et métal poreux. En ce
sens, le terme de "troisième voie", que nous avons régulièrement
utilisé, me semble convenir parfaitement.
M.O.
: Qu'en est-il des revêtements HA des prothèses de genou ?
R.G. : Les genoux HA se présentent sous un jour différent.
La technique de revêtement est plus élaborée, bien que
ce problème puisse être à présent considéré
comme résolu. La véritable différence, c'est qu'en matière
de genoux, le succès ne dépend pas seulement des capacités
de fixation de l'implant à l'os avoisinant, mais aussi d'une balance
ligamentaire rigoureuse et d'un alignement correct de l'axe mécanique
du membre inférieur. C'est ainsi qu'obtenir une stabilité mécanique
initiale peut se révéler plus difficile avec un genou qu'avec
une hanche.
M.O.
: Alors l'hydroxyapatite peut se révéler fiable à un
endroit et incertaine à d'autres ?
R.G. : Non. Il n'existe pas de différences spécifiques
entre les différentes aires d'application des revêtements HA,
qu'il s'agisse de composants fémoraux ou acétabulaires de prothèses
de hanche, ou de composants fémoraux ou tibiaux de prothèses
de genou, voire encore de prothèses d'épaule ou d'implants tibio-tarsiens
Les différences de résultats s'expliquent par le degré
d'obtention d'une stabilité mécanique initiale suffisante à
l'interface pour permettre à la fixation par ostéointégration
de se développer de manière valable. Et pour cela bien entendu
existent des conditions très différentes selon la localisation
anatomique.
Même s'il a été prouvé, notamment par Søballe,
qu'un implant revêtu d'HA et soumis à des micromouvements pourra
néanmoins présenter une ostéo-intégration, ce
qui ne sera jamais le cas d'implants non revêtus, il est évident
que si ces micromouvements dépassent un seuil critique, cette ostéogénèse
ne pourra jamais se réaliser et ce sera l'échec. La différence
entre les différents sites d'implantation pour un revêtement
donné ne tient donc pas au revêtement lui-même, mais aux
conditions mécaniques de géométrie prothétique,
de site receveur, et de procédure chirurgicale.
M.O.
: Vous parlez de résultats cliniques, comment les évaluer de
façon objective ?
R.G. : Certains outils sont à notre disposition en matière
d'investigations paracliniques, et notamment la radiographie pour laquelle
nous avons développé le score ARA, mais également la
densitométrie osseuse.
Je m'intéresse tout particulièrement à la densitométrie,
c'est pour moi un outil de premier plan pour l'évaluation scientifique
des arthroplasties, simplement parce qu'elle est susceptible de fournir des
informations plus précises concernant la réponse osseuse vis
à vis de l'implant, en un laps de temps beaucoup plus court que les
procédés classiques. La période d'observation du devenir
de l'implant peut être ainsi considérablement accourcie, avec
en corollaire un bénéfice évident pour toutes les parties
concernées, y compris le patient
M.O.
: Vous avez cité le score ARA ?
R.G. : ARA signifie "Agora Roentgenographic Assessment".
Il s'agit d'un score chiffré d'évaluation radiographique des
composants fémoraux des prothèses non cimentées, développé
par le Groupe AGORA, que nous avons eu l'occasion de publier dans les Cahiers
d'Enseignement de la Sofcot consacré aux prothèses à
revêtement hydroxyapatite, et de présenter en complément
lors d'une communication lors de la dernière Sofcot en 94. Nous présenterons
prochainement le versant cotyloïdien de cette évaluation.
Ce score ARA représente pour nous une amélioration significative
par rapport aux autres méthodes d'analyse des paramètres, et
de leur évaluation chiffrée. A partir d'une très large
base informatique et d'une confrontation systématisée des données
cliniques et radiographiques, nous nous sommes attachés à mettre
en évidence certains paramètres de risque potentiel, en partant
du principe de base que certains signes de remodelage osseux pouvaient potentiellement
conduire à des problèmes, selon des degrés divers. C'est
ainsi qu'au terme du brassage informatique de plusieurs milliers de simulations
radio-cliniques, selon un procédé analogue au calcul de facteurs
de risque des compagnies d'assurance, nous avons pu attribuer une valeur numérique
à chacun des "facteurs de risque" potentiels. Le résultat
est un simple chiffre de 0 à 6, d'un maniement analogue à l'évaluation
chiffrée de Merle d'Aubigné et Postel pour la cotation clinique.
Ce score ARA autorise une évaluation radiographique d'une série,
à l'échelon individuel ou global, évolutive dans le temps.
Il permet également d'établir des comparaisons pronostiques
précises entre différents implants de géométrie
ou de modalités de revêtement différentes.
M.O.
: Vous êtes président du Groupe AGORA, pourquoi ce Groupe, quels
sont les objectifs ?
R.G. : La recherche dans le domaine de l'Orthopédie était
encore voilà peu de temps le champs d'activité d'une personnalité
unique. Il suffit de se référer à Charnley, Muller, Boutin,
Lord et d'autres. Aujourd'hui les réalisations de haute technicité
requièrent la coopération de tous les domaines scientifiques,
avec en corollaire la nécessité d'une coopération multidisciplinaire
à la fois entre et au sein des différentes disciplines. Et ceci
non seulement pour générer des séries suffisamment importantes
en nombre pour l'évaluation clinique, mais aussi pour bénéficier
d'un mécanisme global de "régulation en retour" pour
chacun des individus concernés isolément. Ainsi donc la notion
de groupes orientés vers un sujet spécifique apparaît-elle
comme particulièrement attractive, parce qu'elle fournit un environnement
idéal pour la coopération entre cliniciens, scientifiques, et
ingénieurs. Nous avons beaucoup parlé tout au long de cet interview
de l'Europe et de son potentiel scientifique, la création de ce groupe
européen dès 1990 répondait à cette attente
J'ai pu ainsi matérialiser les relations de collaboration très
étroite instaurées depuis 1987 avec Jean-Alain Epinette, qui
s'est impliqué très précocement dans cette voie de l'hydroxyapatite
en France. Compte tenu à la fois de nos conclusions communes concernant
l'avenir prometteur des revêtements hydroxyapatite en matière
de chirurgie orthopédique, ainsi que de la nécessité
d'études cliniques rigoureuses et pourvues de moyens appropriés
pour l'étude des résultats, nous avons décidé
de co-fonder ce Groupe Scientifique AGORA . L'AGORA est en fait l'"Apatite
Group for Orthopaedic Research onto Arthroplasties". Nous avions apprécié
dans ce nom la symbolique héllène de ce lieu de rassemblement
des idées et des connaissances du peuple grec, au berceau de notre
civilisation . Bénéficiant d'un support logistique du Centre
de Recherches et Documentation des Arthroplasties, basé à Bruay-Labuissière,
l'AGORA a pu largement contribuer depuis lors au développement des
connaissances en matière de revêtement hydroxyapatite des prothèses
articulaires.
M.O.
: Parlons du futur: hydroxyapatite ou autres revêtements bioactifs ?
R.G. : Les revêtements hydroxyapatite ne sont certainement
pas appelés à disparaître. Cependant certaines modifications
des éléments bioactifs peuvent être envisagées
pour améliorer leur potentiel biologique. C'est ainsi que leur association
avec d'autres composés ou d'autres procédés de stimulation
osseuse est une idée attractive. Nous ne manquerons certainement pas
de constater bientôt des progrès importants en ce sens. Toutefois,
les principes de base de la bioactivité des revêtements seront
toujours de mise. Un revêtement idéal est celui qui induit une
ostéo-apposition robuste dans le plus court laps de temps, puis disparaît
graduellement en s'inscrivant dans le processus physiologique de remodelage
osseux, c'est à dire en étant remplaçé par de
l'os sans laisser derrière lui de stigmates persistants de son existence
antérieure. Nous sommes dès à présent très
proches de ce résultat.
M.O.
: Si l'on se tourne à présent vers les problèmes de polyéthylène,
de frottement et d'interface articulaire, que penser des évolutions
actuelles: métal-métal, céramique-polyéthylène,
?
R.G. : Il est clair que les surfaces articulaires de nos prothèses
représentent désormais le principal challenge pour les futurs
progrès de la chirurgie prothétique. Bien que l'on puisse parler
d'options prometteuses telles que le métal-métal, ou les céramiques
articulaires, ou encore le bombardement ionique des surfaces métalliques
type L-Fit, aucun élément et aucun suivi à long terme
ne permettent raisonnablement, pour l'instant du moins, de conclure de façon
nette. Les progrès pourraient également être envisagés
pour le polyéthylène lui-même, bien que l'on puisse regretter
que ces améliorations potentielles des composants existants ne passionne
guère les fabricants de polyéthylène, sans doute parce
qu'il s'agit pour eux d'un marché "marginal", et qu'ils manifestent
donc peu d'intérêt pour investir dans ce type d'amélioration
prothétique. A mon avis pourtant, ce pourrait être une option
possible. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'attendre l'émergence
de nouvelles technologies, peut-être céramique sur métal
?
M.O.
: En conclusion, comment voyez vous l'avenir des revêtements bioactifs
tels que l'hydroxyapatite ?
R.G. : La Communauté Orthopédique, partout dans le
monde, se caractérise par une approche relativement conservative en
ce qui concerne la fixation des implants. La règle est de se cantonner
(trop) longtemps aux méthodes traditionnelles de fixation prothétique,
tout en demeurant parfaitement conscient de leurs limitations. Pourtant, en
raison à la fois de la maîtrise de plus en plus affirmée
des implants à revêtement hydroxyapatite, en même temps
que de la publication d'excellents résultats à long terme de
ce type d'implants dans les colonnes des principales revues du monde orthopédique,
nous devrions constater une progression rapide de l'hydroxyapatite au niveau
international.
A terme, les effets de cette extension de l'hydroxyapatite devraient en premier
lieu rendre obsolètes les autres méthodes de fixation sans ciment,
et en second lieu, partiellement empiéter sur le marché des
prothèses cimentées. A mon avis, il y aura toujours, au moins
encore pour une longue période, un marché pour les implants
cimentés, ne serait-ce que pour un problème de moindre coût
chez les patients les plus âgés et ostéoporotiques. Par
contre, pour les patients qui nécessitent une fixation prothétique
particulièrement performante et de longue durée, en raison de
leur niveau élevé d'activités fonction
A mon avis, il y aura toujours, au moins encore pour une longue période,
un marché pour les implants cimentés, ne serait-ce que pour
un problème de moindre coût chez les patients les plus âgés
et ostéoporotiques. Par contre, pour les patients qui nécessitent
une fixation prothétique particulièrement performante et de
longue durée, en raison de leur niveau élevé d'activités
fonctionnelles, nous ne pourrons que recourir à la fixation optimale
que seuls les implants bioactifs peuvent offrir.
M.O.
: Rudolph Geesink, qui êtes-vous ?
R.G. : Je suis avant tout Chirurgien Orthopédiste, en
poste à l'Hôpital Universitaire de Maastricht. J'occupe également
les fonctions de "senior scientist" à la tête du service
de Recherche Orthopédique, au sein du laboratoire des Biomatériaux
de notre Université.
Au delà de la chirurgie de la hanche, et plus spécialement la
chirurgie de reprise, je peux donc m'intéresser tout particulièrement
à la recherche des techniques bioactives portant sur la régénération
osseuse et la fixation des implants.
M.O:
Vous êtes donc à la fois clinicien et chercheur, est-ce facile
à gérer, dans une activité quotidienne ?
R.G. : La combinaison d'une activité de chirurgien
et de scientifique pourraît être qualifiée d'idéale,
dans la mesure où les problèmes rencontrés par le clinicien
sont examinés (et parfois résolus) par le chercheur de la manière
la plus directe.
Il faut reconnaître qu'il en résulte une charge de travail considérable
pour concilier ces deux pôles d'activité chez une même
personne. Je tente d'organiser mon emploi du temps en conséquence,
disons deux tiers pour mon travail de chirurgien orthopédiste, et le
dernier tiers pour les recherches fondamentales et cliniques.
M.O.
: Le nom de l'Université de Leiden est souvent cité dans vos
travaux...
R.G. : Le Groupe de Recherches de Leiden possède une
trés ancienne notoriété en matière de travaux
sur les biomatériaux, dans le domaine médical et en dentisterie.
Nous avons débuté notre collaboration avec ce groupe au début
des années 80, à partir de leurs expériences sur les
revêtements hydroxyapatite (HA) en applications dentaires.
En fait si l'un de leurs axes de travaux est consacré comme pour nous
à la bioactivité, c'est davantage sur le plan des procédés
de fabrication des matériaux , tandis que notre Groupe de Maastricht
s'est principalement intéressé aux éléments de
recherche biochimique et expérimentale. En ce sens, Maastricht et Leiden
apparaissent comme tout-à-fait complémentaires.
M.O.
: Avez-vous débuté vos travaux sur l'hydroxyapatite par tradition
Universitaire, ou par conviction personnelle ?
R.G. : Par conviction personnelle. J'ai commencé à
m'intéresser aux recherches sur les revêtements HA parce que
je n'étais pas satisfait par les méthodes de fixation des implants
disponibles à l'époque. Que l'on parle de ciment ou de métal
poreux, on retrouve un nombre significatif d'inconvénients lors de
leur utilisation, essentiellement en raison du caractère non biologique
de ces matériaux. J'ai alors acquis la conviction que l'hydroxyapatite
et les autres composés phosphocalciques pouvaient avoir beaucoup plus
à offrir, et cette certitude ne s'est pas démentie depuis lors
J'ai en fait débuté les implantations de tiges fémorales
HA Omnifit dès 1986. Les cupules acétabulaires HA suivirent
début 87. Cette expérience clinique faisait suite à de
multiples travaux expérimentaux entrepris durant la dernière
décade, lesquels avaient pu démontrer la supériorité
des revêtements hydroxyapatite, par rapport aux autres méthodes
utilisées précédemment pour la fixation non cimentées
des implants.
M.O.
: Vous vivez à Maastricht, vous sentez-vous particulièrement
européen ?
R.G. : Oui, je me sens très européen, mais il s'agit sans doute
plus d'un choix d'individu que d'un lieu de résidence. Il est vrai
toutefois que Maastricht, en tant que l'une des villes les plus au sud des
Pays-Bas, a toujours entretenu des relations très étroites avec
la Belgique et l'Allemagne. Voilà près de vingt ans que j'habite
Maastricht, et je suis trés heureux de me déclarer européen,
surtout depuis l'ouverture des frontières de l'Union Européenne.
M.O.
: Vous avez donc du applaudir à la création de l'European Hip
Society ?
R.G. : Non seulement j'ai applaudi à la constitution
de l'European Hip Society, mais j'en suis l'un des membres fondateurs. Cette
EHS offre aux chirurgiens européens à la fois un défi
et une chance de travailler ensemble dans de meilleures conditions. Il existe
en Europe un potentiel fantastique de connaissances scientifiques, peut-être
supérieur à ce que l'on peut trouver aux USA. Mais parce que
nous sommes habituellement divisés par des problèmes de langue
ou autres barrières, nous avons laissé fuir un grand nombre
d'opportunités aux tats Unis ou dans les pays asiatiques. L'European
Hip Society nous offre une chance unique d'améliorer notre collaboration
entre pays européens et à terme de rétablir notre leadership
orthopédique au niveau mondial.
M.O.
: Qu'avez-vous pensé du premier meeting de l'EHS en Crête l'an
dernier ?
R.G. : Ce premier congrès en Crête a révélé
des petits problèmes d'organisation, parce que chaque pays envoie ses
"délégués", et qu'il en résulte parfois
des situations proches des réunions politiques. Il faut par ailleurs
concilier les impératifs d'emploi du temps et l'accès du plus
grand nombre d'orateurs, ce qui est par définition la quadrature du
cercle en cas de société "ouverte". En ce sens, le
problème de sessions parallèles sur des sujets similaires doit
certainement être corrigé, avec une segmentation selon les pôles
d'intérêt, même s'il s'agit toujours de coxopathies et
de chirurgie de la Hanche
On peut considérer pourtant que ce meeting a été très
fructueux sur le plan scientifique, ne serait ce que parce qu'il a réussi
à prouver qu'au niveau européen un grand nombre de travaux de
recherche sont en cours, et que nous avons beaucoup à apprendre les
uns des autres
M.O.
: La "Hip Society" américaine est une entité très
spéciale et fermée, pensez vous qu'un rapprochement avec l'EHS
soit possible ?
R.G. : La première des choses à faire pour
les Européens est de s'unir. Ce n'est qu'une fois ce but atteint que
l'on pourrait envisager une collaboration plus étroite avec la Hip
Society américaine. Encore faudra-t'il d'abord pour parler d'égal
à égal avec les chirurgiens US que cette EHS fasse la preuve
de sa crédibilité et puisse acquérir une identité
suffisamment forte.
M.O.
: A propos de chirurgiens nord-américains, vous avez beaucoup travaillé
avec eux, comment les considérez-vous ?
R.G. : J'ai énormément de respect pour les
chirurgiens américains en raison de leurs excellents standards de qualité
de soins. D'un autre côté, et en majeure partie par suite de
l'implication de la FDA dans le développement des technologies modernes,
les orientations thérapeutiques tendent à demeurer essentiellement
"conservatrices". Nous devons tout faire en Europe pour éviter
un tel frein administratif aux progrès thérapeutiques. Bien
évidemment, les nouvelles technologies doivent être évaluées
en fonction de critères scientifiques très stricts pour éviter
tout effet secondaire néfaste. Mais ces modalités de contrôles
ne doivent en aucun cas se révéler draconiennes au point de
tenir les patients à l'écart des progrès significatifs
que la médecine moderne peut leur offrir.
M.O.
: Les orientations "conservatrices" auxquelles vous faites allusion
freinent naturellement l'hydroxyapatite aux USA, qu'en est-il en Europe ?
R.G. : Vous savez, même si le "modern cementing" retrouve
actuellement un gain de popularité aux Etats Unis, et même si
les revêtements hydroxyapatite sont encore difficiles d'accès
pour l'ensemble des chirurgiens américains pour raisons administratives,
il n'en demeure pas moins que certaines prothèses HA sont légalement
autorisées sur le marché US, notamment la tige Omnifit, depuis
le jour de noël 90 ! Par ailleurs, et peu à peu, ces types de
revêtement commencent à être dissociés des autres
"sans ciment", et toutes les grandes sociétés américaines
s'y intéressent, y compris Zimmer! Les japonais et les autres pays
du "Far East" tendent à s'impliquer de façon plus
précise, et je ne serais pas étonné que ces pays s'ouvrent
dans les années à venir de façon très rapide aux
technologies HA.
Pour ce qui est de l'Europe, mon impression est qu'il existe déjà
actuellement un grand intérêt pour l'hydroxyapatite dans tous
les pays de la Communauté. Un grand nombre de travaux de recherches
portant sur un trés large éventail de paramètres de fixation
des prothèses a d'ores et déjà été publié,
et l'utilisation clinique des implants revêtus d'hydroxyapatite est
en augmentation.
M.O.
: Il semble qu'il y ait plusieurs qualités d'HA ; si l'on augmente
le nombre de prothèses HA, et donc de fabricants, n'y a t-il pas un
risque de dégradation des résultats ?
R.G.: Le risque de discrédit dont peut souffrir une
technique relativement nouvelle telle que l'HA en raison des mauvais résultats
de mauvais revêtements est réel, et j'en veux pour preuve le
retentissement donné aux USA à quelques observations fragmentaires
publiées par Bloebaum et Hofmann. On ne dira jamais assez en effet
que les techniques de revêtement hydroxyapatite doivent être assumées
par des centres de fabrication particulièrement rompus à ces
méthodes.
On assiste pourtant à la multiplication des revêtements HA commercialement
disponibles. En termes de résultats cliniques, il y a pour l'instant
entre eux davantage de constatations similaires que de points de différence.
Néanmoins, en ce qui concerne la réponse tissulaire in situ,
des différences significatives existent probablement entre les différents
revêtements, en matière de composition chimique et de méthodes
d'application. Les composantes de cristallinité, de pureté de
l'hydroxyapatite, d'épaisseur, de densité et de recouvrement
varient de façon majeure d'un fabricant à l'autre. En conséquence,
la rapidité d'ostéo-apposition et le degré de dégradation
peuvent varier de façon majeure. Quelles seront les conséquences
de ces variations, nous ne pouvons pour l'instant que l'appréhender
partiellement.
En pratique, un revêtement proximal de faible épaisseur (jusqu'à
50 microns) de densité haute et de cristallinité intermédiaire
appliqué sur le substrat rugueux d'un implant dont la géométrie
est adaptée à une transmission proximale des contraintes en
charge, constitue certainement une bonne approche.
M.O.
: Pour éviter les revêtements défectueux, seriez vous
partisan d'un monopole de fabrication des revêtements HA ?
R.G. : Non, pas du tout. La compétition entre différents
Centres de recherche et de fabrication des revêtements HA est en soi
un excellent élément de stimulation et de progrès. Mais
ceci n'est vrai que si chacun de ces Centres s'implique dans la recherche
pour améliorer son propre produit. Or force est de constater que malheureusement
de nombreux fabricants se contentent de copier servilement certains produits.
Ceci n'est pas seulement dommageable pour les progrès scientifiques,
mais tend également à accréditer dans l'esprit de la
Communauté Orthopédique l'idée selon laquelle il pourrait
suffire à une prothèse d'être peinte en blanc pour être
valable, sans se préoccuper des paramètres de revêtement.
Nous devons nous attendre à quelques désastres graves sur le
plan des résultats cliniques, simplement à cause de mauvaises
copies de revêtements HA appliquées sur des mauvais implants.
Et alors effectivement cet état de fait peut engendrer une mauvaise
réputation pour l'hydroxyapatite.
On ne le dira jamais assez, le revêtement lui-même n'est pas le
composant essentiel d'une prothèse. Ce qui caractérise un bon
implant, c'est une balance réussie entre d'une part une géométrie
biomécaniquement appropriée, incluant l'état de surface
du substrat, et d'autre part l'application techniquement performante d'un
revêtement bioactif valable.
M.O.
: Et les critiques concernant la résorption de l'HA et le risque d'ostéolyse
à distance ?
R.G.: L'hydoxyapatite est un matériau physiologique
sujet à la dégradation ostéoclastique tout comme n'importe
quelle autre partie minéralisée de notre squelette. Si cette
dégradation se produit de façon lente et contrôlée,
l'HA pourra être remplacée par de l'os tandis que les débris
du revêtement HA seront détruits de façon physiologique
et naturelle par le corps humain: il n'y a pas matière à problèmes.
Ce processus dépend beaucoup de la qualité du revêtement.
Si en effet ce revêtement n'est pas de bonne qualité, une dégradation
non contrôlée peut engendrer le relargage de débris formés
par des particules nocives, avec toutes les conséquences qui peuvent
en résulter.
Le relargage de débris d'hydroxyapatite parfois mis en exergue par
les détracteurs de l'hydroxyapatite, et supposé provenir d'une
dégradation "non contrôlée" ne se voit donc
que pour les revêtements de mauvaise qualité. Thomas Bauer réalisa
en 93 aux USA une étude concernant l'usure comparative du polyéthylène
pour des têtes métalliques similaires provenant de tiges HA,
cimentées et à métal poreux. Les tiges HA furent reconnues
comme induisant l'usure la plus faible. Ainsi donc, l'association HA-augmentation
de l'usure articulaire est un mythe
Il en est de même pour les ostéolyses "migratrices"
dont aucun cas ne fut rapporté au terme d'une récente revue
clinique publiée dans les Cahiers d'enseignement de la Sofcot, colligeant
les résultats radiographiques de plus de 5000 tiges HA implantées
par des Auteurs provenant d'horizons différents. L'explication pourrait
résider dans le contact intime os-métal permis par la bioactivité
de l'apatite, et empêchant le passage des particules et débris
entre prothèse et structures osseuses. Comme il a été
écrit par ailleurs, l'hydroxyapatite protège l'os de l'ostéolyse
due aux débris.
M.O.
: Peut-on parler de l'hydroxyapatite comme d'un "ciment biologique"
?
R.G. : L'hydroxyapatite pourrait être effectivement considérée
comme un ciment biologique en matière de solidité de fixation
à court et moyen terme. Toutefois, cette appellation qui se place en
parallèle avec le ciment acrylique, peut se révéler peu
appropriée à long terme. En effet, contrairement à un
ciment, l'HA est destinée à subir une dégradation physiologique
pour être remplacée par de l'os. Une robuste ostéo-intégration
os-implant constitue la finalité d'un implant à revêtement
HA. C'est ainsi qu'après avoir rempli son rôle, l'hydroxyapatite
peut disparaître graduellement, sans laisser planer le risque de désastres
potentiels ultérieurs. Le ciment acrylique au contraire peut quant
à lui encore risquer de se dégrader à long terme, sans
laisser de seconde ligne de défense valable.
L'hydroxyapatite a ainsi apporté à la fixation des implants
une potentialité "biologique", non encore présente
pour aucune de toutes les méthodes de fixation prothétique utilisées
précédemment. La fixation des prothèses à revêtement
hydroxyapatite peut être considérée comme différente
de n'importe quelle autre, notamment ciment et métal poreux. En ce
sens, le terme de "troisième voie", que nous avons régulièrement
utilisé, me semble convenir parfaitement.
M.O.
: Qu'en est-il des revêtements HA des prothèses de genou ?
R.G. : Les genoux HA se présentent sous un jour différent.
La technique de revêtement est plus élaborée, bien que
ce problème puisse être à présent considéré
comme résolu. La véritable différence, c'est qu'en matière
de genoux, le succès ne dépend pas seulement des capacités
de fixation de l'implant à l'os avoisinant, mais aussi d'une balance
ligamentaire rigoureuse et d'un alignement correct de l'axe mécanique
du membre inférieur. C'est ainsi qu'obtenir une stabilité mécanique
initiale peut se révéler plus difficile avec un genou qu'avec
une hanche.
M.O.
: Alors l'hydroxyapatite peut se révéler fiable à un
endroit et incertaine à d'autres ?
R.G. : Non. Il n'existe pas de différences spécifiques
entre les différentes aires d'application des revêtements HA,
qu'il s'agisse de composants fémoraux ou acétabulaires de prothèses
de hanche, ou de composants fémoraux ou tibiaux de prothèses
de genou, voire encore de prothèses d'épaule ou d'implants tibio-tarsiens
Les différences de résultats s'expliquent par le degré
d'obtention d'une stabilité mécanique initiale suffisante à
l'interface pour permettre à la fixation par ostéointégration
de se développer de manière valable. Et pour cela bien entendu
existent des conditions très différentes selon la localisation
anatomique.
Même s'il a été prouvé, notamment par Søballe,
qu'un implant revêtu d'HA et soumis à des micromouvements pourra
néanmoins présenter une ostéo-intégration, ce
qui ne sera jamais le cas d'implants non revêtus, il est évident
que si ces micromouvements dépassent un seuil critique, cette ostéogénèse
ne pourra jamais se réaliser et ce sera l'échec. La différence
entre les différents sites d'implantation pour un revêtement
donné ne tient donc pas au revêtement lui-même, mais aux
conditions mécaniques de géométrie prothétique,
de site receveur, et de procédure chirurgicale.
M.O.
: Vous parlez de résultats cliniques, comment les évaluer de
façon objective ?
R.G. : Certains outils sont à notre disposition en matière
d'investigations paracliniques, et notamment la radiographie pour laquelle
nous avons développé le score ARA, mais également la
densitométrie osseuse.
Je m'intéresse tout particulièrement à la densitométrie,
c'est pour moi un outil de premier plan pour l'évaluation scientifique
des arthroplasties, simplement parce qu'elle est susceptible de fournir des
informations plus précises concernant la réponse osseuse vis
à vis de l'implant, en un laps de temps beaucoup plus court que les
procédés classiques. La période d'observation du devenir
de l'implant peut être ainsi considérablement accourcie, avec
en corollaire un bénéfice évident pour toutes les parties
concernées, y compris le patient
M.O.
: Vous avez cité le score ARA ?
R.G. : ARA signifie "Agora Roentgenographic Assessment".
Il s'agit d'un score chiffré d'évaluation radiographique des
composants fémoraux des prothèses non cimentées, développé
par le Groupe AGORA, que nous avons eu l'occasion de publier dans les Cahiers
d'Enseignement de la Sofcot consacré aux prothèses à
revêtement hydroxyapatite, et de présenter en complément
lors d'une communication lors de la dernière Sofcot en 94. Nous présenterons
prochainement le versant cotyloïdien de cette évaluation.
Ce score ARA représente pour nous une amélioration significative
par rapport aux autres méthodes d'analyse des paramètres, et
de leur évaluation chiffrée. A partir d'une très large
base informatique et d'une confrontation systématisée des données
cliniques et radiographiques, nous nous sommes attachés à mettre
en évidence certains paramètres de risque potentiel, en partant
du principe de base que certains signes de remodelage osseux pouvaient potentiellement
conduire à des problèmes, selon des degrés divers. C'est
ainsi qu'au terme du brassage informatique de plusieurs milliers de simulations
radio-cliniques, selon un procédé analogue au calcul de facteurs
de risque des compagnies d'assurance, nous avons pu attribuer une valeur numérique
à chacun des "facteurs de risque" potentiels. Le résultat
est un simple chiffre de 0 à 6, d'un maniement analogue à l'évaluation
chiffrée de Merle d'Aubigné et Postel pour la cotation clinique.
Ce score ARA autorise une évaluation radiographique d'une série,
à l'échelon individuel ou global, évolutive dans le temps.
Il permet également d'établir des comparaisons pronostiques
précises entre différents implants de géométrie
ou de modalités de revêtement différentes.
M.O.
: Vous êtes président du Groupe AGORA, pourquoi ce Groupe, quels
sont les objectifs ?
R.G. : La recherche dans le domaine de l'Orthopédie était
encore voilà peu de temps le champs d'activité d'une personnalité
unique. Il suffit de se référer à Charnley, Muller, Boutin,
Lord et d'autres. Aujourd'hui les réalisations de haute technicité
requièrent la coopération de tous les domaines scientifiques,
avec en corollaire la nécessité d'une coopération multidisciplinaire
à la fois entre et au sein des différentes disciplines. Et ceci
non seulement pour générer des séries suffisamment importantes
en nombre pour l'évaluation clinique, mais aussi pour bénéficier
d'un mécanisme global de "régulation en retour" pour
chacun des individus concernés isolément. Ainsi donc la notion
de groupes orientés vers un sujet spécifique apparaît-elle
comme particulièrement attractive, parce qu'elle fournit un environnement
idéal pour la coopération entre cliniciens, scientifiques, et
ingénieurs. Nous avons beaucoup parlé tout au long de cet interview
de l'Europe et de son potentiel scientifique, la création de ce groupe
européen dès 1990 répondait à cette attente
J'ai pu ainsi matérialiser les relations de collaboration très
étroite instaurées depuis 1987 avec Jean-Alain Epinette, qui
s'est impliqué très précocement dans cette voie de l'hydroxyapatite
en France. Compte tenu à la fois de nos conclusions communes concernant
l'avenir prometteur des revêtements hydroxyapatite en matière
de chirurgie orthopédique, ainsi que de la nécessité
d'études cliniques rigoureuses et pourvues de moyens appropriés
pour l'étude des résultats, nous avons décidé
de co-fonder ce Groupe Scientifique AGORA . L'AGORA est en fait l'"Apatite
Group for Orthopaedic Research onto Arthroplasties". Nous avions apprécié
dans ce nom la symbolique héllène de ce lieu de rassemblement
des idées et des connaissances du peuple grec, au berceau de notre
civilisation . Bénéficiant d'un support logistique du Centre
de Recherches et Documentation des Arthroplasties, basé à Bruay-Labuissière,
l'AGORA a pu largement contribuer depuis lors au développement des
connaissances en matière de revêtement hydroxyapatite des prothèses
articulaires.
M.O.
: Parlons du futur: hydroxyapatite ou autres revêtements bioactifs ?
R.G. : Les revêtements hydroxyapatite ne sont certainement
pas appelés à disparaître. Cependant certaines modifications
des éléments bioactifs peuvent être envisagées
pour améliorer leur potentiel biologique. C'est ainsi que leur association
avec d'autres composés ou d'autres procédés de stimulation
osseuse est une idée attractive. Nous ne manquerons certainement pas
de constater bientôt des progrès importants en ce sens. Toutefois,
les principes de base de la bioactivité des revêtements seront
toujours de mise. Un revêtement idéal est celui qui induit une
ostéo-apposition robuste dans le plus court laps de temps, puis disparaît
graduellement en s'inscrivant dans le processus physiologique de remodelage
osseux, c'est à dire en étant remplaçé par de
l'os sans laisser derrière lui de stigmates persistants de son existence
antérieure. Nous sommes dès à présent très
proches de ce résultat.
M.O.
: Si l'on se tourne à présent vers les problèmes de polyéthylène,
de frottement et d'interface articulaire, que penser des évolutions
actuelles: métal-métal, céramique-polyéthylène,
?
R.G. : Il est clair que les surfaces articulaires de nos prothèses
représentent désormais le principal challenge pour les futurs
progrès de la chirurgie prothétique. Bien que l'on puisse parler
d'options prometteuses telles que le métal-métal, ou les céramiques
articulaires, ou encore le bombardement ionique des surfaces métalliques
type L-Fit, aucun élément et aucun suivi à long terme
ne permettent raisonnablement, pour l'instant du moins, de conclure de façon
nette. Les progrès pourraient également être envisagés
pour le polyéthylène lui-même, bien que l'on puisse regretter
que ces améliorations potentielles des composants existants ne passionne
guère les fabricants de polyéthylène, sans doute parce
qu'il s'agit pour eux d'un marché "marginal", et qu'ils manifestent
donc peu d'intérêt pour investir dans ce type d'amélioration
prothétique. A mon avis pourtant, ce pourrait être une option
possible. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'attendre l'émergence
de nouvelles technologies, peut-être céramique sur métal
?
M.O.
: En conclusion, comment voyez vous l'avenir des revêtements bioactifs
tels que l'hydroxyapatite ?
R.G. : La Communauté Orthopédique, partout dans le
monde, se caractérise par une approche relativement conservative en
ce qui concerne la fixation des implants. La règle est de se cantonner
(trop) longtemps aux méthodes traditionnelles de fixation prothétique,
tout en demeurant parfaitement conscient de leurs limitations. Pourtant, en
raison à la fois de la maîtrise de plus en plus affirmée
des implants à revêtement hydroxyapatite, en même temps
que de la publication d'excellents résultats à long terme de
ce type d'implants dans les colonnes des principales revues du monde orthopédique,
nous devrions constater une progression rapide de l'hydroxyapatite au niveau
international.
A terme, les effets de cette extension de l'hydroxyapatite devraient en premier
lieu rendre obsolètes les autres méthodes de fixation sans ciment,
et en second lieu, partiellement empiéter sur le marché des
prothèses cimentées. A mon avis, il y aura toujours, au moins
encore pour une longue période, un marché pour les implants
cimentés, ne serait-ce que pour un problème de moindre coût
chez les patients les plus âgés et ostéoporotiques. Par
contre, pour les patients qui nécessitent une fixation prothétique
particulièrement performante et de longue durée, en raison de
leur niveau élevé d'activités fonction
A mon avis, il y aura toujours, au moins encore pour une longue période,
un marché pour les implants cimentés, ne serait-ce que pour
un problème de moindre coût chez les patients les plus âgés
et ostéoporotiques. Par contre, pour les patients qui nécessitent
une fixation prothétique particulièrement performante et de
longue durée, en raison de leur niveau élevé d'activités
fonctionnelles, nous ne pourrons que recourir à la fixation optimale
que seuls les implants bioactifs peuvent offrir.
M.O.
: En conclusion, comment voyez vous l'avenir des revêtements bioactifs
tels que l'hydroxyapatite ?
R.G. : La Communauté Orthopédique, partout dans le
monde, se caractérise par une approche relativement conservative en
ce qui concerne la fixation des implants. La règle est de se cantonner
(trop) longtemps aux méthodes traditionnelles de fixation prothétique,
tout en demeurant parfaitement conscient de leurs limitations. Pourtant, en
raison à la fois de la maîtrise de plus en plus affirmée
des implants à revêtement hydroxyapatite, en même temps
que de la publication d'excellents résultats à long terme de
ce type d'implants dans les colonnes des principales revues du monde orthopédique,
nous devrions constater une progression rapide de l'hydroxyapatite au niveau
international.
A terme, les effets de cette extension de l'hydroxyapatite devraient en premier
lieu rendre obsolètes les autres méthodes de fixation sans ciment,
et en second lieu, partiellement empiéter sur le marché des
prothèses cimentées. A mon avis, il y aura toujours, au moins
encore pour une longue période, un marché pour les implants
cimentés, ne serait-ce que pour un problème de moindre coût
chez les patients les plus âgés et ostéoporotiques. Par
contre, pour les patients qui nécessitent une fixation prothétique
particulièrement performante et de longue durée, en raison de
leur niveau élevé d'activités fonction
A mon avis, il y aura toujours, au moins encore pour une longue période,
un marché pour les implants cimentés, ne serait-ce que pour
un problème de moindre coût chez les patients les plus âgés
et ostéoporotiques. Par contre, pour les patients qui nécessitent
une fixation prothétique particulièrement performante et de
longue durée, en raison de leur niveau élevé d'activités
fonctionnelles, nous ne pourrons que recourir à la fixation optimale
que seuls les implants bioactifs peuvent offrir.