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Tous les
orthopédistes ont entendu parler d' Adalbert-I Kapandji.
Ses ouvrages sur la physiologie articulaire sont présents
jusque dans les librairies médicales du Far-West. Mais le
connaissez-vous ? Il travaille à la Clinique de l'Yvette
à Longjumeau et s'est confié à Maîtrise
Orthopédique.
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M.O.
: Monsieur Kapandji qui êtes-vous ?
A.K. : A beaucoup de points de vue, je suis un minoritaire
. D'abord j'ai un nom difficile à porter, mais, avec le temps, je me
suis aperçu que c'est un nom remarquable: il a une sonorité
et une histoire. Je n'ai rien contre les Durand, mais finalement, je préfère
m'appeler Kapandji. Mon père était chirurgien et j'ai hérité
de lui la curiosité scientifique, la probité intellectuelle,
le sens chirurgical et aussi un certain sens des affaires. Il m'a transmis
beaucoup de choses, beaucoup de gestes, et cela fait partie de l'héritage
que je qualifie d'intemporel. C'est-à-dire tout ce que nos parents
nous donnent de façon invisible par leur comportement et leur savoir.
L'état pourra peut-être un jour nous saisir la totalité
de notre héritage financier, mais jamais il ne pourra se saisir de
cet héritage intemporel. Du côté de ma mère tourangelle,
j'ai hérité de mon sens artistique et par son père, qui
était mécanicien, du sens de la mécanique. J'ai donc
beaucoup reçu de ma famille et c'est pourquoi, en définitive,
ce nom que j'ai eu du mal à porter au début, maintenant, je
le revendique. J'en suis très fier et j'essaierai de le transmettre
avec panache. J'espère avoir communiqué mon souci de la dynastie
à mon fils, qui est aussi chirurgien.
M.O.
: Qui était votre père ?
A.K. : Mon père était Turc, né en
Grèce et parce qu'il avait fait ses études classiques au lycée
français de Salonique, sa famille l'a envoyé à Paris
faire ses études de médecine. Il est devenu médecin,
puis Interne des Hôpitaux de Paris. Il était tenté par
une carrière hospitalière mais, du fait qu'il était étranger,
celle-çi lui était fermée. Il a travaillé avec
des chirurgiens renommés, dont Sauvé avec lequel il a mis au
point la fameuse technique de Sauvé-Kapandji. Mon père n'était
pas orthopédiste et il a fait beaucoup de travaux de chirurgie digestive,
sur les voies biliaires en particulier. Mais c'est cette "petite" intervention
orthopédique sur la radio-cubitale inférieure, aujourd'hui utilisée
dans le monde entier, qui lui a donné une renommée imprévue.
Il exerçait à Paris dans plusieurs cliniques en même temps.
Sur la fin de sa vie, il a été naturalisé français
et il en était fier. Cette paternité "étrangère"
est également un des aspects de ma personnalité minoritaire.
M.O.
: Quels sont les autres aspects ?
A.K.: J'avais durant mes études médicales
des opinions politiques "ultra-gauches". C'était mal vu dans le milieu
médical. Depuis les choses ont changé: j'ai évolué
et l'expérience m'a beaucoup appris. Mais je ne regrette pas cette
période militante de ma vie et cette expérience "gauchiste"
qui après la Libération était tentante pour tous les
jeunes gens qui réfléchissaient un peu sur la politique. Elle
m'a enrichi à bien des points de vue. Maintenant, évidemment,
on ne trouve plus beaucoup d'intellectuels de gauche....
M.O.
: Comment s'est déroulée votre formation chirurgicale ?
A.K. : J'ai été nommé Interne des
Hopitaux de Paris en 56 et j'ai terminé en 60. J'ai fait un internat
de chirurgie générale avec essentiellement des choix de digestif
et j'ai même fait ma thèse sur le digestif. Durant mon internat,
j'ai été en orthopédie infantile chez Pierre Lance où
j'ai connu Pol Lecoeur, esprit original et ingénieux. En fait, j'ai
"pratiqué" l'orthopédie essentiellement dans le service de Chirurgie
Générale de Félix Poilleux à Broussais, comme
Interne puis comme Chef de Clinique; je m'y sentais bien et j'étais
particulièrement affecté à l'orthopédie simplement
par goût personnel. Cela ne m'a pas empêché de faire des
travaux de "digestif" et j'ai perfectionné un appareil qui, à
ce moment là, était très utilisé pour apprécier
le fonctionnement des voies biliaires. C'était le kinésimètre
que j'ai transformé en kinésigraphe et sur lequel plusieurs
générations d'internes ont "bavé". Au terme de mon clinicat,
j'ai essayé de poursuivre en vain dans la voie hospitalière.
A ce moment, pour toutes sortes de raisons, je me suis trouvé devant
une porte fermée.
M.O.
: Ne pensez-vous pas que votre personnalité très originale était
l'obstacle principal ?
A.K. : Oui certainement; d'ailleurs cet obstacle est apparu
clairement lorsque j'étais chez le Pr Lucien Léger. Il m'a demandé
un jour de lui faire pour "le lendemain midi, sur mon bureau", comme il avait
l'habitude de le dire, la bibliographie mondiale sur l'échinococcose
tyrolo-bavaroise. Je dois dire que cela ne m'a vraiment pas branché.
J'étais prèt à participer à des travaux dans le
service, mais sur des idées excitantes ! Il n'a pas eu comme il le
désirait la bibliographie mondiale sur l'échinococcose alvéolaire
" Il n'a pas apprécié. Je reconnais que ce n'était "pas
bien"... Je pense que ce jour là il a tiré un trait sur ma promotion.
Bref, j'ai dû me reconvertir dans la carrière privée.
Tout de suite, je me suis dit que je ne pouvais exercer comme mon père
l'avait fait, en sautant d'une clinique à l'autre, compte tenu de l'évolution
de la circulation dans Paris . Je pensais aussi qu'il fallait créer
son propre outil de travail. Avec d'autres collègues très motivés
et qui sont devenus mes amis, j'ai donc réalisé, il y a maintenant
27 ans, cette clinique en banlieue sud. Cela m'a demandé beaucoup d'efforts,
de travail et de tenacité. Maintenant, je dispose d'un outil de travail
qui, dans le fond, est très performant, au moins autant qu'un service
hospitalier. J'en ai déduit que les sentiers de la vie sont imprévisibles
mais vous mènent toujours là où vous devez aller...
M.O.
Et la biomécanique articulaire ?
A.K.: Ça a été ma chance. Un jour
un camarade de promotion qui enseignait la mécanique articulaire dans
une école de masseurs-kinésithérapeutes m'a proposé
de lui succéder. J'ai dit oui avec plaisir car j'avais beaucoup enseigné
au Pavillon d'Anatomie: j'avais fait d'innombrables dessins au tableau pendant
mes deux années d'Aide d'Anatomie bénévole qui, au passage,
n'ont pas été récompensées puisque je n'ai jamais
pu être nommé à l'adjuvat. Quoi qu'il en soit, j'ai fait
ces cours au kinés en les illustrant abondamment et c'est en enseignant
la biomécanique du corps humain que je l'ai apprise moi-même.
J'ai lu dans tous les sens le merveilleux livre de Duchenne de Boulogne qui
est vraiment l'ancêtre de la Biomécanique; il ne comportait aucun
dessin d'anatomie. Et j'ai construit toutes sortes de schémas avec
le principe que chaque dessin ne devait exprimer qu'une seule idée
afin qu'elle soit immédiatement compréhensible pour qui le regarde.
J'ai ainsi été amené à concevoir l'enseignement
de la biomécanique comme une bande dessinée ou, si l'on veut,
les "Riches Heures de la Mécanique Articulaire". C'est-à-dire
une suite de dessins qui conduisent à acquérir les notions essentielles
sur le fonctionnement des muscles et des articulations. Tout en faisant ces
cours sur ce schéma directeur, je me suis dit qu'il était dommage
que tous ces dessins ne soient pas utilisés par un plus grand nombre
d'élèves. J'ai donc été voir avec la maquette
d'un chapitre, un éditeur qui avait déjà connu une certaine
fortune avec des schémas d'anatomie et il a bien voulu me suivre: je
crois qu'il a fait "le bon choix".
J'ai publié mes trois livres sur la Mécanique Articulaire: ils
ont connu un grand succès et ils sont lus par tous les kinésithérapeutes
de France et de Navarre, et probablement par beaucoup de chirurgiens. Ils
sont traduits en 6 langues dont le japonais. Il se trouve que maintenant je
suis plus connu à l'étranger qu'en France. Comme quoi l'on peut
tirer parti de ses échecs...
M.O.
Vous expliquez ce succès par la simple mise en images du Duchenne de
Boulogne ?
A.K. : Je n'ai pas lu que Duchenne de Boulogne. J'ai lu
Steindler, j'ai lu Fick et bien d'autres biomécaniciens et je me suis
fait aussi des idées personnelles. Mais c'est Duchenne de Boulogne
qui a vraiment été mon maître à penser. J'ai également
beaucoup réfléchi sur le fonctionnement des muscles et des articulations
à partir de l'enseignement et au cours des interventions d'orthopédie.
J'ai ainsi découvert des évidences qui avaient des conséquences
intéressantes mais que personne n'avait exprimées jusqu'alors.
En ce qui concerne la partie mécanique de l'ouvrage, elle s'explique
par mon penchant pour la physique et la géométrie descriptive
héritage de mon grand-père maternel. J'ai donc appliqué
des choses que j'avais ramassées à droite et à gauche
durant mon éducation classique. Je n'ai jamais suivi des cours à
l'Ecole des Arts et Métiers ou des cours de mécanique à
la Faculté; par contre, j'ai beaucoup lu. C'est de la mécanique
tirée de mon expérience qui est transférée dans
mes livres; c'est donc une mécanique vécue.
M.O.
: Comment avez-vous réalisé les dessins ?
A.K. : J'ai fait mes dessins "avec un crayon et du papier".
Maintenant, le les fais avec mon ordinateur. Ma mère, qui est artiste
peintre, m'a appris à voir, à dessiner et à reproduire
sur le papier ce que j'avais dans la tête, mais je n'en avais pas fait
une occupation. En réalité, je me suis découvert des
capacités de dessinateur au pavillon d'anatomie quand je faisais des
tableaux pour les étudiants de première année.
J'ai une facilité qui est de me représenter très bien
les choses dans l'espace. J'arrive à traduire sur le papier ces visions
en trois dimensions. Je crois que quand on a des dispositions pour le dessin,
on voit d'abord le dessin dans sa tête et ensuite on le projette sur
le papier. J'ai même fait dans mes deux premiers volumes des "modèles"
de mécanique articulaire, sorte de découpages-pliages-montages
qui sont pour moi des dessins dans l'espace...
M.O.
: On vous a un peu reproché votre absence de source expérimentale
...
A.K. : Oui ... il y a beaucoup de gens qui m'ont
demandé après avoir lu mes livres "où est votre laboratoire
?".
Certains ont dit que j'avais fait de la "biomécanique en chambre".
C'est vrai. D'ailleurs en toute modestie et à mon petit niveau, je
fais le parallèle avec la même question qu'on posait à
Einstein : Où est votre laboratoire ? Il faisait voir son crayon et
son papier et il disait "mon laboratoire, il est sur mon papier". J'ai fait
de la biomécanique en chambre, je l'avoue et je n'en ai pas honte,
car si rien qu'en réfléchissant sur les formes des os et des
articulations et les directions d'actions musculaires et ligamentaires, j'ai
trouvé un certain nombre de choses, je pense que tout cela était
déjà accessible aux autres. Dans le fond ces livres n'ont fait
que traduire mon émerveillement devant la beauté et l'organisation
remarquable de l'anatomie du corps humain et de la nature en général.
Pythagore disait "Tout est Harmonie dans la Nature...".
A présent, on fait de la biomécanique dans des laboratoires
sur-équipés, avec des tas d'appareils électroniques,
et l'on assiste, sous la pression des anglo-saxons, à une "perversion
technologique" où les structures vivantes disparaissent derrière
des tableaux de chiffres...
En y réfléchissant, au fil des années, j'ai fini par
comprendre les différences fondamentales qui existent entre la mécanique
industrielle et la biomécanique. Beaucoup de chirurgiens orthopédistes
pensent en termes de mécanique industrielle. J'emploie un terme volontairement
provocateur en disant que la biomécanique est "patate": sa géométrie
n'est pas stricte, ses axes sont immatériels et évolutifs et
ses articulations comportent un jeu mécanique "à la construction",
qui loin d'être un défaut apporte des possibilités fonctionnelles
supplémentaires. Ce jeu n'est un avantage que tant que les surfaces
se reconstruisent: la biomécanique est une science qui intègre
la dimension de "temps", car les êtres vivants sont des "êtres
à quatre dimensions", en perpétuelle évolution de la
naissance à la mort. Dès que l'usure n'est plus compensée
par la reconstruction permanente, nous redevenons la proie de l'entropie...
M.O.:
Vous n'avez pas eu vraiment de maître en orthopédie ?
A.K.:Effectivement, non: je suis le "fils de personne"
et cela a été très gênant à une période
de ma vie, quand j'ai fait "ma mue" de la situation de chirurgien généraliste
à celle d'orthopédiste. Mais j'ai été aidé
par Merle d'Aubigné....
Je n'ai malheureusement pas été son élève, mais
je suis allé le voir un jour avec le tome III de mon ouvrage sur le
tronc et le rachis, qui n'était pas encore édité. Il
a été très interessé par ma manière de
concevoir la mécanique du corps humain. Il a été enthousiasmé
et il m'a écrit sans aucune difficulté une préface que
je considère comme très élogieuse et très favorable.
Par la suite il m'a toujours aidé dans ma progression dans le milieu
orthopédique et m'a permis d'être membre de la Société
Française d'Orthopédie, puis de faire mon chemin du côté
de la chirurgie de la main. Merle d'Aubigné a été mon
premier père adoptif...
M.O.
: Depuis votre installation libérale, quelles ont été
les directions de votre activité chirurgicale. ?
A.K. : Au début de la clinique, j'étais chirurgien
généraliste et j'y ai exercé comme tel pendant plus de
10 ans, avec une polarité orthopédique. Mais à un moment,
je me suis rendu compte que je ne pouvais pas être crédible en
tant que chirurgien orthopédiste si je continuais à pratiquer
la chirurgie générale. Fort heureusement, je m'étais
associé à plusieurs autres collègues qui pouvaient assumer
complètement la chirurgie digestive et donc, progressivement, j'ai
pu me cantonner à la chirurgie orthopédique et obtenir mes qualifications
auprès des autorités compétentes.
M.O.
: Pourquoi le choix de la main ?
A.K. : J'ai toujours été fasciné par
cet outil extraordinaire qu'est la main. Dès que j'ai entendu parler
d'une petite "compagnie" qui se nommait alors le Groupe d'Etude de la Main,
je n'ai eu qu'une ambition, celle de participer à ses travaux. J'avais
dèjà une approche pluridisciplinaire de la main: artistique,
anatomique, fonctionnelle, chirurgicale, et l'idée d'un groupe d'étude
qui ne soit pas restreint à la chirurge m'avait séduit.
En présentant des travaux originaux, j'ai pu être admis dans
ce cercle restreint qui est maintenant devenu la Société Française
de Chirurgie de la Main. J'y ai été accueilli et guidé
par Raoul Tubiana qui est mon deuxième père adoptif, et pour
qui je garde une profonde et affectueuse reconnaissance. Je n'ai pas cessé
d'approfondir l'anatomie et le fonctionnement de la main sur laquelle j'ai
publié pas mal de travaux en particulier en ce qui concerne la colonne
du pouce dont la biomécanique est pleine d'astuces. Là encore,
je vais d'émerveillement en émerveillement . Dans le Groupe
d'Etude de la Main, puis ensuite dans la Société Française
de Chirurgie de la Main, j'ai trouvé un plein épanouissement
parce que c'est un milieu tout à fait convivial; nous sommes tous de
vrais amis et nous n'étions pas très nombreux au début,
à l'inverse de la SOFCOT qui est devenue maintenant une énorme
"machine". J'ai toujours publié dans le GEM plutôt que dans la
SOFCOT.
M.O.
: Et la prono-supination ?
A.K. : Je pourrais presque dire que c'est mon "dada". C'est
d'ailleurs un peu héréditaire puisque mon père s'y est
interessé et a conçu une opération pour la rétablir.
Je me suis posé un jour, la question de l'utilité de ce mouvement
et ensuite celle de la manière dont la phylogénèse l'avait
rendu possible. La question essentielle est donc: "Pourquoi l'avant-bras comporte-t-il
deux os ?". Cela m'a amené à faire des découvertes, et
surtout à comprendre que les moyens qui me paraissaient a priori les
plus simples étaient les plus compliqués. Le système
des deux os de l'avant-bras est une "invention" tout à fait extraordinaire
qui remonte à la sortie des poissons de la mer, il y a trois cent millions
d'années. La prono-supination est un mouvement qui pratiquement n'a
été utilisé qu'en fin d'évolution, si on peut
parler d'évolution, et cela soulève des problèmes philosophiques
fondamentaux. En plus c'est un mouvement qui nécessite l'intégrité
de deux articulations qui sont conjointes, les radiocubitales supérieures
et inférieures. J'ai réfléchi surtout sur la radiocubitale
inférieure dont je suis passionné; j'en ai même conçu
une prothèse, encore en période de mise au point.
M.O.
: Votre méthode de traitement des fractures du poignet a connu un certain
succès.
A.K. : C'est encore le résultat de mon anti conformisme.
Quand j'ai appris à opérer, on m'a toujours affirmé qu'il
ne fallait pas mettre de vis ou de broches dans les foyers de fracture. C'était
une espèce de tabou. Un jour, je me suis aperçu qu'en le transgressant,
on pouvait donner à une broche intra-focale un effet de butée
qui empêchait le déplacement secondaire de la fracture. Ma technique
de traitement des fractures de l'extrèmité inférieure
du radius est issue de la violation de ce tabou. A partir du moment où
j'ai commencé à mettre des broches dans le foyer des fractures,
j'ai constaté que la fixation était beaucoup plus solide et
permettait une rééducation immédiate.
J'ai, comme beaucoup de chirurgiens orthopédistes, la conscience très
aiguë que l'appareil locomoteur doit fonctionner en permanence. Si vous
me permettez l'audace d'un néologisme, je dirai que l'appareil locomoteur
est fait pour "locomoter". Dès qu'on l'arrête, il commence à
se dégrader, car c'est le mouvement qui l'entretient. L'idéal
devant une fracture, c'est donc d'obtenir dès le départ par
des moyens les moins invasifs possible, une réduction correcte et une
fixation solide qui permettent l'utilisation immédiate du segment membre,
sans interrompre la fonction.
M.O.
: Combien de temps cela prend pour faire aboutir une idée ?
A.K. : Faire accepter une idée, cela prend du temps,
de la patience... on peut même dire de l'acharnement. Le temps, c'est
quelquefois 10 ans. Il faut s'obstiner. J'ai toujours en tête l'image
de l'huissier de Molière dont la maxime était "Oncques n'en
démord".
C'est grâce à cette obstination que j'ai fait beaucoup de choses
dans ma vie, en particulier la clinique. Il ne faut pas démordre.
M.O.
: Avez-vous eu des idées qui n'ont pas abouti ?
A.K. : Oui, par exemple la prothèse trapézo-métacarpienne.
J'ai été l'un des premiers à la réaliser à
peu près en même temps que De la Caffinière réalisait
sa première prothèse de type sphérique. J'ai toujours
pensé que cette articulation, qui fonctionne avec deux axes et deux
degrés de liberté, devait être modélisée
par un cardan. Alors j'ai dessiné une prothèse souple en silicone
dont l'intérêt est de reproduire très exactement la physiologie
de la trapézo-métacarpienne.
Mais cette prothèse a été mise "au placard" par une firme
qui vendait d'autres prothèse, si bien qu'elle n'est pratiquement pas
connue, bien qu'elle fonctionne aussi bien que les autres: j'en ai posé
moi-même une trentaine avec de bons résultats. Par la suite elle
a essuyé le discrédit qui s'est attaché au Silastic®.
Mais j'ai dans mes cartons un modèle qui a exactement la même
fonction, sur le même principe du cardan, mais métallique et
je ne désespère pas de la présenter un jour. Pour moi,
l'échec n'est jamais que temporaire...
M.O.
: Vous avez évoqué les dogmes en orthopédie qui,
bien qu'utiles pour transmettre le savoir, sont parfois des obstacles à
la création.
A.K. : Les sciences progressent toujours grâce à
des minoritaires, c'est comme en politique... Ce sont les minoritaires qui
font le progrès. En général, ils sont mal reçus
parce qu'ils "dérangent" car ils ne vont pas dans le sens des idées
admises; cependant, avec le temps, ils sont capables d'introduire de nouveaux
concepts. On progresse grâce à des idées un peu sulfureuses.
Mettre des broches dans un foyer de fracture c'est une idée très
sulfureuse et qui n'est pas encore acceptée par tous !
M.O.
: Oui, mais il y a beaucoup d'idées minoritaires franchement
mauvaises !
A.K. : Oui, c'est vrai. Le problème est de découvrir
derrière l'idée incongrue, l'application rationnelle qui va
lui donner son intérêt et son efficacité. Le dogme a,
bien entendu, une justification qui est celle de la transmission de l'expérience.
En orthopédie comme dans toutes les branches du savoir, il y a un problème
de transmission. L'humanité accumule un savoir sur lequel les générations
successives apportent chacune leur couche. Cela rejoint le problème
de l'héritage que j'ai évoqué au début de cet
entretien. Il faut transmettre...
Il y a des choses qu'on peut écrire dans les livres, dans les articles,
et il y a des choses qui sont intransmissibles autrement que par l'expérience.
L'expérience se vit au quotidien, au contact de quelqu'un qui la possède
déjà et qui l'infuse à un plus jeune, qu'on pourrait
appeler, sans aucune intention péjorative, un apprenti. Je pense qu'il
est très important en orthopédie de garder ce compagnonnage.
Chaque orthopédiste doit transmettre son savoir à au moins un
compagnon, qui a son tour pourra le développer et le transmettre au
suivant: c'est une réaction en chaine.
J'ai écrit à ce propos un poème; il a pour thème
Stradivarius qui est mort en emportant le secret de son fameux vernis qui
faisait des violons si merveilleux. Je pense qu'il y a là un grand
péché contre l'esprit: pour la transmission du savoir, nous
devons être des anti-stradivarius.
M.O.
: Que pensez-vous de la transmission du savoir orthopédique aujourd'hui
?
A.K. : Il y a une inflation des congrès absolument
effrayante. Maintenant aux congrès nationaux et internationaux vont
se superposer les congrès européens. On ne peut plus assister
à tous ces congrès Il est sûr qu'on apprend beaucoup de
chose dans un congrès. Mais on apprend aussi par le contact avec d'autres
chirurgiens, et faire des tours d'Europe, des tours du monde pour apprendre
l'orthopédie chez d'autres maîtres me paraît une chose
importante. Il n'y a pas actuellement la possibilité pour un jeune
orthopédiste de faire cela. Dès qu'il a fini son clinicat, la
vie le pousse à s'installer pour se faire une situation professionnelle:
il n'a pas le temps de voyager.
Il reste la possibilité de s'instruire auprès de ceux qui sont
déjà installés. Mais si l'on peut assister à des
opérations, on ne peut pas opérer soi-même et la transmission
se fait moins bien. D'autre part, les cliniques privées ne sont pas
reconnues comme "terrain" de stage, donc une partie importante du savoir est
perdue.
M.O.
: Vous pensez qu'il faudrait, au moins pour une partie, donner aux structures
privées, la possibilité d'enseigner ?
A.K. : Oui, il y a beaucoup de choses qui se perdent
parce que justement à partir du moment où l'on est "seul dans
son coin", on n'a personne à qui transmettre.
Quand on s'associe avec un jeune collègue qui sort d'un service où
il a tout appris, on fait assez facilement figure de "vieux crouton". Il est
difficile de transmettre son expérience à un associé
plus jeune, alors qu'en revanche, on peut profiter de ses connaissances fraîches
sur les techniques nouvelles. On ne peut transmettre qu'à un élève,
qui est en situation d'élève. L'organisation de cette formation
dans une structure libérale est certainement difficile. Le contact
avec le malade est un colloque singulier et la présence d'un autre
interfère inéluctablement. Mais il y a des structures privées
qui ont parfaitement réussi à intégrer toutes ces données;
je pense par exemple à l'Institut Francais de la Main, où des
élèves français ou étrangers viennent se former.
Il n'est pas question de faire de tous les chirurgiens privés des enseignants,
mais ceux qui ont quelque chose à dire ou à transmettre devraient
pouvoir le faire d'une façon officielle, intégrée dans
l'enseignement officiel.