| René
Louis a consacré sa vie à la chirurgie du rachis et
sest forgé dans cette spécialité une réputation
internationale. Cette renommée est le fruit dun travail
acharné et dune compréhension précoce de
ce que doit être la formation complète dun chirurgien
du rachis. |
M.O.
: Comment êtes-vous venu à la chirurgie du rachis ?
R.L. : Durant mes études de médecine et jusquà
linternat je navais pas didée bien précise
sur lorientation que jallais prendre. Cest mon professeur
danatomie, le Professeur Grisoli qui en me donnant mon premier travail
danatomie en 1956, lors de ma première année dinternat,
ma finalement orienté. Il mavait demandé de faire
une étude de la topographie des racines et des myélomères
de la base du crâne jusquau pelvis de façon à savoir
exactement quelles étaient leurs projections et leurs variations.
Il souhaitait que mon travail apporte une meilleure précision à
la chirurgie vertébrale. En fouillant la littérature je me suis
aperçu que la topographie nerveuse par rapport aux éléments
osseux du rachis dépendait dun travail unique. Cétait
celui de Chipault qui au début du siècle à partir de
9 cadavres avait émis des «lois» de projection des myélomères
par rapport aux épineuses. En effet à son époque la topographie
était destinée aux cliniciens qui se repéraient en palpant
les épineuses. Lorsquon ma demandé de faire le travail
il commençait à y avoir pas mal de chirurgie du rachis, cest-à-dire
beaucoup de laminectomies et un début de chirurgie antérieure
et il était donc bon de savoir lors des abords postérieurs quelle
était la topographie radiculaire par rapport aux lames et non plus
aux épineuses. Par ailleurs lors des abords antérieurs il fallait
connaître la topographie des myélomères par rapport aux
disques et aux corps vertébraux.
M.O.
: Comment aviez-vous mené cette étude ?
R.L. : Laborieusement puisque javais disséqué
à lépoque 30 cadavres, ce qui fait pas loin de 2000 racines
que jai disséquées et que jai reproduites sur des
plans au millimètre avec leur projection par rapport aux lames, aux
corps vertébraux et aux disques. En déterminant une topographie
moyenne et quelques variations je suis arrivé à certaines conclusions.
Quand une hernie est située comme à lordinaire, postéro-latéralement
les lois classiques sont fidèles mais quand la hernie est plus médiane
elle touche une racine dont le territoire est situé plus bas ; vous
pouvez ainsi avoir une sciatalgie S1 alors que la compression est à
un niveau plus haut par exemple en L4-L5 médian. A linverse,
si la hernie est située dans le foramen, elle va toucher une racine
qui part dun étage plus haut par exemple dans le foramen L5-S1
au lieu davoir une compression de la racine S1, on aura une topographie
L5. Actuellement avec le scanner ceci na plus dutilité
parce quon sait où se trouve la hernie et donc la correspondance
radio-clinique est facile à établir.
M.O.
: Vous aviez déjà opté pour la chirurgie ?
R.L. : Oui javais déjà choisi la chirurgie. Je
métais aperçu en fréquentant les divers services
que javais un état desprit qui se rapprochait plus du chirurgien
que du médecin. Après quelques mois de dissection radiculaire
jai noté de sérieuses discordances entre ce que je constatais
sur le cadavre et ce que mes maîtres enseignaient devant une myélographie
au lipiodol. Jai senti dès le départ quil y avait
quelque chose à développer. Jétais convaincu que
lanatomie du rachis nétait pas très poussée
dans les ouvrages parce que les chirurgiens navaient pas fait des demandes
précises aux anatomistes et que finalement la recherche anatomique
sur le rachis navait pas été orientée pour satisfaire
les besoins des chirurgiens. Jai senti cela très tôt et
à partir de ce moment là jai décidé de me
spécialiser dans le rachis. Jai continué à faire
beaucoup de travaux sur la colonne vertébrale et je me suis demandé
ce quil fallait faire pour être efficace dans cette chirurgie.
Jai comparé la chirurgie des membres avec celle du rachis et
je me suis aperçu quil y avait une très grande discordance
entre la logique opératoire vertébrale et la logique opératoire
des membres. Mes Maîtres lors des consultations proposaient des thérapeutiques
logiques et directes lorsquil sagissait de pathologie de la hanche
ou du genou, alors que pour le rachis ils proposaient le plus souvent une
laminectomie et quelquefois une fusion mais sans action mécanique directe
sur les lésions. Jai donc pensé quil fallait faire
des travaux pour permettre au chirurgien dagir directement sur le rachis
à nimporte quel niveau. Comme je constatais que dans ma région
on ne pratiquait jamais de voie antérieure, jai pensé
quun chirurgien du rachis devait être capable de faire des voies
antérieures pour agir directement sur les lésions. A linstar
des longs fleuves qui traversent plusieurs pays, le rachis passe à
travers de nombreuses régions anatomiques. Cela commence par la bouche
et cela continue par le cou, le thorax, le diaphragme, labdomen pour
se terminer dans le pelvis. En conséquence, pour devenir un chirurgien
du rachis il fallait que japprenne toutes ces disciplines contrairement
au cursus banal qui ne permettait pas de faire un spécialiste vertébral
complet. Dès le départ je me suis imposé cette formation
multiple. Jai fait de la neuro-chirurgie, de lorthopédie,
de la chirurgie générale, de la chirurgie vasculaire et de lORL.
M.O.
: Donc dès le début, vous aviez pensé votre formation
comme chirurgien du rachis ?
R.L. : Oui dès 56, dès ma première année
dinternat. Compte-tenu de la littérature scientifique de lépoque,
javais vraiment le sentiment quil était possible de faire
des travaux utiles sur le rachis. Quand jai réalisé que
des principes internationalement reconnus de topogaphie vertébrale
reposaient sur létude de neuf cadavres... jai finalement
mené mon étude jusquà 100 cadavres et là
jai pu mesurer à quel point lanatomie était variable
et que lanatomie des livres malheureusement nest pas toujours
lanatomie la plus fréquente. Quand on étudie un large
groupe on saperçoit quil faut changer la moyenne. Mais
quand on est chirurgien on ne peut pas opérer des moyennes, on opère
des individus et il faut connaître les variations, cest ce qui
ma poussé à faire de nombreux travaux danatomie
avant de pratiquer des actes chirurgicaux un peu plus logiques quauparavant.
Jai repris beaucoup de travaux anciens, jai repris toute la topographie
antérieure avec la distribution des vaisseaux, leurs branches, les
anastomoses et jai réorienté les techniques de la voie
dabord antérieure parce quelles nétaient pas
adaptées au rachis. Lapproche du chirurgien thoracique se fait
selon une chirurgie latérale douverture dun espace intercostal
mais ainsi on naccède au rachis que latéralement alors
que le chirurgien du rachis, pour certaines lésions antérieures,
a besoin daller le plus près possible du plan sagittal médian
afin daccéder directement à travers les corps vertébraux
au canal vertébral, le décomprimer, et faire des reconstructions
qui soient symétriques. Opérer le plus proche possible de la
ligne médiane cétait difficile en raison des rapports
vasculaires mais à partir du moment où on savait maîtriser
ces gros vaisseaux on se trouvait devant un rachis sur lequel on pouvait avoir
une action mécanique aussi rationnelle que sur un fémur.
M.O.
: Vous concouriez en anatomie ?
R.L. : Dès que jai passé linternat jai
franchi toutes les étapes du cursus en anatomie. Jai été
moniteur puis dès que mon ancienneté me la permis jai
été prosecteur. Jai continué à faire des
travaux danatomie laprès-midi au laboratoire, mais comme
à lépoque nous navions pas assez de cadavres au
laboratoire jétais obligé de travailler la nuit dans les
morgues. Ce qui fait que trois nuits par semaine jusquà trois
heures du matin je travaillais dans les morgues pour mener à bien mes
travaux. Jai fait cela pendant 15 ans et cela ma permis de connaître
toute lanatomie autour du rachis. Jai aussi repris des travaux
anciens qui le plus souvent nont fait que confirmer ce qui était
établi mais qui de temps en temps mont fait découvrir
des variations. Jai pu développer des idées en particulier
sur la biodynamique du rachis et sur le névraxe qui étaient
tout à fait originales et qui mont beaucoup servi dans ma pratique.
M.O.
: Comment se déroule votre clinicat ?
R.L. : Avant de faire mon clinicat, jai été prosecteur
et comme finalement mes professeurs avaient remarqué mon ardeur au
travail, très vite je suis devenu chef de travaux en anatomie. Cest-à-dire
que javais déjà un poste titulaire dans la fonction publique
avant davoir commencé mon clinicat. Mon statut universitaire
était donc en avance sur mon statut hospitalier. Je me suis trouvé
à la période de linstitution du plein temps hospitalier
sous limpulsion de Robert Debré, et à ce moment-là
se sont posés des problèmes déquivalence entre
le poste de faculté et le poste hospitalier. Je voulais être
un chirurgien du rachis et il fallait donc que je sois orthopédiste
en plus dêtre anatomiste. Dès la parution des premiers
textes sur le plein temps il est apparu quil ny avait quune
seule possibilité : être anatomiste et chirurgien généraliste.
Il navait pas été prévu dautre spécialité
et jétais un des premiers à postuler pour cette double
fonction. Jai dû prolonger mon internat de deux ans parce quon
ne pouvait pas me permettre dêtre à la fois assistant de
chirurgie et chef de travaux danatomie. Alors il a fallu après
un an dattente que jaille directement au Ministère de lEducation
Nationale et que je rencontre un Monsieur qui sappellait Monsieur Salomon,
à qui jai exposé mon problème. «Je suis chef
de travaux danatomie, lui dis-je, et je voudrais être assistant
en chirurgie mais le règlement ne le permet pas et ma faculté
me dit que je peux être assistant-assistant ou chef de clinique mais
que je ne peux pas être à la fois chef de travaux danatomie
et assistant en chirurgie». Il ma répondu : Mais cest
moi-même qui ait fait les règlements et personne ne mavait
posé ce problème. Vous pouvez rentrer tranquillement chez vous
; demain je fais publier un additif au journal officiel et vous aurez votre
poste. Je suis donc devenu assistant avec deux ans de retard par rapport
à mes collègues mais mes deux ans dinternat supplémentaires
mont permis de faire le tour de toutes les spécialités.
De plus, comme jétais très en avance sur le plan universitaire
on ma présenté à lagrégation que jai
réussie alors que je navais que trois mois dassistanat.
Cétait en 66. Je suis parti immédiatement au Sénégal
car le poste que javais brigué était un poste dagrégation
à la faculté de médecine de Dakar.
M.O.
: Quelle époque exquise ! Il suffisait de signaler au Ministère
quune loi était imparfaite pour quon la modifie ; il suffisait
dêtre un travailleur acharné pour quon vous propose
une agrégation...
R.L. : Cétait une période de transition. Par
ailleurs dune part il ny avait pas de limite dâge
et dautre part il ny avait pas un temps obligatoire à effectuer,
pour pouvoir passer au grade supérieur. Il suffisait de réussir
les épreuves du concours et davoir une épreuve de titres
suffisante. Jai pu passer linternat en quatrième année
de médecine et jai pu être chef de travaux vers la sixième
année. Je nétais évidemment pas le seul dans ce
cas là. Ainsi, 10 ans après ma réussite à linternat
je pouvais être professeur, ce qui était fréquent à
lépoque.
M.O.
: A cette période vous aviez publié un ouvrage sur lanatomie
du système nerveux central...
R.L. : Avec Paul Bourret. Bourret qui était notre excellent
professeur de neuroanatomie. Il avait remarqué mes facilités
de dessin au tableau lors de mes divers concours en anatomie et il était
venu me voir pour transformer son cours en un ouvrage. Je devais moccuper
de faire toutes les planches de dessins et lui devait faire le texte à
partir des planches. Jai fait tous les dessins, jai recalculé
les planches et je les ai modifiées en essayant de mettre une unité
dans les couleurs et lui a fait tout le texte.
M.O.
: Ce coup de craie, cest un don ?
R.L. : Quand jétais enfant je savais déjà
dessiner ; sans leçons, tout naturellement. Dailleurs, je dessinais
souvent quand jétais tout seul. Lors de mes études secondaires
jétais souvent premier au cours de dessin. Cela na donc
pas été un problème de se mettre au dessin anatomique
mais il ma fallu malgré tout du travail car tout nest pas
inné. Jai appris à dessiner toute mon anatomie de A jusquà
Z en répétant de nombreuses fois les dessins et en me forgeant
des repères. Si bien quencore actuellement on peut me demander
nimporte quel schéma, que ce soit sur le système nerveux,
lurologie ou le vasculaire, je peux le dessiner au tableau.
M.O.
: Pourquoi allez-vous au Sénégal ?
R.L. : Javais une épreuve de titres qui me permettait
par son volume dêtre présenté à une agrégation,
mais jétais trop jeune par rapport à mes collègues
marseillais qui concouraient. On ma dit quil ne pouvait pas y
avoir de poste pour moi à Marseille avant quelques années mais
que je pouvais me présenter ailleurs et revenir ensuite à Marseille.
Il y avait à ce moment-là des postes pour la coopération
et je me suis donc présenté au titre de la coopération
au CHU de Dakar. Le poste correspondait bien à ce que je souhaitais,
cest-à-dire à la fois anatomie et chirurgie. Il y avait
quand même 5 ou 6 concurrents pour le même poste mais finalement
je lai emporté et jai été très heureux
daller au Sénégal. Quand je suis arrivé jétais
ladjoint dun homme remarquable qui était le Professeur
Fustec mais qui est mort trois ou quatre mois après mon arrivée
dun accident de la circulation. Je me suis donc trouvé très
jeune dans lobligation dassurer la cheferie de service. Cétait
un service de 100 lits et pendant cinq ans jai fait fonction de chef
de service.
M.O.
: Comment se présentaient les conditions de travail locales
?
R.L. : Au début de la coopération, la France fournissait
les crédits et le personnel nécessaire pour que nous puissions
exercer notre mission qui consistait à former de nouveaux cadres pour
lAfrique et de nouveaux professeurs pour la faculté. Au départ
les conditions matérielles étaient satisfaisantes mais nous
avions un champ daction énorme. Nous avions aussi beaucoup de
liberté et quelquun qui voulait vraiment développer ses
idées et faire du bon travail avait toutes les possibilités
de le faire. La pathologie était très variée mais nous
étions confrontés à des affections à des stades
difficiles car très avancés. Les tuberculoses vertébrales
que nous avions à traiter détruisaient trois ou quatre vertèbres
et entraînaient des gibbosités importantes, que lon ne
voyait presque plus en Europe. Cela nous posait des problèmes difficiles
mais cétait aussi un défit chirurgical pour chacun dentre
nous et cela nous obligeait à améliorer considérablement
nos techniques. Malgré des moyens dans lensemble satisfaisants,
nous ne disposions pas de suffisamment de sang pour les transfusions si bien
que jai dû me perfectionner à outrance dans lhémostase.
Il ne fallait pas faire perdre inutilement du sang et être capable de
faire des ostéotomies vertébrales qui prennent trois à
quatre heures avec simplement 500 cc de sang. Ces qualités acquises
par ces circonstances mont été très utiles et actuellement
compte-tenu des problèmes transfusionnels mes anesthésistes
apprécient beaucoup le fait quil ny ait pas besoin de faire
de grosses transfusions à mes opérés.
M.O.
: Il nétait pas question dhypotension contrôlée
à Dakar ?
R.L. : Non... javais cependant une formation neurochirurgicale
et il faut bien reconnaître que lhémostase dun neurochirurgien
nest pas la même que celle dun orthopédiste. Javais
donc adopté pour lhémostase la méthode neurochirurgicale
avec électrocoagulation à la pince bipolaire et non pas à
la pince hémostatique. Javais appris lélectrocoagulation
plan par plan et je ne passais jamais au plan suivant tant quil y avait
une goutte de sang au plan précédent.
M.O.
: Mais les structures locales vous permettaient-elles de pratiquer
de la chirurgie rachidienne lourde ?
R.L. : Oui, il y avait de bons blocs opératoires, il y avait
suffisamment de lits et ce qui manquait cétait les services de
post-cure. Si bien que les malades opérés pour des maux de Pott
retournaient dans des hôpitaux de brousse après seulement 15
jours ou 3 semaines dhospitalisation. On leur fournissait leurs antibiotiques
mais jétais obligé de mettre au point des méthodes
ambulatoires car je ne pouvais pas les garder au lit. Cest ainsi que
jai mis au point des corsets en détraction et en lordose pour
leur permettre de marcher sans que le foyer soit soumis à des contraintes
majeures en pression. Grâce à cela jai pu éviter
la méthode classique des centres hélio-marins où les
malades devaient être longuement alités.
M.O.
: Le traitement du mal de Pott constituait lessentiel de la chirurgie
du rachis que vous pratiquiez à Dakar ?
R.L. : Il y avait surtout cela mais il y avait aussi toute la pathogie
habituelle. Quand je suis arrivé on ma dit quau Sénégal
la hernie discale et la scoliose nexistaient pas. Finalement au bout
dun an je me suis aperçu que je retrouvais toute la pathologie
que javais connu en Europe.
M.O.
: Que faisiez-vous sur les maux de Pott ?
R.L. : Pour les maux de Pott jai prolongé laction
des chirurgiens qui mavait précédé comme Hodgson
de Hong-kong ou Ferrand dAlger. Ces auteurs pratiquaient une chirurgie
très avancée pour lépoque en abordant directement
le foyer pour exciser les lésions et redresser les déformations.
Hodgson les redressait en encastrant dans le foyer des fragments de côte.
Pour ma part javais réalisé avant de partir à Dakar
des réductions de maux de Pott ou de fracture du rachis en opérant
sous traction. Les patients étaient tractés par les deux pôles
et une forte pression exercée perpendiculairement à la gibbosité
ouvrait comme un livre le foyer. Je me suis retrouvé ainsi devant des
pertes de substance énormes et cest pourquoi jai été
amené à placer des fragments de péroné dans le
foyer malgré la mauvaise réputation du greffon péronier.
Mais finalement lexpérience a prouvé que dans la situation
où jutilisais ces greffons cest-à-dire entre des
plateaux vertébraux sains et avivés, sur la ligne médiane
et en compression il ny avait aucun problème et quon obtenait
en 4 mois de très bonnes fusions du foyer avec rétablissement
de la rectitude du rachis sans ostéosynthèse.
M.O.
: La réanimation suivait ?
R.L. : La réanimation existait mais bien évidemment
pas sous sa forme actuelle. Javais un médecin qui était
capable de suivre les malades et comme je le disais précédemment
en minimisant les pertes de sang, javais très peu de choc opératoire
si bien que les choses se passaient assez bien. Il fallait que la chirurgie
soit très rigoureuse dans ses méthodes et dans ses indications.
Il est certain quà la moindre contre-indication dordre
général je nopérais pas. Il ne faut pas oublier
que la moyenne dâge était plutôt jeune et mes malades
atteints de Mal de Pott avaient entre 6 ans et 45 ans. Je nai opéré
que quelques personnes de la soixantaine. De plus javais une population
qui était dune résistance physique extraordinaire et dont
le psychisme nétait pas miné dinquiétude
vis-à-vis de la chirurgie. Ils me faisaient beaucoup confiance et la
réputation aidant ils sapercevaient que les choses allaient bien.
Ces patients jeunes, très confiants et très motivés ont
certainement contribué aux résultats très satisfaisants
dans lensemble.
M.O.
: Vous navez pas été confrontés à
des complications ?
R.L. : Si, au début. Jai eu à résoudre
un problème majeur dinfection per et post-opératoire.
Dès mes premières interventions javais des cicatrisations
qui se faisaient avec deux ou trois petites fistulettes superficielles et
on me disait: «Cest le climat, cest la façon conjonctive
de lafricain de cicatriser, cest inévitable». Bien
vite je me suis aperçu quil sagissait derreurs dasepsie.
De plus, mes premières tentatives de plaques vissées sur les
corps vertébraux sétaient compliquées de suppuration
et javais été obligé de retirer le matériel.
Je ne pouvais plus continuer dans ces conditions. Jai donc repris toute
lasepsie en salle dopération en étant rigoureux
pour les vêtements, les bavettes, les calots et jai institué
quelque chose de tout nouveau à Dakar, la désinfection au formol/
ammoniaque. Je ne disposais pas dappareillage moderne si bien que je
faisais mettre au personnel des masques à gaz pour faire diffuser tous
les jours les produits avec des pompes manuelles à insecticide. Les
deux ou trois premières années on injectait dabord dans
la salle du formol et 4 heures après de lammoniaque pour neutraliser.
Bien sûr au départ jai dû faire face à la
réprobation générale mais jai montré lexemple
les premières fois et tout le monde ma suivi. Ensuite jai
repris à la base la façon de faire les pansements. En quelques
mois mes cicatrisations sont devenues ce quelles étaient en Europe
et je nai plus eu de problème dinfection post-opératoire.
M.O.
: Avez-vous pu poursuivre vos travaux danatomie à Dakar
?
R.L. : Oui absolument. Jétais dailleurs responsable
du laboratoire danatomie à la faculté. Jai repris
sur des sujets africains tous mes travaux réalisés à
Marseille sur des sujets caucasiens. Cela ma permis de relever
quelques différences dans les proportions de telle ou telle variation.
Cétait indispensable parce que javais lambition de
connaître, avant dopérer, toutes les variations possibles.
Cela ma permis de faire un livre qui comprend les variations anatomiques
des européens et des africains. Pour les asiatiques jai été
obligé de me référer aux travaux des autres.
M.O.
: Avez-vous constaté des différences de courbures rachidiennes
entre lafricain et le caucasien ?
R.L. : Ce que jai constaté ce sont surtout des différences
de proportions dans les variations. Par exemple la terminaison de la moelle
épinière chez le caucasien se projette dans plus de 75 % au
niveau du disque L1-L2 et dans 10 % des cas au milieu du corps de L2. Chez
lafricain jai trouvé cette terminaison du cône au
milieu de L2 dans 45 % des cas. En ce qui concerne les courbures rachidiennes,
je me suis intéressé à la lordose lombaire parce que
la cambrure des reins des femmes africaines frappe le regard de
tout européen et peut, pour un oeil médical, évoquer
une hyperlordose. Jai fait cette erreur dappréciation au
départ et jai repris les travaux que javais faits sur les
lordoses lombo-sacrées en particulier pour étudier lincurvation
de larc postérieur et lincurvation de listhme lombo-sacré
au niveau duquel javais montré quentre la naissance et
lâge adulte il se produisait une angulation de 23°. En refaisant
les études dangle jai eu la surprise de voir que lhyperlordose
nétait quune apparence et que les angles, à quelques
variations près, étaient les mêmes que chez leuropéen.
En fait, ce qui variait, cétait le relief des fesses. La répartition
des graisses est tout à fait particulière chez lafricaine
et elle fait saillir la fesse ce qui donne une impression de lordose lombaire
accentuée. La conclusion de ces travaux publiés était
donc que la lordose lombaire était pratiquement la même chez
la femme africaine mais que le relief fessier était différent.
M.O.
: Comment se passe votre retour en France ?
R. L. : A mon retour je me retrouve à lHôtel-Dieu de
Marseille comme adjoint du Professeur Imbert qui alors opérait très
peu, si bien que jai eu la responsabilité technique du service.
Jai continué à développer ma chirurgie vertébrale
dans toutes les directions et en particulier vers lostéosynthèse.
Très vite jai apprécié les articles, les travaux
de feu mon ami Raymond Roy-Camille et en particulier sa technique dostéosynthèse
vertébrale. Ainsi, je suis devenu un fidèle de Raymond Roy-Camille
et jai adopté sa technique. Au fur et à mesure des mois
je me suis aperçu quil y avait des modifications à apporter
à son matériel pour quil corresponde à mes techniques.
Sur la plaque, jai rapproché les trous et jai ajouté
des trous obliques pour le sacrum. Sur la technique de greffe jai développé
la fusion intra-articulaire des facettes postérieures. Cette option
me permettait dabord de diminuer le temps dintervention puisque
je navais pas de greffe iliaque à prélever en utilisant
les épineuses tranformées en petites allumettes cortico-spongieuses,
placées dans les espaces intra-articulaires. Ensuite et surtout je
navais pas à disséquer le rachis au delà des facettes
articulaires et donc pas à couper les pédicules neuro-vasculaires
des muscles spinaux comme le font obligatoirement les nombreux chirurgiens
qui pratiquent la greffe intertransversaire.
M.O.
: Quelles étaient, en 1975, vos indications de fusion ?
R.L. : A lépoque on ne parlait pas dinstabilité
telle quon la conçoit actuellement. Je greffais toutes les fois
que javais à redresser une déformation scoliotique ou
cyphotique ; il fallait alors maintenir la correction au moyen dune
ostéosynthèse et dune fusion postérieure. Lorsque
la réduction dune cyphose entraînait une perte de substance
antérieure cela imposait une greffe et une ostéosynthèse
par voie antérieure. Quand je faisais une vertébrectomie je
créais automatiquement une perte de substance globale et jétais
obligé de réparer les trois colonnes.
M.O.
: Aviez-vous pensé à la greffe inter-somatique par voie
postérieure ?
R.L. : Jy ai pensé. Avant même de partir à
Dakar javais essayé une ou deux fois une technique darthrodèse
intersomatique par voie postérieure qui ne sappelait pas à
lépoque la technique de Cloward mais la technique de Wiltberger
: javais été frappé par le fait que pour introduire
de gros greffons iliaques par voie postérieure il fallait vraiment
mobiliser de façon majeure la queue de cheval et que dautre part
il fallait réséquer pas mal les facettes. En tant quanatomiste
cela ne ma pas beaucoup plu. Javoue que jai abandonné
très vite et jai préféré me lancer dans
les voies antérieures pour ne pas être obligé de toucher
au système nerveux.
M.O.
: Que pensez-vous des débats actuels sur la rigidité
des ostéosynthèses?
R.L. : Quand on a lexpérience de létude
des articulations sur le cadavre frais on sait que les articulations de lhomme
ne sont pas comme les articulations créées par lhomme
pour ses machines : elles ne sont pas rigides. Il existe toujours un peu de
jeu et cela semble être une loi biologique fondamentale. Cest
facile de sen rendre compte par exemple, au niveau du genou. Le genou
en légère flexion nest pas stable et nest pas rigide.
Pour ma part jai fait la même constatation au niveau de toutes
les articulations. Autre exemple, il est facile de prouver que larticulation
C1-C2 qui est très spécialisée dans la rotation axiale
dispose aussi de 10° de mouvement de flexion-extension et que la dent
de laxis est capable de mouvements doscillation derrière
larc antérieur de lAtlas autorisant un petit secteur de
flexion. Il y a incontestablement une différence entre les joints biologiques
et les joints mécaniques. Si on est trop mécaniste et si on
na pas cette expérience du vivant on risque dexiger pour
le corps humain la même rigidité quon peut exiger dans
un moteur. Un axe autour duquel tourne un volant doit être absolument
rigide car on sait que sil y a un peu de jeu, très vite cela
va suser, provoquer un mouvement anormal, etc... Et bien dans le corps
humain il ny a pas de mouvements parfaits autour dun axe, il y
a des phénomènes couplés de glissement et de tension
ligamentaire. Cest pourquoi les ostéosynthèses semi-rigides
du rachis conduisent à un bon pourcentage de fusion. Bien entendu cette
semi-rigidité ne doit pas confiner à une flexibilité
excessive source de pseudarthrose. Cela peut paraître séduisant
de pouvoir dire à un malade que grâce à la rigidité
dun montage il na besoin daucun support extérieur,
et quà la rigueur il peut faire ce quil veut. Seulement
je mets en garde contre ce raisonnement car si le matériel est très
rigide alors les mouvements vont se produire entre les extrémités
du matériel et le tissus osseux et il va se créer obligatoirement
à la longue une chambre de mobilité, source de douleurs.
M.O.
: Une fois larthrodèse obtenue, quelle importance que
le matériel soit rigide ou pas ?
R.L. : Il ne faut surtout pas oublier que même une arthrodèse
osseuse dispose dune certaine souplesse ; même les énormes
gratte-ciels sont capables dosciller au niveau de leur sommet. La nature
na rien fait de complètement rigide. Le tibia du champion de
ski nécessite une certaine souplesse étant donné les
contraintes auxquelles il est soumis lors dune descente de grande vitesse
si bien que tous les champions de ski savent depuis des années quil
ne faut pas conserver de matériel dostéosynthèse.
Il ne faut pas que les jeunes orthopédistes oublient ces phénomènes
biologiques naturels. Le corps nest pas dune rigidité métallique,
le corps est dune rigidité biologique cest-à-dire
toute relative. Alors si les métaux que nous implantons sont trop rigides
et quil y a disproportion entre les qualités physiques de los
et les qualités physiques du métal, il se produira des problèmes
à linterface. En pratique la nature est capable de supporter
énormément de déviation mécanique et finalement
les complications ne surviennent que dans une faible proportion.
M.O.
: Que pensez-vous du disque intervertébral artificiel ?
R.L. : Quand on visite mon service on saperçoit que
je ne fais pas mettre de disque artificiel, ni de cage intersomatique ni de
ligament artificiel. On pourrait bien entendu penser que je vieillis ou que
les méthodes nouvelles ne me plaisent pas parce que ce nest pas
moi qui les ai imaginées. Pas du tout, je suis très ouvert,
jai créé des techniques et jétais bien heureux
quon me permette de les appliquer. Et je donne des idées aux
jeunes pour quils continuent à innover. Je pense que les tendances
actuelles sont parfois bonnes mais quil faut les perfectionner. Ce qui
me chagrine un peu cest que les premiers matériaux, quon
a proposés pour matérialiser ces idées, ne sont pas encore
adaptés à la biomécanique du rachis. Par exemple le disque
artificiel a pour lui quil rétablit la hauteur discale et du
même coup la hauteur des foramens ; il supprime ainsi une certaine sténose
latérale dynamique. Mais surtout étant donné quil
interpose un matériel inerte entre les plateaux vertébraux arthrosiques,
il supprime un des mécanismes de la douleur. Je conçois donc
très bien que les résultats immédiats soient très
satisfaisants. Mais le problème cest quon a fabriqué
un matériel qui a un centre de rotation situé à équidistance
des plateaux supérieurs et inférieurs et quand on connaît
un peu la biomécanique du rachis on sait que le centre de rotation
est proche du plateau inférieur. Si bien que les deux articulations
postérieures ne peuvent fonctionner de façon synchrone avec
le disque. Le disque artificiel impose un mouvement dont le centre est à
égale distance des deux plateaux donc trois-quatre millimètres
plus haut que normalement et alors vous avez des facettes qui ne peuvent plus
glisser dune façon uniforme lune sur lautre. Les
rotations sont désaxées. Au début et tant quil
y aura un peu de cartilage le malade ne souffrira pas mais rapidement cela
va provoquer des arthroses postérieures et une usure du matériel,
cest automatique. Donc cest une chirurgie à court terme,
élégante mais à court terme. Ceux qui la pratique savent
quils pourront ultérieurement faire une fusion dont ils ont retardé
la réalisation, mais par contre ils ont imposé deux opérations.
M.O.
: Avez-vous déjà observé des complications ?
R.L. : Oui, au début quand les premiers opérateurs
ne savaient pas bien placer les disques artificiels. Jai vu des disques
placés trop en avant, le centre de rotation était alors aberrant
et de plus il ny avait pas rétention de cette prothèse
par les berges du plateau vertébral. Comme elles étaient derrière
laorte ou la veine cave cela faisait peur de voir ces prothèses
protubérantes. A linverse quand on a voulu les placer trop en
arrière on créait des hernies artificielles dans le canal vertébral.
Actuellement la plupart des auteurs les placent relativement bien et il ne
reste à mon avis que les problèmes de ce centre de rotation
et dusure. Néanmoins, les mises en place se font par abord antérieur
et il est certain quil sera très difficile dy retourner
parce que les adhérences avec une veine cave ou une aorte ne se négocient
pas comme des adhérences habituelles. Il faut prévenir les malades
que lopération a été faite par devant et quon
ne pourra probablement plus y retourner par cette voie. On a coupé
un pont et lavenir nous dira si cela a beaucoup de conséquences.
M.O.
: Et les cages intersomatiques ?
R.L. : Jen ai déjà enlevé quelques unes.
Ceux qui nont pas bien compris le problème pensent remplacer
ainsi la classique arthrodèse. Cest méconnaître
complètement la biologie car sans fusion postérieure ou à
moins que vous nimposiez au patient une immobilité de 6 mois,
tous les facteurs défavorables sont réunis. En effet il y a
des micromouvements, les plateaux ne sont pas très bien vascularisés
et les greffons ont du mal à passer par les étroites fenêtres
des cages. Tous cela abouti à la pseudarthrose douloureuse et effectivement
jai du réopérer des malades et les regreffer par devant
après avoir enlevé les cages. Par contre si la cage est proposée
pour supprimer des micromouvements sur la colonne antérieure alors
quon a fusionné larrière, je suis daccord
parce que dans ce cas la cage na plus quun petit rôle mécanique.
En raison de la fusion postérieure il ny aura pas trop de micro-mouvements
et cela donnera du temps à cette greffe mal placée pour que
petit à petit elle prenne. La cage accompagnée dune ostéosynthèse-fusion
postérieure est théoriquement acceptable car elle a lavantage
de rétablir une hauteur discale. Mais mon expérience a prouvé
que cétait rarement utile et que par une technique postérieure
de libération radiculaire sans relever le plateau vertébral
on avait aussi dexcellents résultats. Il faut mettre en garde
les jeunes contre lerreur de prendre le rachis pour un visage et de
faire du lifting vertébral à tous les gens qui comme moi ont
dépassé la soixantaine. Il ny a pas lieu de vouloir redresser
tous les espaces intervertébraux pour des considérations esthétiques
car en faisant des décompressions avec ou sans fusion et sans réhausser
le disque on obtient de très bons résultats.
M.O.
: Que pensez-vous des ligaments ?
R.L. : Le problème ici est le suivant : on nous propose de
mettre des ligaments artificiels pour traiter une instabilité arthrosique
car linstabilité dégénérative est bien une
instabilité arthrosique. Pour comprendre le phénomène,
transposons le au niveau du genou. Après une gonarthrose pour genu
varum ou genu valgum il se produit une perte de substance des surfaces osseuses
qui entraîne un relâchement des ligaments et une instabilité.
Est-ce que dans ces conditions vous allez proposer au malade de retendre les
articulations par des ligaments artificiels quand vous savez quau bout
de quelque temps le ligament artificiel ne va pas résister et quand
vous savez que le traitement dune arthrose nest pas de rétablir
des ligaments mais de rétablir des surfaces. Alors au rachis, étant
donné quil y a 23 disques, si vous mettez des ligaments sur un
ou deux segments mobiles vous avez les autres pour compenser lerreur
technique et les choses se voient moins que si vous faisiez la même
bêtise au niveau dun genou. Mais philosophiquement la bêtise
est la même. Par ailleurs, si on a la prétention de vouloir rétablir
une stabilité uniquement par une action ligamentaire entre deux vertèbres
alors il faut imiter la nature car la nature a mis entre deux vertèbres
un ligament qui est énorme et qui est le plus grand de tout le corps
humain : cest lanneau fibreux. Ce ligament intervertébral
a en L5-S1 6 cm de diamètre transversal et 3-4 cm de diamètre
antéro-postérieur ce qui fait à peu près 20 cm2
de section. Cest un ligament qui est circulaire cest-à-dire
quil peut faire face à toutes les directions de mouvements. Vous
avez ensuite dautres ligaments qui complètent laspect circonférentiel
de la stabilité ligamentaire entre deux vertèbres, ce sont les
ligaments intertransversaires, les ligaments interlamaires ou ligament jaune,
les ligaments interépineux etc... Si vous voulez remplacer la nature
qui a fait des choses aussi solides aussi circonférentielles par deux
ou trois axes ligamentaires artificiels interpédiculaires postérieurs,
si vous voulez remplacer 20 cm2 de section tendineuse par deux fois 1/2 cm2
vous êtes vraiment hardi en matière de biomécanique vertébrale.
Cest encore à mon avis une chirurgie brillante immédiate
mais à court terme. Je pose la question aux jeunes : est-ce que nous
devons faire évoluer notre chirurgie avec une partie de nos techniques
qui soit à court terme et avec le risque davoir dans quelques
années énormément de malades à reprendre ? Combien
de temps garderons-nous la confiance de nos patients en leur disant «votre
opération na pas duré longtemps mais nous avons une autre
opération qui peut marcher». Je pense que si nous évoluons
dans ce sens et que nous ne faisons pas une chirurgie à long terme
nous risquons de démolir la réputation de notre spécialité.
M.O.
: Il y a une nette tendance actuelle à résoudre chirurgicalement
tous les problèmes...
R.L. : Une chose importante que jai apprise en avançant
dans la spécialité, une chose dont tout le monde parle mais
qui à mon avis nest pas assez bien faite cest linterprétation
psychologique de la pathologie des malades. Depuis 15 ans, jai pris
à mes côtés un psychiatre et maintenant je suis capable
dinterroger moi-même psychiatriquement les malades. Sans parler
de psychiatrie lourde, on retrouve fréquemment chez nos patients de
petites perturbations qui relèvent du stress. Le stress est capable
de créer une pathologie douloureuse à partir dune lésion
primitive organique mineure qui delle-même naurait pas donné
grand chose mais qui exagérée du fait de modifications chimiques
dans la transmission nerveuse dues au stress devient intolérable pour
le malade. Devant léchec des traitements médicaux, un
tel patient peut être amené à consulter un chirurgien.
Sil se trouve que sur ses radiographies apparaissent de petites anomalies
comme une petite protrusion discale ou un disque dégénéré,
une relation de cause à effet erronée peut sétablir
et le patient sera opéré. Ce sera alors la catastrophe car la
condition du patient loin dêtre améliorée sera souvent
aggravée.
M.O.
: Quels sont les éléments qui vous font présumer
que la douleur est majorée pour une raison existentielle ?
R.L. : Je connais à peu près une douzaine de signes
qui en quelques minutes permettent de cerner le problème.
Leur recherche nest vraiment pas une perte de temps. Le premier des
signes est annoncé par les patients qui vous disent quils ont
vu beaucoup de médecins et que personne nest arrivé à
les soulager ; les traitements habituels cest-à-dire les anti-inflammatoires
et les antalgiques nont pas eu dinfluence, sauf peut-être
la cortisone ; la rééducation souvent les a aggravé.
Commencez par leur demander sils se réveillent souvent la nuit
entre 4 h et 5 h du matin et sils ont du mal à se réendormir.
La réponse sera 9 fois sur 10 positive. Ensuite vous leur demandez
si le matin ils ont le sentiment dêtre très fatigué
alors quils devraient être reposés. Puis vous leur demandez
sils se sentent nerveux dans leur relation avec les autres, et quand
cest un couple qui est présent, le conjoint vous fera un signe
qui signifie «oui il est très nerveux». Souvent chez les
dames vous retrouverez la notion de crises de larmes le matin. Voilà
pour les phénomènes généraux.
Ensuite il y a les phénomènes locaux, cest-à-dire
la petite lésion organique exaltée par le dérèglement
neurochimique de la transmission nerveuse. Ces patients accusent des douleurs
qui ont un faux aspect mécanique parce quil sagit souvent
de douleurs musculaires, qui naturellement se majorent à leffort
et diminuent au repos. Cela trompe tout le monde car on pense à un
phénomène mécanique. Mais la douleur persiste la nuit,
même au repos. Cette douleur est souvent à type de brûlures
et ses caractéristiques sont variables dans le temps et dans lespace.
Cest-à-dire quelquefois plus intense le matin et quelquefois
plus le soir ; la douleur est quelquefois localisée pendant quelques
jours puis elle change de côté, elle change de niveau. Ensuite
on découvre une symptomatologie à distance. Il y a dautres
douleurs dont les malades ne parlent pas spontanément parce quils
ont choisi de venir vous voir pour une douleur précise, lombaire ou
cervicale. Si vous posez la question ils vous diront que de temps en temps
ils ont des douleurs au pied ou ailleurs. De plus ils présentent souvent
des phénomènes vasculaires, vaso-moteurs, des engourdissements
et des fourmis dans les membres supérieurs, des zones qui sendorment
au niveau des membres et qui font peur car interprétées par
les malades et par quelques médecins comme des paralysies qui sinstallent.
On vous parlera de sciatique paralysante même si cest un engourdissement
temporaire qui na pas de topographie anatomique.
Enfin vous retrouverez lorigine du stress : un divorce, un chômage,
un enfant invalide quil faut traiter depuis des années, etc...
et quand vous avez ce contexte-là vous pouvez confirmer votre orientation
par un test thérapeutique. Nous faisons un test thérapeutique
avec des antidépresseurs et des neuroleptiques à doses très
légères, et non à doses psychiatriques, pendant quelques
semaines. Lorsque le malade revient en vous disant que vous lavez soulagé
vous comprenez que pour prendre en charge la pathologie du rachis il ne faut
pas être uniquement mécanicien mais aussi médecin complet
avec la faculté dappréhension psychologique de la pathologie.
Voilà un peu la philosophie de 30 ans dexpérience de chirurgie
vertébrale.