| Il y a plus de vingt ans, léquipe du Centre de Traumatologie de Strasbourg, dirigée à lépoque par Ivan Kempf, mettait au point la technique de lenclouage centromédullaire avec verrouillage.
Arsène Grosse a été lacteur essentiel de lélaboration de cette méthode qui a par la suite connue une diffusion mondiale et qui a profondément modifié la prise en charge des fractures diaphysaires
des membres. Nous avons rencontré ce traumatologue passionné lors dune des nombreuses séances denseignement quil organise régulièrement sous légide de lAssociation Internationale
pour lOstéosynthèse Dynamique. |
M.O. : Arsène Grosse, votre nom évoque à la fois le traitement des fractures et la chirurgie du rachis. Continuez-vous à exercer ces deux activités ?
A. G. : Comme vous le savez, jexerce les fonctions de chirurgien chef de service au Centre de Traumatologie dIllkirch-Graffenstaden, près de Strasbourg. Mon activité actuelle soriente plutôt vers le rachis dégénératif et les séquelles de fractures, la traumatologie durgence étant faite par les plus jeunes. Les gens que je côtoie sont un peu surpris de ce changement dorientation qui en fait sexplique facilement. Il faut distinguer deux périodes bien différentes dans ma vie professionnelle. La première, où pendant plus de dix ans jai occupé le poste de chef du service durgence au Centre de Traumatologie et dOrthopédie, où jassurais la traumatologie au sens large du terme à savoir les fractures de membres, la traumatologie vasculaire et viscérale, la neurotraumatologie, et la traumatologie du rachis. Cest pendant cette période que jai pu mettre au point la technique de lenclouage verrouillé du fémur et du tibia, et un peu plus tard le clou Gamma et ses dérivés. Jai ainsi, pendant de nombreuses années, eu loccasion de traiter toutes les fractures possibles et imaginables et le moment était venu de laisser cela aux plus jeunes. Jai en fait été de tout temps passionné par la chirurgie du rachis, ce qui explique que la deuxième période de ma carrière sest consacrée à ce domaine. Pour reprendre votre question, je dirais que mon activité se partage entre la chirurgie du rachis dégénératif, la chirurgie de la hanche et les séquelles de traumatologie des membres, surtout les pseudarthroses et les cals vicieux, ce qui mamène souvent à faire des ostéotomies à foyer fermé, mais je pense que cest un sujet sur lequel nous reviendrons ultérieurement.
M.O. : Dans quelles circonstances avez-vous été attiré par la traumatologie et la chirurgie durgence ?
A.G. : Jai passé le premier concours dinternat national en 1967 et je disposais alors de six mois avant dentrer en fonction. Il y avait un poste disponible au Centre de Traumatologie et comme je ne voulais pas perdre de temps, jai sauté sur loccasion et cest ainsi que jai été amené à découvrir la chirurgie durgence.
M.O. : Vous avez une réputation de grande polyvalence, ce qui est lidéal pour un traumatologue. Comment avez-vous pu acquérir cette polyvalence?
A.G. : Ma formation sest déroulée de la façon suivante. Jai passé ma première année dinternat au Centre de Traumatologie, où jai pu rapidement constater la nécessité dune formation polyvalente pour traiter les multiples facettes de la traumatologie. Jai alors effectué deux années de mon internat dans le service du Professeur Fontaine où lessentiel de lactivité sorientait vers la chirurgie vasculaire et digestive. Fort de cette expérience de deux ans, je suis revenu au Centre de Traumatologie pour terminer mon internat. Comme il y avait beaucoup de neurotraumatologie, le Professeur Ivan Kempf ma suggéré de compléter ma formation dans le service de neurochirurgie de Colmar où jai séjourné pendant trois mois, aux côtés du Docteur Baumgartner. Jai ensuite eu la chance de travailler pendant trois autres mois dans le service du Professeur Houdard à lHôpital Lariboisière à Paris. Grâce à cette formation jétais en mesure de faire face à la majorité des situations en traumatologie et cest bien ce quil fallait puisque nous étions et nous sommes toujours sur un site distinct du CHR de Strasbourg. Ce concept de centre de traumatologie, inspiré du modèle allemand et autrichien, nous avait séduit à lépoque parce quil permettait le traitement de toutes les lésions dans une unité de lieu et déquipe chirurgicale. Les Allemands continuent à être fidèles à ce concept et forment des chirurgiens traumatologues polyvalents, osseux et viscéraux, ce qui nest plus le cas en France, où la traumatologie osseuse se sépare de plus en plus de la chirurgie viscérale.
M.O. : Le principe dun centre de traumatologie éloigné dun centre hospitalier régional vous paraît-il de ce fait encore bien adapté à la prise en charge des polytraumatisés ?
A.G. : Malheureusement, je dois dire que ce nest plus vraiment le cas, nos chefs de clinique et assistants nont actuellement plus la formation nécessaire pour faire face à la traumatologie viscérale et nous sommes amenés à faire appel à des chirurgiens digestifs ou vasculaires extérieurs. Il nous arrive occasionnellement de transférer des traumatisés au CHR, pour des problèmes très spécifiques, notamment dimagerie. Quant au problème de la sur-spécialisation des internes je pense que cest une très bonne chose mais elle ne devrait pas se faire au détriment dune formation plus globale et plus générale de traumatologie, notamment en chirurgie viscérale. Nos confrères traumatologues allemands et autrichiens continuent à bénéficier dune formation mixte, osseuse et viscérale, et ces chirurgiens restent des traumatologues complets et exclusifs, sans pratique dorthopédie réglée, pour toute la durée de leur carrière.
M.O. : Vous avez co-signé une méthode de traitement à foyer fermé des fractures de membres. Doù vous est venue cette passion pour lenclouage à foyer fermé à une époque où la réduction anatomique à foyer ouvert régnait en maître.
A.G. : La réponse à votre question nécessite un petit rappel historique. Jai vécu lépoque où lenclouage centro-médullaire et lostéosynthèse par plaque avaient montré les limites de leurs possibilités. Lenclouage simple à foyer fermé était une méthode excellente pour le traitement des fractures diaphysaires simples localisées au tiers moyen. Par contre, cette méthode était mal adaptée aux fractures proximales et distales, et surtout aux fractures instables avec troisième fragment ou comminutives. Les complications et séquelles étaient fréquentes, en particulier les pseudarthroses et cals vicieux en varus, valgus, rotation avec raccourcissements par télescopage du foyer. Pour compenser ces insuffisances, nous avions à un moment pratiqué des enclouages à foyer ouvert avec ostéosynthèses complémentaires par plaque anti-rotatoire ou cerclage. Malgré cela, les complications restaient redoutables, notamment les retards de consolidation, les pseudarthroses et surtout les ostéites. Le traitement des fractures comminutives avec fracas se faisait de manière différente dans les deux services de traumatologie Strasbourgeois. Chez le Professeur Eugène Schvingt lenclouage dalignement était préconisé, ce qui consistait à mettre en place un clou et à laisser le malade en extension pendant un certain temps jusquà obtention du cal. Chez nous, le Professeur Ivan Kempf avait imaginé un protocole à ostéosynthèse différée, la fracture étant mise en extension dans un premier temps pendant trois à quatre semaines pour obtenir un début de consolidation, après quoi la fracture était enclouée. Malgré tous ces artifices, lenclouage centro-médullaire des fractures proximales, distales ou comminutives donnait souvent de mauvais résultats et la méthode nétait pas très prisée dans le reste de la France, notamment par léquipe de Judet et Letournel qui avait à faire face à de nombreuses complications de type pseudarthrose aseptique ou infectée avec cette méthode. Cest aussi à ce moment-là que les Suisses de lA.O. ont proposé lostéosynthèse à foyer ouvert avec plaques vissées permettant une réduction anatomique de tous les fragments. Cela paraissait effectivement très séduisant et beaucoup de chirurgiens se sont lancés dans cette méthode. Là aussi, après lenthousiasme initial, il fallut déchanter devant lapparition rapide de nombreuses complications spécifiques à lostéosynthèse rigide à foyer ouvert: retards de consolidation, pseudarthroses et refractures après ablation du matériel, conséquences du stress shielding, ou encore pseudarthroses infectées et ostéites avec séquestre, secondaires à la dévascularisation du foyer. Lostéosynthèse à foyer ouvert avait elle aussi montré ses limites. Dans le service on traitait les grandes comminutions diaphysaires par extension continue pendant six semaines, mais cela entraînait également dimportantes difficultés, en particulier des complications de décubitus de type amyotrophie et phlébites, responsables de séquelles fonctionnelles, sans parler des cals vicieux et des pseudarthroses très fréquentes dans ce type de fractures complexes. Cest à ce moment là que le Pr Ivan Kempf a été amené à rencontrer les Docteurs Klemm et Shelmann de Francfort qui ont présenté lors dun congrès la technique de lenclouage verrouillé (Verriegelungsnagel). Cette technique lui paraissait séduisante et jai pu aller à Francfort pour assister à une intervention. Cétait en Mai 74 et dès mon retour à Strasbourg jai introduit la méthode au Centre de Traumatologie où jai posé le premier clou verrouillé en juin 74. Nous avons par la suite amélioré le matériel, linstrumentation et développé le système de visée, ce qui ma permis de poser le premier clou verrouillé de Grosse et Kempf deux ans plus tard, en juin 76.
M.O. : Après cette période daffrontement entre les partisans du foyer ouvert et les défenseurs du foyer fermé, peut-on aujourdhui dégager un consensus sur les conditions mécaniques et biologiques idéales pour la consolidation des fractures ?
A.G. : Sur le plan mécanique, la situation idéale pour favoriser la consolidation est je crois une bonne stabilisation par un montage élastique, cest à dire non rigide du foyer de fracture. Biologiquement, la vascularisation périostée, tellement importante pour la formation du cal, doit être respectée le mieux possible et lhématome fracturaire doit être préservé. Ce sont pour moi les conditions biologiques et mécaniques idéales pour la consolidation. Le clou centro-médulaire à foyer fermé répond parfaitement à ces exigences.
M.O. : Est-ce quil ny a pour vous plus aucune place pour lostéosynthèse par plaque vissée dans les fractures de membres ?
A.G. : Bien sûr il reste une place pour lostéosynthèse par plaque vissée dans les fractures métaphysaires ou épiphysaires, là où lenclouage narrive pas soit à réduire la fracture soit à la stabiliser suffisamment. Nous avons dans notre Centre repoussé très loin les limites de la méthode pour la rendre utilisable pour les fractures très distales du fémur et du tibia. Pour cela, nous avons utilisé des clous à extrémité inférieure sciée pour pouvoir verrouiller le plus distalement possible. Dans ces cas limites, la condition requise pour utiliser lenclouage verrouillé est de pouvoir mettre en place deux vis à bonne prise dans le fragment distal. Il reste donc incontestablement une place pour la plaque vissée dans les fractures métaphysaires ou épiphysaires ne permettant pas ce double verrouillage. Quant aux fractures diaphysaires, je pense que lenclouage est très supérieur et à mon avis il ny a plus aucune place pour la plaque, sauf cas particuliers. La plaque a pour moi beaucoup trop dinconvénients déjà cités plus haut et même les différentes " astuces " récemment proposées comme lostéosynthèse biologique ne sont pas en mesure dapporter les mêmes gains que le clou et je considère cela comme des combats darrière-garde. Pour moi lostéosynthèse de la fracture diaphysaire est une ostéosynthèse à foyer fermé par clou verrouillé.
M.O. : Lalésage centro-médullaire a souvent été critiqué en raison de son effet potentiel dischémie par destruction vasculaire. Quen pensez-vous en particulier pour le traitement des fractures ouvertes ?
A.G. : Lalésage a effectivement fait lobjet de multiples critiques au cours de ces dernières années et on lui a notamment reproché de favoriser les infections, daugmenter les pressions dans les loges et surtout de provoquer des embolies graisseuses. En fait les différentes études qui ont comparé les enclouages avec ou sans alésage ont bien montré que ceci était faux et quil ny avait pas plus de complications dans les équipes qui pratiquaient lalésage. Bien au contraire, lorsque lalésage nest pas pratiqué, le clou et donc les vis sont nécessairement de plus petit diamètre, ce qui occasionne des complications liées au matériel, à type de ruptures de vis ou même de clous, et interdit la mise en charge précoce. Nous restons donc de fervents adeptes dun alésage raisonnable, sans excès, et nous nallons plus jamais jusquà 16 ou 17 pour un fémur, contrairement à ce qui se pratiquait au début. Les diamètres habituels sont actuellement de 11 à 13 pour le fémur et 10 ou 11 pour le tibia. Nous restons très fidèles à cette technique parce que pour nous le problème nest pas lié au concept même de lalésage mais plutôt au desing de lalésoir. Les alésoirs très tranchants actuellement disponibles, utilisés à faible vitesse de rotation, ne provoquent plus la nécrose par échauffement quentraînaient les modèles précédents à bout mousse. Quant aux indications pour les fractures ouvertes, notre attitude a beaucoup évolué. Au début de notre expérience nous préconisions lenclouage dans les fractures ouvertes du fémur et du tibia aux stades I et II voire quelquefois au stade III et nous avons observé de fréquentes complications, surtout au niveau du tibia. Grâce au développement des techniques de chirurgie plastique et réparatrice, nous savons aujourdhui que ces complications nétaient pas liées à lenclouage ou à lalésage mais bien plus à la gestion des lésions des parties molles. Actuellement nous savons traiter dans le même temps la fracture et les dégâts des parties molles et les complications sont bien moindres quauparavant. Actuellement au Centre de Traumatologie notre attitude est la suivante : au niveau du fémur nous enclouons toutes les fractures ouvertes, quelque soit le stade. Au niveau du tibia, nous enclouons les fractures ouvertes aux stades I, II, III A et nous avons recours aux techniques de chirurgie plastique complémentaire pour ces situations. Pour nous le fixateur externe est réservé aux fractures ouvertes stade III B et C et aux fractures où il y a urgence pour la vitalité du membre, en particulier les ischémies totales où il faut aller vite et stabiliser le squelette le plus rapidement possible pour permettre la réparation vasculaire.
M.O. : La méthode que vous avez développée à Strasbourg a connu une diffusion très rapide et il ny a actuellement pratiquement plus aucun pays dans le monde qui ignore lexistence du clou de Grosse et Kempf...
A.G. :Dès son développement, lenclouage verrouillé a connu un rapide succès, vraisemblablement parce que cette technique permettait de répondre aux insuffisances du traitement orthopédique ou des méthodes dostéosynthèse par plaques ou clous simples, qui occasionnaient de trop nombreuses complications, surtout pour les fractures complexes. Dans un premier temps, fort de trois années dexpérience avec lenclouage verrouillé nous avons organisé à Strasbourg en avril 77, un premier symposium où déjà 250 chirurgiens étaient présents pour apprendre la technique et prendre connaissance des premiers résultats de cette nouvelle méthode. Après ce symposium nous avons mis en place dès 1978 un cycle de cours théoriques et pratiques qui se déroulaient initialement au Centre de Traumatologie, avec les moyens du bord. Rapidement le besoin sest fait sentir dajouter aux cours en français des sessions en allemand et en anglais. Dautre part, de nombreux collègues de différents pays ont commencé à sintéresser à la méthode et à organiser des congrès chez eux, et cest en voyageant, en visitant et en exposant les résultats du clou verrouillé et surtout en enseignant la technique que nous avons réussi à faire avancer les idées et à implanter la méthode dans de nombreux pays. Cest essentiellement cet enseignement régulier réalisé en France et à létranger qui a contribué à faire connaître lenclouage verrouillé sur les cinq continents. Nos résultats ont fait lobjet de nombreuses publications françaises et internationales, notamment larticle princeps du Journal of Bone and Joint Surgery, faisant état de lexpérience des dix premières années. Nous avons enfin créé à Strasbourg lAssociation Internationale pour lOstéosynthèse Dynamique (AIOD) qui a pour objectif de promouvoir les méthodes de fixation dynamique des fractures de membres et notamment lenclouage verrouillé. Cette AIOD a généré dautres filiales dans de nombreux pays, et il existe à ce jour une dizaine dAIOD nationales qui permettent de relayer lenseignement de la méthode.
M.O. : Cet enseignement sest donc fait en dehors de toute structure universitaire ?
A.G. : Malheureusement oui.
M.O. : Quels sont donc vos liens avec la faculté ?
A.G. : Actuellement aucun.
M.O. : Finalement regrettez-vous de ne pas avoir été hospitalo-universitaire ?
A.G. : Plus maintenant. Vous savez, je suis très souvent invité par de nombreux professeurs et par des universités du monde entier. Je participe régulièrement comme enseignant à des cours de traumatologie organisés par des hôpitaux ou des facultés célèbres, en particulier aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, Allemagne, Autriche, Hong Kong et dans beaucoup dautres pays.
A Strasbourg nous organisons tous les ans plusieurs cours auxquels des milliers de chirurgiens du monde entier ont déjà participé. Mais cela sest malheureusement toujours fait en dehors du cadre universitaire. Cela montre aussi que lon peut être connu dans le monde entier sans être professeur et nous sommes quelques uns en France à être dans la même situation. Je ne puis mempêcher de déplorer que les cours que nous organisons à Strasbourg ont obtenu sans problème laccréditation pour lenseignement post-universitaire en Belgique alors que pour la France ce nest pour le moment pas encore le cas.
M.O. : Lenclouage à foyer fermé avec verrouillage est une technique relativement difficile pour laquelle chaque détail a son importance depuis linstallation jusquà la visée des orifices de verrouillage. Une des critiques est que la technique nest facile que chez vous où vous disposez dun personnel entraîné. Vous qui avez encloué dans beaucoup de pays étrangers, que répondez-vous à vos détracteurs ?
A.G. : Cest vrai que lenclouage centro-médullaire à foyer fermé est une méthode relativement difficile et que même dans un Centre de Traumatologie comme le nôtre, ou la pratique est quotidienne, il y a encore de temps en temps des difficultés techniques. Comme toute méthode à foyer fermé, lenclouage centro-médullaire requiert un apprentissage patient et une technique rigoureuse, respectée dans ses moindres détails. Un plateau technique minimum est indispensable, notamment une bonne table dextension permettant la réduction de la fracture, un amplificateur de brillance que lon doit pouvoir manipuler dans tous les sens sans être obligé de changer quoi que ce soit au niveau de linstallation et surtout des manipulateurs entraînés. Mais ici comme pour dautres méthodes, je pense pouvoir dire que tout peut sapprendre à condition de suivre les recommandations étape par étape, sans chercher à innover pour ne pas réinventer les erreurs. Il faut surtout apprendre à connaître les nombreux petits trucs et astuces spécifiques à cette technique qui sont régulièrement rappelés lors des cours et des séances denseignement que nous reprenons tous les ans. Il mest arrivé de réaliser des enclouages dans de nombreux pays, je pense même pouvoir dire que jai opéré sur les cinq continents. Jai ainsi côtoyé des blocs modernes, bien équipés comme à Hong Kong, Singapour, au Canada, ou aux Etats-Unis. Dans dautres pays, les conditions ont quelquefois été plus difficiles, mais jai toujours réussi à terminer mon ostéosynthèse et je crois que moyennant un peu dastuce technique, un enclouage verrouillé est réalisable nimporte où, même sans équipement ultramoderne.
M.O. : Que pensez-vous des différentes techniques de visée distale qui ont été développées avec lidée de réduire lirradiation du chirurgien ?
A.G. : Nous avons toujours été très sensibles au problème de lirradiation et nous avons développé notre méthode de verrouillage distal avec cadre de visée dans le but déloigner le chirurgien du champ des rayons lors de la mise en place des vis. Au moment de la visée des orifices, le chirurgien séloigne du champ, alors que pendant le vissage proprement dit, il ny a aucun rayonnement. Si le chirurgien ne dispose pas du cadre de visée fixé à lampli, il peut utiliser le viseur à main libre (free hand), technique que jai souvent utilisée lors de mes déplacements à létranger, qui a linconvénient dexposer plus les mains du chirurgien au rayonnement, raison pour laquelle nous préférons le cadre classique. En fait, pour moi, la protection de lirradiation est résolue et nest plus un problème dactualité.
M.O. : Lenclouage centro-médullaire verrouillé sest progressivement étendu à lhumérus, puis plus récemment aux fractures trochanteriennes par le clou Gamma, en version courte et longue. Ce clou gamma a fait lobjet de quelques critiques dans la littérature récente. Quen dites-vous ?
A.G. : Dès que les techniques denclouage du tibia et du fémur se sont avérées fiables, nous nous sommes employés à étendre la technique à dautres diaphyses. Au niveau de lhumérus, cest le Docteur Seidel à Hambourg qui a développé la méthode denclouage huméral, alors que lenclouage du cubitus a été mis au point par le Professeur Lefevre de Brest qui poursuit actuellement lélaboration dun clou pour le radius.
Quand au problème des fractures trochanteriennes qui sont des fractures complexes, difficiles à traiter en raison de lostéoporose et dun impératif de lever précoce en appui complet, aucune méthode utilisée dans le passé, que ce soit les vis-plaques, les lame-plaques ou même le clou de Ender qui a été très utilisé chez nous, na permis d apporter la solution idéale. Nous avons de ce fait développé et utilisé depuis 1987 le clou Gamma, dérivé dune idée originale de Küntscher qui pour ce type de fractures utilisait le clou en Y. Ce clou en Y navait jamais été très utilisé, en raison de difficultés techniques à lintroduction. Il ny avait en effet aucun système de visée pour la vis cervicale et cet implant ne sadressait finalement quà des fractures pertrochantériennes simples et stables. Lidée du clou Gamma nous est venue de lenclouage des fractures proximales du fémur. Nous avions lhabitude dutiliser pour ces localisations un clou inversé, par exemple un clou gauche pour une fracture à droite, ce qui permettait de monter la vis de verrouillage proximal dans le col et la tête. En fait, le clou verrouillé inversé nétait pas réellement adapté à ce type de fractures et nous avons eu de nombreuses complications, en particulier des pseudarthroses avec rupture du clou. Nous avons donc imaginé un nouvel implant, en restant persuadés que celui-ci devait être centro-médullaire, quil devait être mis en place à foyer fermé, quil devait recréer lanatomie de la partie proximale du fémur et cest ainsi quest né le clou Gamma qui répondait parfaitement à ce cahier de charge et qui permettait en outre la mise en charge complète et immédiate de la fracture. A partir du clou Gamma standard a été imaginée une version longue pour répondre au problème des fractures trochantéro-diaphysaires, des associations de fractures du col ou per-trochanteriennes avec des fractures diaphysaires, ou des fractures métastatiques. Ce clou gamma long permet de ponter parfaitement tout le segment épiphyso-diaphysaire fracturé avec un ancrage proximal par une vis cervico-céphalique et un verrouillage distal par deux vis inférieures. Le montage en Y réalisé par le croisement entre le clou et la vis cervicale, soulage mécaniquement toute la zone fracturée, quelle que soit son étendue, ce qui permet la mise en charge immédiate de nimporte quel type de fracture. La consolidation est souvent très rapide, puisque la méthode respecte le principe du foyer fermé. Malgré quelques critiques, notamment dans un article qui était paru dans le Journal of Bone and Joint Surgery mettant laccent sur beaucoup de complications inhérentes à la technique, les clous Gamma standard et long simposeront comme implants de référence dans le traitement des fractures trochanteriennes chez la personne âgée et trochantéro-diaphysaires du sujet jeune parce quils sont mécaniquement et biologiquement parfaitement adaptés à ces types de fractures.
M.O. : Quels sont les développements futurs envisagés pour la méthode ?
A. G. : Je pense que les indications de lenclouage des diaphyses ont été bien codifiées et que tout ce qui est enclouable a été encloué. Nos efforts de développement se portent surtout sur les techniques dostéotomies à foyer fermé. Une nouvelle scie endo-médullaire très performante vient dêtre mise au point; elle permet de réaliser des sections osseuses sans ouverture du foyer, dans le but de respecter la vascularisation périostée et accélérer ainsi les délais de consolidation. Ces ostéotomies peuvent être utilisées pour le traitement des cals vicieux angulaires en valgus ou en varus et des décalages rotatoires. Nous lutilisons également pour les ostéotomies de raccourcissement et dallongement extemporané à foyer fermé pour lesquels nous nous limitons habituellement à 2,5 cm de gain de longueur. Enfin, notre intérêt se porte bien entendu également sur les clous dallongement progressif.
M.O. : Est-ce que dans les ostéotomies de raccourcissement diaphysaire votre technique reste toujours réalisable à foyer fermé ?
A.G. : Cest une très bonne question. Deux traits dostéotomie sont nécessaires pour délimiter le secteur de résection. Si on est en pleine diaphyse on arrive facilement à pratiquer ces deux traits avec la scie endo-médullaire. Il faut ensuite éliminer le fragment intermédiaire soit en le coupant en deux et en écartant les fragments au moment de lintroduction du clou, soit en le meulant à la fraise. Dans certains cas, une coupe osseuse complète nest pas réalisable par voie endo-médullaire, ce qui nécessite alors deffectuer une petite entorse au principe du foyer fermé pour terminer lostéotomie. Je considère cette entorse comme très minime puisquon fait une petite incision dun à deux centimètres pour introduire un ciseau bien tranchant, ce qui permet de compléter la coupe osseuse.
M.O. : Venons en à la chirurgie du rachis. Dans quelles circonstances êtes-vous passé de chirurgien traumatologue à chirurgien de la colonne vertébrale ?
A. G. : Au début de mon internat le traitement des fractures du rachis se limitait généralement à des réductions et contentions plâtrées, avec de fréquentes complications cutanées, ou à linstrumentation par matériel de Harrington au niveau du rachis dorso-lombaire. Ce matériel de Harrington narrivait pas à stabiliser toutes les lésions et imposait une contention complémentaire. Avec larrivée du vissage pédiculaire, les ostéosynthèses vertébrales par plaques ont permis des montages beaucoup plus stables et il nétait plus nécessaire de mettre en place une immobilisation plâtrée. Jai toujours eu un penchant pour la chirurgie du rachis, et je nai pas hésité à réduire mon activité de traumatologie pour me consacrer plus pleinement à la chirurgie vertébrale. Je me suis dans un premier temps intéressé à la chirurgie du rachis traumatique, puis jai continué dans le domaine dégénératif. Par ailleurs javais la chance dêtre très à laise pour les abords antérieurs puisque ma formation de chirurgie viscérale mavait familiarisé avec ces techniques.
M.O. : Beaucoup de controverses persistent quant à la place respective de lorthopédie et de la chirurgie pour certains types de fractures notamment les comminutives sans trouble neurologique. Comment les traitez-vous à Strasbourg ?
A.G. : Dune manière générale, je dirais quil y a incontestablement encore une place pour le traitement orthopédique des fractures du rachis et le choix entre une attitude chirurgicale ou conservatrice nécessite une énorme expérience. Quant au problème spécifique des " burst " fractures je pense que les indications sont actuellement bien codifiées. On intervient lorsque la moitié du canal est obturée par un fragment, ou lorsquil y a une cyphose de plus de 30° ou bien entendu lorsquil y a des signes neurologiques. En urgence, nous avons lhabitude de réduire et de stabiliser ces fractures par voie postérieure, cet abord permettant si nécessaire une laminectomie décompressive avec refoulement du fragment intracanalaire vers lavant. Si la décompression nest pas complète, ou en cas de perte de substance corporéale antérieure, nous effectuons alors un abord antérieur secondaire pour greffer en intersomatique. L autre alterative est la décompression demblée par voie antérieure avec greffe et plaque vissée.
M.O. : Au niveau du rachis cervical vous avez été lun des pionniers du vissage de lodontoïde. Pouvez-vous nous faire part de cette expérience ?
A.G. : Nous avons effectivement une importante expérience du vissage de lodontoïde. Jai été amené à utiliser cette technique mise au point par Boehler à Vienne lorsquun jour jétais confronté à une fracture déplacée de lodontoïde avec un diastasis de pratiquement un centimètre, donc une instabilité très importante, chez une patiente qui présentait par ailleurs des signes neurologiques de type Brown-Sequard. Dans ce cas de figure, un montage postérieur de type laçage première ou deuxième manière selon Judet, très en vogue à lépoque, naurait pas permis de stabiliser la lésion et il aurait fallu faire une arthrodèse occipito-cervicale demblée. Comme il sagissait dune femme jeune je me suis lancé dans une synthèse par voie antérieure et jai mis en place une vis dans laxe de lodontoïde. Lévolution a été très favorable et la malade a pratiquement tout récupéré du point de vue neurologique, puisque elle marchait simplement avec une petite canne quelques mois après lintervention. Nous avons réalisé à ce jour 84 vissages de lodontoïde, avec des résultats très satisfaisants. Je précise quil sagit bien dune ostéosynthèse et non dune arthrodèse, doù lavantage de cette technique. Nous la recommandons essentiellement dans les fractures à déplacement postérieur avec menace médullaire, dans les fractures transversales très instables et surtout dans les fractures de type " chapeau de gendarme Londonien ". Il reste bien entendu une place pour le traitement orthopédique mais toutes les fractures très instables, surtout les transversales à instabilité alternative et dautre part les fractures à déplacement postérieur sont pour nous des indications de vissage. Cette technique est intéressante à tout âge puisquelle permet la consolidation dune fracture sans arthrodèse, donc sans retentissement fonctionnel, mais elle est surtout utile chez le patient âgé qui tolère mal le port prolongé dune minerve plâtrée.
M.O. : Par qui avez-vous été particulièrement influencé en matière de chirurgie du rachis ?
A.G. : En France nous sommes particulièrement gâtés dans le domaine de la chirurgie rachidienne. Tous les grands Maîtres et notamment les Professeurs Roy Camille, Louis ou Sénégas font autorité non seulement en France, mais aussi en Europe et dans le monde entier. Jai donc séjourné chez les trois. Dans un premier temps jai principalement suivi les enseignements de Raymond Roy-Camille pour la chirurgie du rachis cervical et de Louis pour le rachis thoracique et lombaire. Par la suite mes indications ont évolué, notamment au niveau du rachis cervical, où jai moi aussi suivi le mouvement dabandon progressif des voies postérieures et nous ne faisons actuellement pratiquement plus que des abords antérieurs, selon les techniques de Sénégas. Au niveau de lAIOD nous avons également mis sur pied des cours de chirurgie rachidienne que nous organisons tous les deux ans, où sont représentées les grandes écoles Françaises et Européennes.
M.O. : Parlons enfin un peu de vous, votre origine est Lorraine, comment avez-vous été accueilli par vos voisins Alsaciens ?
A.G. : Permettez-moi une petite remontée dans le temps. Effectivement, je suis né près de Sarrebourg et jai fait mes études secondaires dans cette petite ville de Lorraine qui est sur une frontière linguistique puisque dun côté de Sarrebourg on parle le français, et de lautre côté on parle le dialecte alsacien. Je suis donc bien placé pour confirmer quil existe effectivement une certaine rivalité entre les Alsaciens et les Lorrains, les Alsaciens se prenant toujours pour des " êtres supérieurs ", ce que bien sûr ils ne sont pas. Cette rivalité de bon aloi nest en fait pas récente et repose sur des faits historiques. Le destin ma orienté vers lAlsace puisquà lépoque la Moselle était raccordée à luniversité de Strasbourg, ce qui ma amené à passer mes deux bacs en Alsace. Jai immédiatement été séduit par Strasbourg et jai tout de suite aimé lAlsace, voilà pourquoi je suis resté là.
M.O. : Tous les participants aux cours que vous organisez en Alsace sont unanimes quant à la qualité de votre accueil. Vous conciliez la transmission dun savoir chirurgical et la découverte gastronomique et oenologique de votre région !
A.G. : Pour moi laccueil des participants au cours que nous organisons est quelque chose dessentiel et malheureusement je dois dire quen France on ne sait pas toujours très bien accueillir, si je me réfère à mon expérience à létranger. LAlsace est une région très riche du point de vue touristique, gastronomique, oenologique et culturel et jai donc beaucoup de matière et lembarras du choix pour sensibiliser les différents participants à ces aspects de notre région. Je crois que cela fait partie de la vie et on peut très bien être assidu aux cours et passer une soirée agréable autour dun bon repas et dun bon vin dAlsace.
M.O. : Dans lenseignement que vous assurez à travers le monde vous contribuez au rayonnement de lorthopédie traumatologie française. Daprès vous comment sommes-nous perçus à létranger?
A.G. : Il faut malheureusement reconnaître quon ne rencontre pas beaucoup de français à létranger et que nos compatriotes.ont le défaut de ne pas être assez mobiles. Dautre part ils manient souvent mal les langues étrangères, y compris langlais, ce qui explique que nos travaux sont peu connus à létranger. Je crois que pour les jeunes il y a là un important défi à relever.