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M.O. : Monsieur Laude, quels sont vos grades et qualités ? Laude

M. L. : Je suis le Professeur Maurice Laude, Doyen de la Faculté de Médecine d'Amiens depuis maintenant 12 ans. Mais je suis avant tout Professeur d'Anatomie et d'Organogenèse, et mes fonctions hospitalières sont en Rééducation Fonctionnelle. J'ai dirigé une équipe de recherche de craniologie humaine et comparée, c'est-à-dire tout ce qui touche à la tête et au cou, pour des catégories professionnelles aussi diverses que les odontologistes, les vétérinaires, les médecins généralistes, les radiologues, les neuro-chirurgiens, bref tous ceux que l'extrémité céphalique intéresse. Sur une vingtaine d'année j'ai mené 50 thèses de Doctorat de recherche au plus haut niveau. Je me suis beaucoup investi dans l'enseignement car suis un passionné d'enseignement. Je fais entre 3 et 5 heures de cours par jour et je forme des jeunes qui sont Assistants ou Maître de Conférences en Anatomie pour les préparer aux leçons pédagogiques au tableau.

M.O. : A l'origine vous étiez médecin rééducateur ?

M.L. : Pas du tout. Je faisais de la gastro-entérologie et quand je suis arrivé à Amiens, j'ai exercé cette spécialité pendant une dizaine d'années. Lorsque l'antenne berckoise de l'Ecole de Kinésithérapie de l'Assistance Publique de Paris qu'avait dirigée Monsieur Debeyre a fermé, le maire de Berck, qui était médecin, a souhaité recréer une Ecole municipale de kinésithérapie et il est venu me demander si je voulais en assurer la direction. J'ai accepté car nous n'avions à Amiens ni service de rééducation ni école de kinésithérapie. En accord avec le Recteur et le Directeur de l'Hôpital d'Amiens, je suis allé pendant 12 ans diriger l'école de Berck une journée par semaine. J'y ai ouvert en 1972 une Ecole d'Ergothérapie. En 1982, nous avons finalement ouvert l'Ecole de kinésithérapie à Amiens et j'ai quitté Berck. A l'hôpital il n'y avait alors que deux kinésithérapeutes dont un était mi-temps. Il y en a maintenant 27 avec deux services de rééducation, une Ecole de kinésithérapie ; par ailleurs j'ai été le responsable pédagogique de la Faculté de Médecine d'Amiens auprès de l'Ecole de Cadres de Kinésithérapie de Bois-Larris depuis 1968. C'est là toute une filiation de l'application de l'anatomie fonctionnelle, de la cinésiologie et de la biomécanique.

M.O. : Quelle était votre spécialité ?

M.L. : L'Anatomie. On y accédait par un itinéraire parallèle aux études de médecine et qui se déroulait de la manière suivante. On était d'abord moniteur bénévole, c'est-à-dire qu'après la deuxième année de médecine, quand on était attiré par l'Anatomie on tapait à la porte du laboratoire et on demandait "Est-ce que je peux être moniteur pour apprendre l'ostéologie et l'arthrologie aux jeunes étudiants ?" Ensuite on passait un concours qui s'appelait l'Adjuvat, puis après on passait un autre concours qui était le Prosectorat d'Anatomie, et enfin on devenait Chef de Travaux d'Anatomie. On faisait des travaux pratiques et des dissections tous les jours aux étudiants.

M.O. : On pouvait concourir en anatomie sans avoir de spécialité clinique ?

M.L. : Tout à fait puisque c'était encore l'ancien concours ; on concourait avec n'importe quel exercice clinique. L'intégration hospitalo-universitaire n'existait pas.

M.O. : Qu'est-ce qui vous a attiré vers l'anatomie ?

M.L. : J'ai été fortement influencé par mes Maîtres Jean Minne et surtout Claude Libersa qui étaient les patrons de l'Anatomie de Lille. Très tôt l'Anatomie m'intéressait par son côté pratique, par son côté dissection et palpation. C'est à mon sens l'une des trois disciplines fondamentales de la médecine, avec la Physiologie et la Sémiologie. Comme Doyen je me bats souvent pour redonner de la valeur à ces trois matières car si on veut former de bons médecins, il faut qu'ils sachent leur sémiologie et celle-ci repose sur deux disciplines de base : l'anat et la physio. L'Anatomie me passionnait aussi parce que j'aimais beaucoup le dessin et enfin parce que c'est une discipline rigoureuse où on ne peut pas raconter n'importe quoi. Dans d'autres disciplines, on peut, avec le temps, brancher sur une molécule un radical CH2 ici ou ailleurs ; en Anatomie le médian passe là, et ne passe pas ailleurs.

M.O. : Vous êtes Lillois de formation ?

M.L. : Oui. Je dois ma carrière à mon maître Claude Libersa qui était anatomiste et ORL. Son enseignement était un véritable compagnonnage. Au moment crucial de l'agrégation avec les redoutables grandes "leçons" il a laissé sa femme et ses gosses et il est venu un mois à Paris avec moi, coucher dans une chambre à côté de la mienne pour me soutenir le moral et me faire plancher tous les jours. J'ai passé l'Agrégation ancien régime en 1962 mais comme il n'y avait pas de place à Lille, j'ai été nommé à Caen. En 1964, il y a eu à l'Ecole de Médecine d'Amiens une place de Professeur d'Anatomie et j'ai demandé ma mutation pour me rapprocher de ma ville mère, de mes maîtres, et pour y instaurer l'Anatomie. Il n'y avait à l'époque pas de laboratoire et une trentaine d'élèves.

M.O. : Avez-vous une spécialité en Anatomie ?

M.L. : Absolument pas, parce que j'ai été formé, et mes élèves et mes collaborateurs aussi, à connaître toute l'Anatomie. Pour cela, nous changeons tous les ans d'enseignement. C'est-à-dire que Daniel Le Gars, mon Agrégé qui est neurochirurgien, fait actuellement cours sur le petit bassin de la femme. Bien qu'étant neurochirurgien, il peut vous faire à volonté une leçon sur le périnée de la femme, sur la thyroïde ou sur les membres. C'est un principe valable pour tous mes assistants, tous mes collaborateurs. Il faut dix à douze ans pour former de la sorte quelqu'un qui sache enseigner toute l'Anatomie.

M.O. : Comment vos mâitres concevaient-ils l'enseignement ?

M.L. : C'étaient des anatomistes morphologistes et cela a peut-être causé un peu de tort à l'Anatomie. C'étaient des gens soucieux de la description sans rechercher obligatoirement l'application pratique. Ils avaient le sens de la précision, de l'exactitude du dessin ; quand on dessine la forme de la tête du radius, qu'il y ait 4 millimètres de plus dans un diamètre que dans l'autre c'est primordial pour supiner. C'est le genre de détail qui a une application. Mais eux ne le voyaient pas, ils l'enseignaient parce que c'était comme cela. Leur minutie a peut-être joué un tort à l'anatomie qu'on a fini par assimiler à une discipline d'entomologiste, qui embêtait le monde avec des petits détails qui ne servaient à rien.

M.O. : Et vous, comment vous situez-vous dans le mode d'enseignement ?

M.L. : Comment je me situe ? J'enseigne une Anatomie de tous les jours. Tout d'abord en tenant compte de l'imagerie puisque toutes les coupes de scanner ou d'IRM ne sont que les coupes anatomiques classiques que tout le monde avait oubliées. Les radiologues ont redécouvert ainsi l'importance de l'Anatomie. Je l'avais déjà pressenti à l'époque où je faisais de la gastro et où, avec des amis radiologues, nous avions fait un fascicule sur l'artériographie coeliaque et mésentérique. C'était un moment où l'on faisait beaucoup d'artérios digestives et j'avais été frappé d'une part du rôle majeur de l'Anatomie dans l'imagerie médicale et d'autre part de l'importance des variations anatomiques. Celles-ci peuvent, dans certains domaines, s'avérer très fréquentes. Nous devons ainsi apprendre, surtout à ceux qui vont faire la Chirurgie, qu'il peut y avoir une artère hépatique commune qui naît de la mésentérique supérieure et que, si on la coupe, cela va être catastrophique. Il peut y avoir des veines sus-hépatiques aberrantes et là aussi, dans une transplantation, cela peut conduire à une catastrophe.
Ensuite, je suis professeur d'Anatomie mais aussi d'Organogénèse et il faut se rappeler que la Morphogénèse est un chapitre très important. Il faut savoir comment un viscère ou un système vasculaire se met en place. Si on ne sait pas la morphogénèse du coeur comment comprendre une malposition de gros vaisseaux. Et puis l'anatomie doit être toujours clinique. Prenons l'exemple du pancréas ; je vais décrire cette glande, sa situation profonde, ses rapports avec le plexus solaire. Dans un amphi de 100 étudiants en médecine il n'y aura peut être que 5 gars qui vont faire de la chirurgie et sur ces 5, un seul qui fera de la chirurgie digestive, les autres vont être médecins généralistes, ou psychiatres, ou pédiatres. Mais pour comprendre la Séméiologie du syndrome solaire, pour comprendre ce que c'est que la douleur épigastrique profonde qui irradie, il faut connaître ce rapport profond du pancréas. Ensuite je ferais les coupes du pancréas qui sont celles qui apparaissent au scanner et que les étudiants vont trouver en arrivant à l'hôpital. Enfin l'Anatomie doit être fonctionnelle mais il faut s'adapter aux besoins. Je fais 75 h de cours pour un membre aux kinésithérapeutes et 18 h pour le même membre aux les étudiants en médecine. C'est normal, compte tenu du domaine de spécialité de chacun. Mais quand je fais les interosseux de la main pour des rééducateurs, il faut qu'ils sachent comment cela marche, c'est-à-dire qu'il faut que je décrive toutes les expansions, toutes les languettes avec le ligament de Landsmer, les innervations, pour qu'ils puissent comprendre ce que c'est qu'une paralysie ulnaire.

M.O. : Votre approche de l'enseignement de l'anatomie est hélas rare...

M.L. : Peut-être mais je forme des gens dans cet esprit depuis une quinzaine d'années. Si vous allez suivre l'Anatomie à Lille par exemple chez Christian Fontaine ou chez Antoine Drizenko, si vous descendez à Nantes chez Jean-Michel Rogez ou chez Roger Robert, si vous descendez à Limoges chez Denis Valex, à Marseille chez Christian Brunet, si vous allez à Rennes chez Pierre Darnaud ou à Bordeaux chez Philippe Caix et Dominique Midy, tous ces gens là sont venus travailler ici et font l'Anatomie comme je vous l'ai dit. Il reste toute une série de gens qui sont des anatomistes d'occasion, d'opportunité clinique. Des gens à qui on a dit : "Il n'y a pas de place pour toi dans la spécialité, mais vas donc faire un peu d'Anatomie et on devrait pouvoir te caser." Et ces gens là enseignent qui l'Anatomie du coeur, qui l'Anatomie du cou, qui l'Anatomie des membres mais disent : "Le reste ne m'intéresse pas !". Et à la première occasion ils vont repartir dans la sous-section d'appartenance clinique. En réalité ce ne sont pas des anatomistes de formation.

M.O. : Cette matière fondamentale, matière autrefois reine, n'est même plus au programme de l'internat !

M.L. : Il faut dire que vers la fin, les questions d'anatomie de l'internat n'étaient plus vraiment de l'anatomie. Les gens avalaient une bouillie par coeur et la vomissait par coeur, sans en avoir jamais vu l'application pratique. Il fut une époque, en particulier à Paris, où tout candidat qui voulait être Chirurgien des Hôpitaux devait être Prosecteur d'Anatomie. C'était l'époque de Cordier où il fallait obligatoirement passer par la voie de l'Anatomie parce que la dissection était le B.A. BA de la Médecine Opératoire. Aujourd'hui vous savez combien les connaissances anatomiques des internes de chirurgie sont misérables. Certains de nos internes ont le courage en arrivant de nous dire : "Moi, dans mon CHU à Paris, j'avais le choix entre la tête le cou et les membres et j'ai pris les membres car c'est plus facile mais je ne sais rien sur la tête et le cou." Lors d'une intervention en ORL l'un d'eux a demandé si l'oesophage était devant ou derrière la trachée. Lui a eu le courage de le dire, mais tous les autres qui n'en n'ont pas le courage, n'en savent pas plus. C'est dramatique. Comme vous le disiez l'Anatomie était la discipline reine avec la Physiologie et l'Histologie au début du siècle et jusque dans les années 40-50. Mais à l'époque il n'y avait pas l'Immunologie, la Microbiologie la Pharmacologie, la Génétique. Tout cela a eu une efflorescence énorme et il a bien fallu les caser dans le cursus des études médicales. Par ailleurs, aujourd'hui on s'aperçoit que le bachelier qu'on nous produit n'est pas très formé et on nous demande de lui faire de la culture générale, de l'anglais, de la statistique, de l'informatique et il reste donc de moins en moins de place pour l'Anatomie. Ce n'est tout de même pas à nous de combler le déficit de nos collègues du Secondaire qui nous délivrent un produit non fini. Votre réflexion est celle que j'entends dans toutes les sociétés savantes ou je vais pour faire une leçon sur le troisième ventricule cérébral, ou sur le meso-rectum, ou sur la biomécanique de la pronosupination. Tous se demandent comment cela se fait que tout le monde ait tant besoin d'Anatomie, et que personne n'ait le courage de taper sur la table et d'exiger que les Internes aient un module obligatoire pour passer leur DES.

M.O. : Comment en est-on arrivé là ?

M.L. : Je pense que c'est un effet pervers de la réforme Debré. Depuis la réforme Debré, la Santé Publique se paye sur le compte de l'Education Nationale des Professeurs qui, s'ils n'étaient pas payés comme Professeur par la Faculté de Médecine, ne resteraient jamais dans les hôpitaux. Il ne faut pas oublier que quand ils partent en retraite, leur retraite n'est calculée que sur leur salaire de Faculté et pas sur les émoluments hospitaliers. Or, ils travaillent pour certains à 99 % pour l'Hôpital et 1 % pour la Faculté. De la sorte on se fait nommer Professeur d'Anatomie neurochirurgien, d'Anatomie chirurgien-orthopédiste, d'Anatomie chirurgien cardio-vasculaire, d'Anatomie radiologue, d'Anatomie ORL, etc... et on fait marcher un service de Neurochirurgie, d'Orthopédie etc... et on dit :
"... je n'ai plus le temps de m'occuper de l'Anatomie et de toute façon l'Anatomie ne me rapportera rien". Donc si la recherche anatomique est par terre, si l'enseignement de l'Anatomie est par terre c'est en grande partie à cause de ce système. Il n'y a plus plus grand monde dans les laboratoires d'Anatomie. Au total, la plupart des enseignants bricolent ; quand ils sont orthopédistes enseignent les membres et pour ce qui est du reste demandent au neurochirurgien, au gynécologue ou au cardiologue de venir suppléer à leur insuffisance. C'est ainsi que le système de la tri-appartenance, enseignement-soins -recherche, est devenu pervers. Nos collègues européens, -parce qu'il va bien falloir qu'on regarde un jour ce qui se passe en Europe-, rigolent quand ils nous voient. Ils nous disent : "...nous remplissons déjà difficilement bien deux fonctions, comment pouvez -vous bien en faire trois, vous les français ?". Ce n'est pas difficile, on fait les soins à 90 %, dans les 10 % qui restent on fait un peu de cours et quant à la recherche on n'en parle même pas.
Ce système a toutefois ses bons côtés car il nous a permis de garder le contact avec le malade. Je pense à ce reproche qui est fait à certains anatomistes italiens, allemands, belges qui n'ont aucune fonction hospitalière et qui travaillent huit heures par jour dans leur laboratoire, qui publient des dissections fines avec des photos, mais qui n'ont aucun contact avec les malades et qui retombent dans le travers de l'Anatomie descriptive obsessionnelle. La réforme Debré nous a permis, en étant hospitalo-universitaire, de garder le contact avec le malade, c'est primordial, mais l'Anatomie y a perdu.

M.O. : Que pensez-vous de l'enseignement assisté par ordinateur ?

M.L. : Malgré quelques réserves, je pense que c'est l'avenir. Les jeunes qui arrivent maintenant en faculté sont rompus à l'informatique et l'ordinateur est devenu l'outil. Donc l'outil n'est plus le livre. Par ailleurs, le nombre de jeunes allant en augmentant en première année de médecine nous ne disposons pas des budgets nécessaires pour leur donner les moniteurs suffisants pour faire les travaux pratiques. Le C.D. ROM interactif peut remplacer tout au moins en partie le moniteur puisque l'étudiant, à l'aide d'une vidéothèque, va s'auto-évaluer. J'ajoute à cela que le C.D. a l'avantage de pouvoir aider à un apprentissage progressif. Ce ne sont plus les dessins magnifiques d'Arnould Moreau dans le Rouvière, mais qui décourageaient l'étudiant par le luxe de détail, c'est une progression plan par plan. Nous disposons ici grâce à Filmed de 2600 films pédagogiques. C'est l'une des plus grosses banques de France de vidéothèque médicale que les étudiants peuvent consulter. Néanmoins, cela ne remplacera jamais la dissection et l'Anatomie sur le vivant. Vous pourrez regarder autant de films que vous voudrez mais vous ne saurez jamais comment il faut palper un foie tant que vous n'aurez pas un Interne, un Cfhef de Clinique, ou un patron qui vous dira "Tes mains il faut les mettre comme cela" sur un vrai ventre, d'un vrai malade. Vous pouvez regarder autant de gestes chirurgicaux faits par le pape de telle technique, tant que ce n'est pas vous qui tiendrez le couteau vous ne saurez pas le faire et donc le compagnonnage ne peut pas être remplacé. Mais le moyen informatique et le moyen audiovisuel du C.D. actuel sont certainement une bonne technique complémentaire qui permet de faire face au grand nombre d'étudiants.

M.O. : Qu'est-ce que c'est Filmed ?

M.L. : FILMED est une Association Loi 1901 intégrée à la Faculté de Médecine, dont le but essentiel de promouvoir la communication et l'audio-visuel dans le milieu médical et para-médical. Pour ce faire, elle organise un Festival tous les deux ans qui met en compétition plus de 300 films à chaque édition, et elle gère une vidéothèque de plus de 2600 films et CD-ROM au service des étudiants, des médecins, du monde para-médical mais aussi du Grand Public.
En collaboration avec l'Université de Picardie Jules Verne et 10 Hôpitaux périphériques de la Région Picarde, elle met en place un système de visio-conférences qui permettra la diffusion à distance des cours, de la formation continue, et de toute forme d'échanges pédagogiques, culturels ou scientifiques.

M.O. : En ce qui concerne les aspects pratiques de l'enseignement de l'Anatomie, comment se déroule le don du corps et y-a-t-il une pénurie de cadavres ?

M.L. : Cela dépend des régions et de l'investissement local du responsable. Certains de mes collègues trouvent cela très embêtant. C'est vrai que c'est très embêtant le problème des cadavres, donc on va laisser tomber puis après on n'aura plus à venir disséquer, donc à venir passer des après-midi au labo et on pourra rester dans le service. En ce qui me concerne, j'ai plus de 700 dons de corps en dossier et il en arrive toutes les semaines. Il faut bien sûr un laboratoire avec des pompes pour pouvoir injecter les corps, il faut les chambres froides, il faut des cuves à formol pour les conserver et enfin il faut pouvoir inhumer ou incinérer les pièces en fonction des souhaits des familles. Cela nécessite un gros travail du personnel et des dépenses. Là encore le personnel dans les Universités n'est pas extensible, et là c'est le Doyen qui parle. Quand des disciplines plus à la pointe comme l'Immunologie, l'Hématologie, la Génétique, la Biologie Moléculaire sont apparues avec des laboratoires lourds qui demandent du personnel, on a vite fait de dire s'il vous faut un garçon, prenez donc ce garçon d'Anatomie qui est là qui ne sert plus à grand chose. Nous avons donc été pillés et privés du personnel qui aidait à la réalisation de l'injection des cadavres et à leur conservation. Mais là encore il est impensable que des gens qui vont être médecin généraliste n'aient jamais vu un cadavre, n'aient jamais vu un mort. La première fois qu'ils font un remplacement il y en a qui tournent de l'oeil. Alors que même s'ils ne vont pas être chirurgiens, il est bon qu'ils aient vu une périarthrite de l'épaule ou un syndrome canalaire du nerf médian au poignet. Je crois que c'est fondamental quand on veut être médecin. C'est comme si on était mécanicien et qu'on n'avait jamais soulevé le capot d'un moteur de voiture. Et les progrès de la Chirurgie ne font que rendre le problème plus aigu : la coelio-chirurgie nécessite plus que jamais de connaître tous les rapports anatomiques et le jour où on va léser un cholédoque et que cela va se mettre à fuir dans le péritoine il va bien falloir convertir en chirurgie ouverte. Les vieux savent encore convertir, mais les jeunes ne savent pas convertir et sans formation anatomique on va à la catastrophe.

M.O. : Quelles sont les démarches pour le don du corps ?

M.L. : Nous délivrons un papier qui est un formulaire avec ce texte : Je soussigné Mr X... sain de corps et d'esprit certifie devant deux témoins qui ne sont pas membre de ma famille que je désire faire don de mon corps à la médecine pour usage et travaux scientifiques. Je souhaite que le laboratoire soit prévenu après ma mort. Fait le..
Il en fait deux exemplaires ; un m'est donné, l'autre est au commissariat de police s'il s'agit d'une ville de plus de 2 000 habitants, et à la mairie s'il s'agit d'un village ou d'une commune de moins de 2 000 habitants. Quand cette personne meurt, je suis prévenu par la police qui a le double ou par la mairie. A ce moment là, nous allons chercher le corps sauf si la famille s'y oppose parce qu'elle n'était pas au courant. En cas de refus de la famille, je pourrais légalement, car j'ai les papiers officiels avec moi, exiger le respect de la volonté du défunt. Mais face à une famille éplorée, il n'est pas question de se comporter comme des charognards et nous ne réclamons pas le corps. Lorsque les volontés du défunt ont été respectées, il peut y avoir un office religieux, quelle que soit la religion, sur un catafalque et plus tard, lorsque les travaux sont finis, on rend les restes dans un cercueil que l'on remet à la famille soit pour l'inhumation, soit pour l'incinération. Tout ceci est très réglé. A Amiens, le transport du corps est à notre charge, mais on ne paye pas l'incinération. Si les gens veulent être incinérés c'est à la famille de le faire. Contrairement à la légende, on n'achète pas le cadavre. Pendant un temps le bruit courrait que des clochards vendaient leur corps.

M.O. : Vous dessinez à la craie ?

M.L. : Tout le temps. Il me faut pour mes cours simplement un tableau noir et de la craie. C'est facile à trouver, cela ne coûte pas cher, cela ne tombe jamais en panne. Nous faisons tous nos cours ainsi, sans papiers et sans projections. Les étudiants dessinent en même temps que nous ce qui fait que nos cours sont unanimement respectés . En rentrant chez eux, les étudiants ont les documents et ils ne discutent jamais les questions d'examen parce qu'ils réalisent que nous savons ce que nous racontons. Ce n'est pas le cas de certains de mes collègues qui reçoivent des petits suisses dans la figure parce qu'eux-mêmes ont balancé dans la nuit noire d'un amphithéâtre des kilos de rétroprojections à toute vitesse avec des formules compliquées.

M.O. Comment faites-vous avec le nombre des étudiants en première année ?

M.L. : Actuellement on a 600 étudiants et l'amphithéâtre ne fait que 300 places. Mais grâce à Filmed, toute la Faculté est cablée et les 300 autres sont dans des amphithéâtres de 120 où il assistent en retransmission directe et en couleur et sur grand écran à nos cours. Ainsi, ceux qui sont dans les petits amphithéâtres voient mieux que ceux qui sont dans le grand amphithéâtre, car la caméra zoome sur les détails du dessin et surtout, surprise énorme, sont plus au calme. Je me disais que dans les petits amphithéâtres, les jeunes allaient se bécoter ou foutre un bazar terrible puisqu'il n'y a personne, mais il n'y a pas un bruit. Et il n'y a pas un bruit parce qu'on ne chahute pas une image. On peut chahuter un bonhomme physique, lui dire : "Retire tes mains; tu es trop gros, etc...", on peut lui balancer des petits suisses, crier, chanter, il finira par s'arrêter. Mais quand on est devant un écran que l'on crie ou que l'on ne crie pas, l'image continue et il y a un concours à la fin de l'année. Cela induit une étonnante auto-discipline.

M.O. : Que pensez-vous de l'évolution de l'enseignement en Faculté ?

M.L. : Vous soulevez là, une question cruciale. La tendance actuelle est de rechercher des professeurs Nimbus comme professeurs des universités. Les candidats font une course de haies avec une maîtrise, puis un DEA, puis une HDR, puis une Thèse ; de plus, à présent dans presque toutes les sections si vous n'êtes pas allé un an aux Etats-Unis pour travailler sur le rat, vous n'êtes pas concurrentiel. En fait on recherche des "nobelisables". On sélectionne des chercheurs parfaits mais qui sont incapables de faire des cours aux premières années de médecine. Pour le Concours de Professeur des Universités en Anatomie dont je préside le jury je me soucie moins des épreuves de Titres et des niveaux de publication. Ce que je veux c'est savoir combien le candidat fait d'heure de cours par semaine et comment il les fait. C'est pour cela qu'on le met au tableau et qu'on l'écoute, puisqu'on le regarde disséquer. S'il ne sait pas faire cela, il peut avoir toutes les publications dans les machins américains les plus pointus, il est recalé. On a eu quatre candidats au dernier concours, et on n'en a retenu qu'un ; les trois recalés étaient des candidats remarquables dans leur discipline clinique, mais ils étaient nuls en pédagogie. Si on entre dans un amphithéâtre seulement avec un bagage de chercheur, on se fait foutre dehors en 5 minutes. On nomme des Professeurs pour qu'ils professent et la pédagogie cela s'apprend.

M.O. : Enseignez-vous la pédagogie dans votre Faculté ?

M.L. : Tout à fait, nous avons ici un DU de communication et de pédagogie auquel les jeunes internes, les jeunes chefs de clinique, ceux qui veulent faire carrière doivent s'inscrire et moi, dans ma discipline anatomique, j'enseigne la pédagogie toutes les semaines. J'ai créé un DU de pédagogie de l'Anatomie depuis 10 ans et tous les jeunes Assistants moniteurs ou Maîtres de Conférences des laboratoires de France viennent se former ici. Ils appellent cela " faire la campagne de la Somme ! ". Ils planchent sur des questions puis ils sont argumentés au tableau : "Telle craie ne convient pas pour tel dessin, tel mot ne convient pas etc...". C'est très long. J'ai passé des milliers d'heures à former des gars, mais c'est ma passion. Plus tard quand je les revois, ils me disent tous : "Monsieur, grâce à vous, quand on rentre dans l'amphi on est respecté". n