Les premières Journées Internationales R. Roy-Camille du Rachis se sont déroulées en janvier 1996 à Paris.
De nombreux chirurgiens étrangers, qui avaient cotoyé Roy-Camille, ont tenu à témoigner par leur présence,
de leur attachement à son école. James W. Simmons, est lun des nombreux spécialistes du rachis
qui ont pu tisser avec Raymond des liens où lamitié et la chirurgie sentrenouaient indéfectiblement.
MO : Monsieur Simmons, qui êtes-vous ?
J.W.S. : Mon nom est James Walt Simmons. Mes amis mappellent Walt. Je suis chirurgien orthopédiste à San Antonio au Texas où jai une activité libérale centrée sur le rachis. Je travaille avec deux collègues qui font de lorthopédie générale et un «fellow» car notre clinique a une activité de formation. Je me suis consacré entièrement au rachis depuis 1978. Auparavant, jai eu une formation très orientée vers la chirurgie de la main et, je tiens à le signaler, celle-ci maide beaucoup dans la chirurgie du rachis. Mon enfance sest déroulée dans une ferme à Jackson dans le Mississipi. Mon père était fermier et ma mère était infirmière. Jai dailleurs débuté mes études médicales dans le Missisipi puis jai fait mon internat à San Antonio au Texas.
MO : Comment êtes-vous passé de la main au rachis ?
J.W.S. : Votre question me rappelle une réflexion de Roy-Camille. Un de ses maîtres lui avait dit : «Si tu veux réussir tu dois tinvestir dans quelque chose de difficile et que personne ne veut faire». Cela sapplique un peu à moi. Pendant ma formation, très orientée vers la main je me suis intéressé au rachis. A cette époque personne ne voulait entendre parler de rachis et cétait le genre de pathologie que lon confiait volontiers aux jeunes. En début de formation javais donc en charge la pathologie du rachis mais je my suis accroché car elle mintriguait et je me demandais le pourquoi du désintérêt des anciens. Je crois que cela tient à la difficulté de cette spécialité et en particulier de la difficulté à faire un bon diagnostic. En général, les aspects techniques de toute activité chirurgicale peuvent être surmontés par une formation pratique, mais pour poser convenablement une indication opératoire en chirurgie du rachis, il faut une sorte de sixième sens et une parfaite compréhension de la demande du patient qui sont très longs à acquérir. Il faut dire quà mes débuts, la chirurgie du rachis était une spécialité neurochirurgicale. Cette situation était une conséquence de la seconde guerre mondiale durant laquelle tous les chirurgiens étaient très occupés excepté les neurochirurgiens. En effet, les lésions cérébrales étaient souvent demblée mortelles, aussi les neurochirurgiens moins sollicités, se sont vus confier les traumatisés du rachis.
MO : Quels ont été vos maîtres en chirurgie du rachis ?
J.W.S. : Lorsque jai voulu vraiment me spécialiser dans le rachis, je suis allé visiter ceux que je considérais alors comme les maîtres de la discipline, cest-à-dire Arthur Hodgson à Hong-Kong et Ralph Cloward à Honolulu. Cétait en 1973 et cest curieux que ce soit la même année que Roy-Camille ait choisi pour faire son tour du monde et visiter aussi ces fameux chirurgiens. Mais nous ne nous sommes pas rencontrés cette année là.
MO : Cela ne vous posait pas de difficultés professionnelles de vous absenter ainsi ?
J.W.S. : Si bien sûr, mais jai un principe de base lorsque je mintéresse à une technique, cest daller voir ceux qui en ont lexpérience. Il ne suffit pas de faire les choses, il faut les faire bien. Et lon gagne un temps précieux à bénéficier de lexpérience des autres. La médecine est très un beau métier car cest un domaine où lon apprend en permanence. Je ne regrette absolument pas le temps que jai passé à visiter tous ces chirurgiens. Cest probablement la partie la plus enrichissante de ma vie.
MO : Quel genre de chirurgie faisiez-vous ?
J.W. S. : Javais une activité très centrée sur le rachis dégénératif en particulier sur la pathologie discale. Cest-à-dire cure de hernie discale, laminectomie et arthrodèse. Hodgson que jai visité à Hong-Kong avait mis au point des techniques dabord antérieur du rachis à tous les niveaux de C1 à S1 surtout en raison des lésions tuberculeuses quil avait à traiter. Mais il mavait précisé que sil avait eu un recrutement comme le mien, il ne ferait que des abords postérieurs car ceux-ci permettaient à la fois de décomprimer et de greffer. Cest donc ce que jai fait. Puis lorsque jai rencontré Cloward, jai été convaincu que larthrodèse lombaire intersomatique par voie postérieure (lALIP) était biomécaniquement la meilleure pour athrodéser un rachis. Ainsi, dès le début je faisais des décompressions par voie postérieure associées à des arthrodèses intersomatiques par voie postérieure. Jai ensuite publié sur cette technique grâce à laquelle jai acquis une certaine notoriété.
MO : Quand avez-vous publié sur vos résultats la première fois ?
J.W.S. : Je crois que cétait en 1985 dans le Clinical Orthopaedics. Jai appelé la technique ALIP avec greffe en copeaux. En effet, nous ne disposions pas, comme Hogdson, dallogreffe et pour diminuer la morbidité de lintervention jai utilisé les résidus de résection de larc postérieur. Quand jai commencé je ne savais pas que cétait censé ne pas marcher. En fait cela a très bien réussi et jai eu des pourcentages de fusion de 88% pour des greffes de 2 niveaux ou plus et 95% de fusion pour des greffes à un seul niveau. Cette technique à lorigine soulevait beaucoup de réticence mais la clé de sa réalisation sans complication est davoir une bonne exposition. Il faut ouvrir le canal vertébral jusquaux pédicules et alors il y suffisamment de jour pour réaliser la greffe intersomatique.
MO : Quels sont vos indications ?
J.W. S. : Il est certain quune simple hernie discale ne nécessite pas darthrodèse, mais lorsque tout le disque est détérioré, la simple cure de la hernie provoque des douleurs résiduelles incompatibles avec la reprise dun travail de force. Jai une clientèle faite douvriers et de travailleurs manuels qui ont des suites très favorables aux arthrodèses intersomatiques. En revanche, lorsquils présentent des hernies contenues je fais des chémonucléolyses qui donnent dexcellents résultats.
MO : Que faites-vous chez un travailleur manuel qui présente une grosse hernie discale ?
J.W. S. : Une arthrodèse intersomatique par voie postérieure. En ce qui concerne la réalisation, je greffe le plus souvent par deux orifices, mais il mest arrivé pour un conflit strictement unilatéral de ne greffer que dun côté. Lorsque nous avons pu disposer dos de banque, jai réalisé mes greffes avec de lallogreffe. Dune manière générale, il y a 2 raisons dopérer un patient : soit à cause dune douleur invalidante quelle soit mécanique ou neurogénique, soit à cause dun déficit progressif. Cest à nous de déterminer le niveau daltération du disque. La plupart du temps le patient est du ressort dun programme de physiothérapie ou dun lombostat. Mais lorsquun patient ne peut plus reprendre ses activités, il faut savoir, avant de poser lindication chirurgicale, que parfois un simple changement de niveau dactivité suffit à éviter une intervention. Il y a beaucoup de paramètres à intégrer avant de poser une bonne indication opératoire.
MO : Vous est-il arrivé de faire une ALIP après résection des deux massif articulaires et sans ostéosynthèse ?
J.W. S. : Tout lintérêt de lostéosynthèse avec fixation pédiculaire est de pouvoir réaliser le temps de décompression des éléments nerveux sans être préoccupé par linstabilité iatrogène. Avant la fixation pédiculaire je prenais beaucoup de précaution lors des arthro-laminectomies afin de toujours conserver une partie des articulaires.
MO : Quand avez-vous rencontré Roy-Camille ?
J.W. S. : Cétait en 1985. Je men souviens très bien car cétait à une période où la fixation pédiculaire commençait à se pratiquer aux Etats-Unis et où je réalisais que cette technique pourrait être un appoint majeur à la chirurgie que je pratiquais. Celui qui a popularisé la visée pédiculaire aux Etats-Unis cest Arthur Steffee, mais vous pouvez imaginer mon septicisme initial. Cette technique semblait très dangereuse quoique cest ce que lon disait aussi de lALIP. Jai donc procédé comme à mon habitude. Jai étudié la question sur le plan théorique puis je suis allé voir ceux qui en avaient lexpérience. Je suis dabord allé voir mon vieil ami Arthur Steffee. Puis je suis allé voir les spécialistes européens de la question comme Zielke, Louis, Magerl. Ensuite jai suivi un cours avec le groupe AO. Mais le point dorgue de ce voyage détude a été mon séjour à Paris et ma rencontre avec Raymond Roy-Camille.
MO : Pourquoi ?
J.W. S. : Il était connu comme étant le premier à avoir utilisé la fixation pédiculaire. Lors de ma première rencontre jai ressenti ce que, comme je lai constaté par la suite, beaucoup de gens ont ressenti avec lui : cest ce sentiment dêtre lunique objet de son attention. Il sest personnellement occupé de moi. Il ma emmené au laboratoire danatomie pour me faire poser quelques vis pédiculaires et nous avons très longuement discutés. Puis il ma conduit au bloc opératoire où il avait une intervention et cétait très agréable de travailler à ses côtés. Le soir nous avons dîné ensemble et nous nous sommes découverts une passion commune pour la chasse. Lannée suivante il ma invité à une chasse en Espagne et nous avons passé ensemble un week-end mémorable. Par la suite, et jusquà ce que sa maladie len empêche, nous nous sommes donnés rendez-vous chaque année à la chasse. Tout cela ma permis de nouer avec Raymond les liens amicaux les plus forts de mon existence. Bien sûr, il est venu me voir au Texas. Pas pour faire de la chirurgie car nous sommes allés chasser au Mexique. Mais durant toutes ces chasses nous discutions des problèmes de la chirurgie du rachis et jai beaucoup appris à ses côtés.
MO : Votre voyage détude a-t-il changé vos indications ?
J.W. S. : Non, mais elle a amélioré ma technique. Je complète à présent systématiquement mes interventions par une ostéosynthèse à prise pédiculaire. Raymond a influencé tant de chirurgiens que jai bien conscience de nêtre que lun de ses nombreux admirateurs. Toutefois la partie la plus importante dun acte chirurgical reste la stratégie pré-opératoire. Cest ce que japprends aux jeunes. Il nest, par exemple, pas question en cas de doute diagnostique de faire ce que lon appelle «une exploration» du canal vertébral. Si vous ne savez pas avant dy être ce que vous allez y faire, il ne faut pas y aller ! Lintervention doit être planifiée avant de commencer.
MO : Avez-vous réalisé votre propre matériel ?
J.W. S. : Jai commencé à utiliser le matériel de Steffee et aussi celui de Zielke, de Wiltse, de Luque mais je narrivais pas à me procurer celui de Raymond qui nétait pas commercialisé aux Etats-Unis. Jen étais désolé car jappréciais beaucoup sa plaque de fixation lombo-sacrée. Puis en 1988 un fabricant sachant que je pratiquais des fixations pédiculaires ma demandé de faire un matériel de fixation pédiculaire.
MO : Avez-vous des problèmes médico-légaux avec les vis pédiculaires ?
J.W. S. : Tous les promoteurs de vis pédiculaires ont des problèmes actuellement. Nous espérons que la Food and Drug Administration sera en mesure de clarifier la situation. Cette administration nest pas habilitée à poser des indications chirurgicales, seuls les médecins ont le droit de le faire et de juger ce qui leur semble le plus profitable pour leur patient. Mais la FDA na pas approuvé cette technique comme étant valable dans toutes les situations courantes de la chirurgie du rachis.
MO : Il semble que les avocats américains aient tirés un grand profit de cette ambiguité...
J.W. S. : Aux Etats-Unis nous pouvons être poursuivi pour nimporte quoi. Cest une conséquence de ce que nous appelons La Liberté. Mais les excès portent en eux leur remède. Un célèbre cabinet davocat de San Francisco qui sétait beaucoup investi dans la lutte contre les fautes médicales a fait lui-même faillite après avoir acculé à la faillite la société Dow Corning responsable de la commercialisation des implants mammaires en Silicone. Cette dernière nétait plus en mesure de payer ses dettes. Il y a une justice.
MO : Venons-en au congrès. Que pensez-vous des complications de la chirurgie du rachis ?
J.W. S. : En tant que chirurgien nous avons trop tendance à parler de nos succès. Ce nest pas par mauvaise foi, mais parce que nous sommes très heureux davoir guéri des patients et très affectés par nos échecs. Cependant il faut absolument parler de nos échecs et de nos complications afin de les éviter à dautres. Par delà ce symposium, cest une nécessité absolue de notre pratique actuelle.
MO : Comment expliquez-vous les échecs non mécaniques des arthrodèses ?
J.W. S. : Je ne dis jamais aux patients que je vais les guérir à coup sûr. Il y a deux facteurs en cause dans ces échecs. Le premier cest que le patient attend plus du chirurgien que celui-ci peut lui donner ; le second cest que le chirurgien simagine plus performant quil ne lest. Et cest pourquoi, dans cette multitude de facteurs qui conduisent à une décision chirurgicale, il faut absolument que le patient et le médecin arrivent à se comprendre. Rien nest jamais acquis en matière dindication chirurgicale au niveau du rachis. Il faut ce sixième sens dont je vous parlais. Vous pouvez disposer de tous les instruments diagnostics imaginables, aucun ne vous indiquera à coup sûr le patient à opérer.
MO : Linstrumentation du rachis avec prise pédiculaire a-t-elle amélioré vos résultats ?
J.W. S. : Mes pourcentages darthrodèse étaient bon et linstrumentation pédiculaire ne les a amélioré que de 3%. Mais lintérêt de linstrumentation est surtout daméliorer les conditions de lintervention. Nous navons plus de craintes de déstabiliser les patients lors du temps de libération et lexposition du site opératoire est meilleure. En post-opératoire les patients peuvent être levés précocement sans aucun corset. Le fait que nous ayons dû attendre si longtemps avant de bénéficier de cette avancée technique ma beaucoup contrarié et jen ai parlé souvent avec Raymond. Il est heureux que lun des ses objectifs ait été, en ce qui concerne la chirurgie du rachis, de créer un pont entre les Etats-Unis et la France. Comme cest souvent le cas, le problème était un problème de communication.
MO : Avez-vous un souvenir marquant avec Roy-Camille ?
J.W. S. : Je me rappelle dune discussion lors de lune de ses visites à San Antonio au moment où je travaillais sur la réalisation dun nouveau matériel de rachis. Nous parlions très librement et il ny avait aucun sujet que je naurais pu aborder avec lui. Je lui ai donc demandé ce quil pensait de mon concept de plaque «en rail» sur laquelle les vis seraient maintenues par des boulons. Il était très intéressé et il a regardé le matériel sous toutes les coutures puis après réflexion il ma dit : «Au lieu de placer les vis dans les trous, toi tu amènes les trous vers les vis».