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ALLOTRANSPLANTATION DE TISSUS COMPOSITES
ET CHIRURGIE RÉPARATRICE
Les premières applications cliniques
François
PETIT
Plastic
Surgery Research Laboratory, Massachusetts General Hospital
Harvard Medical School, Boston, USA.
Service
de Chirurgie Plastique, Hôpital Henri-Mondor
Université Paris-XII, Créteil, France.
Le 23 septembre 1998,
un homme de 48 ans, amputé de la main droite, a reçu une
greffe d'avant-bras prélevée chez un homme de 41 ans,
en état de mort encéphalique [1]. La première
greffe de la main au monde était ainsi réalisée
à Lyon, par une équipe dirigée par J.-M. Dubernard.
L'intervention n'a pas été considérée par
tous comme un progrès pour la chirurgie de la main [2]
mais elle restera, par sa puissance symbolique, une étape majeure
de l'histoire de l'Homme, comme l'avaient marquée auparavant
les premières greffes du rein (Murray, 1954) et du cur
(Barnard, 1967) [3]. Le débat sur la personnalité
du patient et sur la justification de l'intervention a déjà
eu lieu dans de nombreuses publications et ne sera pas reproduit ici
[2, 4-6]. Depuis, d'autres greffes de la main ont été
réalisées et d'autres régions anatomiques ont été
transplantées qui ont fait entrer résolument "l'allotransplantation
de tissus composites" (A.T.C.) - nom générique donné
par ses promoteurs - dans le champ de la pratique clinique.
L'A.T.C. n'est pas une nouvelle technique mais une nouvelle pratique chirurgicale, qui emprunte à la chirurgie réparatrice les règles de la reconstruction micro-chirurgicale et à la chirurgie "d'organes" les règles de la transplantation inter-humaine. Par son ambition (la correction des handicaps physiques), par son objectif (la reconstruction à l'identique) et par sa technique (le transfert de tissus vascularisés), l'A.T.C. est bien la quintessence de la chirurgie reconstructrice. Dans son défi aux lois naturelles, l'allotransplantation de tissus composites introduit pourtant une nouvelle dimension -- immunologique, éthique et psychologique -- qui perturbe les règles traditionnelles de la reconstruction tissulaire.
Les premières
greffes de la main ont été considérées comme
une chirurgie d'exception en raison des contraintes, des risques et
de l'incertitude sur leur résultat fonctionnel. Dans le même
temps, la communauté médicale a reconnu le formidable
potentiel que pourrait représenter l'A.T.C. pour la chirurgie
de reconstruction tissulaire. La question posée au chirurgien
plasticien n'est déjà plus seulement celle de l'avenir
des premières mains greffées, mais celle de la place de
toutes les allogreffes de tissus envisageables dans la pratique de la
chirurgie reconstructrice. Les principales données scientifiques
sur ce sujet ont été rassemblées ici, qui devraient
permettre à chacun de construire son propre argumentaire à
la question, volontairement provocatrice : "l'allotransplantation
de tissus composites est-elle l'avenir de la chirurgie reconstructrice
?"
LES
PRINCIPES DE L'ALLOTRANSPLANTATION EN CHIRURGIE RÉPARATRICE
Au sens le plus large,
la transplantation tissulaire est à la base de toute la chirurgie
reconstructrice actuelle [7]. Même si l'actualité
a ravivé le souvenir de saint Côme et saint Damien, héros
légendaires qui remplacèrent la jambe malade d'un vieux
sacristain par une jambe prélevée chez un esclave Maure
décédé peu auparavant (figure 1), les reconstructions
nasales par lambeaux antébrachiaux décrites par Tagliacozzi
au XVIè siècle sont encore considérées
comme les actes fondateurs de la chirurgie reconstructrice moderne.
Celle-ci est basée sur l'utilisation des propres tissus du patient
(dits "autologues") transférés sur la perte de substance
à reconstruire. Cette forme d'autotransplantation tissulaire
s'oppose à l'allotransplantation tissulaire (anciennement appelée
homotransplantation) qui repose sur le transfert d'(allo)greffons provenant
d'un autre individu de la même espèce (transplantation
inter-humaine). Les différentes techniques de transplantation
tissulaire peuvent aussi être distinguées en fonction du
site sur lequel les tissus sont transférés : le transfert
est orthotopique lorsque le greffon est transféré sur
un site anatomique identique, tandis qu'il est hétérotopique
lorsque les sites donneur et receveur sont anatomiquement différents.
Une reconstruction par tissus autologues est ainsi, nécessairement,
hétérotopique.

Figure 1. Saint Côme
et saint Damien greffent à un sacristain
la jambe prélevée sur le cadavre d'un Maure.
(Fra Angelico - Musée San Marco, Florence)
Il y a 35 ans, la maîtrise
de la microchirurgie avait ouvert le champ de la replantation des tissus
amputés et de la reconstruction par transfert de lambeaux libres
autologues [8]. Aujourd'hui, la découverte de nouveaux
agents immunosuppresseurs permet d'étendre cette pratique au
transfert de tissus entre des sujets sans lien de parenté. D'un
point de vue chirurgical, le prélèvement de tissus chez
un sujet donneur en état de mort encéphalique offre plusieurs
avantages qui affranchissent le chirurgien des principales contraintes
de la reconstruction traditionnelle. Avant tout, l'allotransplantation
tissulaire satisfait à l'objectif suprême de toute reconstruction
tissulaire : la reconstruction "à l'identique", ... où
le pouce serait reconstruit par un pouce et non par un orteil. La rigueur
sémantique suggère d'ailleurs que l'on qualifie cette
activité de chirurgie de remplacement tissulaire plutôt
que de reconstruction tissulaire. L'autre avantage majeur des allogreffes
est l'absence de morbidité liée au prélèvement
tissulaire au site donneur, qui libère le chirurgien du dilemme
de la destruction de tissus sains, contrepartie de toute reconstruction
par tissus autologues. L'allotransplantation de tissus vascularisés
agit sur les deux paramètres de l'équation fondamentale
de toute reconstruction tissulaire : l'amélioration du résultat
et la réduction des morbidités liées au prélèvement
tissulaire au site donneur. Elle place ainsi le chirurgien reconstructeur
dans les conditions techniques optimales pour obtenir le meilleur résultat
physique, fonctionnel, esthétique et psychologique d'une reconstruction
tissulaire. Même comparée à la replantation de tissus
amputés, l'allotransplantation présente aussi des avantages
théoriques qui permettraient d'obtenir un meilleur résultat
fonctionnel et esthétique (tableau I). Cette comparaison réduite
à l'aspect chirurgical ou "technique" de l'intervention ne tient
pas compte d'une
contrainte majeure, spécifique de la transplantation inter-humaine
: le recours à un traitement immunosuppresseur définitif
dont certains effets secondaires limitent actuellement le développement
de cette pratique.
Tableau
I
| Comparaison
des conditions techniques pour la replantation ou la reconstruction
d'un membre amputé. |
| |
AUTO-REPLANTATION |
AUTO-RECONSTRUCTION |
ALLO-RECONSTRUCTION |
| Contexte |
urgence
chirurgicale
amputation accidentelle du greffon
ischémie chaude du greffon
niveau de replantation fixe |
intervention
planifiée
-
-
- |
intervention
planifiée
prélèvement chirurgical du greffon
ischémie froide du greffon
choix du niveau de replantation |
| Intervention |
parage
+ replantation
-
transfert orthotopique |
prélèvement
+ modelage + implantation
morbidité au
site donneur
transfert hétérotopique |
transplantation
-
transfert orthotopique
|
| Résultat |
immédiat
régénération
nerveuse
aspect pré-éxistant |
après
retouches chirurgicales
mauvaise réinnervation
aspect inesthétique |
immédiat
régénération nerveuse
aspect naturel |
La transplantation de
tissus composites vascularisés suit les règles de la transplantation
d'organes : prélèvement chez un sujet donneur en état
de mort cérébrale, incompatibilité immunitaire
entre donneur et receveur, traitement immunosuppresseur "à vie"
du receveur. Entre inefficacité et toxicité, le traitement
immunosuppresseur a toujours été le facteur limitant de
la transplantation d'organes. Introduite en 1982, la ciclosporine a
considérablement amélioré le taux de survie des
malades par son efficacité sur la prévention du rejet
du greffon et son absence de toxicité médullaire. D'autres
agents immunosuppresseurs introduits ces dernières années
(tacrolimus , mycophénolate mofétil, anticorps monoclonaux,
immunoglobulines antilymphocytaires, ...) ont élargi l'éventail
thérapeutique disponible en transplantation d'organes, pour faire
face à presque toutes les situations de rejet et pour limiter
les effets toxiques propres à chaque molécule. La transplantation
tissulaire a bénéficié de ces progrès de
l'immunosuppression mais les spécificités immunologiques
des tissus composites ont retardé la mise au point d'un protocole
efficace et non toxique [9]. Contrairement aux organes transplantés,
les greffons de tissus composites - dont la main ou le membre complet
est le modèle le plus élaboré - sont histologiquement
hétérogènes et sont constitués de tissus
qui expriment différents degrés d'antigénicité,
y compris les plus élevés de l'organisme (la peau et le
muscle). Ils contiennent aussi des éléments immunocompétents
(moelle osseuse et ganglions lymphatiques) potentiellement acteurs de
la réaction immunitaire [10]. Depuis 1990, de nombreuses
études avaient été menées chez l'animal
et, en 1997, l'équipe de Louisville (États-Unis) a montré
qu'une trithérapie immunosuppressive associant tacrolimus, mycophénolate
mofétil, prednisone, pouvait prévenir le rejet d'un greffon
de membre complet, sans toxicité majeure, dans un modèle
animal pré-clinique (porc adulte) [11]. C'est sur
ces bases scientifiques et avec l'expérience apportée
par les (auto)replantations de membres chez l'homme depuis plus de 30
ans, que les spécialistes de l'allotransplantation tissulaire
réunis à Louisville en 1997 ont recommandé l'application
de ces protocoles immunosuppresseurs pour la réalisation des
premières greffes de main chez l'homme [12]. La complexité
du système immunitaire humain pouvait toujours faire craindre
le rejet du greffon, la toxicité du traitement immunosuppresseur
et une réaction du greffon contre l'hôte (Graft Versus
Host, ou G.V.H.), mais les premières greffes de mains réalisées
chez l'homme à partir de 1998 ont prouvé que l'obstacle
immunologique pouvait être surmonté sans difficulté
majeure et que le greffon était l'objet d'une consolidation osseuse
et d'une cicatrisation tissulaire comparables à celles des propres
tissus du receveur. L'amputation de la première allogreffe de
main en février 2001, après une longue période
d'errance médiatique du patient, est venue rappeler que le rejet
sanctionne tout manquement au traitement immunosuppresseur, même
2 ans et 4 mois après l'intervention.
LES
PREMIERES APPLICATIONS CHEZ L'HOMME
En 1988
et 1989, soit dix ans avant les récentes greffes de la main,
une équipe française dirigée par J.-C. Guimberteau
avait réalisé 2 allotransplantations d'appareils fléchisseurs
digitaux prélevés chez un donneur vivant non apparenté
(dont l'auriculaire devait être amputé) et chez un donneur
en état de mort encéphalique. Les greffons ont été
revascularisés par les vaisseaux ulnaires des receveurs [13].
Par le passé, des allogreffes non vascularisées de tendon
frais ou congelé avaient déjà été
réalisées mais les résultats fonctionnels de ces
allogreffes étaient restés décevants en raison
de la faible viabilité des greffons et de la désorganisation
du système fléchisseur. L'objectif des auteurs était
d'améliorer ces résultats par le transfert d'un appareil
fléchisseur complet (le tendon avec ses poulies et ses gaines)
dont la viabilité devait être préservée par
la revascularisation immédiate d'un pédicule anatomique.
Il s'agissait ainsi d'un véritable greffon de tissus composites
vascularisés dont le rejet devait être prévenu par
un traitement immunosuppresseur, malgré la faible antigénicité
du tissu tendineux. Un traitement par ciclosporine a été
prescrit à une dose non toxique de 7 mg/j, pour une durée
limitée à 6 mois. Les greffons ont été acceptés
sans rejet par les 2 receveurs, les anastomoses sont restées
perméables et la mobilité active de ces 2 doigts, nulle
avant l'intervention, a retrouvé une amplitude satisfaisante.
En 1994, une équipe
allemande dirigée par G. Hofmann et M. Kirschner a débuté
un programme d'allotransplantations
de tissu osseux vascularisé
pour des séquelles de chondrosarcome ou d'ostéomyélite
du membre inférieur [14, 15]. Sur le modèle
de la première allogreffe de diaphyse fémorale vascularisée
réalisée par P. Chiron en 1990 [16], 3 patients
ont reçu une diaphyse fémorale et 5 patients ont reçu
une articulation complète de genou avec l'appareil extenseur.
Les greffons ont été prélevés sur des patients
en état de mort encéphalique, adaptés à
la taille de la perte de substance osseuse et transférés
aux patients receveurs. Les greffons ont été immédiatement
revascularisés par l'anastomose de leur pédicule sur les
vaisseaux fémoraux [17], puis ostéosynthésés
au fémur et au tibia par un enclouage centromédullaire.
Le traitement immunosuppresseur a débuté par l'association
ciclosporine, azathioprine, globulines anti-thymocytes et méthylprednisolone
pour les 3 premiers jours, il a ensuite été réduit
à une bithérapie associant ciclosporine et azathioprine.
Après 6 mois, l'azathioprine a été arrêté
et seule la ciclosporine a été maintenue jusqu'à
la consolidation osseuse complète des deux ostéotomies.
Le dernier bilan clinique publié, après un recul de 2
à 5 ans, rapporte que 4 patients ont obtenu une bonne intégration
de leur greffon osseux et ont récupéré une mobilité
satisfaisante de leur membre avec une articulation du genou fonctionnelle
[18, 19]. Cependant, 1 allogreffe de femur (sur 3) et 3 allogreffes
de genou (sur 5) ont été compliquées d'infection,
ôtées et remplacées par une autogreffe osseuse ou
par une prothèse totale de genou. Ces complications ont été
attribuées à une association immunosuppressive non optimale
et à une mauvaise adaptation du traitement immunosuppresseur,
rendue difficile par l'absence d'indice fiable du rejet immunologique.
Tableau
II
| Expérience
mondiale en transplantation de la main. |
| DATE
|
EQUIPE
CHIRURGICALE |
RECUL
POSTOPERATOIRE |
| Septembre
1998 |
Lyon
(France) |
Dubernard |
Unilatérale |
amputé
(2 ans et 4 mois) |
| Janvier
1999 |
Louisville
(USA) |
Breidenbach |
Unilatérale |
2
ans et 6 mois |
| Septembre
1999 |
Guangzhou
(Chine) |
Pei |
2
Unilatérales |
1
an et 10 mois |
| Janvier
2000 |
Lyon
(France) |
Dubernard |
Bilatérale |
1
an et 6 mois |
| Mars
2000 |
Innsbrück
(Autriche) |
Pazzi |
Bilatérale |
1
an et 4 mois |
| Mai
2000 |
Kuala-Lumpur
(Malaysie) |
? |
Unilatérale |
1
an et 2 mois |
| Août
2000 |
Monza
(Italie) |
Lanzetta |
Unilatérale |
1
an |
| Octobre
2000 |
Guangzhou
(Chine) |
Pei |
Bilatérale |
9
mois |
| Janvier
2001 |
Harping
(Chine) |
? |
Bilatérale |
6
mois |
| Février
2001 |
Louisville
(USA) |
Breidenbach |
Unilatérale |
5
mois |
| Les
résultats fonctionnels pour les 4 premiers patients (en gras)
ont été évalués et comparés en
mai 2000, et publiés dans la revue microsurgery [22].
|
Depuis septembre 1998,
11 allotransplantations
de mains ont été
réalisées dans le monde, parmi lesquelles 4 greffes bilatérales
(tableau II) [1, 20, 21]. Les observations et les résultats
des 4 premières greffes unilatérales - pour lesquelles
un recul minimal de 8 à 20 mois était disponible - ont
été rassemblés et évalués au cours
du 2è Symposium International sur l'allotransplantation
de tissus composites (Louisville, USA, mai 2000), et publiés
dans la revue Microsurgery [22]. La comparaison de ces 4
cas précise les conditions de réalisation de ces interventions
par 3 équipes différentes et apporte une première
réponse aux interrogations sur le résultat fonctionnel
de ces greffes. Les greffons ont été prélevés
assez haut (au-dessus du coude) sur les 4 sujets donneurs et préservés
à 4°C pendant 6 à 12 heures (durée d'ischémie
froide) après la perfusion de l'artère brachiale avec
le liquide de conservation habituel des greffes d'organes (solution
de l'Université du Wisconsin, UW). Les extrémités
distales des moignons des patients receveurs ont été réséquées
jusqu'à l'identification des structures anatomiques en zone saine.
Les 2 os des greffons ont été raccourcis et ostéosynthésés
avant les anastomoses vasculaires, tendineuses puis nerveuses. La ligne
d'anastomose nerveuse a été maintenue volontairement distale
(de 21 cm à 1 cm en amont du pli du poignet) pour réduire
la durée de la régénération nerveuse. Une
autogreffe de peau (Lyon, Louisville) et une autogreffe de tendon prélevée
au pied (Louisville) ont parfois été nécessaires.
Les 4 patients ont reçu un traitement immunosuppresseur d'induction
pendant les 7 à 10 premiers jours, suivi d'un traitement d'entretien
avec une association immunosuppressive identique : tacrolimus, mycophénolate
mofétil, prednisone. Les patients opérés à
Lyon et à Louisville ont subi plusieurs épisodes de rejet
modéré plusieurs mois après l'intervention, diagnostiqués
par l'observation d'un érythème sur la main greffée
et confirmé par des biopsies cutanées. Le rejet a été
maîtrisé dans tous les cas par des doses élevées
de prednisone par voie orale et par des applications locales de tacrolimus
(pommade). Les 2 patients opéres en Chine n'ont subi aucun épisode
de rejet pendant cette période initiale de 8 mois, en raison
peut-être d'une meilleure compatibilité immunitaire entre
donneurs et receveurs (3 différences HLA, contre 6 à Lyon
et à Louisville), de l'irradiation ou de la destruction mécanique
de la moelle osseuse contenue dans la diaphyse des 2 os du greffon,
ou d'un dosage plus élevé des stéroïdes en
traitement d'entretien. La récupération fonctionnelle
des 4 premières mains greffées a été évaluée
en mai 2000. Elle a été jugée "moyenne" (Louisville,
Guangzhou 1) et "bonne" (Guangzhou 2) par le test de Carroll, qui apprécie
les capacités fonctionnelles globales de la main dans les gestes
de la vie quotidienne (tableau III) [23, 24]. Le patient
greffé à Lyon ne s'est pas soumis au test de Carroll mais
il semblait présenter une faible récupération fonctionnelle.
La régénération nerveuse, facteur-clé de
la récupération fonctionnelle, a été évaluée
par le test de Tinel et jugée extrêmement rapide dans les
premiers mois pour les 4 patients [25]. Cette observation
a été attribuée à l'effet favorable du tacrolimus
sur la régénération axonale, un phénomène
qui avait déjà été observé chez l'animal
et chez l'homme [26-29]. Cette régénération
nerveuse n'a cependant pas été associée à
une réinnervation rapide des muscles intrinsèques ni à
une sensibilité distale satisfaisante au test de Semmes-Weinstein.
Alors que le patient greffé à Lyon a abandonné
la kinésithérapie, les équipes chirurgicales de
Louisville et de Guangzhou espèrent encore améliorer le
résultat fonctionnel de leurs allogreffes avec un programme de
rééducation fonctionnelle prolongé au delà
de 2 ans après l'intervention [30]. Quoique trop précoces
et trop restreints, ces résultats fonctionnels des premières
greffes de mains sont encourageants. Ils ne doivent cependant pas faire
oublier les conséquences du traitement immunosuppresseur. Parmi
les 4 premiers patients greffés, pendant les 8 à 15 premiers
mois postopératoires, sont apparues les complications suivantes
: diabète insulino-dépendant (Lyon), syndrôme de
Cushing (Guangzhou 1), colite à CMV (Louisville), infection cutanée
herpétique (Lyon) et mycoses cutanées récidivantes
(Louisville, Guangzhou 1). Toutes ces complications ont été
traitées ou supprimées par la diminution du traitement
immunosuppresseur, mais leur récurrence et leurs conséquences
propres ont pu dégrader la qualité de vie postopératoire.
Le 2 février 2001, la première main greffée à
Lyon a été amputée [31]. Le patient
n'avait jamais suivi rigoureusement son traitement ni la rééducation.
Il avait mal supporté son diabète et la faible récupération
fonctionnelle le décourageait. Deux ans après l'intervention,
le patient avait définitivement arrêté son traitement
immunosuppresseur ; la greffe avait finalement été rejetée
en quelques semaines. Il a retrouvé aujourd'hui son état
antérieur et ne suit plus aucun traitement. Les 7 autres patients
greffés d'une ou des 2 mains dans le monde vivent toujours avec
leur greffe, suivent régulièrement leur traitement immunosuppresseur
et leur rééducation.
Tableau
III
Résultats
du test de Carroll, qui sert à l'évaluation
des capacités fonctionnelles de la main dans les gestes
de la vie quotidienne (d'après Russell [24]).
|
| 85 |
Excellent |
99 |
| 75 |
Bon |
84 |
| 51 |
Moyen |
74 |
| 0 |
Mauvais |
50 |
Dans un domaine où les résultats ont toujours été décevants, de nouvelles allogreffes de nerfs sont venues récemment donner un espoir aux patients porteurs de pertes de substance étendues des nerfs périphériques [32]. L'équipe dirigée par S. Mackinnon (St-Louis, Etats-Unis) a présenté les résultats d'allotransplantations de nerfs périphériques sur une série de 7 patients âgés de 3 à 24 ans, opérés entre 1988 et 1998 à la suite d'accidents délabrants du membre supérieur (4 patients) ou inférieur (3 patients) [29]. Les greffons ont été prélevés sur les membres des sujets en état de mort encéphalique et préservés en ischémie froide à 5°C pendant 7 jours avant l'implantation. Les allogreffons, d'une longueur moyenne de 190 cm (extrêmes : 72 et 350 cm) ont parfois été complétés par des autogreffons de nerf crural. Les 5 premiers patients ont reçu un traitement par ciclosporine, azathioprine et prednisone ; le tacrolimus a remplacé la ciclosporine pour les 2 derniers patients. Le traitement immunosuppresseur a été maintenu jusqu'à la mise en évidence d'une régénération nerveuse en aval du greffon (présence du signe de Tinel) - en moyenne pendant 18 mois (extrêmes : 12 et 26 mois). L'un des patients a développé un rejet immunologique complet des greffons à 4 mois postopératoires, attribué à un sous-dosage en ciclosporine. Tous les autres patients (6) ont retrouvé une sensibilité et certains (3) ont retrouvé une motricité (greffes au membre supérieur uniquement) que l'arrêt du traitement immunosuppresseur n'a pas altéré. Aucune complication directement liée au traitement immunosuppresseur n'a été observée. Ces résultats cliniques ont été rendus possibles par une meilleure connaissance du phénomène de régénération des allogreffes nerveuses chez l'animal, notamment l'observation du remplacement des cellules nerveuses du greffon par les propres cellules de Schwann du receveur [33], et par l'effet pro-régénératif du tacrolimus [26, 27]. L'arrêt du traitement immunosuppresseur après la période "d'induction" initiale a permis d'éviter toute complication iatrogène. Malgré des conditions spécifiques qui ne seraient pas applicables à d'autres tissus (la non vascularisation des greffons, l'utilisation de greffons d'interposition et non "terminaux", la préservation avant l'implantation et l'arrêt du traitement immunosuppresseur), ces allogreffes nerveuses représentent un progrès dans le domaine de la régénération nerveuse qui profitera directement aux greffons de tissus composites comme la main.
L'une des plus intéressantes applications de l'allotransplantation de tissus vascularisés en chirurgie réparatrice fonctionnelle est celle de la première allogreffe de larynx, réalisée en janvier 1998 par M. Strome à la Cleveland Clinic (Cleveland, OH, Etats-Unis) [34]. Un homme de 40 ans, aphone depuis l'âge de 20 ans après l'avulsion traumatique du larynx, a reçu une allogreffe de tout le carrefour pharyngo-laryngé (larynx, pharynx, 6 anneaux trachéaux, 2 nerfs laryngés supérieurs et récurrents, artères thyroïdiennes supérieures, veine jugulaire interne droite et veine thyroïdienne moyenne gauche, glande thyroïde et parathyroïdes). Après une période d'ischémie froide de 10 heures, le greffon a été revascularisé chez le receveur par les vaisseaux droits. Il a été suspendu à l'os hyoïde du receveur en haut, suturé au 5è anneau trachéal en bas et à l'sophage en arrière, puis les vaisseaux gauches ont été anastomosés, suivis des 2 nerfs laryngés et du nerf récurrent droit. Le nerf récurrent gauche du receveur n'a pas été identifié. Le patient a reçu un traitement initial par anticorps antimonoclonaux OKT3, ciclosporine, mycophénolate mofétil et méthylprednisolone, puis un traitement d'entretien par tacrolimus, mycophénolate mofétil et prednisone. Un épisode de rejet à 15 mois postopératoires, diagnostiqué par une aphonie, un dème laryngé et confirmé par des biopsies trachéales, a été traité en quelques jours par une augmentation transitoire des doses de corticostéroïdes. Le patient a subi une période d'hypertension artérielle de 6 mois traitée par des anti-hypertenseurs, et 3 épisodes de trachéobronchite traitée par des antibiotiques. Une infection pulmonaire à Pneumocystis carinii, survenue après l'arrêt inopiné du traitement préventif par le malade, a été traitée par des antibiotiques. Toutes ces complications ont été imputées au traitement immunosuppresseur. Les dosages hormonaux de l'activité thyroïdienne et parathyroïdienne sont restés normaux après la transplantation. Les résultats fonctionnels ont été publiés récemment sous la forme d'un bilan clinique, 3 ans et demi après l'intervention [35]. A 16 mois postopératoires, les différents paramètres de la voix (tonalité, qualité, intensité, durée de phonation, débit vocal et coordination respiratoire) étaient normalisés. Le patient s'exprime actuellement avec une voix de qualité normale, parfaitement intelligible et d'aspect naturel. Le patient a recouvré une déglutition efficace après 3 mois. Il s'alimente oralement sans inhalation. La sensation des odeurs et du goût se sont améliorés. Aucune sténose ne gène le flux respiratoire et la trachéostomie devrait être fermée bientôt.
L'AVENIR
DE L'ALLOTRANSPLANTATION TISSULAIRE
Ces 25 premières
réalisations représentent actuellement toute l'étendue
de l'allotransplantation tissulaire pour des indications de chirurgie
reconstructrice actuellement. Les résultats précoces de
ces interventions prouvent que le défi immunologique que représente
l'allotransplantation de tissus composites vascularisés est aujourd'hui
réalisable. La survie des greffons - c'est-à-dire la prévention
de leur rejet immunologique - dépend simplement d'une immunosuppression
adaptée, suffisamment dosée et prolongée. Les nouveaux
agents immunosuppresseurs sont assez efficaces pour obtenir la survie
de tous les types de greffons tissulaires, y compris de la peau, considérée
comme le tissu le plus antigénique de l'organisme, mais comportent
un risque d'effets secondaires qui limite leur utilisation en chirurgie
reconstructrice.
Les premières allogreffes de la main avaient été critiquées par ceux qui doutaient de la récupération fonctionnelle après l'intervention et qui refusaient le risque de complications. Parce que les mains ou la voix ne sont pas indispensables pour "vivre", il leur semblait inacceptable de faire prendre à des patients handicapés mais "en bonne santé", un risque de complication mortelle, même de 1% [36]. D'autres, qui considèrent que la qualité de la vie est un objectif plus important encore que le simple fait de "rester en vie", avaient défendu les transplantations de la main réalisées dans un environnement scientifique et médical rigoureux [37, 38].
La publication des premiers résultats des allogreffes tissulaires a changé la nature du débat qu'elles avaient suscité initialement. Ces résultats sont évalués et comparés chaque année au cours du Symposium International sur l'Allotransplantation de Tissus Composites. En mai 2000, ils ont été jugés encourageants par la qualité de la fonction recouvrée dans certains cas et par la bonne tolérance du traitement immunosuppresseur, qui n'a causé aucune complication majeure irréversible [39]. L'amputation de l'une des mains greffées, chez un patient qui ne s'était jamais soumis aux contraintes inhérentes à l'intervention (la rééducation, l'observance du traitement, les conséquences iatrogènes et la surveillance médicale), atteste que le retour à l'état antérieur reste une solution à d'éventuelles complications inacceptables, voire au "regret" de l'intervention. Les conséquences limitées du traitement immunosuppresseur et le bénéfice - psychologique, plus encore que fonctionnel - apporté par la restauration de l'intégrité corporelle confirment a posteriori le caractère raisonnable, voire justifié, de ces interventions. Les allotransplantations de tissus composites doivent cependant encore être considérées comme une solution exceptionnelle pour des indications bien sélectionnées. Dans l'attente d'une évaluation des résultats à plus long terme, en France, le Comité Consultatif de Protection des Personnes en Recherche Biomédicale (CCPPRB) de Lyon et l'Agence Française de Sécurité Sanitaire (AFSS) ont accepté le projet de réaliser 5 nouvelles allotransplantations de la main pour des patients amputés des 2 mains [31].
Le principe de la reconstruction "à l'identique", spécifique à l'allotranplantation tissulaire, porte l'espoir d'élargir le "champ du possible" en chirurgie reconstructrice à des handicaps physiques actuellement sans solution. L'utilisation de tissus vascularisés prélevés chez un autre sujet pourrait en théorie être étendu à toute la chirurgie reconstructrice actuelle par tissus autologues, pour de meilleurs résultats fonctionnels et esthétiques et pour réduire la morbidité liée au prélèvement tissulaire. En pratique, le champ d'application de l'allotransplantation tissulaire est actuellement restreint à des indications exceptionnelles par :
1 - les contraintes de la transplantation inter-humaine : les effets secondaires (métaboliques, cancérogènes, infectieux) de l'immunosuppression thérapeutique sont le principal facteur limitant de l'allotransplantation tissulaire en chirurgie reconstructrice. Le risque de transmission d'agents infectieux qui échapperaient aux techniques actuelles de détection ne doit pas être ignoré. Par ailleurs, l'appariement des sujets donneur et receveur sur des critères esthétiques (sexe, ethnie, morphologie) indispensables en chirurgie reconstructrice du tégument est compliqué actuellement par le manque de donneurs d'organes et de tissus en France.
2 - la difficulté de sélection des "bonnes indications" : le succès de ces interventions repose sur le choix d'une indication justifiée, sur un protocole immunosuppresseur efficace et sur l'observance du traitement et de la rééducation par le patient. Les chirurgiens reconstructeurs doivent définir quels sont les handicaps physiques qui pourraient justifier d'une reconstruction par allogreffe. Les brûlures étendues de la face, les exérèses carcinologiques de la sphère ORL, les amputations proximales des membres (plutôt au membre supérieur, difficilement appareillable) et les articulations non fonctionnelles sans solution prothétique ont déjà été évoquées et certaines ont fait l'objet de recherches sur l'animal [40]. Au contraire, d'autres pathologies échappent au domaine de l'allotransplantation par principe : la reconstruction mammaire par "allogreffe de sein" par exemple, ne serait ni justifiée ni techniquement réalisable en raison de la difficulté à prélever le sein sur des pédicules vasculaires efficaces. De même, la greffe n'est pas la solution aux malformations congénitales des membres car la récupération fonctionnelle serait pauvre chez ces enfants qui ne ressentent pas le manque de la main ou du membre absent.
3 - l'incertitude
sur le résultat à long terme :
alors que le résultat fonctionnel des allogreffes devrait être
amélioré avec le temps et avec une rééducation
prolongée, des phénomènes de nature immunologique
pourraient dégrader ce résultat à long terme. En
transplantation d'organes, les greffons développent une altération
de leurs capacités fonctionnelles avec le temps : 15 ans après
la transplantation, en moyenne 35% des greffons ne sont plus fonctionnels
[41]. Ce phénomène, de cause mal identifiée
(rejet immunologique latent ? toxicité du traitement immunosuppresseur
? vieillissement prématuré du greffon ?) est appelé
"rejet chronique". Il est encore trop tôt pour savoir si ce phénomène
sera observé avec les greffons de tissus composites, mais il
s'agit d'une menace théorique sérieuse pour la récupération
fonctionnelle des greffons à long terme. La qualité du
résultat fonctionnel dépend aussi de l'intégration
du greffon dans l'identité corporelle du patient transplanté,
c'est-à-dire la reconnaissance et l'acceptation du greffon comme
faisant partie du "soi". Des IRM fonctionnelles réalisées
chez le patient opéré à Lyon en janvier 2000 d'une
double greffe de mains (figures 2 et 3) ont montré que le cortex
moteur cérébral est capable de se réorganiser pour
reconnaître et activer les mains greffées, même après
la longue période de privation sensorielle due à l'amputation
[42]. Cette plasticité cérébrale est
un facteur déterminant de l'utilisation des mains dans les gestes
de la vie quotidienne, mais elle ne préjuge pas de l'acceptation
psychologique des greffons, qu'aucune étude chez l'animal ne
peut évaluer. Il existe un risque que la vue quotidienne du greffon
par le patient rappelle de façon obsédante son origine
étrangère et provoque son "rejet psychologique", comme
après une intervention de chirurgie esthétique.
 
Figures 2 et 3. Denis
C..., 35 ans, avant
(2000) et après (2001) la greffe des 2 mains réalisée
à Lyon en janvier 2000. (Photos confiées par le Pr. J.-M.
Dubernard)
CONCLUSION
L'allotransplantation
de tissus composites vascularisés est un formidable espoir en
chirurgie reconstructrice. Les résultats précoces des
premières réalisations chez l'homme sont encourageants
- très satisfaisants dans certains cas - mais ils devront être
évalués et confirmés à long terme. En attendant,
cette nouvelle activité ne saurait être ni interdite ni
recommandée, mais réservée à quelques équipes
qui possèdent une double compétence en chirurgie reconstructrice
et en chirurgie de la transplantation. Limitée à des situations
de handicaps majeurs et encadrée par les règles fondamentales
de l'éthique médicale : compétence professionnelle,
objectif thérapeutique et information du patient, l'allotransplantation
de tissus composites est une forme légitime de chirurgie reconstructrice
[43].
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Maîtrise
Orthopédique n°111 - Février 2002
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