INTRODUCTION
Les traumatismes complexes du coude regroupent des lésions de haute énergie associant de façon variable fracture/luxation, dévascularisation et problème de couverture cutanée. Le traitement de ces lésions va nécessiter en urgence une stabilisation osseuse, une revascularisation et une couverture cutanée. La difficulté de prise en charge tient d'une part à la complexité du traumatisme et d'autre part à l'association fréquente à d'autres lésions (traumatisme étagé, polyfractures, polytraumatisme).
En urgence, la conduite thérapeutique
dépend de différents éléments tels que l'âge,
le délai de dévascularisation, l'importance de la contusion
et de l'état de choc. Ces éléments sont regroupés
dans divers scores pronostics dont le plus utilisé est le MESS
(Mangled Extremity Severity Score) (4,8), en sachant toutefois
que celui-ci avait été proposé pour le membre inférieur
où l'alternative prothétique est plus acceptable. Globalement,
hormis le risque vital, il convient d'être plus conservateur au
membre supérieur.
L'EVALUATION
EN URGENCE
LE MECANISME LESIONNEL
Il s'agit toujours d'un traumatisme direct soit à haute énergie, soit avec écrasement.
- Haute énergie : accident de la voie publique le plus souvent (motard, coude de portière, accident de train).
- Ecrasement : machine agricole, industrielle, pétrins. Cette composante d'écrasement est souvent majeure.
- Balistique :
il faut distinguer les armes de guerre à haute vélocité,
les armes " civile "de calibre variable, et enfin, les armes de chasse
avec des plombs multiples. La lésion osseuse est multi fragmentaire
et l'effet de blast est à prendre en considération. Le
syndrome compartimental à l'avant bras et au bras est à
rechercher systématiquement du fait de sa fréquence (tension
des loges, prise de pression).
LE MESS (Mangled Extremity Severity Score) tableau 1
C'est un score global de sévérité
des lésions des membres qui a été proposé
et validé au membre inférieur mais dont l'utilisation
au membre supérieur prête à discussion. Néanmoins
sont intérêt est de formaliser les éléments
indispensable à la stratégie thérapeutique. L'amputation
ne peut se justifier que pour un score au moins supérieur ou
égal à 7.
| Tableau
1 |
| |
POINTS |
A- Lésions osseuses et parties molles
-
Faible énergie (fracture simple, balistique civile)
-
Energie moyenne (fracture ouverte, multiples luxations)
-
Haute énergie (lésion par écrasement, balistique
militaire)
-
Très haute énergie (avulsion tissulaire contamination
++)
|
1
2
3
4 |
B- Ischémie (score doublé si >6 heures)
-
Pouls absent mais tissus perfusés 1
- Paresthésies, pouls capillaire diminué 2
- Froid, insensible, paralysé 3
|
1 2 3 |
C-
Le choc
- Pression systolique >9 0
- Hypotension transitoire 1
- Hypotension persistante 2
|
0 1 2 |
D- Age
- Inférieur à 30 ans 0
- De 30 à 50 ans 1
- Supérieur à 50 ans 2
|
0 1 2 |
|
A+B+C+D si supérieur ou égal à 7 : ½
risque majeur d'amputation primaire ou secondaire. |
COMMENT J'ANALYSE LES LESIONS AU COUDE
1- L'os et l'articulation
On peut distinguer trois niveaux lésionnels.
a/ Le coude haut : fractures supra-condyliennes et refends inter-condyliens.
b/ Le coude moyen :fracture-luxation du coude, à travers les condyles et ou trans-olécranienne.
c/ Le coude inférieur : fracture haute des deux os de l'avant bras.
Un cliché en traction peut être utile pour préciser les traits de fracture, noter les pertes de substances osseuses et cartilagineuses.
Le type d'ostéosynthèse est variable (vis, plaque, fixateur externe). L'essentiel est de reconstituer une articulation congruente et d'obtenir un montage suffisamment stable pour autoriser les manipulations liées aux pansements.
En cas de dévascularisation l'ostéosynthèse devra être rapide pour passer au temps vasculaire (shunt temporaire ou pontage d'emblée selon le délai d'ischémie).
La perte de substance osseuse peut être minimisée par raccourcissement osseux à l'étage huméral uniquement. Si une greffe osseuse (le plus souvent au niveau des deux os de l'avant bras) elle sera en général différée.
Enfin, lorsque l'on pose un fixateur externe, il faut intégrer dans la mise en place des fiches, la nécessité d'un lambeau.
2- Les vaisseaux
L'interruption peut être artérielle pure ou artérielle et veineuse. L'atteinte artérielle peut être une section complète ou une rupture sous adventicielle. L'exploration avec recoupe va déterminer le niveau sain sur l'aspect de l'intima (absence de décollement) et le flux artériel qui doit être franc. Au besoin on peut passer une sonde de Fogarty en proximal et distal pour éliminer les caillots. La suture directe est rarement possible, aussi faut-il préparer un champs au membre inférieur, pour prélever un greffon veineux saphène interne. L'artériographie (7) pré opératoire ou per opératoire peut se justifier dans certains cas (traumatisme fermé, traumatisme à double étage, traumatisme proximal). Elle ne doit pas trop retarder le geste de revascularisation en cas d'ischémie complète. Enfin, au moindre doute, il faut réaliser des fasciotomies des loges antérieures superficielles et profondes, surtout en cas de revascularisation tardive, ou en cas de pouls faible, malgré une bonne suture vasculaire.
3- Les lésions cutanées
Il faut distinguer les plaies franches avec éventuelle perte de substance et les contusions appuyées avec ouverture limitée.
Il faudra surtout apprécier la perte de substance cutanée et sa topographie (antérieure, latérale, interne, postérieure) après le parage.
Il faut également apprécier le degré d'urgence des éléments nobles à couvrir : immédiatement pour un pontage vasculaire, jusqu'à 48 heures pour une ouverture articulaire.
La cicatrisation dirigée accompagnée au besoin par des greffes de peau est l'option privilégiée chaque fois que posssible. Elle concerne volontiers la face externe ou le brachioradialis constitue un rideau musculaire. Mais cette option est rarement possible.
Les lambeaux régionaux basés sur le cercle périartériel sont exceptionnellement utilisables.
Un seul lambeau est en pratique utilisable, c'est le lambeau de grand dorsal. Celui-ci peut-être pédiculé, musculo-cutané ou microanastomosé.
4- Les nerfs
Les trois troncs peuvent être atteints de façon variable. Le principe général est de réaliser une suture primaire définitive chaque fois que possible. Sinon, soit une soit d'approximation est réalisée pour diminuer la perte de substance en vue d'une greffe secondaire, soit les extrémités nerveuses sont repérées.
Le nerf cubital est probablement le plus exposé dans les mécanismes de déformation en valgus, il sera suturé en le transposant en avant.
Il faut également rechercher systématiquement une lésion du plexus brachial (douleurs à la percussion en sus et sous claviculaire, contraction isométrique du deltoïde, des pectoraux, du grand dorsal, recherche d'un syndrome de Claude Bernard Horner).
5- Les muscles
Les lésions prédominent à l'avant bras, il est souvent difficile en urgence d'apprécier la vitalité musculaire. Il s'agit probablement de l'étape du parage la plus difficile à réaliser car il faut exciser les muscles dévitalisés sans être mutilant. Une destruction massive des muscles des loges antérieures et postérieures, associée en général à un fracas des deux os de l'avant bras constitue en règle une impasse thérapeutique.
En réalité on peut regrouper tous ces éléments lésionnels en trois grandes situations cliniques. Ce sont les trois types de traumatismes complexes du membre supérieur (TCMS) que je propose :
- TCMS 1 : Amputation totale ou sub totale.
- TCMS 2 : Membre en continuité, avec dévascularisation distale.
- TCMS 3 : Membre en continuité, non dévascularisé mais fracture complexe et perte de substance cutanée.
TCMS 1
Les amputations totales au niveau du coude
correspondent à un mécanisme de contusion telle que la
réimplantation est souvent contre indiquée. Les éléments
péjoratifs sont l'atteinte étagée (fracture humérus,
des deux os de l'avant bras), la non conservation de l'articulation
du coude, le délai d'ischémie supérieur à
6heures, l'engagement du pronostic vital par d'autres lésions.
Entre réimplantation et régularisation, il y a parfois
des situations où l'on peut discuter un transfert tissulaire
(type ostéo-cutané) pour conserver un moignon appareillable
de bras ou d'avant bras.(cas n° 1)
TCMS 2
Il s'agit de lésions plus ou moins
ouvertes, avec en général fracture/luxation à grand
déplacement, et ischémie distale avérée.
Le facteur temps intervient de façon prédominante afin
d'éviter la nécrose musculaire irréversible. Si
le niveau de l'interruption vasculaire correspond au niveau fracturaire,
l'exploration se fera après ostéosynthèse. En cas
de doute sur une lésion sus jacente, une artériographie
peut être utile si elle ne retarde pas de façon notable
la revascularisation. (cas n° 2)
TCMS 3
Il s'agit de traumatisme complexe avec conservation
d'une bonne vascularisation distale (pouls conservé, pouls capillaire
franc). Dans ces cas, on dispose de plus de temps, mais l'erreur serait
de sous estimer ces traumatismes de haute énergie. (cas n°
3)
STRATEGIE
CHIRURGICALE EN URGENCE (tableau II)
Elle est résumée dans le tableau
II. Au membre supérieur il faut être conservateur car il
n'existe pas de prothèse idéale. La règle est d'assurer
la stabilisation osseuse, la revascularisation et la couverture cutanée.
Néanmoins il persiste des situations où une amputation
est légitime. Cette amputation est inéxorable lorsque
les lésions d'écrasement intéressent l'ensemble
des muscles de l'avant bras ou dans les situations d'ischémie
dépassée. Cependant, se pose également le problème
des modalités d'amputation. Si l'articulation du coude est conservable,
une longueur minimale des os de l'avant bras de 10 cm est nécessaire
à l'appareillage. Parfois c'est grâce à un lambeau
microchirurgical de couverture du moignon d'avant bras que cette longueur
sera conservée. Ce lambeau peut-être régional ou
à distance. Ailleurs, il sera possible de prélever un
lambeau microchirurgical cutané ou ostécutané au
dépend du segment amputé (membre banque).
DISCUSSION
En urgence, s'il est admis qu'il convient de stabiliser la fracture, revasculariser le membre et assurer la couverture cutanée, le type d'ostéosynthèse, les modalités de la revascularisation et le délai de couverture cutanée peuvent être discutés.
1- L'ostéosynthèse
La reconstruction d'un profil articulaire
est une nécessité. Le débat entre ostéosynthèse
interne et fixation externe est plus dogmatique que réellement
pratique. Si l'articulation est conservable on s'attache à rétablir
une anatomie la plus parfaite possible : les fragments ostéochondraux
sont repositionnés ou excisés s'ils sont de petite taille.
Selon le degré de comminution métaphysaire tant humérale
qu'antébrachiale, on s'oriente soit vers une synthèse
par plaque conventionnelle soit vers une synthèse à minima
(broche ou vis) soutenue par un fixateur externe de neutralisation (huméro-cubital
ou huméro-radial). (cas n°4)
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| Cas n° 4 : fracas ouvert
du coude et des deux os de l'avant bras luxation huméro radiale
ostéosynthèse des deux os par plaques et fixateur
externe de coude huméro cubital avec brochage huméro
radial |
L'intérêt du fixateur est de pouvoir suivre l'évolution cutanée d'une plaie ou d'un lambeau.
En cas d'ostéosynthèse mixte,
le fixateur externe pourra être retiré précocement
(entre trois et six semaines) en fonction de l'évolution cutanée.
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| Cas n°5 : dislocation
ouverte du coude avec importante comminution et perte de substance
ostéo cartilagineuse arthrodèse à environ 100
degrés de flexion en conservant la pronosupination
|
Si la comminution articulaire est telle
que l'articulation n'est pas conservable, on peut soit réaliser
une arthrodèse d'emblée (cas n°5) par plaque coudée,
en essayant au maximum de conserver la pronosupination, soit réaliser
une fixation externe en résection articulaire et différer
la reconstruction articulaire (prothèse, allogreffe, arthrodèse
secondaire) (cas n°6 ).
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| Cas n°6 : coude de portière
pris en charge à 1mois. Nécrose globale ayant conduit
à une résection articulaire. Cicatrisation dirigée
puis greffe de peau. Arthrodèse secondaire du coude par transfert
microchirurgical de péroné libre. Aspect à
un an. |
2- La revascularisation
Le temps de stabilisation ostéo-articulaire doit être rapide pour diminuer le temps d'ischémie.
En cas de délai ou de difficulté dans la réalisation de l'ostéosynthèse, un shunt temporaire peut permettre de perfuser les masses musculaires (6). Idéalement, la revascularisation doit être réalisée dans les six heures.
Le temps vasculaire, dans notre expérience a été pris en charge par le chirurgien orthopédiste .
La prise en charge multidisciplinaire orthopédique, vasculaire et plastique peut être envisagée, mais il faut alors veiller à un enchaînement optimal des temps opératoires, évitant les temps morts facteurs d'ischémie.
D'un point de vue pratique, il convient de toujours préparer un champs au membre inférieur pour pouvoir prélever une veine saphène interne.
Enfin, après suture ou greffe vasculaire, il faut analyser le pouls distal, la tension des loges musculaires et réaliser des fasciotomies des différentes loges antérieures et postérieures au moindre doute.
3- La couverture cutanée
Celle-ci est indispensable si l'articulation est exposée, elle est urgente si une suture vasculaire ou un pontage est menacé.
Les lambeaux locaux sont en général inutilisables et on s'adresse à des lambeaux à distance : le lambeau de grand dorsal pédiculé ou libre est le lambeau de choix.
La réalisation en urgence présente les avantages du " tout en un temps ", il est cependant possible de différer celle-ci de 24 à 72 heures (5) si une suture vasculaire n'est pas exposée.
La réalisation du lambeau en urgence nécessite un parage large et complet des tissus dévascularisés. Si un lambeau de grand dorsal pédiculé est décidé, il faut préparer le site de prélèvement avec un coussin sous l'épaule et en para vertébral afin d'obtenir un léger 3/4.
Si un lambeau de grand dorsal libre est nécessaire (en général sur de plus grandes pertes de substance) on peut le prélever en controlatéral (éventuellement avec une deuxième équipe).
La réalisation du lambeau en urgence semble être souhaitable comme l'a montré la large expérience de Godina (3).
Toutefois, selon Lister (5), on peut différer l'intervention de 24 à 48 heures pour des raisons hémodynamiques notamment (concept d'urgence différée).
CONCLUSION
La prise en charge des traumatismes complexes du coude nécessite une triple compétence orthopédique, vasculaire et plastique. Celle-ci est réalisée au mieux dans des centres disposant d'un plateau technique suffisant (réanimation, artériographie) et de chirurgiens expérimentés. La stratégie thérapeutique doit être décidée d'emblée en étant le plus conservateur possible, l'alternative prothétique étant beaucoup moins satisfaisante qu'au membre inférieur.
Dans les cas où le membre n'est pas
conservable, il faut penser à conserver une longueur osseuse
humérale ou des deux os pour faciliter l'appareillage (notion
de membre banque avec lambeaux cutanés ou ostéo cutanés,
pédiculées ou micro anastomosés (2)).
| Bibliographie |
| 1/ BEHRENS F. Fractures with
soft tissue injuries Skeletal
trauma - 2nd edition WB
SAUNDERS Compagny Vol I - P.
391-418
2/ DUBERT T, MALIKOV SA, DINH A,
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Revue Chir Ortho 2000- P. 86,665-674.
3/ GODINA M. Early
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trauma - J trauma 1990 -
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5/ LISTER G, SHEKER L. Emergency
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S, MONEIMM S, CLEVENGEUR FW . Mangled
extremity severity score an accurate guide to treatment of the
severe injuries upper extremity - J
Ortho trauma 1994, Vol 8 282-285
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Maîtrise
Orthopédique n°120 - Janvier 2003