Cet article aura atteint son objectif si, après l'avoir parcouru, l'envie vous prendra de franchir les grilles de l'ancienne Ecole de Médecine Navale de Rochefort sur mer, pour y découvrir ses trésors, dont beaucoup recèlent des secrets de la lente évolution de la chirurgie de la main en marche.
Ma première visite à Rochefort sur mer était des plus cocasses. La nuit tombée sur Montparnasse, je me glissai confiant dans le train sans couchette qui aurait dû me débarquer tout droit à Libourne pour y accomplir les classes que le service militaire exigeait encore à l'époque. Le jour se levait dans le brouillard lorsque je descendis du train. Il était bizarrement en avance sur l'horaire. Je n'y prêtais guère attention et m'affublai bien vite du béret idoine. Puis je suivais machinalement les pioupious hagards qui marchaient prestement pour rejoindre la caserne. Quelques encablures plus loin, la brume se levant me dévoilait le sommet du curieux couvre-chef de tous mes supposés camarades de régiment. Il était surmonté... d'un pompon. Il fallait bien se rendre à l'évidence, je n'étais pas rendu à Libourne, mais plutôt à Rochefort sur mer !
Quinze ans après, les pompons avaient disparu. Plus aucun matelot attendant sa « perm à Nantes » ne donnait la réplique à certaine demoiselle. La base aéronavale avait fermé ses portes depuis longtemps et le service national faisait morne figure d'une unique journée porte ouverte. Les képis de la maréchaussée avaient pris position en lieu et place des houppes porte-bonheur. Et puis moi, qui prenais par mutation un poste à l'hôpital civil de Rochefort sur mer. Au cinquième étage, de la fenêtre de mon bureau tristement orienté au nord, impossible de contempler les jours clairs l'îlot Boyard, fort ludique. Je me contentai de fixer sans le voir un grand bâtiment en contrebas en forme de U qui s'étirait, comme un château de belle au bois dormant. Un jour, je me décidai à passer ses lourdes grilles, certain d'y conjurer quelque improbable sortilège... Et voilà comment je découvris l'ancienne Ecole de Médecine Navale de Rochefort sur mer.
Ancienne, elle l'est à double titre, de par ses dates d'ouverture et puis de fermeture. C'est en 1673 qu'a été couché sur le papier d'un décret royal la création de l'hôpital maritime de Rochefort, et en 1689 par ordonnance de Louis XIV son école de chirurgie navale (figure 1).
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| Figure 1 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Ordonnance de Louis XIV de 1689, portant notamment création de l'école de médecine navale de Rochefort sur mer. A gauche, page de titre. A droite, extrait de l'ordonnance concernant la dotation des chirurgiens embarqués. |
Avant cette initiative, la formation des chirurgiens de marine était faite sur le tas, à bord, avec les conséquences qu'on imagine. Depuis, un enseignement plus formalisé apparu (1) : « La présence de chirurgiens navigants dans la Marine royale est obligatoire depuis la grande ordonnance de 1689. Leur formation se fait par voie corporative, à savoir apprentissage, compagnonnage et maîtrise. L'apprentissage se faisait chez un maître et durait deux ans, où l'élève apprenait à raser, couper les cheveux et les gestes de la «petite chirurgie». Certains s'arrêtaient à ce stade pour exercer en campagne. Le compagnonnage se faisait en effectuant un « tour de France » terrestre ou sur les vaisseaux du Roi. Après cinq années, on leur permettait de se présenter à la « simple maîtrise ». « La simple maîtrise » consistait à passer un examen devant une communauté de chirurgiens. Peu de candidats se présentaient à l'épreuve du « grand chef d'oeuvre », car elle était longue, difficile et coûteuse ».
Afin de sédentariser cette formation itinérante, tout en restant dans l'esprit de l'ordonnance de 1689, Cochon-Dupuy fonda la première Ecole d'anatomie et de chirurgie de marine du monde qui fut inaugurée à Rochefort en 1722. Pour y être admis, « il fallait avoir 14 ans révolus, savoir écrire, raser et saigner, mais aussi avoir une bonne vue, des mains saines et sans difformité, et subir un examen de passage devant les médecins du port ». L'objectif était de former des éléments embarqués capables de remplir le triple rôle de chirurgien, médecin et apothicaire. Chirurgien, il fallait maîtriser les amputations, les sutures, l'immobilisation des fractures, l'incision des abcès, la trépanation et l'extraction dentaire. On pourrait lui ajouter la fonction de « proto-anesthésiste » puisque le collapsus cardiovasculaire provoqué par la saignée permettait d'effectuer des gestes chirurgicaux sur un patient quasi-inconscient. En effet, les anesthésiques, notamment le chloroforme, ne firent leur apparition en France qu'en 1840 ! Cochon-Dupuy avait su convaincre le Régent : « ce qui est grave, Monseigneur, c'est qu'ils ne savent pas l'anatomie » (doléance encore entendue de nos jours...). Le fondateur a dû se remuer dans sa tombe lorsque son école phare fut rétrogradée au rang d'école annexe en 1890, destinée uniquement à préparer les postulants à l'école de santé navale de Bordeaux, puis ferma définitivement ses portes en 1964.
Le destin de L'école est une histoire de famille. Sa renommée tenait à ses directeurs, ses professeurs et ses élèves. Le premier directeur fut le fondateur Jean Cochon-Dupuy (1674-1757), qui avait été nommé au poste de second médecin du port en 1704 par Michel Bégon, lui-même Intendant au port de Rochefort. Bégon, dont l'une des surs avait épousé Jean baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, avait plus tôt envoyé le Père Plumier en Amérique pour une mission botanique d'où il ramena certaines fleurs grasses et charnues qui furent baptisées bégonia en hommage à son généreux bienfaiteur. Le second directeur fut Gaspard Cochon-Dupuy, fils du précédent, dont l'apport à l'école fut essentiel pour la botanique et le classement des plantes médicinales. Quant au troisième directeur, Pierre-Thomas Cochon-Duvivier, cousin du précédent, il était chirurgien major (2).
Parmi les professeurs, Cochon-Dupuy peut être considéré comme le précurseur de l'enseignement hospitalo-universitaire qui prévaut encore aujourd'hui. Il introduisit des leçons pratiques au chevet du malade en complément des cours magistraux à l'amphithéâtre. La bibliothèque a conservé un manuscrit d'anatomie rédigé par Cochon-Dupuy lui-même en 1727 (figure 2). D'autres ont utilisé sa méthode et chaque grande discipline a eu à l'école des enseignants hors pair. Jean René Quoy (1790-1869) en anatomie, René Primevère Lesson (1794-1848) en pharmacie, Amédée Lefevre (1798-1869), en médecine, à qui l'on doit l'éradication du saturnisme, Joachim Clémot (1742-1807) et son fils Jean-Baptiste Joachim (1776-1852) en chirurgie.
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Figure 2 : Manuscrit du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Manuel d'anatomie à l'usage des élèves de l'école de médecine navale de Rochefort sur mer, rédigé par Cochon-Dupuy lui-même en 1727. |
Ainsi, pendant plus de deux siècles, l'école de médecine navale de Rochefort (figure 3) forma 6572 chirurgiens navigants dits « entretenus » (3). Parmi ceux-ci, il en fut un, Gustave Viaud, qui n'était célèbre que par son frère, Julien Viaud dit Pierre Loti. Gustave était donc chirurgien de marine et mourut en service et en mer en 1865. Très affecté par la disparition de son frère, celui qui n'était pas encore Pierre Loti suivit les traces de son aîné en intégrant une école navale en 1870, celle de Brest. C'est au cours de ses voyages qu'il ramena des récits d'aventures de tous les continents et océans. Peu avant sa mort, l'officier de marine écrivain et journaliste fit mouler dans le bronze sa main droite que l'on peut contempler encore dans sa maison exotique et fantasque (aux décors dignes de salles de gardes parisiennes), transformée en musée (4).
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| Figure 3 : Vue extérieure de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Ce bâtiment abrite actuellement la bibliothèque médicale et ethnographique, et le musée de médecine navale, appartenant au Musée de la Marine de Rochefort. |
Un siècle auparavant, les pharmaciens, médecins et chirurgiens de la marine parcouraient toutes les mers du globe et ramenaient à Rochefort des échantillons rares de botanique, de zoologie et d'ethnologie. Toutes ces pièces étaient classées méthodiquement dans ce qui est devenu aujourd'hui l'un des très rares cabinets de sciences naturelles et de médecine du 18e siècle conservé dans son environnement d'époque. Ce musée de la médecine contient aussi des instruments de chirurgie, des prothèses et orthèses notamment de la main, et une « galerie des têtes » témoin de l'époque de la phrénologie, discipline contestée puis oubliée de l'analyse de la personnalité, en fonction de la forme du crâne.
Ce même bâtiment abritait dans son aile centrale l'ancien Hôpital maritime, construit par l'architecte Toufaire, qui fut inauguré en 1788 et ferma ses portes en 1983. A son propos, on peut lire dans le récit de voyage d'Eugène Dudognon Valade (5), habitant de Brantôme qui se rendait à Royan en 1854 : « Nous parcourons les corridors sans entrer dans les salles qui contiennent chacune 74 lits en fer presque tous occupés. Un cabinet placé à chaque porte sert de cellule à la bonne sur de charité qui a la direction de la salle. Tout absolument était d'une propreté admirable, néanmoins l'air me semblait vicié, aussi avons nous vite passé à l'amphithéâtre, au musée et aux dépendances, pressé que j'étais de sortir de cet asile de mourants, et puis les malades étant tous marins venant de toutes les parties du globe avec diverses maladies épidémiques, telles que la fièvre jaune, le typhus, le choléra, les dysenteries, le scorbut, il n'était pas prudent de prolonger notre séjour dans ce lieu, où la curiosité aurait pu devenir funeste ».
Mon château de la belle au bois dormant prenait décidément des allures de centre hospitalo-universitaire du 18e siècle. Je soupçonne Robert Debré de s'être inspiré de l'uvre de Cochon-Dupuy pour sa réforme de 1958. Outre l'école et l'hôpital, les lieux avait abrité un laboratoire d'anatomie hors du commun et une bibliothèque comportant un fonds documentaire de plus de 25 000 volumes.
Ce Laboratoire n'avait aucune difficulté à trouver des sujets anatomiques, puisque Rochefort avait abrité un bagne conçu pour 500 forçats de 1767 à 1852. Les anatomistes d'alors se procuraient aisément des cadavres frais, jusqu'à ce que le prince Louis Napoléon en proclamant en 1850 que « 6000 condamnés dans nos bagnes grèvent les budgets d'une charge énorme, se dépravant de plus en plus, et menaçant incessamment la société » ferme définitivement les bagnes portuaires au profit de celui de Cayenne. Restent de ces dissections des pièces anatomiques exceptionnelles qui figurent en bonne place au musée de médecine navale (6), tels que squelettes montés, corps momifiés à la cire, pièces en bois, ou encore préparations de névrologie et d'artériologie dont celle rarissime d'un situs inversus. Parmi ces milliers de pièces anatomiques, provenant principalement de dissections de corps de bagnards, restent quelques exemplaires exposés au musée. Plusieurs mains pathologiques peuvent y être observées, dont la plupart présentant des cals vicieux de fractures. Quelques unes sont peu ordinaires. L'une, étiquetée « ostéite raréfiante », pourrait bien être une forme de lèpre (figure 4).
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| Figure 4 : Pièce de la collection du musée de médecine navale de Rochefort. La mention de l'étiquette indique une ostéite raréfiante. Il pourrait s'agir d'une lèpre, comme le suggère les amputations des rayons digitaux centraux. |
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| Figure 5 : Pièce de la collection du musée de médecine navale de Rochefort. La mention de l'étiquette indique une contracture musculaire. La déformation des doigts associant pouce en Z, cols de cygne et boutonnière, évoque plutôt une maladie rhumatoïde, entité nosologique inconnue à l'époque. |
Deux autres, les mains droite et gauche d'un même individu (figure 5), sont classées « contracture musculaire » sur l'étiquette qui les accompagne. Leur déformation évoque plutôt une polyarthrite rhumatoïde, mais la maladie n'était pas encore décrite à l'époque... Enfin, une pièce
est remarquable. Il s'agit d'une résection de l'extrémité inférieure des deux os de l'avant-bras réalisée par le Docteur Clémot lui-même, emportant en totalité leurs surfaces articulaires (figure 6). Jean-Baptiste Joachim Clémot, chirurgien de la Marine, anatomiste et « veneur de loups », obtint très jeune une réputation d'excellent opérateur, suscitant la jalousie de ses confrères. Ainsi Monsieur Quoy, anatomiste de l'école de Rochefort, disait de lui (7) que « Clémot recherchait partout ce qu'il y avait à couper, à tailler et à opérer de la cataracte, s'en acquittant généralement bien ... quoique sans jugement chirurgical ». On disait aussi de Clémot que « quand il avait bien travaillé, il montait à cheval, partait...vers la forêt..., il débusquait quelque loup, le forçait à la course, l'acculait en un coin et mettant pied à terre, l'étranglait de ses mains puissantes ». Mais Clémot était aussi un chirurgien novateur et la pièce anatomique qui avait intrigué a trouvé une explication dans un texte retrouvé à la bibliothèque, dans l'éloge de Jean-Baptiste Joachim Clémot, par Monsieur Duplouy (8) : « La célèbre décapitation de l'humérus pratiquée par White, avait attiré l'attention du monde savant sur la résection du membre supérieur. Cette importante question demeurait toutefois à l'état théorique, et la plupart des Chirurgiens, découragés par quelques insuccès, osaient à peine à s'engager dans cette voie nouvelle ; elle redoutait surtout la résection du poignet, dont la structure anatomique semblait en effet moins favorable à ce genre d'opération. Clémot conçoit l'idée d'étendre jusqu'à cette articulation les biens faits de la chirurgie conservatrice et pratique, le 9 novembre 1806, sur un jeune mousse du vaisseau « le Lion », la résection des extrémités osseuses de l'avant-bras pour une luxation compliquée. Vaguement indiquée dans l'antiquité, la résection du poignet avait été pratiquée pour la première fois au milieu du siècle dernier par Cooper, reprise en 1794 par Moreau père, puis tenté de nouveau par Roux, Malagodi et par Hublier de Provins. Mais elle n'avait jamais été suivie de guérison qu'une seule fois entre les mains du dernier opérateur. Le succès de Clémot vint encore s'ajouter à sa gloire naissante, et on peut assurer qu'il du au retentissement de ses premières opérations, plus encore qu'aux services de son père, l'honneur d'être appelé en 1808, à occuper après lui la chaire d'anatomie. ». Clémot avait pratiqué en quelque sorte le prototype, à un étage articulaire près, de la résection de la première rangée du carpe... Notons qu'en deux siècles, la résection d'une articulation du poignet est passée du stade de chirurgie « conservatrice », comme l'indique Duplouy, probablement en opposition à l'amputation, à celui de chirurgie « radicale », comme on aurait plutôt tendance à le dire aujourd'hui.
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| Figure 6 : Pièce de la collection
du musée de médecine navale de Rochefort. La mention de l'étiquette indique qu'il s'agit d'une résection de l'extrémité inférieure des deux os de l'avant-bras réalisée par Clémot père. Aucune date n'est mentionnée. Il s'agit plutôt d'une intervention réalisée par Clémot fils, qui se fit notamment connaître par cette technique chirurgicale. On remarque la qualité de la tranche de section osseuse, à une époque où l'on ne dispose pas de scie oscillante ni d'anesthésie moderne. Noter la faute d'orthographe « réséqués ». |
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| Figure 7 : Vue intérieure de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale de Rochefort. Les 25 000 ouvrages du fonds documentaire proviennent de la contribution pécuniaire demandée aux élèves et aux professeurs, de dons et legs privés, de confiscations de collections privées lors de la période révolutionnaire. Avant d'être transférée au 1er étage du bâtiment, la collection a déménagé plusieurs fois (2). |
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| Figure 8 : Cartouche de l'ex-libris de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale de Rochefort, composé et dessiné en 1907 par Marguerite Dhoste, fille de Léon Ardouin, bibliothécaire de 1899 à 1908, auteur du catalogue de l'école. |
La Bibliothèque (figure 7) avait commencé d'amasser des ouvrages (figure 8) depuis la création de l'école de Médecine navale en 1722 et n'a pas cessé jusqu'à sa fermeture de s'enrichir de milliers volumes de physiologie, botanique, zoologie, physique, chimie, anatomie, médecine, chirurgie et même théologie, littérature et philosophie. Les plus anciens datent des débuts de l'imprimerie avec notamment quatre incunables (imprimés avant 1500), dont les uvres d'Averroes, médecin et philosophe arabe de Cordoue au 12e siècle, traduites de l'arabe en latin par Paravicius en 1496 (figure 9). On trouve aussi des dessins non datés non signés correspondant probablement à des observations médicales de l'hôpital de la marine compulsées en 1856 dans un atlas de planches (figure 10).
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| Figure 9 : Un des quatre incunables du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Oeuvres d'Averroes publiées en latin en 1496. Noter les nombreuses notes manuscrites en rouge datant du 16e siècle. |
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| Figure 10 : Atlas de planches du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Recueil d'observations médicales de l'hôpital de la marine compulsées en 1856. |
Après avoir obtenu ma carte officielle de lecteur de la bibliothèque, j'avais donc à ma disposition un extraordinaire matériau de recherche de plus de cinq siècles, d'un champ si large de connaissance qu'il m'était impossible de tout d'embrasser à la fois. Je décidais donc de me focaliser sur un domaine que je connaissais bien : la chirurgie de la main, et de travailler sur des documents s'y reportant. Oui mais voilà, la chirurgie de la main est une discipline récente. Il fallait extraire d'ouvrages de chirurgie en général ce qui se reportait à la main. De plus, il fallait trouver un nom à cette discipline anachronique. Alors, puisque le préfixe « chiro » provenant du grec « kheir » signifie « main », je la rebaptisai pour l'occasion « chirochirurgie ». La chirurgie de la main en tant que discipline n'a été créée qu'au 19e siècle. Preuve en est le premier traité entièrement consacré à cette chirurgie (figure 11) publié en 1882 par Albert Blum, chirurgien français. Comme pour voyager dans le temps, jetons donc un il sur le fruit de ces recherches en parcourant quelques uvres de chiroanatomie et de chirochirurgie du 16e au 19e siècles.
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| Figure 11 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Premier traité de chirurgie de la main de l'histoire de la médecine, publié par Albert Blum en 1882. |
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| Figure 12 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Traité de « grande chirurgie », publié par Vésale en 1569. Vésale n'était donc pas qu'anatomiste, et il s'est même trouvé le 29 juin 1559 avec Ambroise Paré, au chevet de Henri II, gravement blessé lors d'un tournoi. Aucun des deux chirurgiens ne parvint à guérir le roi, qui mourut le 10 juillet. |
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| Figure 13 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Le Canon de la médecine, oeuvre majeure d'Avicenne, traduite en latin par Gérard de Crémone au 12e siècle, puis publié en 1556 par Andrea Alpago de Belluno. Le Canon est un monumental traité de physiologie, médecine, hygiène et diététique, qui rassemblait outre les apports personnels d'Avicenne une grande partie du savoir médical de l'époque. |
Sous la Renaissance la bien nommée, l'anatomie rédigée en latin était devenue en quelques décennies la science de pointe par excellence, bien que les séances de dissection n'étaient autorisées qu'avec parcimonie par l'Eglise. Léthargique qu'elle était depuis un millénaire en raison de l'interdiction des dissections de cadavres humains, les travaux d'anatomie comparée de Galien faisait encore référence jusqu'à ce qu'elle renaisse sous les travaux de Vésale et ses contemporains. La bibliothèque avait acquis dès sa création des ouvrages classiques pour l'époque destinés à l'enseignement de l'anatomie des futurs chirurgiens navigants. La médecine, aux côtés de l'anatomie, était considérée comme un domaine réservé à l'élite, et la chirurgie une pratique artisanale. Pourtant Vésale qui n'était pas qu'anatomiste, publia en 1549 un manuel de chirurgie, chirurgia magna, qui comporte plusieurs chapitres de chirochirurgie (figure 12). On y trouve un traitement des fractures et luxations de la main et des doigts, une description des plaies de la main et des doigts où il insiste sur l'importance de prendre en charge ces lésions en urgence. Existe un chapitre sur les phlegmons, leurs causes, leurs signes, leur pronostic et leur traitement. Dans ces derniers, il préconise l'application d'un cataplasme modérément humide à base de pain trempé dans l'eau sucrée additionnée de diverses plantes médicinales. Dans ces écrits, Vésale cite abondamment Galien et Hippocrate. Quant à Jacques Dubois, dit Sylvius, il se réfère plutôt à Avicenne, médecin et philosophe persan du 11e siècle, dont il existe à la bibliothèque un exemplaire traduit en latin du fameux Canon de la médecine (figure 13). Sylvius, qui enseigna à Vésale lors de son passage à Paris, devint vite un farouche adversaire de ce dernier. Dans son ouvrage de 1549 (figure 14), Sylvius dévoile son traitement de la goutte, arthritidis curatio, en proposant d'abord une saignée controlatérale au membre atteint, puis d'absorber quatre fois par jour une préparation à base de plantes, notamment de la camomille, de la farine de poisson, de la mie de pain macérée dans le lait et l'eau salée. Si la douleur devient intolérable, il y ajoute de l'opium, et si la chaleur est ressentie de manière trop intense, il fait appliquer un cataplasme froid. Enfin, si la fluxion persiste, il applique localement de l'alumine et du vinaigre. La chirurgie de la Renaissance, moins « savante », était donc laissée à des barbiers chirurgiens, qui publiaient pour preuve en langue vulgaire, le français. Sylvius, à qui l'on doit une édition en latin des aphorismes d'Hippocrate et de Galien, s'insurgeait régulièrement contre les traductions en français. On peut ainsi consulter à la bibliothèque les uvres complètes d'Ambroise paré dans une édition en français de 1585 (figure 15), puisqu'il ignorait le latin de part sa formation de barbier chirurgien à l'hôtel Dieu de Paris. Recueil de toutes ses observations de chirurgien de quatre monarques depuis 1552, on y trouve la première description de ligature artérielle au cours d'amputation de segments de membres, à une époque où la cautérisation au fer rouge ou à l'eau bouillante était le « gold standard ». Ambroise Paré était sans le savoir un « chirochirurgien » distingué, lui qui considérait que « la main, après la raison et la parole, était le troisième don de Dieu ». Pas étonnant qu'après l'avoir amputée (non sans en avoir ligaturé les vaisseaux), il n'ait cherché à la reconstruire puisqu'il est à l'origine de la première prothèse de la main de l'histoire (figure 15). Cette prothèse, répondant au charmant nom de « le petit Lorrain », en mémoire du serrurier de Paris qui la conçut [vu in (9)], était attachée par des liens au moignon d'amputation de bras d'un capitaine de l'armée française qui l'aurait, dit-on, utilisée au cours d'une bataille. Moins glorieuse est la description de la technique d'amputation de « doigts superflus » représentée sur une main comportant un nombre normal de doigts (figure 16).
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| Figure 14 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Traité de médecine publié par Jacob Sylvius en 1549. L'auteur, de son vrai nom Jacques Dubois, avait, comme c'était la coutume, latinisé son patronyme. |
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| Figure 15 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. uvres complètes d'Ambroise Paré parues dans une édition en français de 1585. A gauche, figures illustrant différents types de prothèses du membre supérieur et de la main mis au point par Ambroise paré. Le « petit Lorrain » est celle qui figure en haut sur la page de droite. A droite, frontispice de l'ouvrage. |
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| Figure 16 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Extrait des uvres complètes d'Ambroise Paré. Illustration de la technique d'amputation d'un « doigt superflu » selon Ambroise Paré à l'aide d'une tenaille. Est-ce un garrot qui figure en amont du poignet ? L'exemple illustré ne comprend pas de doigt surnuméraire. Peut être faut-il entendre le terme de « doigt superflu » comme « doigt devenu secondairement inutile » parce que nécrosé, exclus ou non fonctionnel, plutôt que doigt surnuméraire dans le cadre d'une polydactylie malformative et congénitale ? |
Pendant le Grand Siècle, le Hollandais Govard Bidloo, le Rembrandt des anatomistes, dans son anatomia humanis corporis (1685), n'hésite pas à mettre en scène les corps découpés, en ne cachant aucun des objets usuels qui ont servi à individualiser les tissus à exposer (figure 17). On doit probablement le côté baroque de ce que l'on peut appeler son style anatomique à son dessinateur Gérard de Lairesse, peintre hollandais réputé, qui débuta sa carrière en posant pour le maître Rembrandt qui fit de lui un portrait, et la termina aveugle. Si l'anatomie devient un art, la médecine à cette époque continue de s'inspirer de l'antiquité. A preuve l'application des sangsues, dont la première description d'après l'ouvrage « histoire de la chirurgie » de Dujardin (1774) reviendrait à Themison, médecin romain. Planis Campy décrit en effet en 1642 avec insistance comment choisir ses sangsues pour une bonne pratique : « il n'est fi gros lourdant qui ne sache que c'est que des sangsues, on les applique ordinairement où les ventouses ne peuvent avoir lieu, comme au ... doigt. On doit les choisir qu'elles soient nourries de bonnes eaux, claires et courantes, qui ont des raies jaunes au dos, et non celles des marais et mauvaises eaux, et qui sont de couleur horrible, qui ont grosse tête, d'autant que celles là sont venimeuses... ». Après ceux des sangsues, Planis Campy vante les mérites de la phlébotomie et donne des recettes de son mélange pour traiter « les mains enflées de froid ». Il s'agit d'un « mélange de lin, de guimauve, et de fenu grec, extraits eau de lys blanc et de graisse de truie et d'une poule blanche en suffisante quantité pour faire un onguent ». Et, comme si la créativité médicale était en panne, il était courant de reprendre les textes des anciens, de les traduire, de les commenter pour les rééditer. Ainsi Guy de Chauliac (1363), célèbre chirurgien du moyen âge, est réédité en 1649 (figure 18) par le docteur Laurent Joubert sous le titre pompeux « la grande chirurgie ». Après un tour d'horizon de l'anatomie de la main, il y est défini notamment des règles d'incision de la main : « reste à voir des maladies qui leur peuvent advenir en grand nombre, comme apostèmes, plaies dislocations, fractures paralysies. Et par l'anatomie de ces parties vous pouvez voir que les incisions y doivent être faites de long, et fuyant les rides : car ainsi vont les muscles ». Cette conception, certes en totale contradiction avec les principes développés quelques siècles plus tard par Brunner, a néanmoins le mérite d'exister, et ce dès le moyen âge, pas si obscurantiste qu'on voudrait parfois le croire, car fondé comme on le voit sur la « science » anatomique. Aquapendente, qui décrivit les valves veineuses, eut comme élève à Padoue William Harvey, découvreur de la circulation sanguine. Aquapendente parle abondamment, dans ses uvres chirurgicales (1643) (figure 19), des plaies vasculonerveuses et des techniques de suture. Ce « fameux médecin, chirurgien et professeur d'anatomie à la célèbre université de Padoue », comme le précise son éditeur, résume à lui seul les techniques de l'époque. Devant une lésion ou une maladie à peau fermée, il fait saigner ! Devant une lésion hémorragique, il cherche à arrêter le saignement... Dans ce dernier cas, « il faut prendre un blanc d'uf agité, et étendu sur des estouppes, et l'appliquer sur icelles,... en cas qu'il ne se trouvât point d'uf, on employera l'oxycrate, ou de bon vin rouge ou le suc de grenade... on se peut utilement servir de toiles d'araignées, et les appliquer sur le mal ». Quant aux lésions nerveuses, son diagnostic est aussi fin que ses préceptes thérapeutiques sont illusoires à nos yeux modernes. Il est en avance sur Sunderland pour décrire les signes cliniques de différents types de lésions nerveuses : « ... signe d'un nerf blessé, mais non totalement coupé est la grande et extrême douleur de la plaie, en sein de laquelle il y a battement ou pulsation, inflammation, convulsion, délire. Car quand le dit nerf est totalement et transversalement coupé, il n'y paraît aucun de susdits accidents, mais tant seulement une stupidité, c'est à dire, la perte totale du sentiment, et mouvement de cette partie dans laquelle le susdit nerf s'entérait. ». Le traitement proposé est décevant : « ... comment il faut guérir la piqûre des nerfs, la contusion des nerfs, l'incision des nerfs, l'entorse des nerfs... A toutes ces incommodités et accidents, la saignée copieuse convient grandement bien, aussi bien que le repos, les continuelles fomentations avec les susdits huiles... ». Aquapendente nous explique encore comment prendre en charge « le doigt courbe par ulcère et cicatrice » avec une logique implacable : « Si par défaut de la peau qui est calleuse, le doigt est demeuré courbe, Celse est d'avis de retrancher toute la cicatrice, et ayant redressé le doigt, y faire une nouvelle cicatrice, et moi j'ajoute, qu'il le faut toujours faire avec des remollitifs, de peur que la cicatrice s'étant encore endurcie, ne retourne se faire courbe, en quoi je n'ai rien trouvé de meilleur que mon cérat citrin, ramolli, et, avec de la graisse de geline réduit en forme d'onguent. ». Enfin il décrit sa technique de traitement du panaris « Il y faut l'opération, qui est, qu'avec la scalpelle ou avec la tenaille tranchante on coupe l'ongle, puis avec un fer chaud, qui est petit, mais bien rouge de feu, on cautérise la chair, et toute la partie ulcérée : car la cautérisation arrête le mal... que si l'os aussi est gâté, tant plus nécessaire est le fer chaud, lequel il faudra souvent réitérer, s'il en est de besoin. ». On pourrait transposer de nos jours : tout panaris doit être opéré au bloc opératoire...
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| Figure 17 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Atlas d'anatomie grand format de Govard Bidloo, publié en 1685. Une nouvelle ère s'ouvre avec cet anatomiste autant artiste que scientifique. |
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Figure 18 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Très ancien traité de chirurgie de Guy de Chauliac (1363), réédité plusieurs siècles plus tard par le docteur Laurent Joubert en 1649. |
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| Figure 19 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. uvres chirurgicales d'Aquapendente, publiées en 1643. |
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| Figure 20 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Traité de Mascagni sur le système lymphatique publié en 1787 et intitulé Vasorum lymphaticorum corporis humani. |
Le siècle des lumières, l'âge d'or de la marine à voile, a produit des anatomistes rigoureux dans leur travail mais parfois un tantinet tête en l'air. Mascagni en est un exemple savoureux, lui qui passa toute sa vie à injecter des vaisseaux lymphatiques pour en décrire le système exhaustif (figure 20). Alors que l'existence même de ce dernier était mise en doute, l'académie des Sciences de Paris offrit en 1784 un prix pour le meilleur travail sur le système lymphatique. Mascagni soumis deux rapports illustrés qui arrivèrent à l'académie après la date limite. Il n'obtint donc pas le fameux prix mais un prix spécial lui fut décerné en raison de la qualité exceptionnelle de ses travaux qui furent publiés en 1787 sous le titre Vasorum lymphaticorum corporis humani. Poissonnier, en revanche, était plus respectueux des institutions. On voit ci-après comment il s'assure de la publication et de la diffusion de son abrégé d'anatomie à l'usage des élèves en chirurgie dans les Ecoles Royales de la Marine (1783). Il adresse à Monseigneur le Marquis de Castries, Ministre et secrétaire d'état au département de la Marine le texte suivant, figurant en préambule de son ouvrage : « Monseigneur, les Chirurgiens formés dans les écoles et les hôpitaux de la marine ont donné pendant la dernière guerre des preuves distinguées de leur habileté et de leur expérience... on les a vu réussir dans le traitement des blessures les plus graves, et conserver même des membres fracassés pour lesquels on ne connaissait guère avant eux d'autres procédés que celui de l'amputation... Vous avez jugé combien il leur était essentiel d'entretenir et d'étendre même parmi ceux qui continueraient à se dévouer à ces fonctions pénibles, les ressources les plus favorables pour leur instruction... Je fais paraître aujourd'hui sous vos auspices, Monseigneur, un précis clair et méthodique de ce qui est connu de plus exact dans cette science. ». Les auteurs anciens étaient aussi enseignés avec respect. Dujardin, dans son histoire de la chirurgie (1774), nous apprend qu'Hippocrate reconnaissait que le poignet ne pouvait se luxer que de quatre manières : en haut, en bas, en dehors et en dedans, et décrivait dans chaque cas comment s'y prendre pour le réduire. Hippocrate réduisait facilement - du moins le disait-il - les luxations des doigts avec des doigtiers faits de palmes, que les grecs appelaient "saurax", c'est-à-dire des lacs. Hippocrate, médecin complet, était donc aussi un excellent chirochirurgien. Il lavait les plaies des articles avec du vin, comme indiqué dans ses uvres traduites en latin par Nicolas Leoniceno en 1526. Mais les contemporains faisaient aussi l'objet d'attention. De nombreux auteurs d'outre manche étaient traduits en français. Lassus (1771) nous donne par exemple une traduction des travaux de Sir Percivall Pott, qui décrit « une nouvelle méthode de réduction des fractures et leur maintien orthopédique » : « Je suis persuadé, comme je l'ai déjà dit, qu'il y a plusieurs parties de la chirurgie qui sont susceptibles d'une plus grande perfection. La matière des fractures et des luxations en est peut être plus susceptible qu'aucune autre par la soumission et l'exactitude à suivre des préceptes donnés par les anciens, et que le plus grand nombre des Chirurgiens a toujours suivi aveuglément, sans oser réfléchir par lui-même. ». Pour comprendre sa motivation, il faut noter que Pott avait été victime lui-même d'une fracture de jambe à la suite d'une chute de cheval en se rendant au chevet d'une malade et, comme Ambroise paré bien avant lui et dans les mêmes circonstances, avait échappé de justesse à l'amputation. C'est pourquoi outre manche, Pott est surtout connu pour les fractures dites de Dupuytren en France. C'est sans doute cette mise au repos forcé qui donna l'occasion à Pott de coucher sur le papier une uvre considérable à l'origine de sa notoriété. Le nom de Pott est resté en France attaché à celui du mal du même nom, qui était pourtant connu depuis l'antiquité, puisque Hippocrate lui-même en faisait une description sommaire. Pott, qui bien malgré lui, usurpe la paternité du « mal de Pott » à Hippocrate, est peut être mal placé pour critiquer les anciens. Mais cette contestation des anciens n'a pas le monopole des Anglais. Pouteau par exemple, illustre chirurgien lyonnais, explique dans ses uvres posthumes publiées en 1783 que « le traitement des maladies des os présente plus que tout autre partie de l'art de guérir, des difficultés à vaincre, lorsqu'on désirerait d'y faire des innovations utiles : on s'expose à la censure publique, si l'on veut secouer le joug des usages reçus. ». Pouteau est aussi le précurseur de la lutte contre les infections nosocomiales : « Il faut connaître le danger d'inoculer différent vis par les plaies des salles qui sont remplies de blessés. ». Enfin comment ne pas citer son « mémoire contenant quelques réflexions sur quelques fractures de l'avant-bras, sur les luxations incomplètes du poignet et sur le diastasis. », publié bien avant l'article de Colles (10). Si les fractures du quart inférieur de jambe devraient s'appeler fractures de Pott plutôt que de Dupuytren, les fractures du quart inférieur de l'avant-bras devraient plutôt s'appeler fractures de Pouteau plutôt que de Colles !
Le 19e siècle enchaîne sur l'épopée napoléonienne avec la contribution majeure de Dominique Larrey, digne héritier d'Ambroise Paré, qui comme lui débuta sa carrière par des études de chirurgie à l'hôtel Dieu de Paris, et la termina comme chirurgien non du roi mais de l'empereur après avoir été chirurgien de marine durant la révolution. Si Paré était connu pour sa compassion auprès des soldats blessés, Larrey était considéré comme « la providence du soldat », le plus honnête homme de son siècle dira Napoléon. C'est par les amputations que les deux hommes se firent connaître, Paré on l'a vu pour avoir introduit la ligature des gros vaisseaux, et Larrey pour les avoir pratiqué par centaines, pour sauver des vies. On lui doit aussi des observations sur les gelures des mains lors de la retraite de Russie (1812). Dans une « circulaire sur le traitement des plaies par congélation » transmise au chirurgien principal pour information à messieurs les chirurgiens chargés du service, le Baron Dominique Larrey, premier chirurgien de la grande armée en Russie, ordonne : « lorsqu'un ou plusieurs doigts d'une extrémité sont sphacélés, ou que le membre l'est dans sa totalité, et que les limites de la gangrène ne se trouvent pas en rapport avec les articulations, il faut couper le membre dans sa continuité au-dessus de la maladie... ». Mais Larrey ne s'obstine pas qu'à amputer, il cherche aussi à conserver ce qui peut être utile, notamment à la main : « Dans le désordre qui survient à la main par suite de coups de feu, il faut bien avoir l'attention de conserver, autant que l'état des parties lésées le permet, les doigts ou les parties des doigts ou de la main qui peuvent être utiles aux besoins de l'individu ; ainsi ceux qui bordent les côtés de ce membre sont plus nécessaires que ceux qui en occupent le centre... ». Larrey, contrairement à sa réputation d'amputation facile, savait aussi préférer un traitement médical à une opération chirurgicale. Il avait ainsi souvent recours au moxa, bâtonnet d'armoise brûlé au contact de la peau : « Ce militaire avait reçu un coup de pointe de sabre au-dessus de la clavicule et au milieu de l'espace triangulaire formé par la réunion de l'extrémité humérale de cet os et de l'acromion ... Le moignon de l'épaule, toute la surface extérieure du bras, de l'avant-bras et de la main droite étaient privées chez ce jeune homme du sentiment. On piquait, on brûlait, ou l'on pinçait la peau de ces parties, sans que le malade éprouvât la moindre douleur, tandis que les mouvements de ce membre n'avaient pas été un seul instant suspendus et qu'ils s'exécutaient avec autant de force et de précision que ceux du bras gauche ... Plusieurs ventouses scarifiées, appliquées sur la petite plaie déjà cicatrisée, et trois moxas, posés sur le trajet des rameaux nerveux lésés, suffirent pour rappeler la sensibilité dans la totalité du membre, et la mettre en équilibre avec le reste du corps. Enfin, ce militaire fut renvoyé de l'hôpital quelques semaines après, parfaitement guéri. ». Et pendant ce temps, loin des terribles campagnes Napoléoniennes, les prosecteurs d'anatomie officiaient à l'école de médecine navale de Rochefort, pour préparer ceux qui iront sur les champs de batailles soigner les blessés. On trouve des ouvrages traitant par exemple des troubles des fonctions de la main, comme l'étonnant « de quelques infirmités de la main droite, qui s'opposent à ce que les malades puissent écrire,
et du moyen de remédier à ces infirmités 1846 » de
JJ. Cazenave, médecin à Bordeaux, dont le style prétentieux était courant à l'époque du scientisme : « ... personne, que je sache, n'a encore cherché, comme je l'ai fait, à remédier aux infirmités de la main droite qui s'opposent à ce que les malades puissent écrire, à moins qu'on ne prenne pour de tels moyens le mode brutal de Vespasien, qui « guérissait » [en italique dans le texte], dit-on, à Alexandrie, les gens paralysés de la main et les aveugles, en foulant les uns sous les pieds, et en crachant au visage et aux yeux des autres... » Cazenave y va un peu fort puisque Vespasien comme Jésus Christ d'ailleurs, soignait les aveugles en leur appliquant avec douceur leur propre salive sur les paupières.
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| Figure 21 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Extrait du traité de chirurgie de la main de Blum, avec en haut sur la page de gauche l'appareil de Cazenave. Remarquer la similitude avec celui d'Ambroise Paré, figurant en bas de la page de droite de la figure 15. Cazenave, prompt à critiquer ses contemporains, pourrait être soupçonné de plagiat. |
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| Figure 22 : Ouvrage du fonds documentaire de la bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Extrait de la table des matières du traité de chirurgie de la main de Blum. |
Dans ce texte, Cazenave critique violemment les anciens et l'ensemble de ses contemporains qui cherchaient selon lui un remède spécifique à chaque cause de chaque pathologie de la main. Cazenave ne s'intéresse donc pas à l'étiologie et propose d'utiliser un « moyen simple » et univoque pour permettre au patient de réécrire, quelle que soit sa pathologie initiale. La panacée en quelque sorte. Il s'agit d'une orthèse portant un stylo à plume fixé sur la main (figure 21). Certes le fond comme la forme de la thèse de Cazenave sont critiquables, voire dérisoires, mais on pourrait y voir un précurseur de l'ergothérapie, discipline qui se focalise sur la récupération de la fonction, lorsque la reconstruction anatomique a échoué. La fin du 19e siècle marque le début de l'ère de la chirurgie de la main en qualité de discipline, qui peut abandonner le pseudonyme de « chiro »chirurgie dont nous l'avons affublé par commodité. Le traité d'Albert Blum est en effet probablement le premier vrai traité consacré à la seule chirurgie de la main. Il envisage successivement (figure 22) de décrire et traiter les affections congénitales, fractures, luxations, plaies de la main, affections inflammatoires aiguës, affections inflammatoires chroniques, affections diathésiques et notamment la syphilis, déformations acquises de la main, crampe des écrivains, tumeurs, médecine opératoire, prothèses. Blum évoque Charcot qui aurait donné le nom de « rhumatisme chronique progressif » à ce que les Anglais appelaient « rhumatoïd arthritis ». Dans ce traité Blum discute des syndactylies, leurs indications, de l'âge de l'opération, des techniques opératoires. « ... Dupuytren incise les adhérences jusqu'au delà de leur origine, maintient dans l'écartement les parties divisées et comprime l'angle de réunion d'où part la cicatrice au moyen d'un ruban fixé au poignet... La section lente au moyen d'un fil enduit de caustique (Séverin), d'une ligature élastique (Dittel) a quelquefois été suivie de succès... Quelqu'ingénieux que puissent paraître ces procédés, nous n'avons fait que les signaler car ils sont insuffisants... L'autoplastie seule permet de donner un résultat favorable, et dans ce cas le procédé de Didot nous semble de beaucoup préférable. ».
Enfin, impossible de parler de la chirurgie navale à Rochefort sans rendre hommage à La Fayette qui, malgré l'opposition initiale du Roi, apporta son concours à l'armée d'Amérique pour y fonder une démocratie. Il était parti à bord de la frégate Hermione en 1780 pour une deuxième traversée pour les Etats-Unis. Il atteindra Boston en 38 jours et apporte alors à George Washington un message de soutien du Roi Louis XVI. Paradoxe de l'histoire, quelques années après, c'est une démocratie naissante qui guillotina le seul roi qui pourtant soutint la naissance d'une autre démocratie... Grâce au concours de
Jean Luc Gireaud, membre
du conseil de l'association Hermione-La Fayette, j'ai pu avoir accès à des informations sur les activités des chirurgiens à bord de l'Hermione dans la période 1780-1781 (11) (12). Outre les pathologies infectieuses et carentielles, sont relevées en détail les lésions des différentes parties du corps. Près de la moitié des blessures intéressent les mains (tableau 1), proportion finalement assez proche des services d'accueil des urgences d'aujourd'hui. On peut actuellement visiter le chantier de reconstruction de l'Hermione à l'identique qui refera prochainement la même route que celle de La Fayette (13).
| Corps de Santé dans l'équipage |
Chirurgien-major
Second chirurgien
Aide chirurgien
Apothicaire |
Adrien, Jean, Pierre Fabret
Louis L'HOSPITAL
Jérome VESSIERE
Jean Marc CLEMENT |
né à Vallet ou Vallers en 1753
élève entretenu
né à Lisle en Périgord
de Périgueux
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| Combat contre l'Iris du 7 juin 1780 |
10 tués raides, 2 blessés mortellement, 34 blessés survivants. Blessures relevées concernant les mains :
Monsieur de CHADIRAC : main droite emportée par un boulet, sur le Gaillard.
Monsieur Pierre DAIMION, matelot canonnier : deux plaies au bras et à la main
Monsieur François MAINGUESTE, un doigt de la main droite emporté.
Monsieur François GAURIT, matelot canonnier : fortes contusions à la main droite
Monsieur François MICHONNEAU, matelot canonnier : une plaie à la main droite
Monsieur Jacques CHARRIER, gabier de hune : une plaie à la main gauche
Monsieur André GABORIT, matelot à la batterie : une plaie à la main gauche
Monsieur David GOTROU, mousse : trois doigts de la main droite arrachés.
Monsieur Etrope CANOLLE, mousse : une forte brûlure à la main droite |
| Combat de Louisbourg du 21 juillet 1781 |
3 tués et 19 blessés, dont 3 mortellement. Blessures relevées concernant les mains :
Monsieur Pierre LABREGE, matelot canonnier : le poignet droit emporté, passsavant
Monsieur Jean EYQUEM, second maître : une plaie à la main, passavant
Monsieur Pierre PESSARD, second maître : une brûlure à la main, passavant
Monsieur Louis EVRARD, matelot à la batterie : une brûlure à la main et au visage
Monsieur Antoine MANUEL, matelot à la batterie : une brûlure à la main et au bras.
Monsieur Gaston MARCHAND, matelot : une brûlure à la main
Monsieur Benjamin BIGARE, caporal : une brûlure à la main et une contusion au bras. |
| Tableau 1 : Extrait du journal de bord de la frégate Hermione. Le Corps de Santé est représenté selon les normes prescrites par l'Ordonnance de 1776. Relevé des blessures et tués au combat en 1780-1781 au cours de la campagne d'Amérique : Pour un équipage de plus de 300 hommes, on note 46 morts, soit 15 % dont 18 au combat, soit 5 %. Sur le plan quantitatif, près de la moitié des blessures intéressent les mains. Sur le plan qualitatif, les brûlures sont fréquentes, particulièrement à la batterie, alors que les arrachements et sections des mains et des doigts sont provoqués le plus souvent par des éclats de bois et mitraille et s'observent plutôt sur les gaillards et le passavant. |
Les chirurgiens de marine ont ainsi sillonné pendant plusieurs siècles tous les routes de toutes les mers du globe, pour la gloire des monarques ! Leur contribution à l'évolution de la chirurgie relève de l'expérience clinique mais aussi de voyages scientifiques périlleux. Partageant les dangers de la vie à bord avec l'équipage dont ils doivent préserver la santé, Ils ont laissé derrière eux des traces précieuses de ce travail, dans les journaux de bord et les comptes rendus des expéditions scientifiques. Pour les préparer à leur mission, les professeurs de l'école de Rochefort ont bâti un lieu d'une richesse historique exceptionnelle, le musée médical et bibliothèque de l'ancienne Ecole de Médecine Navale. Cette bonne adresse m'aura permis pour un temps de me plonger dans les préoccupations de nos anciens, finalement pas si éloignées des nôtres ...
Remerciements :
Toutes les figures ont été photographiées avec l'aimable autorisation du musée national de la Marine. Je ne peux signer cet article sans remercier les deux personnes sans qui il n'aurait pas abouti. Madame le Docteur Jacqueline Bobo, pharmacienne, qui a inspiré ce travail par sa grande connaissance de la ville de Rochefort sur mer, et Monsieur Arnaud Thillier, bibliothécaire adjoint à l'ancienne Ecole de Médecine Navale, qui m'a encouragé dans mes recherches, et enrichi de ses connaissances et expérience. Je dois beaucoup à sa disponibilité indéfectible, sa rigueur dans le travail, et sa passion des livres anciens.
| Références bibliographiques |
(1) ROMIEUX Y. Histoire de l'Ecole d'anatomie et de chirurgie navale de Rochefort. Revue d'histoire de la pharmacie 2001 ; 49 (332) : 489-500.
(2) NIAUSSAT PM. L'école de médecine navale de Rochefort. Neptunia (ed) n°spécial : Rochefort et la Marine 1994 : 44-50.
(3) CLÉMOT JBJ. Eloge de Monsieur Cochon-Dupuy, 1813.
(4) http://villerochefort.larochellerochefort.com/pierreloti
(5) http://www.ifrance.com/seucaj/voyagePerig.htm
(6) http://www.musee-marine.fr/index.php?lg=fr&nav=184&flash=
(7) SOUTOUL JH. CLEMOT. Journées franco-allemandes d'histoire de la médecine, Rochefort sur mer, 1981.
(8) DUPLOUY. Eloge de Jean Baptiste Joachim Clémot. Gazette médicale de Paris 1868 : 347.
(9) CAZENAVE. De quelques infirmités de la main droite. 1846.
(10) LIVERNEAUX P. Qu'a vraiment décrit Pouteau dans les fractures du poignet ? Chirurgie de la main 2004 (sous presse).
(11) Journal de la frégate du Roy, l'Hermione, de 32 canons, commandée par Monsieur de La Touche, lieutenant de vaisseau. A.N. : B4 153-folio 40.
(12) BAHAUD P. Les chirurgiens- navigants de la Marine Marchande et de la Marine Royale à Rochefort, dans la deuxième partie du 18e siècle. Thèse pour le doctorat en médecine, Nantes 1971.
(13) http://hebergement.ac-poitiers.fr
/c-stamant/site_eleves/index.htm |
Maîtrise Orthopédique n° 138 - Novembre 2004