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W. STRECKER

 

Wolf Strecker est chef de service à Bamberg en Bavière. Son itinéraire professionnel  particulièrement original lui confère une personnalité forte et attachante, à moins  que ce soit celle-ci qui l’ait conduit à ce parcours exceptionnel. Nous l’avons rencontré au congrès de la Société Orthopédique de l’Ouest qu’il fréquente assidûment.

 

M.O. : Commençons par les présentations ……

W.S. : Je suis chirurgien orthopédiste et traumatologue, Chef de service d’une unité de 100 lits, dans un hôpital communal de 1040 lits, où sauf la chirurgie cardiaque, sont présentes toutes les spécialités. Cet hôpital se situe dans une très vieille ville d’Allemagne dans le nord de Nuremberg, qui s’appelle Bamberg. C’est une ville très baroque avec une cathédrale fameuse qui fête son millième anniversaire de sa fondation cette année, avec une université et beaucoup d’institutions culturelles comme notre célèbre orchestre les “Bamberger Symphoniker”. C’est une très belle ville qui est au patrimoine mondial de l’Unesco.

M.O. : Vous êtes du coin ?

S.W. : Non, je suis né à Munich dans le sud de la Bavière. J’ai fais mon cursus professionnel ailleurs et j’étais élu à Bamberg comme chef de service.

M.O. : Expliquez-nous comment se déroule le cursus d’un orthopédiste en Allemagne …

S.W. : A l’époque la formation d’un orthopédiste était tout à fait différente de celle d’un chirurgien traumatologue. En Allemagne les évolutions historiques de l’orthopédie et de la chirurgie se sont déroulés séparément pendant plus d’un siècle. L’orthopédie s’occupait des troubles de la croissance, des malformations congénitales diverses, des séquelles de la tuberculose, de la poliomyélite, du rachitisme, etc., bref son accent était traditionnellement conservateur et très peu opératoire. Cette attitude conservatrice s’est maintenue dans plusieurs institutions orthopédiques et dans la plupart des cabinets privés mais elle est en train d’être dépassée aujourd’hui par une orthopédie plus invasive et plus opératoire.D’autre part l’évolution historique de la chirurgie allemande comme ailleurs  s’est caractérisée par une spécialisation croissante : la chirurgie viscérale, vasculaire, thoracique, cardiaque, traumatologique. La formation classique d’un chirurgien comprenait d’abord au moins 6 ans de chirurgie générale avec acquisition des connaissances exigées en chirurgie viscérale et traumatologie. Souvent cette formation initiale était plus longue car les stages validants étaient difficiles à obtenir. Après cette formation certainement exigeante et solide on pouvait ajouter une des spécialisations mentionnées demandant encore trois ans de formation supplémentaire. Finalement, avec ce système un chirurgien-traumatologue n‘était pas seulement familier avec les traumatismes osseux et les problèmes orthopédiques, le rachis inclus, mais également avec les traumatismes abdominaux, thoraciques et vasculaires, précondition nécessaire pour une prise en charge efficace du polytraumatisme. L’objectif de la formation en traumato est d’une part la maîtrise des techniques opératoires et d’autre part la compréhension de la pathophysiologie des modifications métaboliques d’un individu blessé.

M.O. : Vous avez parlé de formation classique ….

S.W. : Oui. En Allemagne le paysage de la chirurgie s’est profondement remodelé en 2004. Huit disciplines chirurgicales furent réunies sous le grand toit de la Chirurgie avec comme nouvelle discipline chirurgicale l’orthopédie qui peu de temps avant avait été jumelée avec la traumatologie.

 

 

M.O. : Cela n’a-t-il pas posé de problèmes ?

S.W. : Naturellement. ça n’a pas toujours été une relation amoureuse. Ce mariage forcé a tenu compte des situations comparables au niveau européen et constitue ainsi un premier pas vers une harmonisation des structures médicales en Europe. En plus, la plupart des orthopédistes et des traumatologues ont compris que leurs techniques opératoires, leur travail quotidien, leurs problèmes et soucis futurs étaient plus ou moins les mêmes. Finalement, ce jumelage permet de réunir les forces et les énergies des deux disciplines. Sur le plan politique il va favoriser des échanges et des coopérations scientifiques et, espérons le, améliorer la formation professionnelle des jeunes.

M.O. : Y a t-il des désavantages ?

S.W. : Les orthopédistes classiques craignent de perdre leur terrain traditionnel, c’est-à-dire l’orthopédie conservatrice. Ce souci concerne surtout des praticiens pratiquant dans leurs cabinet seulement une orthopédie non-opératoire. Dans d’autres pays européens, cette médecine orthopédique est pratiquée par les rhumatologues. De leur côté, les traumatologues craignent de perdre l’étendue de leur formation et finalement leurs compétences à gérer le polytraumatisme.

M.O. : Comment se fait à présent la formation ?

S.W. : Tous les jeunes collègues qui ont choisi n’importe quelle discipline chirurgicale commencent avec une formation commune de 2 ans, le tronc commun comprenant 4 étapes, chacune d’une durée de 6 mois. Après cette formation de base, obligatoire pour tous, s’ajoutent 4 années dans la spécialité désirée. Cela peut être la chirurgie viscérale, vasculaire, cardiaque, ou l’orthopédie et traumatologie. La formation ainsi accomplie dans une institution reconnue se termine par une épreuve orale.

M.O. : C’est tout ?

S.W. : Oui. Mais 6 ans de formation souvent au rabais, ne suffisent pas pour répondre aux exigences des connaissances actuelles. Alors, l’orthopédiste et le traumatologue version moderne peut continuer sa formation avec un approfondissement professionnel en ajoutant une periode de 3 ans supplémentaire dans des secteurs spécialisés comme l’orthopédie hyperspécialisé, l’orthopédie pédiatrique, l’orthopédie rhumatologique, la traumatologie. Finalement, une formation mûre et valide demandera au moins 9 ans d’apprentissage.

M.O. : Comment était votre itinéraire personnel ?

S.W. : Tout à fait différent du chemin standard. Comme enfant j’aimais tous les bricolages techniques, comme monter des postes radio, par exemple des émetteurs à ondes courtes, etc., de gonfler des motos, de faire des expériences chimiques, (une fois suivi d’une belle explosion dans ma maison paternelle), bref mon enfance était merveilleuse. J’adorais les sciences physiques et naturelles, et commencais alors mes études, cela ne vous étonnera pas, en électrotechnique et physique.

Mais seulement pour quelques mois ! En refusant le service militaire car j’étais et je suis encore aujourd’hui objecteur convaincu de conscience, on m’a appelé pour le service civil, à l’époque d’une durée de 18 mois. Je l’ai realisé d’abord dans un sanatorium pour le traitement des tuberculeux où l’atmosphère était celle du Mont de Mirage décrit par Thomas Mann au cœur de la Forêt Noire. C’est-à-dire que nous étions dans un environnement splendide mais démodé, hors du temps où les patients séjournaient une éternité. J’étais homme à tout faire.

Ensuite, j’ai fait un séjour d’une année comme infirmier auxiliaire dans un département de médecine interne d’un hôpital publique au nord de l’Allemagne. Le contact avec les patients, de voir leur souffrance et leur détresse individuelle, cela a été finalement mon expérience clé, et je me suis décidé pour la médecine.

Alors que ma décision d’étudier la médecine était bien claire pour moi, elle a provoqué une déception et une désapprobation du côté de mon père. Lui, en étant amateur des sciences fondamentales, méprisait la médecine comme telle. Pour lui la médecine était de la charlatanerie. En conclusion : il n’a jamais accepté ma décision, en conséquence je n’ai bénéficié d’aucun soutien ou assistance de sa part. La rupture avec mon père m’apportait d’un côté une liberté personnelle, d’un autre côté aussi la nécessité de me débrouiller et de gagner ma vie.

Encore une fois une expérience importante : de faire la connaissance de plusieurs métiers tout à fait différents, de travailler aux champs, à l’horticulture, à la scierie, au laboratoire, comme ouvrier du bâtiment, d’apprendre et de réaliser des installations électriques, même de haute tension, de réparer des motos, etc.. Bien sûr, ce fût une période parfois dure mais également riche et fructueuse – aussi sur le plan social.

Mes années d’études étaient formidables. Il est possible que l’université allemande à l’époque était plus libérale ou, comme vous voulez, plus “relâchée” qu’ailleurs. A part les périodes reservées aux études et au travail pour gagner ma vie, il me restait suffisamment de temps pour réaliser des voyages fantastiques, par des moyens différents, soit à pied, vélo, moto, une petite partie même à cheval – d’ailleurs un désastre -, en voiture ou, plus souvent, en stop. Malgré mes moyens bien limités j’ai eu la grande chance de visiter plusieurs pays en Asie, comme l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde, mais c’etait en première ligne l’Afrique qui m’attirait fortement.

 

 

M.O. : Comment s’est déroulé votre cursus chirurgical ?

S.W. : J’ai commencé à travailler dans un département de chirurgie générale. Je me suis dit que pour maîtriser son métier de chirurgien, il fallait faire de l’anesthésie. Alors je m’y suis mis et j’ai fait pratiquement 1500 anesthésies. Ensuite, comme je suis très curieux, j’ai fait de la pathologie pour améliorer mes connaissances en anatomie et pour comprendre les comptes rendus des anatomo-pathologistes et j’ai eu la chance d’être accepté par le Pr Max Eder de l’université de Munich. Par ailleurs vers la fin de mes études médicales, dans l’obligation que j’avais de financer mes études, j’ai eu la chance extraordinaire d’obtenir un emploi comme assistant auxiliaire, et plus tard comme assistant au Max-Planck-Institut für Biochemie, l’institut de recherche le plus prestigieux en Allemagne. Ce temple de la biochimie fonctionnait à l’époque sous l’égide de Adolph Butenandt, puis de Feodor Lynen qui tous les deux ont été prix Nobel. Quel esprit pionnier, quelle ambiance conviviale, coopérative et internationale fantastique ! On étudiait les mécanismes de la régénération du foie : comment se passe la régénération après une hépatectomie partielle ? Ces travaux ont abouti d’ailleurs à un dépôt de brevet. Au terme de ces recherches en biochimie, après plus ou moins 5 ans, j’ai repris la chirurgie générale dans l’hôpital renommé de Starnberg dans le sud de Munich. La chirurgie viscérale de Starnberg, sous la direction du Pr Werner Grill, aujourd’hui un des mes meilleurs amis, était à l’époque filiale directe de l’école de Rudolph Zenker, le plus reconnu chirurgien allemand après-guerre. Ce fût également un plaisir de pratiquer une chirurgie abdominale d’un très haut niveau.

M.O. : Voilà un itinéraire original pour un orthopédiste…

S.W. : Qui s’explique par deux traits de ma personnalité : d’une part je tiens à me former dans des domaines que je ne maîtrise pas et d’autre part je déteste vraiment la routine. J’ai commencé en chirurgie générale pour m’assurer que j’étais bien fait pour ce métier là. Puis je me suis assuré que je disposais des éléments de base comme l’anesthésie et la pathologie pour maitriser complètement mon futur métier de chirurgien. J’avais surtout peur de devenir trop tôt hyperspécialiste, ce qui peut parfois être un symptome d’étroitesse d’esprit.

M.O.  : Vous expliquez le pourquoi mais pas le comment. Cela ne pose pas de problèmes administratifs tous ces changements de spécialités ?

S.W. : Autrefois en Allemagne, on demandait au futur chirurgien de faire de l’anesthésie et de la pathologie, c’était des conditions préalables nécessaires. Cependant à mon époque cela n’était plus le cas, mais cela restait universitairement possible. Nous étions très peu dans ma promotion à faire cela. Pendant longtemps j’ai continué de travailler comme anesthésiste réanimateur le soir et les week-ends pour gagner ma vie. Cela me faisait des semaines de 90 heures de travail.

M.O. : A quel âge avez-vous commencé vraiment la chirurgie ?

S.W. : J’ai commencé à 30 ans. Il fallait alors choisir des chefs de services chez lesquels on pouvait envisager de faire sa formation et envoyer son CV. Et on attendait une réponse favorable. Avec la formation que j’ai reçue, j’étais très demandé et j’ai vu plusieurs professeurs qui voulaient me prendre comme chirurgien. Je fais donc ma formation en chirurgie viscérale. J’ai ensuite posé ma candidature pour le département de chirurgie vasculaire et thoracique du CHU d’Ulm. Celui-ci était dirigé par une vedette internationale le Pr. Jörg Vollmar dont les ouvrages étaient nos bibles. J’ai été accepté mais la vie dans ce service était très dure. La demi-vie d’un interne était de 4 mois mais j’ai réussi à survivre 15 mois dans cet enfer quotidien et je passais pour un héros. C’est alors que je suis tombé sur une annonce dans un journal médical allemand, où l’on cherchait un chirurgien pour le Zaïre.

M.O. : Vous connaissiez l’Afrique ?

S.W. : Comme étudiant, j’avais fait plusieurs voyages en Afrique. Une fois avec une amie, on a fait de l’auto-stop à travers  le Maghreb, le Sahara, le Nigeria jusqu’en Afrique de l’Est. Une autre fois on est passé par l’Egypte et le Soudan. Après un long périple, nous sommes arrivés dans la forêt vierge qui nous a fortement impressionné. Puis, nous sommes allés sur les berges de l’Oubangi côté République Centrafricaine pour voir le coucher de soleil. Je n’ai jamais oublié ce soir-là. Quand j’ai vu cette annonce pour travailler dans un hôpital sur les bords de l’Oubangi, cela a été pour moi comme un don du ciel. Alors avec mon épouse et nos trois enfants encore petits, on a décidé d’y aller et on y a séjourné pendant trois ans entre 86 et 89.

M.O. : Dans quelle structure ?

S.W. : C’était un établissement de santé situé au centre du Zaïre pas très loin de la République Centrafricaine et du Soudan. Une région grande comme la Bavière avec un hôpital central, trois hôpitaux adjoints, 22 dispensaires, une pharmacie, une école d’infirmiers. J’étais responsable de 15 coopérants « blancs » et de plus ou moins 500 africains. On pratiquait la chirurgie générale et traumatologique, l’obstétrique, l’urologie, la chirurgie vasculaire.

M.O. : C’est là-bas que vous avez appris le français ?

S.W. : J’avais commencé à l’école et j’essayais de me débrouiller lors de mes voyages d’étudiant en Tunisie en Algérie et au Maroc. Je me suis perfectionné au Zaïre.

M.O. : Avec votre formation médicale polyvalente vous étiez particulièrement qualifié pour le poste …

S.W. : Je suis aussi  mécanicien, je peux réparer une voiture ou un générateur ! C’est vrai que la réalité dans les hôpitaux en zone tropicale est difficile et nécessite beaucoup de facultés d’adaptation. Nous recevions des patients de tous les coins du pays et vers la fin de mon séjour, notre rayon de recrutement était de 1500 Km et il nous arrivait un millier de patients par jour en haute saison.

M.O. : Beaucoup de traumatologie ?

S.W. : Beaucoup de toutes les spécialités chirurgicales. En traumatologie nous disposions de clous, de plaques et de fixateur externe. Le problème était surtout lié aux conditions dans lesquelles les blessés arrivaient. Je n’oublierai jamais le débarquement d’une trentaine de blessés d’un accident de bus en brousse. Un camion qui par chance passait peu après l’accident avait pris tous les blessés dans sa benne et les avait amené directement dans la cours de l’hôpital. A peine arrivé, la benne s’est levé et tous les blessés ont été déchargé d’un seul coup en vrac au milieu de hurlement et le camion est reparti sur le champ. L’infirmier qui assistait incrédule comme moi à cette scène a eu ce commentaire : « Ah mais il est pressé celui-là ! ». Nous avons opéré non stop pendant 24 heures et je crois me souvenir que tout le monde s’en est sorti. Le surlendemain des chirurgiens dépêchés de la capitale pour nous aider sont arrivés mais ils n’ont rien eu à faire : toutes les interventions étaient terminées.

M.O. : Pourquoi êtes-vous rentré ?

S.W. : C’était très intéressant, mais si on travaille trop longtemps dans ces conditions, on risque de ne plus pouvoir se réadapter à la chirurgie européenne. De plus, cela devenait une routine et comme je vous l’ai expliqué, je déteste la routine. Je suis donc rentré en Allemagne et j’ai pris un poste vacant, c’était un poste d’assistant en chirurgie cardio-vasculaire dans un hôpital régional.

M.O. : Et l’orthopédie ?

S.W. : C’était une lacune dans ma formation et vous avez compris que j’ai toujours essayé de faire des choses que je ne connaissais pas. Le service du Pr. Burri était très réputé car ce dernier était le fils spirituel de Maurice Muller et Allgöwer. Il était chirurgien traumatologue et orthopédiste ce qui était une nouveauté en Allemagne car les deux disciplines étaient strictement séparées. Burri est celui qui a réuni les deux disciplines comme dans le modèle français. Au moment de sa retraite, son successeur, Kinzl, voulait s’entourer de chirurgiens ayant une solide expérience et avais mis des postes au recrutement. Cela a été une opportunité pour moi et j’ai été choisi d’autant plus qu’à côté de ma formation de « polytraumatologue » il était intéressé par mon passé de biochimiste. Je suis donc retourné en CHU.

M.O. : Pourquoi cet intérêt pour la biochimie ?

S.W. : Nous voulions analyser les changements métaboliques après polytraumatismes et pour cela j’ai monté des laboratoires.  En effet, d’une part c’est très difficile d’estimer immédiatement l’impact d’un trauma sur les poumons car les manifestations visibles à la radio ou au scanner n’arrivent que plus tard. D’autre part, l’estimation des dégâts initiaux au niveau des parties molles est aussi très difficile et a des implications sur les modalités chirurgicales. Enfin, ces deux problèmes primordiaux peuvent être responsables de défaillances multiples des organes. Des variations métaboliques se produisent par destruction des organes ou des tissus en général. On a analysé le sang des blessés et on a repéré des métabolites qui peuvent permettre de mesurer la gravité d’un traumatisme.

M.O. : C’est-à-dire qu’avec une prise de sang, on pourrait juger de la gravité et de la répartition du polytrauma ?

S.W. : Oui ! L’analyse de laboratoire prend environ une heure. On peut donc dès l’arrivée du blessé à l’hôpital savoir s’il a une contusion pulmonaire grave. Cela permet d’indiquer l’intubation et la ventilation pulmonaire directe pour éviter le syndrome de détresse respiratoire aiguë. A un stade précoce, la sévérité de l’atteinte pulmonaire après traumatisme est corrélée avec les concentrations plasmatiques d’interleukine 6 et l’atteinte des parties molles avec les concentrations plasmatiques d’IL 8 et 6 et de la créatine kinase. Ces résultats ont été publiés en particulier en 1999 dans Journal  of Trauma et en 2003 dans la revue Injury.

M.O. : Vous-êtes vous aussi intéressé aux ossifications ectopiques ?

S.W. : Oui, cela arrive chez les polytraumatisés mais primordialement chez les traumatisés crâniens. On a mesuré les metabolites dans le sang de plus ou moins 300 blessés. Chez les polytraumatisés ainsi que chez les trauma crâniens, il y a la prostagladine PGF 2 qui est augmentée. Ce qui est très intéressant c’est que lorsque l’on met le sérum du patient sur des cultures de cellules osseuses, cela stimule l’ostéogénèse. Cet effet est neutralisé par l’administration d’AINS de type Diclofenac.

M.O. : Comment s’est passée votre formation en orthopédie chez Kinzl ?

S.W. : En raison de mon itinéraire professionnel, je suis devenu responsable de la salle d’urgences où arrivaient les traumatisés. J’étais très curieux dans tous les domaines et par exemple j’ai rapidement pensé à un programme de recherche universitaire pour développer un ciment bio résorbable pour fixer par exemple les fractures du radius… J’étais aussi très concerné par les difficultés du métier. J’ai participé alors que j’étais assistant sans aucune expérience orthopédique à une tentative catastrophique de correction de cal vicieux du fémur après enclouage. Le chirurgien responsable avait placé des broches repère, et ensuite il a fait l’ostéotomie, mais il ne contrôlait pas bien la situation. Bref la première broche était perdue, la deuxième coincée, donc il n’y avait plus de repère. Il a mis dans ces conditions une plaque vissée et le résultat clinique était pire qu’avant. Je me suis demandé comment contrôler et mesurer les angulations et les longueurs du fémur et du tibia en particulier pendant l’opération.  Et d’abord, qu’est-ce qui est normal ? Alors j’ai travaillé avec un ami du département de radiologie et nous avons développé le système  par scanner où on peut reproduire les analyses des angulations et des longueurs. Nous avons fait des mesures sur 500 personnes pour avoir une base de données des mensurations fémorales et tibiales chez l’homme. Cela a été publié dans les années 97 ainsi que les perfectionnements techniques concernant les corrections de cal vicieux.

M.O. : Votre pratique de la traumatologie osseuse vous avait bien préparé à l’orthopédie ?

S.W. : Sur le plan des séquelles de la traumatologie de membres uniquement. Je n’avais aucune expérience sur les prothèses car je n’en avais jamais posé auparavant. Je n’avais non plus aucune expérience sur le rachis ou sur les tumeurs osseuses. J’ai beaucoup appris dans ce service d’orthopédie où je suis resté 10 ans.

M.O. : Dix ans dans le même endroit, c’est une performance pour vous !

S.W. : Oui, c’est étonnant ! C’était tellement nouveau pour moi. C’était fantastique. J’ai commencé comme assistant puis rapidement je suis devenu chirurgien adjoint.

M.O. : Vous aviez un bon salaire ?

S.W. : Oui, c’était suffisant. Personnellement, je ne suis pas très préoccupé par l’argent. Pour moi le plaisir c’est le travail en équipe. Evidemment, en clinique privé les revenus sont meilleurs. Le chef de service avait une activité libérale mais il en reversait une partie à ses adjoints. Ce qui améliorait mon revenu d’environ 1000 euros par mois.

M.O.  : Pourquoi êtes-vous parti à Bamberg ?

S.W. : Avec la maturité et l’expérience, on entre forcément en compétition avec le chef de service. C’est toujours gênant de lui faire de l’ombre. J’ai donc recherché un poste ailleurs. Il y avait une place de chef de service à l’hôpital communal de Bamberg situé à 250 Km.

M.O. : Vous aviez renoncé à travailler en milieu universitaire ?

S.W. : C’était pas simple. J’avais trouvé un poste à Rostock et aussi à Mannheim. Mais dans le premier les conditions concernant la recherche étaient très difficiles et dans l’autre il fallait renoncer à l’orthopédie pour ne faire que de la traumato. Je suis vraiment devenu orthopédiste et je ne voulais plus accepter la séparation de ces deux exercices. Par ailleurs à Bamberg nous faisons partie d’un réseau d’hôpitaux académiques qui sont associés à l’université et nous avons des étudiants. Je peux donc continuer à faire de l’enseignement. Je suis quand même professeur à l’université d’Ulm. En plus on peut récolter des moyens de l’industrie ou de n’importe quelle source pour continuer un travail de recherche. Cela dépend de l’énergie personnelle qu’on y met.

M.O. : Comment s’est faite la sélection pour votre poste ?

S.W. : Il y avait 26 candidats. La décision dépendait du conseil communal, responsable des institutions de santé constitué de quelques médecins et de quelques conseillers municipaux. J’ai donc été choisi pour diriger ce service de 98 lits y compris des lits de soins intensifs et des lits pour les enfants.

M.O. : Quelle est votre organisation ?

S.W. : J’ai 6 adjoints et parmi eux il y a un chirurgien de la main et du pied et un orthopédiste pédiatre. Et puis j’ai 14 assistants. En garde, les assistants assument les urgences simples. Dès qu’il y a un polytraumatisé, l’adjoint vient obligatoirement. Il y a 5 personnes qui sont obligées d’être sur place pour recevoir les polytraumatisés, ce sont le chirurgien adjoint, l’anesthésiste, l’infirmière d’anesthésie, l’infirmière du bloc opératoire et le radiologue.

M.O. : Avez-vous des problèmes de recrutement médical ?

S.W. : Il y a eu une période où on a eu trop de médecins mais cela a changé. Beaucoup de médecins allemands ont préféré travailler en Scandinavie ou en Suisse et il est devenu assez difficile de trouver des médecins de langue maternelle allemande. Cela pose problème particulièrement en Allemagne de l’Est où les confrères viennent de Pologne, de Biélorussie, ou d’Ukraine… Chez nous cela va bien parce que notre département est assez attractif et que l’hôpital est remarquablement équipé, mais pour les autres hôpitaux c’est de plus en plus problématique.

M.O. : Que pratiquez-vous comme chirurgie programmée ?

S.W. : Je fais des PTH, des PTG, de l’arthroscopie de toute articulation et pas mal de correction de cals vicieux. J’ai gardé une partie de mon recrutement du CHU et je reçois des patients de partout y compris de l’étranger. C’est évidemment le plus souvent des cals vicieux du membre inférieur mais je fais aussi des corrections au niveau du membre supérieur. 

M.O. : Comment se sont faits vos contacts professionnels avec la France ?

S.W. : A l’occasion du premier congrès de l’EFORT, en 92 ou 93 je crois. C’était à l’époque bilingue et je trouvais que c’était très bien d’utiliser l’anglais mais aussi la langue nationale. Alors, je me suis risqué à faire mon exposé en français. C’était sur les conséquences métaboliques de l’enclouage centro-medullaire. Urs Heim était là avec un autre Suisse et plus tard il m’a demandé si cela m’intéressait de participer à un cours de l’AO francophone à Davos. Je me suis dit pourquoi pas ! Par la suite, il m’a proposé de contacter la Société Orthopédique de Ouest que je ne connaissais pas du tout. Heim qui travaillait à Bern a vécu son enfance à Paris est c’est un européen convaincu. Il souffre que l’Europe soit divisée à cause des langues et il y a de quoi. Par exemple entre la France et l’Allemagne les informations scientifiques font un détour par la littérature anglosaxone et cela prend 10 ans.

Maîtrise Orthopédique n°172 - mars 2008
 
 
 
 
 
 
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