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DAVID DEJOUR

David Dejour présidait en décembre dernier à Lyon, le congrès de la Société Française d’Arthroscopie. Il nous expose les points forts de ce congrès très prisé et nous retrace les principales étapes de sa carrière professionnelle entièrement tournée vers le genou.

M.O. : Comment s’est déroulé ce congrès de la SFA ?

D.D. : Ce congrès de la SFA était un peu particulier puisqu’on l’a organisé pendant la fête des lumières, les 6-7-8 décembre, qui est une période très festive à Lyon. Ce congrès a été  un réel succès puisqu’on a battu tous les records d’inscriptions de la SFA.

M.O. : Et qu’est-ce que cela veut dire ?

D.D. : Cela veut dire que la fréquentation totale était de 1300 personnes avec à peu près 1000 participants médicaux. On a essayé de mettre une petite touche lyonnaise. Sur le plan scientifique il y avait une grosse touche de médecine sportive parce que l’arthroscopie c’est souvent la pathologie sportive et on a pensé que c’était bien de se rapprocher des médecins du sport. Peter Wehling (Düsseldorf Allemagne) nous a fait une conférence sur le génie tissulaire dans les pathologies tendineuses. On a fait également intervenir des médecins du sport dans les conférences d’enseignement du matin. Il y avait notamment une conférence d’enseignement sur la gestion des équipes professionnelles par le Docteur Ferret, le médecin de l’équipe de France de foot en 1998 et en 2000, et qui s’occupe de l’Olympique Lyonnais. Ensuite, il y avait deux symposiums principaux : un symposium sur les tendinites calcifiantes par F. Sirveaux et Ph. Clavert, et un symposium sur le ligament croisé antérieur dirigé par Jean François Potel et moi même. J’étais très content de faire un symposium sur le croisé antérieur parce que c’est une pathologie qui est très présente à Lyon avec tout l’historique lyonnais autour du croisé antérieur. Enfin il y eut les instabilités de la cheville, l’épaule et les  ménisques. C’est dire que la SFA concerne toutes les articulations.

M.O. : Quoi de neuf ? Premièrement dans les tissus. 

D.D. : Ont été abordés des sujets un peu sensibles comme l’utilisation des facteurs de croissance dans les lésions musculaires pour améliorer et augmenter la récupération et la régénération des tissus. Il s’agit d’injections directes de facteurs plaquettaires de croissance, dans les muscles ou dans les tendons. Et puis il y a tout ce qui est expérimental et fait chez l’animal en thérapie génique.

M.O. : Ce sont des thérapies que l’on peut utiliser maintenant ?

D.D. : En ce moment, à l’étranger et en particulier dans les milieux du sport professionnel, les injections de facteur plaquettaire de croissance autologues sont utilisées. Mais sans résultats validés et sans études comparatives, randomisées. C’est ce qui est certainement discutable. L’exemple que je connais le mieux, c’est l’exemple de Ramon Cugat à Barcelone qui a beaucoup communiqué sur ce sujet et qui utilise ces facteurs plaquettaires de croissance d’une façon vraiment extensive dans toutes les lésions musculaires fraîches et dans les lésions tendineuses chroniques. Il fait un prélèvement sanguin qu’il va centrifuger 8 minutes à 1800 tours et il obtient ainsi des fractions plaquettaires. Il paraît qu’il y a 4 fractions plaquettaires et que la fraction la plus basse est la plus concentrée en plaquettes. Ces plaquettes sont donc extraites du tube à qui on ajoute du chlorure de calcium qui va faire claquer les membranes de ces plaquettes, libérer les facteurs de croissance qui ont une durée de vie courte et ce produit est injecté d’une façon directe au niveau de la lésion musculaire pour activer la récupération des fibres musculaires lésées.

M.O. : Mettons que je viens de me déchirer le jumeau interne…

D.D. : Eh bien, on vous fait le prélèvement sanguin pour obtenir les plaquettes. L’hématome du mollet est vidé, ensuite sous contrôle échographique on injecte in situ les facteurs miraculeux. On peut évidemment discuter de l’effet réel de ce traitement, cependant dans le monde du sport professionnel cela apparaît comme quelque chose d’important, probablement aussi par effet placebo, puisque le sportif a l’impression d’une prise en charge immédiate et sophistiquée de sa lésion. Mais le problème c’est que cela s’étend à toute la pathologie sportive et que dès qu’il y a un bobo quelque part on va aller y faire ces injections. Peter Wehling avait un discours très scientifique, il nous a fait un exposé intéressant sur la gestion de ces lésions tendineuses. Cela dit on en est encore à un stade expérimental.

M.O. : Et le symposium sur  le LCA ?

D.D. : Je peux en parler en détail car avec Jean François Potel nous y avons été fortement impliqué. Nous ne voulions pas faire une réédition du comparatif Ischio-Jambiers - Tendon Rotulien et nous n’avions pas suffisamment de résultat pour comparer le double faisceau au mono-faisceau. Nous nous sommes donc intéressés aux aspects souvent négligés de la pathologie du LCA. Nous avons voulu aussi utiliser les études prospectives car cela a plus de poids scientifique et c’est le souhait de la SFA. Evidemment, cela a nécessité une organisation plus lourde. Nous avons analysé trois aspects principaux. Le premier aspect était l’évaluation de la laxité compte tenu des données nouvelles sur la persistance d’un ou deux faisceaux, dans les lésions dites partielles. Donc, on a mené une étude prospective multicentrique dans laquelle on faisait une analyse vidéo-arthroscopique du ligament. On avait déterminé plusieurs types visuels d’aspect de rupture du croisé antérieur. Il y avait l’aspect du LCA qui avait complètement disparu, donc plus rien dans l’échancrure. L’aspect du faisceau postéro-latéral qui était conservé, l’aspect d’un faisceau qui était cicatrisé dans l’échancrure et l’aspect du LCA cicatrisé sur le LCP ce qu’on appelait autrefois le LCA en « nourrice ». Et puis on analysait également la qualité de ces faisceaux restant par la palpation. Après de nombreux enregistrements vidéo, l’ensemble des membres du symposium s’est réunit pour se mettre d’accord sur l’analyse vidéo du croisé. Ces vidéos correspondaient à des patients qui avaient aussi un bilan radiographique complet, puisqu’ils avaient eu une face et profil en appui monopodal pour calculer la translation tibiale antérieure, du compartiment interne et du compartiment externe. Il y avait aussi l’analyse d’une radiographie en stress (Telos™), et là aussi on mesurait la  translation du compartiment interne et du compartiment externe.

M.O. : Et le bilan clinique ?

D.D. : Bien sûr, une analyse clinique préopératoire avait été faite en consultation. Mais c’était important d’avoir aussi l’examen clinique sous anesthésie. On quantifie le Lachman, le ressaut et l’importance du ressaut. On a fait des corrélations avec tout cela. Il en est ressorti des populations statistiquement significatives. Finalement, les deux grosses populations c’étaient celles où  le LCA avait disparu complètement, et là on retrouvait des différentiels en translation d’environ 8 mm et puis la population des gens où il y avait un reliquat du ligament croisé antérieur. Pour simplifier les choses, le reliquat du LCA c’était toujours le faisceau postéro-latéral. Là aussi, sur le plan de l’analyse radiographique, la translation est nettement moins importante puisqu’elle est de 4 à 5 mm.

M.O. : Sur combien de dossiers portait l’étude ?

D.D. : On avait 418 dossiers, c’est une étude forte. Donc on a pu déterminer ces deux populations. La population où il restait le faisceau postéro-latéral, c’était une population âgée  d’environ 30 ans avec un délai entre le traumatisme et la chirurgie d’environ 7 mois. Puis la population où le LCA était rompu complètement c’étaient des gens habituellement plus jeunes, 27 ans et qui avaient un délai pour la chirurgie plus long environ 24 mois. A partir du moment où on parvient à classer ces laxités, cela a des implications sur l’indication chirurgicale. On peut se dire : quand le faisceau postéro-latéral est conservé, qu’il y a un Lachman dur retardé, et un ressaut qui est faible, il faut probablement ne pas nettoyer toute l’échancrure, mais garder ce faisceau et faire une reconstruction «partielle» pour conserver ce faisceau postéro-latéral qui contrôle bien le ressaut puisque ce sont des patients qui ont une simple ébauche de ressaut en rotation interne.

M.O. : Quel était le deuxième aspect de l’étude ?

D.D. : Le deuxième volet de ce symposium c’était l’analyse des douleurs antérieures. Sur 258 patients revus à plus de deux ans, on a retrouvé  pratiquement 30 % de douleurs antérieures. Ces douleurs peuvent être dues à n’importe quoi mais sont bien focalisés sur l’analyse de la sensibilité cutanée. Cette sensibilité cutanée est souvent altérée quand on fait une incision antéro-médiane et on la néglige en se disant cela va revenir. Et bien, cela ne revient pas si souvent que cela ! Dans les plasties au tendon rotulien, il y a pratiquement 70 % des opérés qui gardent une hypoesthésie à deux ans, et dans les ischios jambiers il y en a 32 % . Donc moins pour ces derniers, mais le dernier symposium de la SFA qui comparaît tendons rotuliens et ischios jambiers, avait annoncé 9 % de douleurs antérieures, en fait c’est plutôt 30 %. Ce prélèvement n’est donc pas si anodin que cela.

M.O. : Qu’est-ce que cela a impliqué ?

D.D. : Il faut réfléchir sur la voie d’abord et l’équipe de Philippe Beaufils a beaucoup  travaillé sur un double abord pour ne pas couper le nerf intra patellaire qui passe en plein milieu du tendon rotulien. Ils ont fait une étude comparative qui montre très nettement une diminution significative de l’hypoesthésie au niveau du genou. Pour les ischio-jambiers, on discute de l’intérêt d’une voie d’abord horizontale, mais on n’a pas pu le prouver. Ce qui est certain, c’est qu’au niveau des ischio-jambiers, la fixation extra-corticale, agrafe ou vis, augmente significativement les douleurs. Cet aspect douleur antérieure a aussi un retentissement sur les indications chirurgicales puisque quelqu’un qui travaille à genoux va être embêté s’il a une hypoesthésie. Quelqu’un qui fait un sport où il a un genou à terre, comme le judo, va être gêné aussi. Donc on oriente l’indication sur des nouveaux critères. Chez une bonne sœur, il faut très certainement choisir une plastie aux ischio-jambiers, c’est évident !

M.O. : Et le troisième volet de l’étude ?

D.D. : Le dernier chapitre de ce symposium concernait la récupération musculaire à deux ans. Cette étude était conduite par les médecins du sport qui ont évalué, sur les machines isocinétiques, la  récupération du quadriceps et des ischios jambiers ainsi que le contrôle de la rotation interne. Les médecins du sport, notamment ceux qui travaillent dans le foot pensent qu’un attaquant qui doit mettre un but doit avoir une rotation interne puissante. Ils craignent qu’une intervention utilisant les ischio-jambiers ne provoque une diminution de cette force. Alors on voulait quantifier et on s’est rendu compte d’une différence assez significative puisque les gens qui avaient eu une intervention type tendon rotulien avaient un déficit du quadriceps à deux ans d’environ de 10 % ce qui est quelque chose de pratiquement négligeable. En revanche, quand leurs ischio-jambiers étaient plus forts du côté opéré que de l’autre côté. Cela s’explique par un surdosage du travail de la jambe opérée, ce qui peut créer un déséquilibre musculaire dont il faut se méfier. Dans les plasties aux ischio-jambiers, on retrouve là aussi un déficit du quadriceps d’environ 10 % ce qui est négligeable, mais surtout un déficit des ischios jambiers d’environ 16 %. C’est quelque chose qui est réel, et on retrouve aussi un déficit dans la puissance en rotation interne de 8%. Cela montre que le prélèvement des ischio-jambiers qu’on dit anodin ne l’est pas vraiment. Cela dit, il faut probablement modifier notre protocole de rééducation.

M.O. : C’est à dire ?

D.D. : Au début, les ischio-jambiers on n’y touche pas, on commence à les travailler à un mois et demi de l’intervention et en fait il faut très certainement commencer à les travailler tout de suite et les concevoir comme une déchirure musculaire. Ce protocole de rééducation sera publié. Cela a montré aussi l’importance de l’évaluation isocinétique dans le suivi d’une rupture du ligament croisé antérieur, et dans une plastie du ligament croisé antérieur. On pense qu’à trois mois c’est bien de faire un test isocinétique des ischios jambiers seulement pour savoir s’ils ont récupéré. S’ils ont récupéré, on peut autoriser aux patients la reprise de la course parce que les ischios vont bien contrôler la translation tibiale intérieure. Ils ne vont pas mettre trop de pression sur la greffe qui est encore un peu fragile à cette période. A six mois, on préconise un nouveau test isocinétique, cette fois des ischio-jambiers et du quadriceps, pour équilibrer et affiner la rééducation finale. Aussi, on peut se dire chez un patient qui a été opéré à un an, qui a toujours des douleurs, chez qui ce n’est pas parfait, chez qui on ne trouve rien de très spécifique que l’analyse de la récupération musculaire est probablement intéressante pour rechercher un déficit ou une asymétrie musculaire entre les chaînes antérieures et les chaînes postérieures.

M.O. : Quel âge avez-vous ?

D.D. : J’ai 44 ans et c’est un grand honneur pour moi d’avoir été si tôt président du congrès de la Société Française d’Arthroscopie. Mais c’est justement la grande force de la SFA d’intégrer et de donner des responsabilités à des «jeunes». C’est ce qui fait que la population des congrès de la SFA est sympathique, jeune et conviviale. Il y a une bonne interaction entre les intervenants les participants.

M.O. : Quel est l’itinéraire pour être président du congrès ?

D.D. : Je suis rentré au bureau de la SFA il y a six ans à peu près. Il n’y avait jamais eu auparavant de Lyonnais dans le bureau. Je me demande même s’il n’y avait pas un vieux contentieux entre Paris et Lyon. Manifestement, lors du renouvellement du bureau il y avait une volonté d’intégrer des Lyonnais. Le choix du représentant des Lyonnais était consensuel, Pierre Chambat et Philippe Neyret, m’avaient dit c’est toi qui va aller nous représenter à la SFA et j’ai été pris au bureau. J’étais très content parce que c’était une société abordable pour le chef de clinique presque installé que j’étais à l’époque et cela me permettait aussi de sortir de Lyon pour découvrir d’autres horizons. A Lyon, on crie haut et fort qu’on est très bon en chirurgie orthopédique, mais peut-être qu’on est un peu trop replié sur nous mêmes. C’est bien d’aller voir ce qui se passe à l’extérieur. Cela m’a donné l’occasion d’aller à l’extérieur. J’ai intégré la SFA avec des amis : Jean François Potel, Patrick Djian, et Christophe Hulet plus tard. C’étaient des collègues qui étaient passés par l’inter-CHU à Lyon. L’ambiance était très amicale et cela a contribué à un fort investissement, non pas à titre personnel mais pour faire avancer la société.

M.O. : Dans quelles conditions exercez-vous ?

D.D. : Moi, je me suis installé en privé le 2 novembre 1996. Avec Patrick Reynaud, qui était chef de clinique avec moi, nous avons en quelque sorte créé l’orthopédie à la clinique de la Sauvegarde. C’était une très grosse et très performante clinique de Lyon qui venait d’être mise à terre à la suite de problèmes de cotation en cardio-chirurgie. C’était terrible car tout le monde partait et nous débarquions dans un désert. Cinq ans après mon installation, la clinique de la Sauvegarde faisait encore la Une du 20 heures, ce qui n’est pas terrible quand on veut développer une clientèle. Mais comme le champ était libre pour l’orthopédie, avec Patrick Reynaud on a essayé de commencer avec les urgences. Progressivement, on a augmenté notre activité. Puis, on a partagé notre activité avec la clinique Emilie de Vialar, une des plus anciennes cliniques d’orthopédie de France. C’est là où exerce le célèbre Jacques Caton et là ou exerçaient aussi les non moins célèbres Pierre Chambat et Gilles Walch qui ont décidé de rejoindre un autre groupe. A leur départ, j’ai été contacté par Jacques Caton pour m’occuper du genou. J’étais très content d’avoir cette opportunité parce que l’image de cette clinique était forte et que c’est une clinique centrale, dédiée à l’orthopédie. Depuis, j’opère sur les deux établissements à part égale.

M.O. : Vous n’avez pas eu de mal à quitter l’université ?

D.D. : Non, j’ai été content de prendre le chemin du privé. Ce n’était pas la voie de départ puisque j’ai été nommé PHU. Mais après six mois de PHU, j’ai senti que mon parcours à l’hôpital risquait de prendre beaucoup de temps aux dépends de mon développement personnel. J’avais des idées bien précises sur ce que j’avais envi de faire, sur ce que j’avais envi de développer, et l’exercice en privé me l’a vraiment autorisé puisque j’ai organisé, géré les choses comme je l’entendais.

M.O. : Que faites-vous particulièrement ?

D.D. : Mon activité est essentiellement le genou. Je n’opère que des genoux parce que justement je me suis associé avec des gens qui ont choisi une hyperspécialité. Je pense qu’au sein d’une grosse ville comme Lyon, à très forte densité orthopédique et avec des opérateurs très connus, il faut avoir une image ciblée.

M.O. : Et quelle est cette cible ?

D.D. : C’est le genou sportif. J’opère beaucoup de LCA et j’ai une étiquette  «rotule» assez marquée. Je garde aussi une activité de genou dégénératif conséquente quoique moindre que le genou ligamentaire. On peut prendre l’option de la pathologie sportive exclusive et faire des arthroscopies de chevilles, de genoux, d’épaules et ne s’occuper que des sportifs, moi, j’ai l’option de l’articulation et je me suis focalisé sur le genou. Je crois que lorsqu’on connaît bien les ligaments on pose bien une prothèse de genou.

M.O. : Comment traitez-vous le défaut d’engagement la rotule de la jeune fille ?

D.D. : D’abord, je dois dire que la rotule c’est le bel héritage de mon père. Cette pathologie de la rotule a été décryptée par Henri Dejour et Gilles Walch en 1987, et j’essaye de continuer sur ce socle. Dans la pathologie rotulienne c’est très important de comprendre ce que veut dire le patient. Il peut venir en consultation en disant : «je me luxe la rotule depuis des années ». En fait on analyse le propos, c’est simplement une instabilité nociceptive, l’impression d’avoir le genou qui lâche, mais le patient l’exprime en disant : « je me luxe la rotule». C’est tout à fait différent de la rotule qui sort de la trochlée qui présente une instabilité mécanique réelle. Ensuite, on va aller dans l’analyse plus fine, objective qui est la radiographie et le scanner si nécessaire. Dans cette pathologie de l’engagement de la rotule chez la jeune fille, il y a un contexte qui est important et qui a été apporté par la collaboration avec les kinésithérapeutes. Les kinésithérapeutes, en particuliers ceux qui s’occupent du global, les «méziéristes», nous ont bien ouvert les yeux sur les asymétries musculaires, les défauts de maintien, les rapports entre le dos, le bassin et les genoux. Cette jeune fille qui vient pour un défaut d’engagement fémoro-patellaire,  il faut la regarder quand elle est assise sur sa chaise en consultation toute avachie d’un côté ou de l’autre, si elle a une cyphose, pas de cyphose, comment elle marche et comment elle rentre dans la salle de consultation. Tous ces éléments contribuent à se faire une image globale de la personne et de la façon dont elle gère son corps au quotidien. Chez celles qui n’ont pas de pathologie objective au niveau de la rotule, pas d’instabilité réelle, pas de dysplasie de trochlée, on peut prescrire des milliers de séances de rééducation et cela ne changera rien parce qu’il faut aussi modifier le reste. Donc il faut s’orienter vers une rééducation globale.

M.O. : Mais quand la rotule ne va pas dans la trochlée  ?

D.D. : Là si on est dans le cas de l’instabilité objective, on va aller plus loin, regarder les radiographies, le profil strict, et on va analyser la trochlée. On observe le déroulement de cette trochlée depuis le sommet jusqu’en bas. Le sommet est bien important parce que c’est là qu’on voit les proéminences. L’équipe de Lille avec François Gougeon a bien montré que même au dessus de la trochlée il pouvait y avoir des déformations osseuses. On l’analyse bien évidemment sur la vue axiale à 30° mais elle ne montre que la partie supérieure de la trochlée donc on ne voit que les grosses dysplasies. Le profil permet de mesurer l’index rotulien. Quand il y a un syndrome d’engagement, qui n’est pas une bonne expression pour moi, disons lorsqu’il y a une instabilité objective il faut demander un scanner. Ce scanner se fait selon un protocole  mis au point à Lyon depuis des années avec mesure de la TAGT. On analyse la bascule de la rotule, quadriceps décontracté, quadriceps contracté. Cette différence «contracté, décontracté» donne une dynamique de cette bascule rotulienne. On va analyser aussi un défilement de la trochlée du haut vers le bas puisqu’on fait des acquisitions séquentielles de la trochlée. On va préciser la dysplasie de la trochlée avec ce scanner. On continue d’utiliser nos feuilles statistiques qui ont été définies en 87 : quand il y a une bascule supérieure à 20° on va faire un geste sur la bascule, quand il y a une TAGT excessive on va faire un geste sur la TAGT, quand la rotule est trop haute on va l’abaisser, quand il y a une dysplasie de la trochlée on va peut être la corriger si elle est importante.

M.O. : Comment corrigez-vous les dysplasies trochléennes importantes ?

D.D. : Dans la dysplasie, le plus souvent il n’y a plus de gorge à la trochlée. Dans les dysplasies de haut grade, cette trochlée devient proéminente donc elle pousse en avant. Elle pousse tellement en avant que sur le profil on voit comme un tremplin de ski. Cette rotule saute et atterrit à côté de la piste. Donc la trochléoplastie, où on va relever une berge, trouve peu d’indication dans ce cas-là. On ne peut discuter de ce type d’indication que dans les trochlées très plates mais pas proéminentes. En revanche dans les dysplasies de haut grade type B et D avec une proéminence, là où on observe vraiment le syndrome de l’engagement, l’indication logique est de creuser la trochlée, de faire une trochléoplastie de creusement. Cette trochléoplastie de creusement, décrite initialement par Masse, puis standardisée dans les années 87 par mon père, continue à être pratiquée. C’est l’opération qui certainement m’a rendu célèbre. C’est une opération qui fait tellement peur que tout le monde me les envoie. Quand je présente cela dans les congrès internationaux, en particulier aux Etats-Unis cela fait fureur parce qu’ils se demandent comment on peut être assez fou pour aller creuser la trochlée, couper le cartilage, mettre deux agrafes. C’est une intervention impressionnante mais qui marche bien et qui est très étiologique. Cela dit, les indications sont rares car il y en a très peu.

M.O. : Et sur les ailerons ?

D.D. : Je fais la plastie du ligament patello fémoral médial. C’est l’évolution majeure au niveau de la chirurgie de la rotule de ces dernières années et elle ne vient pas de Lyon, pour une fois. C’est une technique que Chassaing a utilisée très tôt. C’est vraiment la réfection du ligament patello fémoral médial. De nombreuses techniques ont été décrites. La première  par un Brésilien et cela a été repris par les Anglo-saxons et les Américains qui se sont passionnés pour le MPFL, le Medial Patello femoral ligament. Sur des dissections anatomiques effectivement on le voit très bien. Les Américains l’ont très bien décrit et très bien montré. La réfection de ce ligament, qui est un frein médial presque rigide est intéressante. Par contre, la plastie du vaste interne qu’on faisait systématiquement a été décevante et la correction des bascules était négligeable. Je fais partie de l’International Patello Femoral Study Group qui existe depuis 1993, et je me suis lié d’amitié avec un chirurgien qui s’appelle Don Fithian de San Diego, qui a fait l’effort d’apprendre le français et qui est venu passer trois mois en France. Il m’a appris à faire la technique du MPFL que j’ai totalement adoptée et qui a remplacé la plastie du vaste interne. Je fais systématiquement une plastie du ligament patello femoral médial en utilisant le gracilis et en faisant deux petits tunnels osseux sur le bord médial de la rotule puis un tunnel osseux au niveau du point isométrique en arrière de l’épicondyle interne. On est en phase d’évaluation de cette chirurgie. Sur le scanner incontestablement la bascule de la rotule est bien mieux corrigée qu’avant.

M.O. : Dans les formes non opérées que reste-t-il de la musculation du vaste interne ?

D.D. : Le souci quand on est en face d’une vraie instabilité, c’est qu’effectivement il y a une dysplasie du vaste interne, une dysplasie d’insertion. Le vaste interne n’a plus son contingent de fibres oblique, il s’insère au-dessus de la rotule, donc le bras de levier de ce muscle est mauvais à la base. Si on le renforce, on va renforcer un mauvais bras de levier. Ce renforcement du vaste interne n’est pas nécessaire. Pour les douleurs fémoro-patellaires le renforcement du quadriceps n’est là aussi, pour moi, pas très bon parce que quand on renforce un muscle on le raccourcie quelque part et donc on augmente la raideur musculaire. Si le quadriceps est raide, quand on plie le genou on augmente la pression de la rotule sur le fémur et donc on augmente les douleurs. Ce travail de renforcement musculaire pour moi n’est pas très bon. Lorsqu’il y a une amélioration clinique c’est en raison d’un «équilibrage musculaire» entre les chaînes musculaires antérieures et postérieures.

M.O.  : Vous avez fait votre formation à Lyon…

D.D. : Je n’ai fait ma formation QUE à Lyon. J’ai fait les études de médecine à Lyon, l’internat à Lyon et je suis passé dans tous les services d’orthopédie de Lyon et 8 mois aux USA. En fait, j’ai fait médecine pour faire chirurgie.

M.O. : Vous vouliez faire comme «papa» ?

D.D. : Non ! Je ne voulais pas vraiment faire comme papa. J’ai un père, mais j’ai aussi une mère qui est professeur agrégée de l’histoire de l’art et de l’histoire des tissus. C’est une artiste et elle m’a amené beaucoup de connaissance dans ce domaine en particulier en peinture, sculpture, architecture… Je me disais d’une façon tout à fait naïve, que j’allais faire de la chirurgie esthétique. Je voulais mélanger le talent technique de mon père, avec la touche artistique de ma mère. Donc j’étais parti pour faire cela, et en début d’internat j’avais pu avoir un semestre en ORL. J’étais à la Clinique Mutualiste en fait, chez un excellent ORL Monsieur Jakubovich qui m’a emmené aussi dans des services de Stomato et d’ORL à la Croix Rousse à Lyon Sud.  J’ai pu voir ce qu’était la chirurgie plastique et reconstructrice de la face. J’ai pris un peu peur parce que c’était très minutieux, très lent et très long. Je suis aussi allé voir aussi des chirurgiens esthétiques et il m’a semblé que souvent ils n’étaient plus dans le soin mais dans une relation commerciale. Je me suis posé des questions. Au premier choix de chirurgie, il ne restait plus grand chose et que de l’orthopédie. Comme quoi le sort me poussait à l’orthopédie. J’ai pris le stage chez J.J. Comtet, c’était le patron de chirurgie de la main, un homme fabuleux. Il n’y avait qu’un seul service de chirurgie de la main à Lyon et il était choisi par les vieux internes, mais il fallait assurer aussi la gestion des urgences. Donc sur les trois internes, le dernier ne faisait que les urgences. Moi le petit interne, je me suis retrouvé à faire les fractures du col et du poignet et j’étais très content parce que j’ai opéré tout de suite. J’étais bien conseillé par Christophe Lévigne qui m’a vraiment appris plein de trucs et je lui en serai toujours reconnaissant. Et du coup je suis parti là-dedans.

M.O. : A l’époque votre père était encore chef de service…

D.D. : J’ai bien vécu la relation avec mon père, et j’espère l’avoir bien vécu avec les autres. J’ai été fils « de » et je resterai toujours quelque part le fils « de » mais j’ai le sens de l’humour et je n’ai pas eu l’impression d’user de mon état. J’ai fait mes semestres d’orthopédie comme un interne standard, j’ai choisi comme tout le monde. Quand je suis passé chez Jean Luc Lerat c’était un peu particulier parce mon père et lui n’étaient pas très amis, mais alors j’étais le plus souvent avec Bernard Moyen. Il m’a très bien accueilli et il m’a montré aussi ce qu’était la médecine sportive. Je n’ai jamais eu de soucis existentiels de ce côté-là.

M.O. : Et quand vous étiez chez votre père ?

D.D. : Quand j’étais chez mon père cela ne se passait pas trop mal pour moi. Je ne pouvais pas l’appeler « papa » évidemment, mais je crois que je ne l’ai jamais appelé « papa », donc ce n’était pas un souci. La pression sur moi était plus forte, parce que j’étais forcément obligé de faire bien. Si je ne faisais pas bien, on le notait tout de suite. Mon père n’acceptait pas plus d’erreur de ma part que d’un autre.

M.O. : Il paraît que c’était un patron sévère…

D.D. : C’était quelqu’un de sévère oui, qui faisait peur, mais il me faisait peur à moi aussi.

M.O. : Il était comme ça à la maison ?

D.D. : C’est difficile de parler de ma vie à la maison parce qu’il était peu présent. Je pense que je connais mieux mon père dans ma relation professionnelle que dans ma relation de gamin à la maison. Il n’était pas souvent là, il travaillait beaucoup, bref il menait la vie d’un  hospitalier actif. Je ne sais pas si j’ai cherché à connaître mon père en faisant son métier, en allant chez lui. Peut-être ! Je ne sais pas, mais je l’ai bien connu dans notre pratique professionnelle commune. Cela dit, j’ai toujours eu une excellente  image de lui, parce que je pense que c’était un « chef » et pour un enfant, c’est attirant un chef.

M.O. : Autour de vous, on en parlait ?

D.D. : Oui, c’est quelque chose qui transpire, qui est omniprésent. Depuis que je suis tout petit, chez moi on recevait les Goutallier, Witvoët, Pierre Chambat, Bousquet… J’ai grandi avec ces gens-là. Plus tard, j’allais les chercher à l’aéroport à l’occasion des réunions de travail le week-end à la campagne. J’ai vu la préparation des Journées du Genou quand j’étais chez moi, mon père dictait sur les gros magnétophones avec les grosses bandes, les préparations des diapos. Il n’était pas très présent pour moi ou pour me dire : «Est-ce que tu as bien travaillé ?» Mais pour moi c’était impressionnant.

M.O. : Aviez-vous fait des aides opératoires ?

D.D. : Jamais, je me suis tenu en dehors de la chirurgie jusqu’à ce que je devienne interne. Peut-être parce que j’avais tellement peur de ne pas être interne que je ne suis jamais allé faire des aides en chirurgie. Je crois que l’internat est le seul examen qui m’ait stressé. L’internat, c’était fondamental. Je l’ai réussi du premier coup et pour moi c’était une libération parce que si je le ratais, beaucoup de choses s’effondraient.

M.O. : Vous n’avez pas poussé le processus d’identification au père, jusqu’à faire des sacrifices existentiels pour rester à l’hôpital…

D.D. : Non, parce que ce qui compte le plus c’est le bien être psychique. En étant dans ce milieu, j’ai vu beaucoup de gars  merveilleux qui devaient rester à l’hôpital, ne pas rester à l’hôpital et devenir « pas tout à fait heureux ». Même ceux qui s’en sont sortis gardent encore un petit quelque chose. Je ne voulais surtout pas cela. Je  ne voulais pas être amer de quoi que ce soit. J’avais ce tremplin, j’étais PHU mais mon « profil de carrière » n’était quand même pas très clairement dessiné. Globalement mon père présent cela m’a aidé pour plein de choses. Mon père étant à la retraite, j’ai quand même senti des fusils se lever. Je me suis dit peut être qu’on parviendrait à un « gentleman agreement » avec tout le monde, si je sortais du système hospitalier. Je pourrai ainsi me développer comme j’en ai vraiment envie, sans stress, sans angoisse et arriver à sereinement à ce que je suis.  

Maîtrise Orthopédique n°176 - août 2008
 
 
 
 
 
 
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