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![]() PIERRE KEHR
M.O. : Comment s’est déroulée votre formation chirurgicale ? P.K. : J’ai été externe à Strasbourg en 1958 dans le service du Professeur Fontaine lui même élève de Leriche. Dès ce premier stage d’externat, je me suis décidé à devenir chirurgien. J’ai été « fonction d’interne » comme c’était fréquent à l’époque pour anticiper son internat, dès 1960 dans le service du Professeur Jung à l’hôpital Stéphanie. C’était un service d’orthopédie pure qui s’occupait d’adultes et d’enfants avec une immense expérience dans les dysplasies de hanche, dans les séquelles de polio et dont les archives remontaient à 1925. Cela donnait l’avantage quand on traitait des adultes, en particulier dans les coxarthroses secondaires, d’avoir toute l’évolution depuis l’enfance. C’était très didactique. En 62 j’ai réussi le concours d’Internat des Hôpitaux de Strasbourg. J’ai du faire deux ans de service militaire avant de revenir à Strasbourg et commencer mon internat en 1964. Il faut dire qu’à l’époque, les internes avaient moins la possibilité de bouger que maintenant, en particulier à Strasbourg avec ses chapelles chirurgicales. Une fois qu’on était classé dans un service il était pratiquement impossible de changer. Je suis donc retourné chez Jung où j’avais fait fonction d’interne et j’ai fait mes 4 années d’internat dans son service. Heureusement, il m’envoyait beaucoup voyager. Comme j’étais certainement un bon interne, en troisième année d’internat il m’a fait nommer assistant de faculté, faisant fonction de chef de clinique. J’ai pu ainsi aller chez Merle d’Aubigné en visiteur et très régulièrement chez Robert Judet que j’allais voir opérer à Jouvenet. M.O. : Vous étiez donc dans un service polyvalent, d’emblée confronté à l’ensemble de la pathologie que vous avez appris petit à petit sur 4 ans… P.K. : Absolument ! Non seulement c’était un service adulte et enfant de 135 lits où j’ai vu défiler tous les chapitres de l’orthopédie. Mais en plus, Jung étant un élève de Leriche s’intéressait beaucoup à la chirurgie des vaisseaux et à la chirurgie du sympathique. Je le voyais faire des sympathectomies lombaires, et jusqu’à ce que s’applique la loi Debré, il faisait de la chirurgie générale : thyroïdectomies, colectomies, gastrectomies. Son cheval de bataille c’était la chirurgie de l’artère vertébrale. A l’époque il n’y avait dans les automobiles ni repose tête ni ceinture et on voyait pas mal de pathologies cervicales. Soit arthrose préexistante décompensée par le traumatisme, soit arthrose post-traumatique ou l’artère vertébrale était impliquée. J’ai assisté avec Jung à la bataille de l’artère vertébrale. Il s’était fortement impliqué là-dedans parce qu’il avait comme son maître Leriche la notion de l’importance de la chirurgie artérielle et il n’avait pas peur de travailler autour d’une artère et de libérer soigneusement. En même temps, il avait plongé dans l’orthopédie et il connaissait bien les abords du rachis. M.O. : Mais pourquoi s’est-il embarqué dans cette pathologie de l’artère vertébrale ? P.K. : Jung avait été externe chez Barré qui était le patron de neurologie. Ce dernier avait décrit avec son élève chinois Liéou un syndrome du sympathique cervical postérieur, le classique syndrome de Barrè-Liéou. Il avait décrit un cas d’arthrose cervicale d’un patient qui le matin en se rasant, a tout d’un coup fait une chute. Cette chute était provoquée par un vertige induit par une rotation et une extension cervicale lors du rasage. Sur ce cas clinique princeps nettement détaillé, Barré et Lieou avaient bâti une théorie du sympathique cervical postérieur en expliquant que c’était le sympathique cervical postérieur qui avait été irrité par l’arthrose cervicale. Ceci additionné à l’influence de son maître Leriche et ses théories sur le sympathique artériel expliquent l’intérêt de Jung pour cette pathologie. M.O. : Quels sont les malades qu’il opérait ? P.K. : C’était des patients qui avaient une symptomatologie de vertiges rotatoires. Je me souviens même qu’un des cas qu’il a présenté à l’Académie de chirurgie quand il a fait sa première publication, était une patiente qui ne pouvait pas tourner la tête le matin vers la table de nuit parce que même en position couchée ce mouvement déclenchait un grave vertige rotatoire. A l’époque, on avait à Strasbourg un neuro-radiologue très dynamique, Auguste Wackenheim, qui avait développé des artériographies carotidiennes et vertébrales par voie rétrograde et dont les images apportaient des preuves de rétrécissement et de déviation de l’artère vertébrale. M.O. : Peut-on faire une relation entre ce syndrome et le classique syndrome subjectif post entorse du rachis cervical ? P.K. : A mon avis oui, tout à fait. Nous avons même pu décrire des cas purement traumatiques chez des gens qui n’avaient même pas d’arthrose et où on a retrouvé des rétrécissements latéraux de l’artère vertébrale. Donc probablement un hématome entre la racine et l’artère. Alors que l’uncarthrose donne des sténoses et des déviations médiales. En effet c’est toujours en C5-C6 et C4-C5 que l’artère vertébrale va se faire refouler par l’uncarthrose alors qu’elle est piégée dans les trous transversaires. Nous avons eu quelques exemples typiques de sujets jeunes, sans arthrose et qui avaient des rétrécissements externes. En disséquant l’artère et en la libérant de la racine nerveuse, les patients avaient été améliorés. M.O. : Mais ne pensez-vous pas que la majeure partie des syndromes post « whiplash » est d’origine non vasculaire ? P.K. : Tout à fait. Je pense que l’artère peut être impliquée mais ne l’est pas obligatoirement de façon durable. Toutes les structures du segment mobile cervical sont innervées et lorsqu’un mouvement de type whiplash, en particulier dans l’extension, dépasse les normes physiologiques, elles peuvent être contuses ou irritées. Un syndrome douloureux peut ainsi se déclencher et qui peut être régressif. L’artère vertébrale n’est sûrement pas toujours impliquée du point de vue sténose et déviation mais son environnement est perturbé. Il faut dire que Jung avait une idée très large de cette pathologie de l’artère vertébrale. Il réalisait au cours de l’intervention, une sympathectomie de l’artère vertébrale, sectionnant au besoin le nerf vertébral qui sort du ganglion sympathique et qui pénètre vers C5 dans le trou transversaire ; il libérait l’artère vertébrale des trous tranversaires et il libérait aussi la racine nerveuse dans le trou de conjugaison. M.O. : Que reste-t-il de cette chirurgie ? P.K. : La chirurgie de l’artère vertébrale a régressé d’abord parce que la traumatologie automobile qui en était le fournisseur a nettement régressé. C’est l’effet positif de la ceinture, du repose tête, sans parler des radars qui sont très récents. Ensuite elle a peut-être régressé en raison d’une meilleure prévention de l’arthrose cervicale. L’ergonomie des postes de travail pour éviter les mauvaises positions et les microtraumatismes a certainement aussi joué un rôle. Le fait aussi que les gens s’occupent mieux de leur corps. L’arthrose cervicale qui était présente dès le début de la cinquantaine apparaît plus tardivement. Elle existe toujours, mais si elle se développe lentement sans traumatisme surajouté et je pense qu’il y a alors une meilleure adaptation des artères vertébrales et de la circulation artérielle. Ensuite il y a tout un pan d’indication qui a disparu en raison de nouvelles techniques. On fait plus volontiers des arthrodèses cervicales. J’ai arrêté l’uncoforaminectomie dès 78. Je faisais les libérations des racines par voie trans-discale en enlevant l’uncarthrose par le même abord que l’arthrodèse. Que ce soit par Cloward, Robinson ou par cages. De ce fait l’artère vertébrale était immobilisée et si l’artère avait été irritée, l’immobilisation épongeait sa pathologie. M.O. : Comment s’est passé votre clinicat ? P.K. : A l’époque on pouvait être chef pendant 7 ans, donc j’ai fait 7 années de clinicat. On n’était pas nombreux. Je faisais de tout, en particulier de la hanche, mais de plus en plus de rachis cervical ou lombaire : canaux lombaires étroits, arthrodèses, maux de Pott. Yvan Kempf a passé un an chez nous avant d’être professeur et il a introduit dans le service la chirurgie moderne de la scoliose. M.O. : Quel genre de caractère était Jung ? P.K. : C’était un grand Monsieur, l’archétype de « l’alsacien sérieux ». Lui élève de Leriche, faisait partie de la fac de Strasbourg, qui en 40, s’est repliée sur Clermont-Ferrand, et ceux qui étaient purement hospitaliers, sur Clairvivre en Dordogne. Jung, dont la famille avait des biens en Alsace, y est retourné après l’armistice. A ce moment-là les nazis qui rêvaient de faire une grosse «Reichsuniversität» lui ont demandé de devenir chef de service, ce qu’il a refusé. On l’a alors pénalisé. Les allemands l’ont envoyé en Allemagne comme médecin généraliste près du lac de Constance. Malgré la guerre, il a pu communiquer avec Leriche, qui était retourné à Lyon connaissait Sauerbruch un patron de Berlin, parce que guerre ou pas les chirurgiens se connaissaient par les congrès. Leriche a donc recommandé Jung à Sauerbruch, qui l’a fait appeler à Berlin. Ainsi Jung s’est retrouvé à l’hôpital de la Charité pendant la guerre. De là à l’accuser d’être pronazi, cela n’a pas trainé ! Malgré cela il est devenu par la suite vice doyen de l’Université franco-sarroise à Hombourg, ce qui prouve tout de même que les responsables savaient que c’étaient des calomnies. En réalité, il avait travaillé pour les alliés en participant à la transmission de documents importants, et cela a été mis en évidence plus tard, mais les ragots ont la vie dure. Jung était un vrai patriote, mais il était un peu froid et apparaissait à certain comme - faussement - hautain. M.O. : Que faites-vous à la fin de votre clinicat ? P.K. : Je prépare l’agrégation que j’obtiens en 73. A ce moment-là je suis agrégé à l’Hôpital Stéphanie dans le service de Gabriel Lang, où je continue à faire du rachis et de l’orthopédie générale en particuliers hanche et genou. Il faut dire qu’à l’époque, nous faisions plus d’ostéotomies que de prothèses. La chirurgie prothétique s’est imposée progressivement. En 94, Yvan Kempf partait à la retraite et libérait le centre de traumato et d’orthopédie qui appartenait à l’époque à la Caisse Régionale Assurance Maladie d’Alsace-Moselle. J’ai brigué ce poste que j’ai arraché de haute lutte. M.O. : Pourquoi vouliez-vous y aller ? P.K. : Parce que le service de Stéphanie avait été rapatrié dans l’hôpital central, en chirurgie B, vieille clinique, et que succéder à Kempf permettait d’avoir l’équivalent d’une chefferie de service dans un immeuble moderne, entretenu magnifiquement par la CRAMAM, avec une équipe médico-chirurgicale performante et de grande renommée. Je suis arrivé là-bas en 94 et j’y suis resté jusqu’en 2006. D’abord comme directeur médical jusqu’en 2003 et ensuite comme consultant. Le centre avait comme particularité de comporter une partie traumato avec une entrée séparée, un héliport, deux blocs dédiés, une radio dédiée avec scanner sur place. A côté de cela, il y avait les services d’orthopédie avec une entrée différente, des consultations et des blocs différents. Il y avait au total 4 blocs d’orthopédie, 2 blocs de chirurgie d’urgence, et un service d’urgentistes. Comme il y avait d’excellents traumatologues sur place, je ne me suis impliqué que dans l’organisation générale, mais en développant mon activité d’orthopédie du rachis. M.O. : Parlez-nous de la création du GECO ? P.K. : Le GECO est né en 76 d’une coopération intelligente entre l’industrie et la chirurgie. Il a été créé à Mulhouse par Roland Petit qui nous a quitté l’année dernière et Thierry Hermann le patron de Fournitures Hospitalières. Le projet était de créer un groupe qui organiserait une réunion annuelle d’orthopédie traumatologie avec un sponsor unique. F.H. a eu la bonne idée de sponsoriser cela en ne demandant qu’une petite place à ses produits. Il voulait être le seul sponsor mais en laissant libre l’organisation scientifique du congrès. Roland Petit a fait appel à moi, à ses amis et aux gens de sa promo pour créer ce groupe. La première session s’est tenue à Grindelwald en janvier 1977 en Suisse. A l’époque F.H. distribuait le matériel Ostéo qui était concurrent de l’AO. Le fer de lance d’Ostéo était Mittelmeier, qui était un Prussien devenu Sarrois. Il avait eu l’idée de faire des plaques avec des trous à pente qui entraînaient une compression quand les têtes de vis coulissaient dans ces trous. Donc Mittelmeier était l’âme des premières séances du GECO où nous voulions mettre en commun nos dossiers. Nous sortions tous nos dossiers d’ostéotomie du tibia, de dysplasie de hanche etc…en essayant de codifier tout cela et de rédiger un rapport. Cela m’a posé d’ailleurs pas mal de problèmes de traduction car les interventions se faisaient en allemand et en français. Puis ce GECO a progressivement grandi. Nous étions 30-35 au début et actuellement, c’est 250 à 300 chirurgiens que l’on réunit. Après deux ans de réunions à Grindelwald, on a été pendant 4 ans aux Arcs. Le principe comme à Davos, c’était d’avoir tous les chirurgiens dans le même lieu : travail de 8 h à 11 h, ski ensuite et re-travail de 4 h 30 à 8 h du soir. Une ambiance après-ski détendue où l’on met de côté les titres ! Il n’y a pas beaucoup d’endroits possibles pour ce genre de réunion. On a essayé quatre ans à Courchevel, puis on est revenu régulièrement aux Arcs. Cette année, cela va être la 33ème réunion ! Le GECO a évolué bien sûr. Au départ j’étais secrétaire général et Roland Petit était Président. Dans les années 84, je suis devenu Président et depuis je suis coopté chaque année. M.O. : Etes-vous le seul membre «historique» du GECO ? P.K. : Non, il y a encore Max Perrin qui est chirurgien à Dijon et les autres ont pris leur retraite. Sous ma présidence, j’ai tout fait pour renouveler et adapter le GECO. D’abord en 90 par la création du Journal Européen d’Orthopédie Traumatologie, l’EJOST. Philippe Vichard m’avait confié ainsi qu’à Henri Coudane le bébé des annales de la SOTEST qui étaient imprimées mais non éditées. Je me suis mis à la recherche d’un éditeur et finalement Springer France qui se lançait dans l’orthopédie était intéressé si on lui apportait des abonnements. La SOTEST à l’époque était assez vivace et comptait 200 abonnés et j’ai convaincu le GECO de faire de ce journal son organe officiel ce qui apportait 600 abonnés. Avec 800 abonnés à peu près prépayés, Springer était d’accord pour lancer le journal. J’ai eu quelques frictions avec Jacques Duparc qui voulait créer le journal de l’EFORT et voulait se réserver le label « Européen ». Je lui ai dit : le soleil se lève à l’Est, même à Paris ; il se lève d’abord à Strasbourg… Strasbourg capitale de l’Europe. Donc le Journal Européen d’Orthopédie Traumatologie est né. Au début il était en français avec abstract anglais. Au bout de 4 ans la Bone and Joint Infection Society s’y est intéressée et sous son impulsion on a inversé la vapeur, on l’a appelé European Journal of Orthopaedic Surgery and Traumatology avec articles en anglais et résumé français. Depuis deux ans, j’ai décidé d’arrêter le résumé français, parce que les français qui lisent l’anglais n’ont pas besoin de résumé et que cela me simplifie beaucoup le travail. Le journal a maintenant des auteurs ainsi qu’un lectorat international. Depuis mars 2008, pour le traitement des articles, nous sommes sur Editorial Manager, donc c’est totalement géré sur le web. Entre temps Argos Spine ainsi que le chapitre français de AO sont entrés dans le journal qui a un tirage d’environ 1500 exemplaires. Le GECO est donc efficacement appuyé sur une revue. Ensuite on a créé des groupes et actuellement il y a le GECO généraliste, le groupe Futura de la hanche, l’Agreg pour les prothèses de genou, le Talus pour la cheville et le pied, Venus pour la chirurgie du membre supérieur, le Probiomateria qui s’occupe des substituts osseux et le Graal pour le domaine ligamentaire. M.O. : Et le GECO formation ? P.K. : GECO Formation est un enfant du GECO qui est devenu totalement indépendant. Initialement, le GECO avait eu l’idée de la formation continue et on s’est démené au niveau de la préfecture régionale d’Alsace pour obtenir un numéro d’agrément. Mais c’était bien avant que les spécialistes soient concernés. Par la suite, Vincent Travers qui a été secrétaire général du GECO pendant longtemps et qui est un passionné par la formation continue, s’est dit qu’il faudrait qu’on fasse plus. Il a pris contact avec l’UNAFORMEC qui est un des groupements qui faisaient la formation des généralistes avec des modules de formation. Nous avons été 7 ou 8 membres du GECO à suivre les formations de l’UNAFORMEC et d’ailleurs, ils étaient étonnés de la présence de spécialistes. Ces formations étaient conviviales avec des ateliers où on apprenait toutes sortes de techniques : comment faire parler les gens, comment, dans une réunion séparer l’accessoire du principal, et surtout comment communiquer et savoir faire de l’interactif. Cela a été tellement loin que Vincent Travers est devenu membre de l’UNAFORMEC. A partir de là on a commencé à faire de la formation médicale continue sous l’égide de l’UNAFORMEC. Par exemple Roland Petit, Claude Schwartz et moi même avons réuni des chirurgiens à Lyon sur le thème : Reste-t-il des indications non prothétiques dans la dysplasie de hanche ? Puis on s’est dit qu’il fallait quand même trouver des moyens pour se développer et que le GECO devrait s’impliquer plus dans ce projet puisqu’il a un numéro formateur. Mais là, patatras ! Aucun lien n’est autorisé avec l’industrie ! Il fallait donc sortir la partie formation du GECO de ses attaches avec Fournitures Hospitalières. Avec l’aide d’avocats spécialisés nous avons individualisé le « GECO Formation ». Ce GECO Formation a exclu tout ce qui était lié à l’industrie. Je suis resté président pendant un certain temps, mais Thierry Hermann et Renaud Ruillier de F.H. en sont sortis ainsi que ceux qui avaient une convention de recherche avec F.H. GECO Formation a créé une assemblée générale et un nouveau bureau avec Vincent Travers comme président, Alain Graftiaux secrétaire général et Emmanuel Favreul trésorier ; j’en reste membre actif, mais seulement à titre consultatif. Ainsi GECO Formation a obtenu un numéro d’agrément du centre national de formation médicale continue et ce, grâce au dynamisme de Vincent Travers, avant la SOFCOT. Une question s’est posée : faut-il conserver le nom de GECO ? Après beaucoup d’hésitation, nous l’avons gardé parce que historiquement on vient du GECO et que c’est un nom dans l’orthopédie française. Bien sûr, il y aura toujours des esprits chagrins qui prétendront que c’est lié à F.H. : mais qu’ils le prouvent ! M.O. : Revenons à la chirurgie du rachis ; vous qui avez une longue expérience du rachis cervical, que pensez-vous des prothèses discales ? P.K. : J’ai fait partie des poseurs de la Total Cervical Disk Prothesis de Vince Bryan qui a l’époque avait fondé une boîte à Seattle, laquelle a été rachetée par Medtronic. Nous étions avec Vincent Pointillart de Bordeaux, les deux seuls Français à l’étudier dans le cadre de la loi Huriet. J’en ai posé 50. Très bonne prothèse, mais usine à gaz puisque inventée par un neurochirurgien très prudent. Il fallait faire toutes sortes de mensurations de profondeur, afin de pouvoir ensuite fraiser énergiquement les plateaux vertébraux en toute sécurité, à 2 mm de la dure-mère ! Prothèse sophistiquée puisqu’elle comporte d’une part une chambre dans laquelle on met du sérum, d’autre part des plaques de titane méché pour une bonne réhabitation par l’os spongieux, et enfin une petite butée devant pour qu’elle ne puisse pas reculer. Une très belle prothèse mais avec quand même un risque d’ossification secondaire puisqu’il y a un hématome qui se forme pour peu que l’implant n’occupe pas tout l’espace créé. Si le patient n’est pas très motivé et qu’il ne bouge pas, cela peut s’ossifier. Pourquoi la prothèse n’occupe pas tout l’espace ? Parce qu’ils ont fabriqué des prothèses allant de 14 mm à 20. Cela va pour 95 % de la population, mais si on opère un grand suédois qui a des vertèbres cervicales de la taille d’une lombaire ou chez certaines portugaises, il y a un problème d’espace mort. L’autre difficulté c’est qu’elle devait être posée parallèlement au plateau et il fallait bien couper la partie antéro-inférieure de la vertèbre supérieure pour voir la concavité du plateau inférieur de la vertèbre sous-jacente. Dans toutes les séries européennes, les premières ont posé quelques problèmes. Elles n’étaient pas assez mobiles puisqu’elles étaient posées avec une certaine cyphose. Il y avait des échecs par ossification. M.O. : Si l’échec aboutit à une arthrodèse, c’est presque un succès … P.K. : C’était l’idée de départ. Mais ce sont les ossifications derrière la prothèse qui posent problème. Pour éviter ces ossifications, on s’est dit qu’il fallait prescrire systématiquement des anti-inflammatoires. Cela conduisait à exclure les patients qui ne supportaient pas les anti-inflammatoires. L’autre critique c’est qu’il fallait des patients motivés qui acceptaient d’avoir un peu plus mal qu’avec une arthrodèse parce que la prothèse réveille une mobilité et sollicite les muscles et les ligaments qui étaient mis au repos par l’arthrose. Ensuite les critères d’exclusion : pas de maladie rhumatismale, pas d’arthrose majeure et pas de première intervention à ce niveau. Il y avait un ancillaire spécifique pour poser une prothèse sur deux niveaux. J’en ai fait quelques unes, mais j’ai arrêté. Car en général les patients ont toujours une arthrose plus prononcée sur un des niveaux alors autant l’arthrodéser et ne poser la prothèse que sur la partie la moins atteinte. Il y a eu aussi une poussée commerciale pour étendre les indications. Finalement je réservais mes indications surtout aux hernies discales du sujet jeune rebelle au traitement médical. Et aussi à l’arthrose débutante avec des radiographies dynamiques montrant des facettes postérieures encore bien mobiles. Des patients motivés et donc certainement pas des accidentés du travail. M.O. : Il n’y a pas eu de drames ? P.K. : Non ! des incidents, mais pas de drames. M.O. : Est-ce que vous avez été obligé d’y retourner ? P.K. : Oui, j’en ai quand même enlevé deux ou trois. Ils avaient réossifié derrière la prothèse et donc j’ai voulu enlever l’ostéophyte qui s’était reformé. Cette prothèse de Bryan a finalement été dépassée par des prothèses plus récentes entre autres Mobi-C qui est plus simple à mettre. M.O. : Et cela ne pose pas de problèmes quand il faut y retourner ? P.K. : Non pas du tout. Du moins il faut y retourner soit très vite dans les premiers jours, soit très tard. Si on retourne très tard il n’y a pas de problème et alors il vaut mieux faire une incision longitudinale. Mais sinon il n’y a pas trop de difficultés. Le seul problème c’est qu’on ne peut pas l’enlever sans la casser. L’implantation en général réussit bien au niveau du titane. M.O. : Les résultats cliniques sont bons ? P.K. : Je pense que la philosophie de la prothèse est incontournable. Elle projette d’éviter l’extension de l’arthrose à un disque adjacent. Pointillart avait fait un gros travail là-dessus et moi-même j’ai fait chez environ 15 % de mes patients des arthrodèses complémentaires dans les années suivant une arthrodèse cervicale. C’est quelque chose de réel qu’une arthrose peut se développer au-dessus ou en dessous d’une arthrodèse. Il y a donc deux arguments : d’abord garder une mobilité, car le segment mobile est fait pour bouger et ensuite et surtout, empêcher l’arthrose adjacente. Encore faut-il le prouver ! On ne saura que dans 15 ans si les prothèses cervicales posées ont vraiment retardé ou empêché la survenue d’une arthrose adjacente. M.O. : Quel regard portez-vous sur votre carrière ? P.K. : J’ai eu une formation par des maîtres très humains qui m’ont appris l’importance du relationnel, et l’importance de l’indication plus que de la technique. Il faut maîtriser une technique mais surtout réfléchir à l’indication et avoir un bon relationnel. M.O. : Avez-vous aimé transmettre le savoir ? P.K. : Tout à fait. J’ai formé beaucoup élèves mais je n’ai eu qu’un agrégé. L’histoire est ainsi faite que les postes sont devenus rares. J’ai aidé à l’agrégation de Jean Paul Steib qui n’était pas directement mon élève mais qui a été formé comme chef de clinique dans mon service quand j’étais agrégé. Il était ensuite l’élève de Lang. Il a eu beaucoup de contact avec René Louis, avec Roy Camille. Mes autres élèves sont allés dans le privé, ou dans le public non universitaire. J’en ai quand même 4 ou 5 qui sont dispersés à Draguignan, à Haguenau, à Strasbourg et à Paris. M.O. : Avez-vous développé d’autres activités orthopédiques ? P.K. : Oui, j’ai participé à la fondation, avec le regretté Mario Boni, de la branche européenne de la Cervical Spine Research Society et à la création avec Christian Mazel d’Argos et de son congrès parisien, rassemblant 250 à 300 spécialistes du rachis chaque année fin janvier. Argos est devenue ArgoSpine depuis 2007 et je m’y consacre intensivement ainsi qu’au développement d’ArgoSpine News and Journal, qui en constitue le moyen international de communication. Ces deux activités, ajoutées à la présidence du GECO et au Rédactorat en chef d’EJOST, me maintiennent en forme… Maîtrise Orthopédique n°180 - janvier 2009
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