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REINHARD ZELLER
Reinhard Zeller est un membre éminent du cercle très restreint de la chirurgie de la scoliose. Il a acquis son expertise auprès de ses maîtres parisiens et en particulier de Jean Dubousset. Les rouages complexes du milieu hospitalo-universitaire français ont modérément contribué au développement de son activité mais son profil chirurgical a convaincu les Canadiens qui lui ont proposé une place de choix à Toronto. Heureux dénouement pour un sombre scénario qui tend à se banaliser dans nos CHU.

M.O. : Comment votre implantation au Canada se passe-t-elle ?

R.Z. : Bien. Je travaille dans le plus grand hôpital pour enfants du Canada qui est aussi un des plus grands hôpitaux pédiatriques au monde. Il s’appelle Hospital for the Sick Children c’est-à-dire hôpital des enfants malades, plus communément appelé « SickKids », ce qui agace les puristes. En effet « kid » c’est le petit de la chèvre et çà pourrait donner en français « hôpital des biquets » sauf que kid est couramment utilisé par tous les anglo-saxons pour désigner un enfant. Bref c’est là que l’on m’a confié la responsabilité du programme de chirurgie du rachis et des déformations vertébrales de l’enfant. J’y opère les scolioses, les déformations congénitales idiopathies, neuropathiques, neuromusculaires, les spondylolisthésis et aussi quelques cyphoses pathologiques.

M.O. : Qui sont vos collègues ?

R.Z. : Le département d’orthopédie pédiatrique compte toujours son membre le plus éminent Bob Salter, même s’il n’est plus tellement actif en dehors de quelques travaux de recherche. Mais il participe encore aux meetings, aux staffs et à l’enseignement. Il y a Benjamin Alman qui est le responsable du département d’orthopédie pédiatrique, et James Wright qui est responsable du département de chirurgie en général et qui fait partie de notre département de chirurgie pédiatrique. L’ancien directeur de ce département est John Wedge qui est plus impliqué actuellement dans les projets de développement internationaux à l’extérieur. Il participe à des projets de construction d’hôpitaux, au Qatar et dans d’autres pays du monde. On a un collègue spécialisé dans les IMC, Unni Narayanan, un collègue spécialisé dans  les tumeurs osseuses, Sevan Hopyan, qui nous revient après un fellowship d’Australie d’où il nous a ramené son épouse, un collège spécialisé dans les missions internationales, Andrew Howard. Il y a également Steve Lewis, actuellement à temps partiel dans le service, qui fait de la chirurgie vertébrale de l’adulte mais aussi de l’enfant.

M.O. :  Donc, en pathologie vertébrale il y a essentiellement vous ?

R.Z. : Oui, je réalise le gros du travail. Lewis fait un bon tiers de l’activité globale et mes autres collègues occasionnellement opèrent une scoliose. Au total, cela s’élève à 120 à 150 scolioses opérées par an. Nous avons six fellows pour l’ensemble des spécialités orthopédiques et leur sélection est très rigoureuse. Il y a toujours un fellow qui vient d’Amérique du Nord, c’est le règlement que l’on s’est imposé et les autres viennent d’un peu partout, d’Europe et d’Asie.

M.O. : Les moyens dont vous disposez sont-ils différents de ceux que vous avez connus en France ?

R.Z. : Si j’en juge sur ce qui existait dans l’hôpital Saint Vincent de Paul à Paris où je travaillais auparavant, c’est une année-lumière de différence. Au bloc opératoire, nous avons beaucoup plus de monde. Nous utilisons systématiquement les potentiels évoqués à la fois sensitifs et moteurs ce qui est un facteur de sécurité majeur dont j’ai pu me rendre compte à  plusieurs reprises. Pour les soins post opératoires, il y a tout le personnel nécessaire pour faire tourner les choses confortablement. Je n’ai jamais eu à me plaindre d’un problème de pansement pas réalisé parce qu’il n’y avait pas assez d’infirmières à l’étage. Ce genre de contrariété n’existe pas.

M.O. : On prétend que la médecine canadienne est en crise…

R.Z. : Chaque pays essaie de diminuer le coût de la santé à sa manière. En France, on a  l’impression qu’on essaie de diminuer le coût en empêchant les médecins de réaliser leur travail dans les bonnes conditions. Ce qui fait que vous vous  découragez et que vous en faites moins. Au Canada, c’est par la liste d’attente des patients que les choses sont régulées. C’est-à-dire que les postes de chirurgiens sont rares et donc que l’offre chirurgicale est restreinte. Ainsi, il y a une liste d’attente très longue. En arrivant, j’avais une liste d’attente qui s’étendait à six mois. Délai que j’arrive à maintenir avec mon rythme de travail. D’autres collègues ont des listes qui vont jusqu’à un an. De ce côté-là il y a bien évidemment un peu d’ombre dans le système de soins canadien, mais en ce qui concerne les conditions de travail en elle-même, c’est un luxe incomparable par rapport à la France. En particulier en ce qui concerne les conditions de sécurité pour le patient qui sont plus optimales qu’en France.

M.O. : Etes-vous salarié ?

R.Z. : Oui, il n’y a pas du tout d’activité libérale. Cela commence à se développer dans certains domaines. Au Québec, les arthroplasties se font en partie en libérale de même que la chirurgie oculaire qui se fait parfois dans des instituts semi-privés. Mais c’est occasionnel. Le système canadien est totalement socialisé.

M.O. : Racontez-nous une de vos journée habituelle opératoire au « SickKids ».

R.Z. :  J’arrive à 7 h à l’hôpital et je vérifie tout le courrier qui a  pu s’accumuler sur mon bureau. A 7 h 35 j’ai une réunion de bloc opératoire avec tous les intervenants c’est-à-dire les infirmières et les anesthésistes, et ensemble on définit le plan à suivre concernant le programme de la journée : quel  type d’intervention, quelle procédure, traction – pas traction, quel type de table, quelle va être la difficulté de l’intervention prévue et y a–t-il une particularité sur le plan médical. Ensuite vers 7 h 45, je vais en salle d’attente ou se trouve la famille qui vient juste d’arriver puisque le patient vient le matin même de l’intervention, sauf s’il s’agit d’un cas très compliqué. Pendant cet entretien je vois le patient à opérer et lui explique encore une fois ce qu’on va faire. Ensuite on signe le consentement éclairé, qui selon la méthode anglo saxonne énumère tous les risques. Après ce malade est confié aux infirmières et à l’anesthésiste qui vont le préparer à l’intervention. Après l’anesthésie, le patient est positionné sur la table avec les internes et les fellows et je confie une partie de l’abord chirurgical au résident et au fellow s’il s’agit d’un cas simple.

M.O. : Il est quelle heure ?

R.Z. : L’anesthésie se fait à un horaire précis, mais ce n’est pas avant 9 h 30 que l’incision a lieu. En général vers 11 h30 je commence à implanter mes vis pédiculaires, vers 12 h 30 je commence à placer la première tige, vers 1 h 30 la deuxième et ensuite je fais les gestes classiques de décortication osseuse et de fermeture. Vers 3 h, tout est terminé. C’est le déroulement normal d’une intervention de ce type pour une scoliose idiopathique thoracique. La fermeture est réalisée par le fellow et le résident. Je viens voir la famille qui est en salle d’attente à l’extérieur, j’explique comment cela s’est déroulé et comment va se dérouler la partie post-opératoire, les particularités de ce que l’on a trouvé pendant l’intervention. Après commence la partie administrative avec tous les certificats et courriers à signer. Je dois aussi corriger les lettres dictées par les fellows en consultation. Il y a beaucoup plus de paperasserie qu’en France parce que c’est très protocolaire mais c’est en grande partie préparé par ma secrétaire. C’est surtout de la signature mais cela m’amène vers 4 h 30 – 5 h et ensuite je fais une petite visite à l’étage. Le matin même les fellows ont déjà fait une visite et la nurse practioner qui est une infirmière spécialisée et qui s’occupe aussi de gestion médicale a fait également une autre visite entre temps. Les problèmes courants sont donc en général déjà réglés. S’il y a quelque chose de spécifique on vous a laissé de toute façon un message. Je fais ce petit tour vers 5 h mais pas d’une manière régulière si les patients vont bien. Le patient canadien ne s’attend pas à voir son médecin tous les jours. Vers 5 h 30, la journée de travail est finie et je rentre chez moi, sauf si j’ai une conférence à préparer ou un article sur lequel je dois travailler.

M.O. : Et comment était organisée une de vos journée à Paris à Saint-Vincent de Paul ?

R.Z. : A Saint-Vincent de Paul c’était très variable. Tantôt le patient était bien préparé et l’anesthésiste bien au courant et les choses se déroulaient bien. Tantôt le patient n’était pas bien connu de l’anesthésiste, parce que c’était l’un de ses collègues qui l’avait vu, et des difficultés de dernière minute étaient découvertes. Ensuite il y avait des relations diplomatiques toujours un peu tendues puisqu’il fallait que je négocie afin de savoir si on allait réaliser l’intervention ou pas le matin même.

M.O. : Et si vous ne négociez pas ?

R.Z. : J’ai toujours négocié, mais en théorie il y avait possibilité que l’intervention soit annulée pour une raison médicale quelconque. Ce qui est bien évidemment dramatique pour une famille et son enfant. Ensuite il pouvait y avoir des problèmes de personnel. Pas le nombre requis d’infirmières au bloc opératoire, pas le nombre de panseuses, les internes déjà partis sur une autre intervention avec le chef de service qui nécessitait un peu de soutien. Ce qui faisait qu’assez fréquemment, je me retrouvais seul avec une panseuse sur des patients programmés pour des fusions C3-sacrum par exemple. Enfin, bien évidemment il y avait aussi les soucis de matériel qui de temps à autre n’était pas complet. Bref, c’était à géométrie variable et les délais horaires imprévisibles. C’est tout le charme de l’APHP. Prenons le cas d’une scoliose classique, cela pouvait se terminer vers 15 h, pour les scolioses plus compliquées vers 17 h et quand il y avait deux temps, cela pouvait se terminer vers 21 h. Ensuite il fallait que je réalise moi même toute la partie administrative: taper les comptes-rendus, les imprimer, les mettre dans les observations, rédiger  les certificats et les courriers, les mettre dans les enveloppes et les porter au vaguemestre. Pourquoi ? Parce que tout simplement pendant deux années, j’ai travaillé sans secrétaire.

M.O. : Vous est-il arrivé de découvrir le manque de matériel en cours d’intervention ?

R.Z. : Bien sûr, et évidemment lorsque j’en faisais la remarque et que je me plaignais de cela, il m’a été répondu, par écrit, que c’était mon rôle d’aller la veille au soir ouvrir les boîtes et de vérifier ce qu’il y avait dedans... Outre que cela est quand même du ressort des IBODE, si je vérifie la veille comment la boîte pourrait-elle être stérile le matin ! Je n’ai plus rencontré ce type de réponse aberrante au Canada. Tout le monde est bien conscient que ce genre de problème doit être géré avant que le patient arrive au bloc opératoire et chacun à son niveau assume ses responsabilités.

M.O. : Qu’est-ce qu’on fait quand on découvre en cours d’intervention que le matériel est incomplet ?

R.Z. : Cela m’est arrivé quelquefois. On interrompt l’intervention et si possible, une autre boîte qui n’a pas été stérilisée sera stérilisée. S’il n’y a rien du tout, on fait appeler le fabricant qui arrive à toute vitesse avec son matériel et qui le fait stériliser. C’est toujours très gênant pour le jeune opéré dont l’anesthésie se prolonge inutilement, mais lorsque cela arrive alors que vous avez des visiteurs étrangers qui viennent voir fonctionner le système français, c’est guignolesque. Mais il y a toujours un peu de lumière même dans les tableaux les plus sombres. J’ai eu heureusement la chance d’avoir des panseuses extraordinaires qui restaient jusqu’au bout des interventions parce qu’elles étaient bien conscientes des difficultés de fonctionnement et qui d’elles-mêmes s’impliquaient au-delà de ce qui était requis. De ce que coté là, je n’ai pas eu à me plaindre. J’ai eu à me plaindre en revanche de l’absence fréquente d’aide médicale. Cette absence était compensée par la présence des collègues qui venaient de l’étranger et qui payaient souvent eux-mêmes leur séjour. Ceux là étaient plus enthousiastes pour les interventions chirurgicales longues que certains de nos internes qui se disaient probablement qu’ils ne vont jamais pratiquer ce genre de chirurgie plus tard.

M.O. : Comment se fait-il que vous ayez été recruté au Canada ?

R.Z. : Ils cherchaient un chirurgien du rachis pour prendre en charge toute cette pathologie de l’enfant et ils ont procédé comme à l’accoutumée. Une première recherche est réalisée sur le territoire du Canada avec un certain profil qui comporte des exigences à la fois d’expérience, de notoriété et si elle n’est pas fructueuse, cette recherche est élargie à l’international. D’une manière ciblée, ils envoient des lettres aux gens qu’ils croient susceptibles de correspondre au poste. J’ai donc reçu comme beaucoup d’autres une lettre décrivant le profil de poste. A ce moment-là, j’étais vraiment désespéré des conditions dans lesquelles je travaillais. C’était tellement pénible que même physiquement je pouvais difficilement supporter cette situation. J’ai donc répondu en envoyant mon CV avec une lettre de motivation. J’ai reçu une réponse favorable de l’équipe de Toronto qui m’a proposé de venir chez eux pour une interview. C’est eux qui vous invitent et ils invitent non seulement le chirurgien mais aussi son épouse puisque les relations sont vraiment très cordiales. Les équipes sont très soudées. Ils veulent vérifier si la famille qui va arriver va bien s’intégrer dans leur équipe. L’interview se passe dans le style nord-américain. Toutes les heures, on voit une autre personne, dix fois de suite, qui vous pose des questions sur différents aspects de votre activité. Tout le monde y participe de la surveillante au doyen de la Faculté. Après vous faites une conférence qui est une conférence facultative mais hautement conseillée sur laquelle ils se basent pour juger de vos performances universitaires. Ensuite, il vous demande des lettres de recommandation qui doivent venir en  grande partie d’Amérique du Nord mais une partie aussi de votre lieu de travail. Enfin ils se réunissent, discutent les différents choix qu’ils ont car ils interviewent deux ou trois personnes avant de faire vraiment leur choix. Par ailleurs, ils appellent les gens qui ont envoyé des lettres de recommandations pour discuter de vive voix de la personne qu’ils vont recruter. Au terme de ce processus très méticuleux, il vous proposent ou non de prendre le poste. Donc ils m’ont  proposé de venir et je l’ai accepté. On ne vous donne pas tous les détails concernant les autres candidats pour ne pas créer de jalousie avec tous ceux qui ont été déboutés. J’eus connaissance de deux autres un Américain et un Allemand qui étaient tous les deux désireux de prendre ce poste. Ils étaient de très haut niveau, eux-mêmes chef de service dans leurs hôpitaux respectifs, et ils n’ont pas eu ce poste.

M.O. : Quel niveau souhaitaient-ils ?

R.Z. : Ils voulaient quelqu’un de réputation internationale, qui soit capable de correspondre à leur niveau de technicité, quelqu’un qui soit innovateur,  qui puisse développer une activité qui soit reconnue comme une activité phare dans leur hôpital.

M.O. : C’est aussi un poste universitaire ?

R.Z. : Cela inclut bien évidemment une position universitaire car on est enseignant universitaire en même temps. Là-dessus le collège décide si vos travaux correspondent au niveau requis du point de vue universitaire.

M.O. : Vous aviez donc une réputation internationale ?

R.Z. : Oui, j’en avais une. J’ai beaucoup participé aux activités de la Scoliosis Research Society qui est pour moi LA société scientifique de référence du rachis. Elle est encore réellement attachée à une recherche fondamentale et clinique de haut niveau et elle n’est pas une plateforme publicitaire pour l’industrie comme cela se passe pour beaucoup d’autres sociétés orthopédiques. J’ai beaucoup de communiqué dans cette société et j’ai eu par ailleurs eu beaucoup de visiteurs à Paris. Ainsi, par le bouche à oreilles et aussi par mon activité au niveau de la SRS, ma réputation s’est faite peu à peu dans ce domaine bien sûr hautement spécialisé. C’est un univers très restreint, ce qui fait qu’on se connaît un peu tous à travers la planète. Nous savons très bien ce que fait chacun d’entre nous. L’information circule tellement vite de nos jours que nous savons très bien quel est le niveau de chacun d’entre nous et ainsi ma réputation était bien assise. J’ose espérer que c’est encore le cas puisque maintenant je développe un fellowship rachis qui est déjà bien pris par des candidats de haut niveau venant de Finlande, Suisse et Japon.

M.O. : Avez-vous beaucoup publié ?

R.Z. : Mes titres et travaux ont plusieurs  pages mais en fait j’ai plus communiqué que publié. L’un de mes défauts c’est de passer plus de temps à communiquer, à faire des conférences qu’à écrire des articles. Ce n’est pas le même travail, ce n’est pas la même présentation. Le côté aride et un peu rébarbatif d’un article m’a toujours un peu rebuté. A partir du moment où on a fini une étude, on est déjà passé à un stade suivant. On se rend bien compte que ce qu’on a fini comme étude est déjà un peu dépassée, tandis que la conférence est plus vivante, plus réelle. Ces conférences me permettent aussi de voyager. J’ai opéré dans beaucoup de pays, certains proches comme le Luxembourg et la Belgique, d’autres plus lointain comme la Finlande. J’ai eu un très bon contact avec les Finlandais qui ont une approche médicale très rigoureuse. Comme ils ont vérifié que ce que je leur racontais correspondait à une certaine vérité, nous avons gardé de très bons contacts. J’ai aussi eu un fellow, Dror Ovadia, qui est venu d’Israël et par son intermédiaire je suis allé opéré plusieurs fois en Israël pour l’aider à développer son activité. Je suis fier de lui puisque qu’il a maintenant la plus grande activité de réparation des déformations vertébrales d’enfants en Israël. Ensuite j’ai opéré en Espagne, en Italie,… J’ai eu aussi des fellows qui sont venus me voir d’ Amérique du Nord, en particulier du Canada. C’est peut-être aussi cette rencontre avec mon fellow canadien Stéphane Parent, d’un niveau exceptionnel et actuellement Professeur de Chirurgie du Rachis à Montréal, qui a motivé mon départ.

M.O. : Qui vous a transmis votre expertise ?

R.Z. : Il y a deux maîtres qui ont particulièrement contribués à mon développement. D’abord Raymond Roy-Camille. J’ai passé une année d’internat chez lui et ensuite une année de clinicat, avec ce personnage extraordinaire. C’est vraiment lui qui m’a donné envie d’aller vers la chirurgie vertébrale. Ensuite j’ai rencontré Jean Dubousset qui a la réputation que l’on connaît. Il m’avait proposé de travailler avec lui, et il voulait ultérieurement que je lui succède. En travaillant avec lui une sorte d’osmose s’est établie entre nous et j’ai beaucoup retenu de son enseignement. Ensuite j’ai eu l’occasion de passer une année de fellowship à Dallas où j’ai pu apprendre l’orthopédie pédiatrique non seulement concernant le rachis mais aussi en général. C’était un enseignement très rigoureux, très détaillé, très attentif aussi. J’ai sans doute énormément bénéficié de l’activité rachidienne que Jean Dubousset m’avait confiée car c’était une activité très importante en quantité et en complexité du fait du recrutement et de la réputation du service. J’ai par exemple ainsi une série très importante de scolioses dans le cadres des amyotrophies spinales infantiles avec actuellement plus de 100 cas consécutifs opérés.

M.O. : Jean Dubousset vous a-t-il fait profiter de son réseau international ?

R.Z. : Bien sûr ! Sans lui je n’aurai jamais acquis aussi rapidement la réputation que j’ai eue par la suite. Tout  le monde me regardait un peu comme le successeur de Jean Dubousset. C’est ce qui m’a aidé fortement à me développer. J’ai pu me lancer à partir d’une plateforme déjà très élevée ce qui a fait que très rapidement j’ai pu avoir cette réputation que j’aurai mis certainement plus longtemps à développer sans lui.

M.O. : Comment expliquez-vous qu’avec une formation pareille et un service rendu pareil vous n’ayez pu obtenir à l’Assistance Publique qu’une place de praticien hospitalier sans aucune facilitation de vos conditions de travail ?

R.Z. : Malheureusement, je ne dispose pas de toutes les informations concernant ces méandres obscurs dans  lesquelles cheminent toutes ces décisions... Qui est responsable de quoi ?  Je ne le saurais probablement jamais. Certainement, comme on dit dans notre  métier, la cause est multifactorielle. Il y a peut-être aussi une part qui m’incombe. Il faut dire que l’accession au poste de professeur n’est pas très transparente dans les CHU. Au début de mes études médicales j’ai lu un fascicule qui s’appelait « le guide de l’étudiant » écrit par un Strasbourgeois, qui donnait de bons conseils  pour construire sa formation. Il y avait un chapitre qui concernait l’internat des villes de CHU. On y disait : si vous êtes le dernier reçu à Paris et le premier reçu à Limoges, allez quand même à Paris parce que vous aurez une formation plus diversifiée que dans une ville de province. Je me souviens particulièrement bien de la phrase qui suivait : ne vous faites aucune illusion quant à votre carrière universitaire si vous n’avez pas des relations familiales dans le milieu parisien car il règne un tel népotisme qu’il est absolument impossible de faire carrière sans  soutien familial. À l’époque cela me paraissait extraordinaire et exagéré. Par la suite, j’ai pu me rendre contre que ces places étaient transmises comme des baronnies et les relations familiales étaient souvent bienvenues.

M.O. : On peut épiloguer sans fin sur l’intérêt pour un chirurgien réputé d’obtenir un poste de professeur, mais comment expliquer que votre hôpital ne vous ait pas donné les conditions pour travailler ?

R.Z. : Le système est malheureusement conçu de telle manière que l’administration ne vous écoute que si vous avez le titre de professeur. Si en tant que simple praticien hospitalier vous faites la moindre demande d’avoir tel ou tel outil, vous pouvez toujours noircir du papier par tonnes il ne suivra jamais rien. J’ai eu cette expérience avec des petites choses concernant l’informatique du service à Saint-Vincent de Paul, on ne répondait même jamais à toutes mes demandes élémentaires.

M.O. : Pourquoi la direction de l’hôpital ne tenait-elle pas compte de votre expertise, puisque de nombreux étrangers venaient vous voir opérer ?

R.Z. : J’ai eu du mal à me l’expliquer, je ne comprends pas tout à fait. J’ai cru percevoir parfois un accueil bienveillant de la part de la direction, mais malheureusement cela n’a eu aucune traduction pratique. Le fait de travailler sans secrétaire pendant plus d’une année, cela est un fait venant de l’administration. Ils étaient forcément au courant de mes conditions de travail inadmissibles.

M.O. : Dubousset ne pouvait-il rien faire ?

R.Z. : Peut-être qu’il aurait pu faire quelques choses, mais il a été lui-même nommé très tard. On dit que dans son jury d’agrégation, il y avait ses anciens externes ! Je pense qu’il n’était pas bien conscient des rouages et de leur fonctionnement ou alors qu’il les trouvait méprisables.  Cela ressemble quelquefois à de basses intrigues de cours.

M.O. : Cet état de fait ne dérangeait pas le chef de service ?

R.Z. : Pas trop, à partir du moment où, malgré les difficultés matérielles je continuais à faire mon travail, je pense que cela lui suffisait. Je ne sais pas dans quelle mesure le pouvoir d’un chef de service peut changer quoi que ce soit dans ce domaine. Il est un fait que le jour où je proposais d’arrêter mes consultations parce que je n’avais plus de secrétaire, il a voulu obliger mon fellow canadien à faire ces consultations à ma place. Ce qui montre bien qu’il n’était pas très soucieux de mes conditions de travail.

M.O. : Il n’y avait probablement pas d’atomes crochus entre vous mais c’est quand même curieux de former des chirurgiens à ce niveau-là et de ne pas leur donner les moyens de travailler. Personne ne s’est ému à l’Assistance Publique de cette situation ?

R.Z. : Oh si, même au plus haut niveau. J’en ai eu la preuve le jour où j’ai été convoqué par la directrice de l’Assistance publique de l’époque, Mme Van Lerberghe. Il y a eu des tentatives pour changer cet état de fait. On m’a même proposé de prendre une chefferie de service d’orthopédie pédiatrique à la place de quelqu’un d’autre. Personnellement, je n’étais pas très chaud pour débarquer au milieu d’un service préparé à travailler avec quelqu’un et à qui on impose un parachutage : c’était créer à coup sur des tensions au sein d’une équipe déjà structurée. D’autant plus que j’estimais beaucoup la personne qui était prévue pour ce poste et que je voyais mal pourquoi elle ne devrait pas l’avoir. Donc, je ne voulais pas prendre ce poste, mais on m’en a fait un procès d’intention et on m’a accusé de monter des intrigues ce qui n’est absolument pas vrai. Il y a eu un échange de point de vue un peu tendu avec quelqu’un que je ne nommerai pas. Bref il y a eu des tentatives de changer des choses. Mon rêve était de créer un centre de chirurgie vertébrale de l’enfant en commun avec l’équipe de Garches autour des pathologies rares et difficiles pour grouper tout en un seul endroit ce qui est la logique même. Même cette idée n’était pas très bien vue par certains de mes collègues qui avaient peur que j’empiète sur leur recrutement.

M.O. : Comment avez-vous été accueilli au Canada ?

R.Z. : L’accueil a été tel, que j’en ai eu que plus d’amertume concernant mon expérience professionnelle passée à Paris. Pour la première fois, j’ai pu voir comment les choses pouvaient se dérouler dans une ambiance chaleureuse et conviviale avec personne qui vous répond: « non nous ne faisons jamais cela, car nous avons toujours fait ainsi ». Mais au contraire : « ça on ne l’a jamais fait jusqu’à maintenant mais on va essayer de le faire ». Et en ce qui concerne les moyens de travailler, j’ai entendu une phrase inouïe : « qu’est-ce qu’on peut faire pour vous aider ». Tout le monde a été extrêmement chaleureux et m’a aidé dans les moindres détails pour démarrer. C’est une expérience merveilleuse qui m’a fait ressentir à postériori, à quel point j’étais auparavant dans la difficulté.

M.O. : Seriez-vous parti plus tôt si vous l’aviez su ?

R.Z. : Non, parce que j’ai espéré pendant très longtemps que les choses s’améliorent. Le travail que je réalisais c’était plus qu’un métier, c’était une passion. Il concernait des patients extrêmement difficiles, complexes, qu’on essayait de sauver parce qu’ils étaient vraiment aux limites de leur vie en raison des effets conjoints de l’affection médicale et de la déformation vertébrale. On réussissait souvent mais pas toujours avec un taux de succès qui dépassait largement ce qui était rapporté dans la littérature par ailleurs. Avec des cas d’une complexité telle qu’ils n’étaient réalisés nulle part ailleurs. En ce qui concerne la réputation internationale de la chirurgie française, c’était une référence qui était observée avec beaucoup d’intérêt. Les amyotrophies spinales infantiles sévères que l’on opérait à Saint Vincent de Paul, étaient dans d’autres pays abandonnés à l’évolution naturelle. Personne ne voulait s’en charger ! Quand on arrive à sauver ces enfants ou à améliorer leurs conditions de vie, c’est tellement valorisant à la fois sur le plan moral et personnel qu’on leur reste très attaché. On devient en quelque sorte parent de ces enfants et je reçois toujours avec émotion beaucoup d’e-mails de mes anciens opérés. Je ne voulais donc pas partir pour empêcher cette activité de péricliter. Ce n’est pas une spécialité qu’on improvise, il faut des années d’efforts et d’apprentissage pour y arriver. Cela représente beaucoup d’expérience clinique et de petits savoirs-faires acquis progressivement. Pour être performant, il faut donc beaucoup d’années. Si on enlève un maillon de la chaîne d’enseignement par transmission directe, elle est définitivement rompue. Cela pourrait paraître prétentieux, mais dans ce domaine hyperspécialisé, il y a une expérience unique de la chirurgie française qui est perdue.

M.O. : De nombreuses associations s’occupent de ces enfants ; n’ont-elles pas militées en votre faveur ?

R.Z. : Oui et non. Je me suis rendu compte à quel point la réalité chirurgicale n’était pas bien perçue. Comme vous savez qu’il y a une grande activité autour de la génétique dans ce domaine. La génétique, je le dis sans malveillance, c’est devenu un peu l’opium du peuple handicapé. C’est la promesse d’un avenir radieux. OK, on a isolé le gène mais qu’est-ce qu’on peut en faire après ? La thérapie génique n’a pas encore montré une très grande efficacité dans le domaine des déformations. C’est encore la chirurgie et son traitement symptomatique qui améliore les  conditions de vie. Pour l’amyotrophie infantile la  règle est toute simple : amyotrophie spinale sévère sans physiothérapie respiratoire agressive +/- trachéotomie c’est la  mort ! Mais si vous faites cela  et vous ne prenez pas en charge la déformation vertébrale, et c’est la mort aussi. Le patient va se trouver avec une telle la déformation que le diaphragme ne sera pas capable de fonctionner normalement. Les deux approches doivent donc être réunies. Il faut à la fois une très grande compétence dans le traitement médical et dans le traitement chirurgical. Les deux vont ensemble. Les associations sont malheureusement focalisées sur la génétique.

M.O. : Etes-vous né en France ?

R.Z. : Non, je suis né en Allemagne, j’ai été initialement un sujet d’outre-rhin jusqu’au jour ou j’ai définitivement opté pour la nationalité francaise et par conséquent j’ai été déchu de ma nationalité de naissance par l’administration allemande. J’ai grandi dans une petite ville provinciale, Speyer ou Spire en Français, qui est localisé en Rhenanie-Palatinat pas loin de Heidelberg. Cette ville très médiévale avec une très belle cathédrale de style roman m’a beaucoup inspiré plus tard puisqu’il y avait une forte tradition philosophique dans cette ville. Beaucoup de travaux  philosophiques juifs ont été réalisés dans la région de Speyer et de Worms. J’ai gardé des attaches sentimentales très fortes avec cette ville, même si je n’y suis pas retourné pendant très longtemps. J’ai perdu mes parents très tôt, et par conséquent je n’ai plus eu tellement d’attaches familiales en Allemagne.

M.O. : Il y a beaucoup de régions  en Allemagne, pourquoi venir en France ?

R.Z. : C’est très simple, malgré mon apparence austère, je suis au fond un soixante-huitard. A l’époque, l’avenir des jeunes c’était la réalisation des désirs et des rêves. Il fallait se libérer des contraintes. J’ai décidé d’explorer le monde. Je ne pouvais pas commencer directement mes études médicales car dans le système allemand, il fallait une attente de deux années. J’ai voulu combler ces deux années par autre chose. J’ai voulu savoir si quelque chose d’autre pourrait me passionner plus que la médecine. Je me suis dit : je vais allier l’utile à l’agréable et apprendre une autre langue. Je suis allé à Paris, à la Sorbonne prendre des cours de français et aussi des cours d’histoire ce qui m’a passionné. Un jour en renouvelant mon inscription, j’ai remarqué que la file d’à côté était celle de ceux qui s’inscrivaient en médecine et je me suis dit : pourquoi pas apprendre le français en même temps que la médecine, cela pourrait être utile plus tard. Je me suis donc inscrit en médecine en France. Je me rappelle qu’au moment où je recherchais de la documentation médicale je suis tombé sur une collection qui s’appelait les cahiers de l’externat et les cahiers de l’internat. J’ai demandé au vendeur : lesquels me conseilleriez-vous ? Il m’a regardé de haut et m’a dit : « prenez les cahiers de l’externat ce sera peut-être de votre niveau ; l’internat c’est beaucoup trop difficile n’y pensez pas ! ». Cela m’a tellement vexé que je me suis dit : je vais avoir les deux. Voilà !

M.O. : Commencer à  la Sorbonne et faire ses études de médecine à Paris, ce n’était pas trop difficile ?

R.Z. : Bien sûr c’était dur, mais j’étais stimulé par la difficulté. C’était un challenge. Je voulais absolument réussir quelque chose mais je n’avais pas l’intention de rester en France. Quand j’ai réussi ma première année de médecine, je suis arrivé à la croisée des chemins car j’ai reçu une lettre de Berlin m’invitant à rejoindre la faculté de médecine. Ils avaient même reconnu une partie de mes études en France. J’ai donc fait mes valises et j’ai pris la voiture pour partir à Berlin. J’étais sur la route quand je faisais mon examen de conscience. Je me disais: qu’est-ce que je laisse derrière moi et qu’est-ce que je vois devant moi ? Je  me suis rendu compte en réfléchissant que le niveau de l’enseignement clinique était absolument exceptionnel en France avec le maintien de l’enseignement au lit du malade et un véritable compagnonnage. Du moins à cette époque.

M.O. : C’était dans quelle Faculté ?

R.Z. : Saint-Antoine. J’y avais déjà eu une petite expérience hospitalière. J’étais donc perdu dans mes réflexions pendant que je conduisais dans l’obscurité. Ma coccinelle n’avançait pas très vite et je n’y voyais plus très bien. Je me suis donc arrêté devant un grand bâtiment pour faire un petit somme. Au petit jour, quand je me suis réveillé, le bâtiment en face de moi c’était la cathédrale de Reims. Je me suis dit : c’est trop beau je ne peux pas partir. Il y a aussi de belles choses en Allemagne évidemment, mais j’ai agi sur un coup de tête et je suis rentré à Paris.

M.O. : Certes, mais il y avait probablement aussi une jolie demoiselle ?

R.Z. : Bien sûr, mais c’est une autre histoire !

 

Maîtrise Orthopédique n°188 - novembre 2009
 
 
 
 
 
 
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