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![]() GILLES PASQUIER
G.P. : Les circonstances à Lille ont conduit à la libération d’un poste universitaire que l’on m’a proposé. Pour être nommé professeur des universités, il faut présenter et réussir des épreuves face à un jury de sa discipline. Ce jury de 9 membres constitue la sous-section de chirurgie orthopédique et traumatologique au sein du Conseil National des Universités. En pratique on dit qu’on va « passer devant le CNU ». Afin d’être certain d’avoir les pré requis, on commence par se présenter devant des instances universitaires moins officielles. C’est ainsi que mon dossier a été examiné par un pré CNU local, puis national qui à mon agréable surprise m’a autorisé à passer les épreuves. C’est à dire que j’avais une liste de titres et travaux acceptable. J’avais un DEA et une thèse de sciences que j’avais faits à l’Institut Calot il y a quelques années. Je n’avais pas besoin de certains pré requis indispensables pour les nominations qui se font dans la foulée du clinicat comme l’année de mobilité, car il existe un type de concours ouvert à ceux qui ont été PH depuis plus de dix ans. M.O. : L’épreuve devant le jury du CNU était-elle difficile ? G.P. : Dans mon cas, PH à Roubaix depuis plus de 15 ans, l’angoisse était de parler facilement en public, et de rester pédagogue. Heureusement, j’ai été préparé par Bernard Moyen, le Président du CNU, qui a été tout à fait exemplaire dans son aide. Comprenant que je n’étais pas issu d’un environnement universitaire habituel, il a pris sur lui de me faire plancher. Il me donnait des sujets à préparer et j’allais à Lyon faire des présentations. Je l’ai fait pendant quelques mois et Bernard Moyen a vraiment été d’un grand secours. Je pense que les collègues nommés pendant son mandat diront la même chose. Il nous a soutenus et préparés de façon à ce qu’on se présente correctement devant le CNU, qu’on ne soit pas un gros bêta en train de chercher ses mots. J’avais deux cas cliniques à présenter et une leçon à faire. Cette leçon pour laquelle on a deux heures de préparation est impressionnante et j’ai eu en permanence l’impression de perdre les pédales ou d’être pris par le temps. Pourtant le sujet n’avait rien d’extraordinaire. Finalement, à plus de 50 ans c’est dur de se « mettre à poil » devant ses collègues. Le stress est très important : on cafouille et on ne se le pardonne pas. M.O. : Au terme des épreuves qu’est-ce qu’on vous dit ? G.P. : On me dit : vous attendez. C’est une des heures les plus pénibles que j’ai passées de ma vie. Je crois que j’ai arpenté le boulevard en bas de l’hôpital en long et en large, sous la pluie, furibard. Je n’étais pas content du tout de ce que j’avais fait. M.O. : Pourquoi ? G.P. : Je ne sais pas ! Alors que ma vie n’en dépendait pas, car si je n’étais pas nommé je restais à Roubaix où j’étais très heureux. Je pense qu’en acceptant ce poste, je m’étais lancé un défi et qu’immédiatement après l’épreuve j’ai eu le sentiment de ne pas avoir produit la performance attendue. Fort heureusement cela n’a pas été l’avis du jury. M.O. : Comment ce poste universitaire s’est-il libéré à Lille ? G.P. : Il y a eu le départ quasi simultané d’un jeune PH et de deux seniors de l’équipe, Philippe Laffargue et François Gougeon pour ne pas les nommer. Henri Migaud se retrouvait en difficulté pour gérer l’activité de chirurgie du membre inférieur chez l’adulte et il m’a proposé de venir l’épauler. Je voulais bien venir à Lille, mais pas comme PH. On me demandait d’avoir un projet sur la chirurgie du membre inférieur et pour avoir une position tenable il fallait que je puisse avoir les mêmes chances et les mêmes atouts que ceux de mes pairs. J’ai donc souhaité venir comme PU-PH. M.O. : Pourquoi ces départs ? G.P. : Je ne sais pas et n’ai pas voulu le savoir réellement. Le senior PH est parti parce qu’il n’arrivait pas à obtenir les conditions de travail qu’il voulait. Il avait une activité uniquement orthopédique, dans un pôle hospitalier universitaire de 5 services où il y a des urgences de toutes sortes à gérer. Il a donc préféré partir dans le privé. Quand au PU-PH, je ne connais pas les raisons de son départ. Je pense qu’il avait envie de vivre autre chose. Quoiqu’il en soit, ils ont quitté l’hôpital en même temps et sont allés dans le même groupe privé. J’étais un ancien du service d’Antoine Duquennoy dont j’avais apprécié l’enseignement et je m’entendais bien avec Henri Migaud avec lequel j’avais fini mon clinicat. Par ailleurs j’avais monté un service qui marchait bien à Roubaix. M.O. : Cela ne vous pose pas de problème de quitter votre service ? G.P. : Oh si. Je n’avais aucune visée hospitalo-universitaire, j’étais sur ma trajectoire à Roubaix à la tête d’un service en pleine réorganisation. Je venais d’installer le 4ème PH du service avec une activité orientée vers le membre supérieur. On était en train de faire des blocs opératoires et les urgences et on avait ouvert une unité de chirurgie ambulatoire. J’étais content parce j’avais réussi à bien gérer le devenir de l’équipe et la proposition de rejoindre le CHU de Lille m’a surpris. Mais c’était une offre difficile à refuser. M.O. : Dans quelles circonstances vous êtes-vous retrouvé à l’hôpital de Roubaix ? G.P. : Je me suis retrouvé à l’hôpital de Roubaix parce que j’ai fait mon clinicat à Lille, bien qu’ayant fait un internat parisien. Pour tout dire, je me suis marié à une neurologue qui a été nommée à Lille, sachant que tous les deux, nous étions nantais au départ. Mais on ne pouvait rester à Nantes ni l’un ni l’autre. Florence a été nommée à Lille et moi à Paris. On venait de se marier et on voulait vivre ensemble. Mon internat à Paris, cela a été ce que j’appelle mes années SNCF. Il n’y avait pas de TGV et je dormais dans le train. Je partais souvent le soir tard à 19-20 h gare du nord, j’arrivais à 22 h 30 à Lille, puis je repartais pour Paris à 5 h 30 du matin. J’ai fait un internat plutôt nord est parisien pour cette raison. Mais j’en avais assez de passer ma vie dans le train avec des courtes nuits. J’ai donc refusé les clinicats parisiens pour me rapprocher de mon épouse qui a fait un parcours universitaire à Lille. A la fin de mon clinicat je voulais rester dans le public au moins quelques temps pour voir comment cela se passait. Je me suis retrouvé donc à Roubaix car il y avait une place et pas de candidat. Personne ne voulait y aller. Quand j’ai été engagé à Roubaix, c’était un 2 novembre, je ne savais pas où était l’hôpital. Je suis arrivé en retard parce que je n’avais pas réussi à trouver l’hôpital ! M.O. : Quelle était la structure ? G.P. : C’était un service de 60 lits. Le chef de service était issu de la filière des centres hospitaliers généraux. Il avait commencé par de la chirurgie générale puis s’était spécialisé en chirurgie traumatologique. Il faisait essentiellement de la traumatologie et avait un faible recrutement d’orthopédie. Ma tâche a donc été d’individualiser la chirurgie orthopédique et de la centrer sur la chirurgie orthopédique du membre inférieur, chirurgie de la hanche et chirurgie du genou essentiellement. M.O. : Et comment cela s’est-il passé ? G.P. : J’agaçais mon chef de service parce que j’étais un peu trop remuant. J’ai compris au bout d’un moment que je devais être plus discret car il restait le responsable du service, et n’avait pas trop envie que cela bouge. L’activité montait et cela lui allait bien, sauf que nous n’avions pas les mêmes objectifs. J’ai cependant compris deux choses. La première c’est que si je demandais la division du service en deux plus petits, j’aurais encore moins de poids que je n’en avais dans l’hôpital et que ce ne serait pas bon pour mon projet. J’ai donc accepté de rester sous sa tutelle ce qui n’était pas toujours facile. La deuxième chose, c’est que si je restais sous la tutelle du chef de service, je pouvais m’investir dans l’organisation hospitalière. Personne n’est vraiment excité par ces longues réunions où en général le temps d’attention utile et de parole est de quelques minutes. Pourtant en dehors de cet engagement qui est lourd, on ne peut pas faire fonctionner l’hôpital. Je me suis investi dans tout ce management hospitalier et cela m’a permis de connaître le fonctionnement de l’hôpital. On peut critiquer les directeurs d’hôpitaux, on peut leur en vouloir, mais on ne peut pas les remplacer, on ne peut pas se mettre à leur place, chacun son rôle. J’ai eu la possibilité de rencontrer des directeurs très différents qui m’ont appris que si j’acceptais de collaborer avec eux, ils pouvaient m’aider en retour. Ce que j’ai fait ! M.O. : De quelle façon ? G.P. : J’ai accepté des responsabilités pratiques c’est-à-dire communautaires. J’ai eu entre autres, la responsabilité du bloc opératoire pendant 4 ans. Mon problème c’est que j’étais le plus jeune et on m’avait évidemment désigné comme chef de bloc pour que je ne fasse rien. Je me suis demandé comment faire pour que cela change sans tomber dans une guerre de tranchées. J’ai quantifié l’activité de chacun dans chaque service, quand et comment dans la journée, et pour toute l’année. Une fois que j’ai su comment cela marchait, j’ai pu dire à chacun : vous savez si vous faites ça ce sera mieux, parce que le personnel sera mieux utilisé… Une fois que j’ai pu sereinement objectiver l’activité de chacun, il y avait moins de place pour la mauvaise foi… J’ai présenté mes constatations aux chirurgiens, à la direction et aux cadres. Tout le monde ayant la même information, nous avons pu faire avancer les choses. Je me suis pris aussi quelques vestes, mais cela fait partie de la vie ! M.O. : Quand avez-vous été chef de service ? G.P. : J’ai été chef de service au départ en retraite du précédent, fin 2003. Le service est devenu un service d’orthopédie traumatologie. On avait doublé le recrutement, on avait gardé la traumato et développé l’orthopédie. La structure a maintenant 45 lits plus des lits d’ambulatoire qui sont flexibles. Quatre chirurgiens, bientôt 4,5 avec un assistant à temps partagé avec le CHU, et quatre internes de Lille. On est correctement fourni car au départ il n’y avait qu’un interne. Nous avons limité leur nombre à 4 car s’il y en a trop ce n’est pas formateur. Les internes consultent, opèrent, prennent des gardes et sont respectés. Par contre s’ils ont des droits, ils ont aussi des devoirs, il faut aussi qu’ils soient un peu disciplinés ce qui n’est pas toujours le cas. M.O. : Quelles sont vos spécialités ? G.P. : La chirurgie des membres inférieurs en particulier du genou. Le premier collègue que j’ai recruté comme PH, Guillaume Strouck, m’a dit qu’il aimerait se spécialiser dans l’épaule et dans l’arthroscopie d’épaule, ce qu’il a fait. Je lui ai dit de s’occuper de toutes les épaules du service ce qu’il a fait parfaitement. Le second PH, François Giraud est venu avec une bonne activité de reprise de prothèse, de chirurgie orthopédique septique. Il a développé un secteur septique dans le service et c’est lui qui le gère en souverain. Le troisième, Olivier Benoît est venu avec une orientation membre supérieur et chirurgie du poignet et de la main. Ainsi chacun a son domaine d’expertise. M.O. : Comment vos collaborateurs prennent-il votre départ ? G.P. : Au début, quand je leur ai parlé du poste à Lille ils m’ont dit : tu es fou, tu devrais rester parmi nous. Et ils ont trouvé toutes sortes d’inconvénients à ce départ. Mais au fur et à mesure que le projet se confirmait, ils ont compris qu’ils devaient s’organiser. Ils ont tous les trois eu la sagesse de me remplacer au niveau hospitalier. Guillaume Strouk a pris mes fonctions de chef de service. François Giraud est devenu responsable de bloc opératoire, et Olivier Benoît responsable de pôle. Nous avons négocié avec Lille pour que Roubaix ne soit pas démuni à mon départ. J’ai été remplacé par un chef de clinique de Lille qui finissait son clinicat à Lille et m’a progressivement remplacé. J’avais mis en garde mes collègues pour qu’ils me remplacent dans les instances administratives : malgré cette manie de la chronophage réunionite, il faut être là quand il y a un mot à dire pour le service. Personne ne le fera à votre place parce que c’est comme ça. Ce qu’ils ont fait. Cette année où je n’ai pas été très présent, ils ont encore plus travaillé ! Franchement, mon principal problème a été de quitter l’équipe. Quand on choisit ses collègues qui deviennent des amis, il est très difficile de tirer un trait brutalement sur quelque chose que l’on considère comme sa famille. M.O. : Parlez-nous de votre internat à Paris… G.P. : Ce n’était une période très facile pour moi car mon épouse était à Lille, mais j’ai eu la chance de rencontrer des patrons intéressants. Je commence mon internat chez Jean Zucmann à Argenteuil. C’était un homme charmant. En traumatologie, il avait développé l’enclouage et il avait une verve que j’appréciais beaucoup. Il était très drôle, il m’a passionné et du coup je me suis dit : c’est cela que je veux faire. Lors des gardes, j’avais fait un peu de viscéral, et j’ai vite compris que je n’étais pas tenté par cette chirurgie. Ensuite je suis allé à Foch, chez Jean-Jacques Raynaud. Il était marrant parce qu’il avait une phobie incroyable de l’infection : c’est un sujet grave et critique de notre spécialité, mais s’habiller avec lui était une longue torture. Il était lent, et c’était un opérateur inquiet. Si jamais on avait le malheur de « peut être avoir fait une faute d’asepsie », il fallait se frotter et se rhabiller pendant une demi-heure. Et si jamais on essayait de raccourcir le protocole, il nous faisait repartir pour un nouveau tour de manège. Une fois, sur une scoliose simple, il a mis 8 heures. Je me suis endormi ! Il travaillait avec Jean François Kouvalchouk qui lui était un opérateur très rapide, très brillant. Cela dit, Jean-Jacques Raynaud était charmant et avait une très grande culture. M.O. : Et ensuite ? G.P. : Ensuite je fais mon service militaire aux Antilles. Je m’étais dit que si je voulais garder ma femme, il fallait quand même que je l’emmène dans un endroit sympa. Nous avons passé une année de rêve ensemble durant laquelle j’ai fait de la chirurgie générale c’est à dire beaucoup de viscéral. Quand je reviens il y avait une grève d’internes et le choix était bousculé. Je ne trouve qu’un service de chirurgie cardiaque chez Alain Carpentier à Broussais. Alain Carpentier était orthopédiste de formation et, au dernier moment, est devenu chirurgien cardiaque. Il avait un geste d’une sûreté incroyable, c’était magnifique de le voir opérer. Il nous faisait des cours sur la tenue du porte-aiguille. Je tombe aussi sur Alain Deloche qui apprenant que j’étais orthopédiste me dit : tu t’appelleras le « handicap » ! Puisque tu ne sais pas faire les nœuds et qu’il n’y a aucune vis à mettre dans les cœurs. J’ai beaucoup rigolé. Après je vais chez Jacques Duparc à Bichat. Il m’a beaucoup impressionné puisque quand j’allais le voir pour présenter une radiographie de fracture du poignet, il fallait que je sonne et que le bouton vert « entrez » s’allume. J’étais sidéré qu’il faille presque prendre rendez-vous pour lui montrer la radiographie d’urgence les fois où il prenait une garde. Je ne reste que 6 mois chez lui aussi il me dit : « vous êtes comme l’hirondelle vous croyez qu’il suffit de passer en vitesse pour comprendre ». Il était trop impressionnant pour moi. M.O. : Vous en êtes où, là ? G.P. : En 4ème semestre. Il n’y avais pas grand chose au choix à Paris et donc je fais tout pour aller en province en inter-CHU pour me rapprocher de mon épouse. Je vais chez Duquennoy qui est étonné de ma candidature et se demande ce que c’est que ce zozo. C’est bien la première fois qu’un Parisien veut venir chez moi me dit-il. Il me regardait d’un air bizarre au début mais il m’a donné ma chance et m’a testé. Il m’a fait travaillé et m’a souvent interrogé. Finalement il m’a trouvé sympathique. Je bouscule ses plans ce qui l’agace un peu, mais bon. Après je suis allé chez Raymond Roy-Camille, Jacques Witvoët et Pierre Rigaud aux Enfants Malades. Raymond Roy-Camille m’a montré ce qu’était le « management » d’une équipe. Avec lui c’était : vous vivez dans ma réalité, vous avez accès à mon rêve. Il avait beaucoup de panache. Quand on faisait sa consultation il nous emmenait au restaurant pour déjeuner et il riait de me voir choisir le plat le moins cher de la carte : je l’entends encore me dire, « profite en c’est moi qui offre ». Un jour il arrive à son staff du matin et il dit : messieurs, il faut que vous vous leviez. On se lève tous on se met au garde à vous. Il dit : Messieurs, le Roy-Camille nouveau est arrivé : c’était le tome 1 de son bouquin. Il avait compris ce qu’il fallait faire avec les jeunes pour les galvaniser et on l’aurait suivi au bout du monde. Combien de fois on s’est retrouvé à je ne sais quelle heure pour lui préparer ses diapos in extremis pour un congrès. Et on le faisait volontiers. M.O. : Et chez Jacques Witvoët ? G.P. : L’ambiance était moins détendue mais Jacques Witvoët m’a donné le sens du travail rigoureux et il était entouré par Laurent Sedel et Pascal Christel qui avaient une activité importante de recherche. Grâce à eux, j’ai été intéressé par cette activité. C’est dans ce service que j’ai fait ma thèse sur les laxités postéro externes du genou. Quand on m’a donné le sujet c’était une bouteille à l’encre dont personne ne voulait. Moi j’étais content parce qu’il n’y avait pas trop de dossiers comparé aux grosses séries de croisés antérieurs. Mais personne ne voulait ce sujet parce que personne n’avait la solution. Heureusement Pascal Christel était mon directeur de thèse. Laurent Sedel m’a dirigé vers le laboratoire de recherche orthopédique qu’il développait. J’y ai rencontré Alain Meunier, ingénieur volubile avec un flot intarissable d’idées. Un vrai Professeur Tournesol, qui m’a montré que l’orthopédie n’était pas un métier où il fallait simplement réduire, visser, mettre des plaques ou implanter des prothèses. Il m’a rappelé que l’os est un matériau vivant, fait de cellules réactives. Cela m’a ouvert tout un univers. Alain Meunier m’a aussi fait remarquer l’importance des statistiques qui permettent de départager 2 situations. Ces trois personnes m’ont familiarisé avec le raisonnement scientifique et m’ont donné envie de faire un DEA. Je n’ai pas pu le faire comme interne mais devenu CCA à Lille je suis retourné voir Laurent Sedel pour le faire. Comme il n’avait pas de poste il m’a orienté vers Pierre Hardouin à Calot qui cherchait quelqu’un. Sitôt dit sitôt fait, j’ai donc passé une partie de ma dernière année de clinicat à opérer des lapins ce qui faisait beaucoup rigoler mes collègues chefs de clinique et internes. M.O. : Quel était le sujet ? G.P. : C’était la mise au point d’un modèle chirurgical pour pouvoir tester des biomatériaux chez le lapin. J’avais choisi l’extrémité distale du fémur et j’avais trouvé que je n’étais pas le premier. Il y avait déjà un Allemand qui faisait cela. J’ai adapté son modèle aux produits que je voulais tester : des poudres, des fluides, des pâtes. Je croyais que les matériaux que je testais allaient provoquer d’importantes repousses osseuses, mais j’ai été déçu et surpris. En réalité, lorsqu’on teste dans cet environnement un substitut osseux, la repousse osseuse est périphérique et elle est de moins de 10 %. Lorsque l’os est stimulé, il ne va reconstruire en périphérie que ce qui lui est nécessaire pour à nouveau avoir sa fonction squelettique de soutien. Economie ! Ainsi, il remplit la cavité de tout ce qu’on veut mais pas d’os. Cette réaction économe de l’os a probablement une régulation complexe. Elle est intéressante car elle nous rappelle que lorsque nous implantons du matériel nous provoquons une réaction. Notre spécialité, pour moi, vit ses moments de gloire des matériaux métalliques et va devoir tôt ou tard se transformer pour aller plus vers le biologique, vers une autre forme de chirurgie. M.O. : Qu’elles ont été vos conclusions ? G.P. : La première chose c’est qu’on a beaucoup d’idées reçues qui sont fausses. Dans du spongieux tout pousse m’avait on affirmé, mais avec les collègues qui ont suivi, nous avons obtenu une meilleure repousse dans l’os cortical. Il ne faut pas croire les idées issues de vieux travaux, il faut les vérifier et refaire les expérimentations avec les moyens de mesure de son temps. La deuxième chose, c’est que les biomatériaux testés ont été décevants parce que c’était des biomatériaux essentiellement minéraux. Le phosphate tricalcique, l’hydroxyapatite, toutes ces choses sont des bons nutriments pour la cellule osseuse mais ne la stimule pas directement. Vous pouvez me mettre à côté d’une montagne de nourriture, ce n’est pas pour cela que je vais travailler plus. Nos cellules osseuses sont dans une problématique voisine. Leur environnement, leur façon de fonctionner restent mal connus. On commence à peine à défricher ce domaine et c’est probablement pour cela que les biomatériaux ont eu des résultats décevants dans notre pratique orthopédique. Ils ne sont que des matériaux d’appoint. Par ailleurs, la chimie est compliquée or il faut la connaître complètement. J’ai eu à travailler sur des matériaux en acide polylactique de vis résorbables et c’est de la chimie des polymères. Qui connaît la chimie des polymères dans le milieu orthopédique ? Combien de fois j’ai entendu : mais cette vis résorbable c’est de la m… ! Mais quelles sont ses caractéristiques ? A-t-elle été bien utilisée ? Dans la majorité des cas, nous faisons confiance à un fabricant qui ne sait pas toujours si le matériau utilisé est parfaitement adapté. Cela reste difficile de choisir ou de changer de matériau. M.O. : Y-a-t’il une volonté universitaire française de développer la recherche chez les chirurgiens ? G.P. : En dehors de la recherche clinique, je ne la sens pas forte. Il n’y a pas non plus une volonté féroce de la part de nos jeunes collègues de s’investir dans la recherche autre que clinique. Quand on est jeune chirurgien la première chose qui nous importe c’est d’être un bon chirurgien. Donc si on propose de faire de la recherche à un jeune chirurgien il fera tout pour se dérober parce qu’il a envie d’être au bloc opératoire, de voir des techniques, d’aider et d’avoir ensuite le privilège de tenir le bistouri. Pourtant sans une meilleure connaissance des processus biologiques, on n’ira pas bien loin. M.O. : Comment s’est passé votre clinicat chez Antoine Duquennoy ? G.P. : Très bien. Quand il m’a donné le poste, il m’a prévenu que ce serait pour deux ans, pas plus, parce que sinon je gênerais les collègues locaux. Lille est une ville avec beaucoup d’internes et peu de postes de chefs de clinique et c’est un problème. Par la suite il m’a dit : je ne te garde pas plus longtemps parce que j’ai choisis mon poulain qui sera Henri Migaud. C’était un très bon choix, je m’entendais très bien avec lui et c’est une des raisons pour lesquelles je reviens à Lille. M.O. : Après une bonne expérience de chef de service, comment voyez vous votre retour au CHU de Lille ? G.P. : J’ai vraiment l’impression de finir un chapitre et d’en commencer un autre. J’intègre une communauté orthopédique très différente avec plusieurs services spécialisés par pathologies : la chirurgie de la hanche dirigée par Henri Migaud, avec Julien Girard qui s’est spécialisé dans le resurfaçage ; la chirurgie de l’épaule, du pied par l’équipe de Carlos Maynou qui prend aussi en charge les tumeurs osseuses. La chirurgie du membre supérieur et du rhumatisme par l’équipe de Christian Fontaine, la traumatologie par l’équipe de Christophe Chantelot. On y ajoute un secteur septique important et on imagine le bateau : gros tonnage, et pas facile à manœuvrer. C’est donc un changement total, mais j’ai 10-15 ans de carrière restante et j’ai la chance d’être à peu près en bonne santé. Je remplace principalement François Gougeon qui animait un service entièrement dédié à la pathologie du genou. Même si nous sommes tous spécialisés, je trouve qu’hyperspécialiser nos assistants pendant leur clinicat sur une articulation d’un membre est excessif. Nous avons réuni les deux services de façon à faire un service de membre inférieur avec plusieurs pôles d’attraction. Cela me paraît plus intéressant pour la formation des chefs de clinique et des internes. C’est plus stimulant pour les équipes qu’il y ait plusieurs courants de pensée. Il faut qu’il y ait un débat d’idées, une confrontation de visions différentes. C’est ce que je veux absolument développer avec Henri Migaud et mes collègues lillois. Ce sont mes jeunes collègues à Roubaix qui m’ont appris cet état d’esprit. Ils ont souvent remis en cause mes projets et ils ont souvent eu raison. La nouveauté vient des jeunes pas des anciens. C’est William Harris qui me l’avait dit en 1992. Plus on avance dans sa carrière, plus on est là pour favoriser l’avènement des jeunes. C’est difficile de s’effacer, mais c’est nécessaire. Les anciens ont l’expérience, mais les jeunes osent et explorent les nouvelles pistes ouvertes par le progrès. M.O. : Mais on entend souvent dire que les jeunes collègues sont différents … G.P. : Je ne crois pas. Les jeunes ont toujours envie d’opérer et de se prouver qu’ils sont capables de faire le métier qu’ils ont choisi. Par contre il est difficile, quand on est chirurgien senior, de faire confiance aux jeunes. C’est difficile de savoir quand passer la main. Si on la passe trop vite et qu’il y a une complication, on s’en veut ; mais si on ne prend pas le temps de le faire avec ce jeune collègue qui vous retarde il n’y a plus de transmission du métier. Il faut donc absolument partager. C’est mon prochain problème : comment former, comment responsabiliser, et transmettre le flambeau. Pour l’instant, la conjoncture économique nous harcèle avec la productivité de l’hôpital, mais si on reste dans le public c’est pour faire progresser les choses. En orthopédie publique, il faut rester axé sur la recherche et y pousser nos jeunes collègues. M.O. : Continuez-vous à faire de la recherche ? G.P. : Ces dernières années je me suis intéressé à l’imagerie dont les progrès sont étonnants grâce à l’intégration de l’informatique. Les radiologues sont en train de développer des outils informatiques d’imagerie pour des diagnostics et des bilans précis, mais ils ne nous les proposent pas car ils n’ont aucune conscience de leur utilisation potentielle dans notre spécialité. N’importe lequel de nos juniors sait se balader sur des consoles de jeu et se déplacer dans un univers virtuel. Pourtant en orthopédie, on ne sait pas se servir d’un espace virtuel pour analyser nos patients et faire des mesures. On est avec nos radios en train de faire des mesures qu’on sait approximatives. Pour moi, l’un des problèmes est de mettre en commun avec d’autres spécialités des outils que nous pouvons utiliser. La nouveauté viendra à mon avis de ce type de démarche entre les spécialités. M.O. : Quels en sont les développements immédiats ? G.P. : Une méthode de planification des prothèses sur ordinateur à partir de reconstructions de coupes scanner. On juge nos prothèses sur des radios de face et de profil alors qu’il s’agit de structures anatomiques complexes en 3D ! On pose la même prothèse pour tout le monde et on change tous les 5 ans de marque. C’est un raisonnement trop simple. J’ai découvert il y a quelques années un logiciel de planification de PTH par ordinateur. J’ai travaillé dessus avec la société qui le développe et quelques collègues comme Alexandre Mouttet ou Edi Sari Ali. Nous avons été étonnés par les mesures que nous avons obtenues. Nous avons pu avoir la majorité des dimensions et des mesures angulaires voulues. Cet outil peut être utilisé sur un ordinateur portable. Avec un logiciel de 30 Mo on peut mettre en place une prothèse modulaire en ayant prévu toutes les caractéristiques de la tige et du cotyle. Je détaille cela dans l’article qui suit. Un développement réussi c’est celui qui permet de façon économique de résoudre une problématique quotidienne comme celle de la pose d’une prothèse. Et compte tenu du vieillissement de la population cette problématique ne va pas décroitre. Cela dit, je suis autant intéressé par les personnes âgées que par les sportifs. Je ne vois pas pourquoi on se battrait pour soulager un sportif et pas pour soulager un Alzheimer. M.O. : La personne âgée pose un problème d’environnement et de prévention plus qu’un problème de chirurgie orthopédique …. G.P. : C’est un problème de santé public qui va longtemps le rester car nous vieillissons de plus en plus longtemps ! La prévention permet d’éviter un certain nombre d’accidents et de situations mais elle n’évite pas le vieillissement et ses conséquences. Cette population ne cesse de grandir. La personne âgée possède la pathologie de notre spécialité plus celles liées à son âge et il faut en faire le tour. Une prise en charge souvent multidisciplinaire est nécessaire et difficile à mettre en place correctement dans nos services. Mais il y a un autre domaine moins souvent abordé qui est le phénomène du vieillissement osseux et cartilagineux, nous restons très démunis devant cette fonte progressive de l’os. Nos concepts biomécaniques de l’adulte mûr deviennent inadaptés dans ces situations. C’est un domaine de recherche qui s’ouvre progressivement et que nous ne pouvons pas aborder avec nos outils classiques ; c’est un chapitre qui va se construire et qui va probablement améliorer notre qualité de vie. L’avenir nous réserve bien des surprises …
Maîtrise Orthopédique n°188 - novembre 2009
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