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JACQUES TABUTIN

Jacques Tabutin est depuis bientôt trente ans chef de service au Centre Hospitalier de Cannes. Il a su faire de son service une étape importante de la formation des jeunes orthopédistes du CHU régional. Il nous rappelle les moments forts de son parcours chirurgical puis nous présente une belle synthèse de son expérience en matière de fractures périprothétiques.

M.O. : Comment se porte l’hôpital de Cannes ?

J.T. : Nous vivons d’espoir en attendant le nouvel hôpital, théoriquement dans 1 an. Actuellement c’est plutôt médiocre sur le plan de l’hôtellerie, ce qui est assez paradoxal pour une ville aussi réputée et aussi tournée vers l’international. Il faut savoir que la première pierre a été posée en 1929. Puis il y a eu quantité d’évènements, la guerre est arrivée, tout s’est arrêté et finalement il n’a été inauguré qu’en 1955. Il était conçu de façon très fonctionnelle pour l’époque. Par exemple, il y avait un étage de chirurgie avec d’un côté les hommes et de l’autre côté les femmes et le bloc au milieu. Quand je suis arrivé en 1981, c’était tout de même un peu différent. D’un côté, il y avait le « dur » et de l’autre côté il y avait le « mou ». Les locaux étaient restés un peu surannés avec des chambres qui initialement avaient 4 lits, qu’on a transformé en chambres à trois lits mais l’hôtellerie n’est pas du tout à la hauteur et depuis quelques années il y a le projet du nouvel hôpital qui doit théoriquement voir le jour pour début 2011. Donc normalement l’an prochain les malades cannois et les touristes auront un hôpital comme  ils le méritent.

M.O. : Et le plateau technique ?

J.T. : Le plateau technique ne pose pas de problème ; il a été actualisé et remis aux normes en particulier pour les blocs opératoires. De toute façon on y est obligé par la réglementation. Par exemple, l’évacuation des fumées est conforme et dans les salles il y a maintenant des écrans plats qui nous donnent des tableaux opératoires très lisibles. Ce qui est paradoxal c’est le contraste entre certains aspects très modernes, presque futuristes et d’autres très anciens.

M.O. : Quel est le recrutement de l’hôpital ?

J.T. : La zone de recrutement de l’hôpital de Cannes représente 150 000 habitants. Il y avait, quand je suis arrivé, plusieurs cliniques qui actuellement se sont regroupées. Il y a deux pôles de cliniques qui représentent l’ensemble de l’offre privée sur Cannes. Avant mon arrivée, le chirurgien viscéraliste sur place devait  tout assumer. Il était absolument ravi de ma venue et au début je devais prendre des gardes de chirurgie générale. Ce qui était modérément drôle. Mais en 83 l’orthopédie s’est autonomisée de la chirurgie générale. Je n’ai plus pris que des astreintes de chirurgie orthopédique. Au début je faisais face à un recrutement qui était essentiellement de la traumato avec de la chirurgie générale et progressivement cela a évolué vers un recrutement de plus en plus orthopédique. Quand je suis arrivé, il n’y avait que trois chirurgiens orthopédistes en ville. Ils étaient très contents  que je remplisse la fonction traumatologique qu’ils avaient du mal à assumer car les fractures de jambe ou les fractures un peu complexes arrivaient comme « un cheveu sur la soupe » dans leur tableau opératoire chargé. Le recrutement d’orthopédie par contre m’est venu très lentement. La première année, j’ai fais en tout quatre prothèses totales de hanche. Maintenant le service fait moitié orthopédie, moitié traumato, mais en ce qui me concerne je fais essentiellement de l’orthopédie, de la prothèse et de la chirurgie de reprise.

M.O. : Comment se compose votre équipe ?

J.T. : Nous sommes tous « ancien interne, ancien chef » : trois temps plein, un temps partiel et un attaché qui fait la plastique pour les problèmes de couverture des fractures complexes. J’ai un de mes anciens internes qui vient faire des consultations de traumato et d’orthopédie pédiatrique ce qui évite d’encombrer par les jeunes patients de Cannes le centre pédiatrique de Lenval à Nice. Enfin, il y a un chirurgien du rachis Ludovic Rillardon qui s’est installé en privé l’an dernier et qui est chez nous comme attaché. Le rachis est à l’intersection de nombreuses spécialités et il devrait rapidement faire sa place. En fait, dans les Alpes-Maritimes et le proche Var, il n’y a guère que Istvan Hovorka à Nice et lui qui sont capables de prendre en charge les malades lourds.

M.O. : Combien avez-vous d’internes ?

J.T. : Il y a toujours eu trois postes d’interne. Nous sommes considérés comme terrain de stage pour les internes DES et DESC et service formateur pour le Collège. Il y a des fluctuations en ce qui concerne le nombre d’internes de CHU et actuellement, c’est plutôt deux. J’ai eu la chance il y a 20 ans d’avoir comme FFI un Argentin et depuis 89, j’ai presque toujours un Argentin qui vient. J’ai des relations excellentes avec l’Ambassade de France en Argentine qui se débrouille pour les papiers administratifs pour les médecins. Il faut savoir que 3000 médecins argentins sont venus en France et que l’an dernier il y a eu une séance spéciale de l’Académie de Médecine argentine en l’honneur des médecins partis se perfectionner dans notre pays.

M.O. : Comment êtes-vous organisés pour les gardes ?

J.T. : Nous sommes cinq à prendre des astreintes à domicile. J’habite à 500 mètres. Les urgences sont accueillies par les urgentistes et l’interne de chirurgie de garde. A Cannes, c’est une particularité, il y a peu de grosse traumatologie. Il y a beaucoup de traumatologie classique style hanche, genou et cheville, poignet mais peu de polytraumas.

M.O. : Pourquoi êtes-vous allé à Cannes ?

J.T. : Le hasard et la nécessité. J’étais chef chez Dejour. Gilles Bousquet avait été mon patron du dernier semestre d’internat. A l’époque, la tendance des CCA était d’aller vers les hôpitaux périphériques plutôt qu’en clinique contrairement à aujourd’hui. Dès qu’on avait les deux ans de chef, on se faisait mettre sur la liste d’aptitude pour pouvoir concourir pour une chefferie de service dans les hôpitaux périphériques. J’avais tout organisé pour aller à Moulins dans ma région natale et un jour, Gilles Bousquet m’a appelé et m’a dit : tu vas à Cannes. Il avait appris qu’il y avait un poste qui  allait se créer à Cannes et il a pensé à moi peut-être parce qu’il m’aimait bien ou parce qu’il n’y avait pas beaucoup de monde sur la liste d’aptitude pour les hôpitaux périphériques. Nous étions deux : Gilles Mélère et moi. Il y avait un poste à Annecy et un poste à Cannes. Gilles n’était pas du tout inspiré par la mer, moi je n’aimais pas trop voir les montagnes devant moi, donc on s’est mis d’accord pour que l’un postule pour Cannes et l’autre pour Annecy.

M.O. : Vous êtes allé à Cannes pour fuir les montagnes ?

J.T. : Pas seulement mais aussi parce que Chantal mon épouse trouvait que c’était mieux d’aller à Cannes où elle avait passé une partie de son enfance et qu’elle trouvait que ce n’était pas très excitant de se retrouver à Moulins où je continuerais la tradition familiale.

M.O. : Vous avez donc fait votre clinicat chez Dejour ?

J.T. : Oui et la première partie de mon clinicat s’est déroulé dans l’ancien service Trillat et la deuxième partie à Lyon Sud. Bien que la réputation de Dejour soit fondée sur le genou, il y avait au moins la moitié de son recrutement qui concernait les hanches. Une des caractéristiques d’Henri Dejour c’est qu’il voulait toujours avoir un chef et un interne pour l’aider et il voulait absolument nous apprendre comment on devait faire. Il nous laissait commencer et tant que cela se déroulait bien c’était bon. Mais s’il sentait qu’à un moment on n’y arrivait pas, il changeait de côté. Il ne parlait pas beaucoup. Il expliquait un peu mais c’était surtout « faire » qui était important. C’était une excellente école.
 
M.O. : Je suppose qu’il y avait un staff très formel ?

J.T. : A Lyon cela s’appelle le « Colloque », c’est un particularisme local. C’était effectivement très formel, cela se passait toujours le mardi à 17 h et il y avait les externes, les internes, les chefs, l’agrégé, et les anciens du service installés dans la région qui venaient et qui présentaient les dossiers intéressants. Il y avait aussi très souvent des français ou étrangers. Je me rappelle de Franz Langlais qui était venu faire son tour de France et de Mike Freeman. Mon souvenir le plus marquant concernant ces visites, remonte à une période où l’on discutait pas mal les cupules couplées devant une coxarthrose. A l’étranger cela se faisait beaucoup. Dejour nous avait envoyé voir les cupules de Wagner. En Italie aussi il y avait pas mal de papiers en particulier de Trentani avec des expériences de plusieurs années, alors que cela ne faisait qu’un an et demi que nous en faisions. Ce jour là, il y avait précisément un dossier sur lequel tout le monde avait exposé ses arguments et puis le patron a tranché : là on va faire une cupule couplée. Il se tourne vers l’étranger et lui dit : qu’est-ce que vous en pensez ? Celui-ci se lève et lui répond : Je suis le Professeur Trentani et cela fait trois ans que nous avons arrêté d’en poser. Ce qui a jeté un grand froid. Cette « sortie » n’a pas eu d’effet immédiat, mais les indications ont quand même été bien ralenties.

M.O. : Et sur les genoux quelle était la tendance à l’époque ?

J.T. : C’était  le début de la prothèse HLS mais il y avait  beaucoup d’ostéotomies de réaxation du tibia. L’ostéotomie était un des faits de gloire de Henri Dejour. On avait intérêt à être prêt le matin quand on en aidait une, parce qu’entre le moment où il incisait la peau et le moment où il avait mis ses agrafes, c’est-à-dire fait l’ostéotomie du péroné et du tibia, fait la correction, il se passait 10  minutes ; et si on n’était pas parfaitement opérationnel on se faisait engueuler.

M.O. : Où  coupait-il le péroné ?

J.T. : A la partie basse de la tête et il n’avait pas de problème de paralysie du SPE. Ce nerf est enveloppé de son atmosphère cellulo-graisseuse et il ne faut jamais le toucher. On sait où il est, on voit le tissu celluleux, mais on ne touche pas le nerf. La section osseuse se fait sur la moitié distale de la tête juste au dessus du col. C’est ce que je fais depuis et je n’ai eu  qu’une fois une paralysie du SPE qui a récupéré.

M.O. : Etes-vous lyonnais ?

J.T. : J’ai fait mes études de médecine à Lyon, ce qui est un peu curieux pour quelqu’un qui est du Bourbonnais car normalement ceux de la région vont à Clermont ou à Paris. Mon père et mon grand-père, tous deux médecins, avaient fait leurs études de médecine à Lyon et donc j’ai suivi la trace familiale. Comme eux, j’ai été à la Maison des Etudiants Catholiques appelée le « Cha » par les étudiants du nom du Père Charignon qui était la figure emblématique de la maison. Les jésuites nous aidaient à préparer la 1ère année appelée alors le CPEM.

M.O. : C’était une prépa ?

J.T. : En quelque sorte. La caractéristique c’est que les anciens aident les nouveaux, mais sans être rémunérés. C’était une tradition et elle persiste puisque mon fils qui fait ses études de médecine à Lyon, connait le même système de transmission du savoir.

M.O. : Comment se fait la sélection pour entrer au Cha ?

J.T. : Après un entretien avec les jésuites. Ils savent « sonder les reins et les cœurs ». C’est assez dur mais une fois passé, on est accepté. Par contre ensuite il faut travailler. Si vous ne travaillez pas on vous explique que vous prenez la place de quelqu’un qui pourrait travailler. C’est un modèle d’organisation que j’ai toujours aimé car pour moi c’est très important de transmettre. Pourquoi suis-je hospitalier ? C’est parce que je souhaite transmettre, j’aime avoir des internes. Non pas pour être le chef mais pour travailler avec « des petits gars » à qui j’apprends quelque chose. L’important c’est de leur apprendre non pas seulement le comment, mais surtout le pourquoi. Est-ce que là tu vas faire une prothèse ou une ostéotomie ? Pourquoi là, vas-tu prendre telle option chirurgicale alors qu’il y en a d’autres. Quand on se penche sur ce qu’on a appris il y a 30 ans, on constate que l’on a gardé les principes et le mode de raisonnement mais que dans le détail technique cela a complètement changé. Les détails ne sont pas importants, ce qui est important c’est d’avoir la vue d’ensemble, c’est le « pourquoi » je fais tel geste, pourquoi je prends telle décision. Il faut apprendre le pourquoi et il faut apprendre à être. Apprendre à être, c’est mon année de coopération au Sénégal qui m’a appris cela.

“Toujours planifier !”

M.O. : C’est comment « Etre » ?

J.T. : Ce n’est pas dans le vent de l’époque actuelle où l’on priviligie la radio de contrôle sur la gestion des parties molles et le résultat à court terme sur le devenir des malades. « Etre » c’est le contraire de paraître. C’est être capable de faire sans frimer. C’est mon grand père maternel qui m’avait appris que quand on a des employés il faut être là le matin de bonne heure avant eux. Le vrai chef ce n’est pas celui qui a le tampon, c’est celui qui est capable de faire ce que font les autres tout en ayant une vision plus large des problèmes. Le chef c’est celui qui est capable d’apprendre aux autres. Chef de service çà peut n’être qu’une fonction administrative, en fait il faut être le patron, le maître au sens de celui qui enseigne ses disciplines. Etre c’est être soi- même, ne pas se laisser impressionner par ce qu’il y a autour. En Afrique comme à Cannes il faut tenir fort la rampe. Les tentations sont nombreuses et c’est difficile de rester soi-même.

M.O. : Comment on explique aux jeunes qu’il faut qu’ils soient eux-mêmes puisqu’en même temps on veut les faire changer ?

J.T. : Il faut qu’ils découvrent ce qu’ils ont en eux et qui correspondra au métier qu’ils veulent exercer. Parmi les internes que j’ai eu, il y a ceux pour lesquels on ne peut rien faire. Je sais au bout de deux mois que je n’en tirerai rien, qu’ils pourront devenir chirurgien standard sans plus. Il y en a d’autres que j’aurais bien aimé garder si j’avais eu un poste car ils ont « quelque chose dans le ventre » et ce sont des personnalités qu’il faut aider. Il faut les aider à réfléchir, à prendre sur eux-mêmes pour devenir des « maîtres chirurgiens ».

M.O. : Dans quel cadre avez-vous fait de la coopération au Sénégal ?

J.T. : J’ai fait mon service militaire comme VSN, Volontaires du Service National. Je voulais partir à l’étranger et j’étais allé au ministère de la Coopération. Il y avait un poste immédiat à Abéché tout à fait à l’Est du Tchad, près du Darfour mais à l’époque il ne s’y passait rien et j’aurais joué le « désert des tartares ». Je suis admirateur de Dino Buzzati mais quand même… Donc j’ai pris la voie classique et je suis passé au Pharo à Marseille avec une préparation de 5 semaines pendant lesquelles on apprend la médecine tropicale. Puis il y avait un concours et certains voulaient absolument aller dans les grandes villes comme Abidjan ou Dakar. Mais dans ces postes on fait pendant un an la même chose qu’en France, simplement c’est sous les tropiques. Je trouvais que ce n’était pas drôle et qu’il fallait partir dans un endroit ou l’on était un  peu laissé à soi même. J’ai choisi la ville de Kaolack au Sénégal où il y avait un chirurgien militaire Mathe, un vieil infirmier urologue et moi. Mon prédécesseur que je n’ai pas rencontré, ne faisait que les urgences car il n’avait pas envie de se fatiguer. J’ai mis quelque temps à réaliser que plus il y avait d’urgences moins il y avait de chirurgie réglée et inversement. J’ai essayé de consulter un maximum ce qui fait qu’à la fin j’avais tous les jours deux malades de chirurgie réglée à opérer. C’était des pathologies basiques.

M.O. : Aviez vous déjà une expérience chirurgicale ?

J.T. : Pendant mes études médicales, j’avais fait des aides opératoires chez un ami de mon père. J’allais à Moulins deux jours par semaine, généralement le vendredi et le samedi, et j’étais au bloc de 7 h 30 jusqu’à 13 h 30. C’était de la chirurgie générale. J’ai fait cela depuis la deuxième année de médecine jusqu’à ce que je passe l’internat. J’étais donc dégrossi en chirurgie. Je ne savais pas faire les choses lourdes mais je les avais vues. Pendant mon externat, j’ai choisi pas mal de services de chirurgie car je savais que ce serait de la chirurgie que je ferais. En début d’internat, j’avais eu un semestre de « Porte » c’était du débrouillage, pas de la grande chirurgie, mais j’étais capable d’ouvrir, de fermer, de faire les gestes de base. Le chirurgien de Kaolak, Mathe m’a laissé quartier libre, mais il était là quand j’avais un problème. C’était en 73. Je faisais ce qui se présentait et petit à petit j’ai progressé. Surtout j’ai appris à motiver mon entourage, à amener à travailler des gens qui n’étaient pas très motivés. Des trucs très banals : organiser une consultation, faire en sorte que la visite se déroule de façon régulière et correcte…

M.O. : Comment preniez-vous en charge la grosse traumatologie ?

J.T. : Il n’y avait pas de vraie réanimation ni de transport médicalisé et souvent les gros blessés n’arrivaient même pas à l’hôpital. Mais nous prenions en charge les fractures ouvertes. Les méthodes étaient « à l’ancienne » : clou et plâtre. Les mises en traction n’étaient pas très fréquentes parce que cela posait des problèmes d’organisation. Garder les malades très longtemps posait des problèmes pour les familles lorsqu’elles n’habitaient pas en ville. Souvent le blessé débarquait avec sa famille qui faisait son nursing et sa cuisine. C’est une période qui a été très enrichissante pour moi.

M.O. : Combien de temps vous êtes resté ?

J.T. : Les 14 mois réglementaires. Le week-end j’allais voir les amis à Dakar, qui étaient pliés de rire en me voyant arriver avec un pull-over, parce qu’à Dakar il faisait plus frais qu’à Kaolack ; je sentais qu’il y avait un peu plus de vent. Mais quand ils sont venus me rendre visite à Kaolack, ils ont compris… A l’époque, le chirurgien hospitalo-universitaire de Dakar à l’hôpital Le Dantec c’était Claude Argenson. Je l’avais rencontré par hasard parce que c’était un grand ami du pharmacien de Kaolack. Le monde est petit !

M.O. : Comment votre retour se passe-t-il ?

J.T. : : Je reviens et je commence mon internat avec les différents choix. Pour mon premier semestre j’ai choisi la neurochirurgie, parce qu’avant l’internat j’avais fait de la neurologie chez un vieux patron qui m’avait beaucoup marqué… Mais la neurochirurgie ne m’a pas attiré. J’étais passé comme externe chez Claude Régis Michel, dit Crac et j’avais vu la chirurgie de la scoliose et la chirurgie prothétique. A l’époque toute la bourgeoisie lyonnaise se faisait mettre sa prothèse chez Crac Michel. Je me suis dit : je vais faire de l’orthopédie. Je suis passé en chirurgie infantile chez Jaubert de Beaujeu, qui était un chirurgien extraordinaire. Il avait fait beaucoup de thoracique mais il avait publié sur tout, il savait tout et tous les chirurgiens venaient le consulter comme un vieux sage. Quand on l’aidait sur une lobectomie il n’y avait pas une goutte de sang, c’était anatomique. Cela durait 3/4 d’heure de la peau à la peau. Je lui ai dit un jour : ce semestre a changé m’a façon de voir ; je voulais faire de l’orthopédie mais à cause de vous, je pense que je vais faire du thoracique. Il m’a répondu : Tabutin ne faites pas du thoracique car c’est une chirurgie d’exérèse ; il vaut mieux faire de l’orthopédie c’est une chirurgie où vous allez reconstruire. Donc j’ai fait de l’orthopédie. J’ai fait un semestre chez Rebouillat à Gien, puis chez Dejour, chez Trillat, re-Dejour et enfin mon dernier semestre d’internat chez Bousquet.

M.O. : Quels souvenirs de chez Bousquet ?

J.T. : Bousquet c’était un génie, c’était l’imagination au pouvoir. Celui qui passait chez Bousquet en début d’internat avait la tête à l’envers pour le reste de sa vie. Mais en fin d’internat, si on avait les idées bien au carré, c’était six mois extraordinaires, pendant lesquels on voyait la chirurgie orthopédique de façon complètement différente.

M.O. : D’autres souvenirs de chez Dejour ?

J.T. : Oui ! Un de ses grands intérêts c’était le croisé postérieur. Toute sa vie, il a essayé de réparer les laxités postérieures. Il n’y est jamais réellement arrivé et c’était l’un de ses crèves cœur. Au moment de sa retraite il a dit agacé : le seul qui y soit arrivé c’est Laboureau, et c’est un croisé en « plastique »! Quand j’étais chef et que j’allais l’aider, je redoutais les séquelles de luxation congénitale de hanche. Il reconstruisait le cotyle et mettait une tige d’essai avec un col court et nous faisait tirer bien fort pour réduire. Une fois réduit, il prenait son crochet de Lambotte pour luxer, et ensuite il se tournait vers l’instrumentiste en disant : col moyen, alors qu’il avait fait l’essai avec un col court. Puis il me disait : Jacques, mécaniquement, la hanche est mieux reconstruite avec un col moyen, je te laisse terminer ! C’est là que j’ai appris à abaisser les hanches.

M.O. : Comment vous en sortiez-vous ?

J.T. : Il fallait revérifier toutes les libérations : le grand fessier et le droit antérieur, la face profonde du moyen fessier, la « guilleminette ». C’est un geste attribué à Guilleminet qui était l’ancien patron d’ortho-pédie pédiatrique de Lyon qui faisait beaucoup de malades difficiles ; quand cela tirait trop sur l’aponévrose postérieure de cuisse, il donnait un grand coup de ciseau en travers et comme cela il gagnait 1 cm. Bref, en poussant fort avec l’aide qui tirait comme un fou, on arrivait au bord du cotyle et cloc, cela se réduisait. La hanche avait 20° de flessum, mais cela n’avait aucune importance, elle était réduite. Par la suite, le flessum récupère bien. Ce scénario se reproduisait avec tous les chefs au moins une fois par mois.

M.O. : Et Bousquet vous aidait-il ?

J.T. : Oui, mais il arrivait toujours en retard car il avait trois vies en une ! Le matin il y avait toujours une prothèse à faire. On commençait, on était là à 7h45, le malade était endormi, on l’installait puis on attendait que le patron arrive. Finalement, on commençait sans lui, on luxait la hanche, on coupait le col, on préparait le cotyle et généralement quand il ne restait plus qu’à réduire, Bousquet arrivait et disait : Ah c’est très bien ! Les interventions qu’il ne laissait jamais faire c’étaient les opérations mobilisatrices du genou de Judet. Il y avait pas mal de patients qui venaient d’Italie et dont les fractures du fémur avaient été traitées imparfaitement par plaques et qui malgré une tentative d’arthrolyse avaient un genou qui pliait à 50°. Ces patients étaient souvent hyper recommandés et arrivaient d’Italie avec leur chirurgien qui ne connaissait pas le Judet. En salle, il y avait au moins trois étrangers qui regardaient Gilles Bousquet faire. Il commençait toujours par en haut  et il disait : si tu ne commences pas par en haut, tu ne vas pas détacher le droit antérieur. Il détachait donc le droit antérieur et ensuite il libérait tout l’appareil extenseur jusqu’à la cloison intermusculaire interne et il basculait le quadriceps, en dedans. Ensuite il pliait un grand coup le genou et les adhérences lâchaient en faisant un grand « crountch », il remettait la rotule en place, il mettait le talon dans la fesse et les Italiens regardaient pétrifiés. A l’époque par contre,  l’analgésie postopératoire n’était pas bien maîtrisée et quand on plâtrait les genoux à 90° de flexion, les malades vivaient deux jours d’enfer. On ne se représentait pas assez l’importance de l’analgésie : les scolioses avaient mal, les allongements de fémur  avaient mal. Aujourd’hui, la douleur post opératoire est beaucoup mieux gérée.

M.O. : Quels sont vos domaines d’intérêt ?

J.T. : A Cannes, le recrutement est le reflet de la population et concerne surtout le 3ème âge donc il y a beaucoup de prothèses. Beaucoup de gens qui viennent prendre ici leur retraite, ont été opérés de leur hanche, ou de leur genou ailleurs en France ou dans d’autres endroits du monde. Une des particularités cannoises, c’est que ce sont des prothèses qui sont mises depuis longtemps ou pas très bien mises. Le pourcentage de reprise des prothèses totales de hanche en France est d’environ 11 % alors qu’à Cannes, j’ai 20 à 25 % de reprises dans mon recrutement. Cela ne reproduit  pas  le schéma de l’orthopédie française. L’une des autres particularités de Cannes c’est la quantité de fractures péri-prothétiques.

M.O. : Avez-vous été amené à faire beaucoup de chirurgie de reprise prothétique ?

J.T. : Oui. Autant la chirurgie prothétique de première intention est le pain quotidien des cliniques, autant la reprise qui implique une intervention longue et lourde ne soulève guère l’enthousiasme des anesthésistes en clinique. Ce que j’ai pu construire à l’hôpital de Cannes, c’est une bonne équipe avec des anesthésistes solides qui n’ont pas froid aux yeux. Je ne dis pas qu’ils endorment tout, mais il en faut beaucoup pour leur faire peur. Les reprises, cela a commencé en 86. Zimmer avait organisé un congrès sur les prothèses Harris-Galante. Bill Harris et Jorge Galante étaient même venus. Rebelote en 87, puis John Insall était venu en 89, donc j’ai appris pas mal de choses et cela a fait beaucoup évoluer la situation parce que j’ai côtoyé des gens qui savaient de quoi  ils parlaient et pour lesquels la chirurgie difficile n’était pas un problème. Les reprises, qu’elles  soient prothétiques ou non, m’ont toujours intéressé. C’est très stimulant en particulier lorsque le malade a fait le tour des chirurgiens du coin qui lui ont dit : là on ne peut pas. Alors que le patient est convaincu que c’est grillé, qu’il est condamné aux deux cannes et au fauteuil roulant tout le reste de sa vie, vous lui expliquez que techniquement cela va être difficile mais que vous pouvez reconstruire quelque chose qui ressemble à une hanche ou un genou. Puis, 6 mois après, il voit qu’il a retrouvé non pas une hanche neuve, mais une hanche utilisable pour laquelle il n’a besoin que d’une petite canne et qu’il peut vivre sans douleur. Dans ces cas, la satisfaction du patient, et la mienne, n’est pas multipliée par 3, mais elle est puissance 10. Il n’y a aucune commune mesure entre un bon résultat d’une prothèse de première intention et celui d’une reprise.

M.O. : Encore faut-il que la reprise survienne à la fin d’un parcours où tout le monde s’est défilé…

J.T. : Heureusement ce n’est pas le pain quotidien. Je ne pense pas que les collègues se « défilent » mais ils préfèrent passer la main que de se retrouver dans une situation  non maîtrisée. Au début des années 80 je voyais des stades IV infectés où je ne savais qu’enlever l’implant et le ciment et traiter l’infection, j’étais comme un benêt incapable de refaire une hanche. Puis la chirurgie de reprise a été mieux maîtrisée, les malades repris plus précocement avant les grosses destructions osseuses et la majorité du recrutement était des stades II au début des années 2000. Mais je vois réapparaître depuis 2-3 ans des stades IV qui nécessitent beaucoup de réflexion, l’aide de la reconstruction 3 D au scanner et de l’angio-scanner. Dans les reprises il faut beaucoup de prudence, de méfiance, disséquer lentement, s’exposer clairement. Il faut réduire la part de hasard. En clair avoir déjà fait virtuellement l’intervention avant de commencer. Il faut bien peser son indication et essayer de faire bien techniquement. L’entrainement est long et exigeant, un peu comme pour un pianiste qui doit toujours faire ses gammes. La clé c’est la reconstruction avec de l’autogreffe. On travaille pour le long terme et c’est ça qui est intéressant. Je vois aussi avec les filles au bloc, les IBODES ; les jeunes au début elles instrumentent les prothèses, mais dès qu’elles ont un peu de bouteille, quand elles voient marqué «  reprise » la veille, elles discutent entre elles pour savoir qui va aller sur la reprise. Cela sort de l’ordinaire et c’est plus stimulant. C’est sur que j’ai mauvais caractère mais elles savent que c’est comme les grains tropicaux. Il y a un coup de vent et de pluie et cela passe et le soleil revient après.

M.O. : Comment avez vous organisé votre vie de famille ?

J.T. : Nous avons eu très tôt des enfants. Chantal travaillait et nous étions tous deux internes. Quand nous étions à Lyon, nous ne pouvions dîner ensemble tranquillement qu’un soir par semaine. C’était une période que je ne regrette pas mais c’était dur quand même. Quand on est arrivé à Cannes dans un premier temps Chantal qui est pneumologue a arrêté de travailler puis elle a réalisé que femme au foyer ce n’était pas le meilleur des statuts pour elle. Elle a ouvert un cabinet mais elle ne travaillait qu’à temps partiel. Maintenant que les enfants sont partis, elle fait 2/3 de temps et cela lui convient. Pendant longtemps, elle m’a fait reproche que la chirurgie orthopédique tenait trop de place dans ma vie. Ce n’est que depuis que les enfants sont partis que nos emplois du temps se sont équilibrés. J’ai hélas très peu vu grandir mes deux filles aînées. C’était un peu mieux pour le garçon ensuite, mais la petite dernière c’est comme souvent le chouchou, Celle à qui l’on passe tout…

M.O. : Le fait d’être à Cannes cela vous a donné le goût du cinéma ?

J.T. : Non pas vraiment ! Les premières années je suis allé au Festival, mais le cinéma ce n’est pas mon truc. Chantal et moi on a toujours aimé naviguer et Cannes nous permet d’assouvir une de nos passions qui est la mer.  

Maîtrise Orthopédique n°196 - août 2010
 
 
 
 
 
 
  AVERTISSEMENT : Ce site est destiné au corps médical. Les traitements présentés ne reflètent que l'expérience des auteurs au moment où leur article a été publié dans notre journal. La décision d’une intervention chirurgicale ne peut se prendre qu'après un examen clinique. Les techniques publiées ici ne sauraient justifier une quelconque revendication de la part d'un soignant ou d'un soigné.
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