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 2013-06-28CNIT 
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 Congrès thématique de la société d'imagerie musculo squelettique SIMS OPUS XXXX
 
 
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THIBAULT LEEMRIJSE
Thibaut Leemrijse s'est consacré à la chirurgie du pied. C'est un orthopédiste véritablement européen qui a fait sa formation médicale en Belgique et en France et qui aujourd'hui partage sa semaine de travail entre Bruxelles et Paris. Sa rencontre avec Bernard Valtin lors de son internat parisien a déterminé sa carrière.

M.O. : Quelles sont vos modalités d’exercice professionnel ?

T.L. : Actuellement, je travaille trois jours par semaine dans notre centre privé de pathologie du pied à Bruxelles le « Foot and Ankle Institute » que nous avons  créé en juillet dernier, trois collaborateurs chirurgiens, un podologue et moi-même. Les deux autres jours je travaille à Paris aux « Diaconesses » qui fait partie du centre hospitalier de la Croix Saint-Simon.

M.O. : C’est original d’exercer dans deux pays …

T.L. : Ce n’est pas fréquent, mais cela permet de recruter des pathologies spécifiques. Surtout, cette situation me permet d’une part d’avoir une activité hospitalière que je souhaite et d’autre part une activité privée dans un centre extrêmement spécialisé dans la pathologie du pied.

M.O. : Ne pouviez-vous pas avoir ces modes d’exercice dans le même pays ?

T.L. : Ce n’est pas si évident. A Bruxelles, j’ai travaillé 8 ans aux Cliniques Universitaires Saint Luc qui est un important centre universitaire. Quand je l’ai quitté fin juin, il m’a été pratiquement impossible de trouver une structure publique de même carrure  sur Bruxelles. Comme je recherchais une activité hospitalière dans un centre de bonne réputation, je me suis tourné vers Paris car j’y ai beaucoup d’amis.

M.O. : A quelle occasion vous êtes-vous fait des amis Parisiens ?

T.L. : Durant ma formation. J’ai fait ma fin d’internat à l’hôpital Bichat, chez J-Y Alnot et C. Oberlin où j’ai connu mon maître Bernard Valtin.

M.O. : Pourquoi avez-vous monté un « foot center » à Bruxelles ?

T.L. : Mes collaborateurs, Bernhard Devos Bevernage, Pierre Maldague et moi-même avons rejoint Vincent Gombault, chirurgien libéral, car nous avions eu l’envie de créer un groupe spécifique sur la pathologie du pied. Je les avais connu à Saint-Luc ou à la société belge de chirurgie du pied. Bernhard, après être allé voir Mark Myerson nous a motivé pour créer un  centre avec un modèle de fonctionnement à l’américaine. Je dois dire que cela s’est fait suite à certaines déceptions dans le milieu universitaire.

M.O. : Quelles étaient ces déceptions ?

T.L. : Je pense qu’il y a un manque de moyens et une confusion fondamentale entre les buts. On ne savait plus très bien si on était là pour faire de la science, de l’enseignement ou pour faire tourner un service au niveau financier. Je pense que ces enjeux dans le milieu universitaire deviennent beaucoup trop incohérents. A partir du moment où l’on ne vous autorise à faire de la science qu’après 18 h 30, cela suscite une importante démotivation. L’université doit comprendre qu’elle est là pour enseigner, avoir des bonnes pratiques tout en autorisant une activité efficace.

M.O. : Souffriez-vous d’un manque de moyens ?

T.L. : On ne manquait pas de matériel à Saint-Luc mais il y avait une exigence de rentabilité sans nous donner les moyens d’être efficace. Il y avait un défaut de recrutement de collaborateurs efficaces, en particulier en ce qui concernait l’anesthésie. On perdait beaucoup de temps à faire des choses simples. Donc au niveau de l’activité, c’était décevant et à côté de cela il fallait occuper les salles d’opération, remplir les consultations et assurer l’enseignement fondamental. Celui-ci était relégué à des moments de la journée qui étaient à mon sens trop tardifs.

M.O. : A Saint-Luc tout le monde est salarié ?

T.L. : Oui tout le monde et il y a beaucoup de gens qui n’ont pas intérêt à se presser. Mais pour un chirurgien, vous avez quand même intérêt à avoir une efficacité dans votre travail, à avoir un nombre d’opéré suffisant pour pouvoir publier des séries. Si vous passez votre journée à opérer trois ou quatre malades et à perdre trois heures par jour, vous êtes tout à fait inefficace. C’est un des problèmes du milieu universitaire ou du service public où les gens n’ont souvent pas de raison d’avancer rapidement. Je pense que ce sont des modes de fonctionnement qui doivent être revus actuellement.

M.O. : Mais la réglementation qui vise à contrôler tous les paramètres est paralysante !

T.L. : C’est vrai pour beaucoup de structures hospitalières mais ce n’est pas une fatalité. En France, à la Croix St-Simon, l’activité semble d’une sécurité optimale, tout en étant d’une efficacité remarquable. Cela fait partie des paradoxes des services publics qui peuvent rester performants à côté d’autres qui ne le sont pas, parce que les gens sont insuffisamment motivés.

M.O. : Justement comment expliquez-vous que dans une structure salariale comme la Croix St-Simon, les gens soient motivés ? Ont-ils un meilleur salaire ?

T.L. : Oui. De plus ils sont salariés avec une incitation à l’activité pour une partie de la rémunération. On est dans un système sain. Vous avez une base salariale qui vous garantit un revenu de base, et vous avez une prime qui est relativement intéressante et qui vous encourage à avoir une activité plus intense.

M.O. : Votre spécialité vous permet de faire beaucoup de chirurgie ambulatoire…

T.L. : Tout à fait et on ne peut pas se permettre cela dans toutes les pathologies. Actuellement aux Diaconesses, avec mon ami Wilfrid Graff, on fait plus de 50 % de nos interventions en ambulatoire. Les autres patients restent 24 h et repartent le lendemain. Cela rend possible mon activité sur deux sites éloignés, tout en sachant qu’il y a toujours des collaborateurs de référence sur place.

M.O. : Comment vous êtes vous retrouvé à l’hôpital des Diaconesses ?

T.L. : La première raison c’est que le secteur privé en France est réservé aux anciens chefs de clinique principalement. Cela avait été la première cause de mon départ de France à la fin des années 2002. Avant 2002, j’étais installé avec Bernard Valtin à la clinique des Lilas en privé secteur I, et j’étais attaché à l’hôpital Bichat, responsable de la chirurgie du pied. Au bout de 5 ans, je n’avais toujours pas obtenu le secteur 2 parce qu’on ne m’avait pas reconnu l’équivalence de mes titres et travaux ; il me manquait soi-disant 6 mois d’équivalence en tant que chef de clinique. Je me suis donc retrouvé dans une situation financière ingérable et j’ai dû reprendre des gardes, et des activités de praticien hospitalier temps partiel dans un autre service hospitalier en l’occurrence, à Meulan. Je m’étais renseigné sur les possibilités de changer de statut et j’avais même repris un poste de clinicat dans le service de Jean Yves Alnot pendant plus d’un an pour pouvoir faire valoir cette équivalence qui n’a jamais été reconnue. J’ai finalement adressé un courrier auprès des caisses leur expliquant que si je restais sous ce statut je quittais le pays. Ils m’ont répondu que je n’avais qu’à partir, ce que j’ai fait « le soir même ». Le cocasse de cette histoire est que les CNAM m’ont rappelé par la suite pour me demander de justifier mon départ. Le système administratif français est vraiment extraordinaire.

M.O. : Que leur avez-vous expliqué ?

T.L. : A l’époque je n’ai pas répondu. Puis il y a deux ans, j’ai eu l’intention de revenir à Paris et j’ai alors réécris un courrier aux caisses demandant si avec tous mes titres et travaux je pouvais espérer obtenir le secteur 2. Ils m’ont alors proposé de venir et m’ont assuré qu’ils étudieraient mon dossier. J’ai alors compris que cela serait inutile. Je me suis tourné vers la seule opportunité possible : le service public. Comme je m’entends très bien avec Wilfrid Graff et qu’on avait déjà évoqué l’hypothèse de travailler ensemble, on a avancé sur le projet des Diaconesses qui est un service public ne dépendant pas de l’APHP.

M.O. : Pour revenir ainsi il faut que vous aimiez quand même la France. Y avez-vous des attaches familiales ?

T.L. : Ma mère est française du Maine et Loire. Mon père était Hollandais. Je me sens très bien à Paris et c’est un plaisir que d’y vivre. Quand je suis à Bruxelles, quelque chose me manque, et c’est un peu le désir de retrouver cette ambiance parisienne qui m’a fait revenir.

M.O. : Qu’est-ce qui est si différent ?

T.L. : J’aime beaucoup la mentalité parisienne. Je trouve qu’il y a des idées fausses  sur la relation avec les patients parisiens que je trouve très agréable. On critique beaucoup les parisiens ou les français, mais quand je compare les malades, les suites postopératoires à Paris semblent plus faciles. Ils sont plus motivés à reprendre une activité. J’ai vu encore aujourd’hui 7 hallux valgus en postopératoire qui tous avaient repris le travail  à moins de 6 semaines, chose que je ne vois jamais à Bruxelles. Cela semble être un paradoxe parce que le français est plus assisté que le belge où il n’y a pas de « bon de transport » !. Je ne me l’explique pas. Peut être s’agit-il de niches spécifiques dans chacune des villes ?

M.O. : Expliquez nous votre parcours  à Saint Luc ?

T.L. : En 8 ans, de 2002 à 2010, j’ai gravi tous les échelons du système hospitalo-facultaire bruxellois. D’abord comme assistant spécialiste, chef de clinique associé puis chef de clinique. J’ai été nommé alors professeur chargé de cours. Il ne s’agit pas d’un poste au sein de la Faculté avec réalisation d’une thèse et d’un doctorat.

M.O. : Quelle est la différence au point de vue statut et salaire ?

T.L. : On a le même titre apparent. La seule différence c’est que l’un est une nomination interne au titre clinique et qu’autrement si vous avez une thèse, un doctorat en médecine, vous avez une nomination qui va pouvoir être facultaire avec un titre de professeur ordinaire. Il y a une petite différence de salaire mais surtout certains avantages pour la retraite de la faculté. Le problème surtout c’est que votre titre n’est reconnu qu’au sein des cliniques universitaires Saint Luc. Ce n’est pas le cas du titre académique qui est international. Dans tous les cas les salaires restent peu attractifs. « On » considère aussi que vous n’avez pas le même sang, il faut le comprendre assez vite !

M.O. : Vous aviez une possibilité de faire du privé dans l’hôpital ?

T.L. : Tout à fait ! On avait une possibilité de faire du privé mais avec une énorme rétrocession.

M.O. : Après il fallait payer les impôts ?

T.L. : Non c’était déjà payé. Cette pseudo façon de faire de la médecine publique ne me plaisait pas. Je devais demander des honoraires assez importants  pour qu’il me reste quelque chose. Le seul intérêt du privé était d’obtenir d’autres avantages, en nature, comme avoir une voiture en leasing, se payer les congrès, ou autres. Tout cela restait peu efficace pour la gestion financière d’une famille.

M.O. : Quand avez-vous travaillé la première fois en France ?

T.L. : J’ai fait 5 années d’internat en Belgique, puis ma sixième année à Paris à l’hôpital Bichat dans le service de Jean Yves Alnot. C’était le contrat qui était prévu, reconnu dans ma formation ministérielle en Belgique. Au début mon idée était de faire plutôt de la chirurgie de la main et du pied, puis ma rencontre avec Bernard Valtin a été déterminante et m’a orienté vers le pied.

Après cela, j’ai été engagé en Belgique à Tournai près de Lille avec l’idée de développer un service Urgence Main. J’ai vite laissé tomber la chirurgie de la main parce que je ne pouvais opérer qu’après 20 heures et je me suis consacré uniquement à la chirurgie du pied. Cette situation a été le facteur déclenchant pour que je revienne à Paris au bout d’un an ; j’ai quitté Tournai et je suis revenu m’installer à Paris avec Valtin.

M.O. : Vous étiez resté Attaché à Bichat ?

T.L. : Au moment où je suis revenu à Paris, Bernard Valtin était encore à Bichat pour trois à six mois, puis a quitté pour le privé. Je pense qu’à l’époque, il en avait un peu assez, il devait avoir à mon sens 58 ou 59 ans. Il voulait travailler plus tranquillement en clinique. Il  m’a laissé le poste d’Attaché qui pour moi était assez difficile au début parce qu’on avait des malades lourds et que j’étais encore assez jeune.

M.O. : Vous aviez abandonné le reste de la chirurgie orthopédique pour faire du pied ?

T.L. : Oui en raison du recrutement historique de Bernard Valtin qui était là depuis  plus de 10 ans, avec beaucoup de cas post-traumatiques, de polyarthrites, des malades assez difficiles pour quelqu’un qui avait la formation d’un jeune chef de clinique. Mais cela a permis de démarrer rapidement. Je faisais encore à l’époque de la chirurgie du pied et de la main.

M.O. : Trouvez-vous des convergences entre la chirurgie du pied et de la main ?

T.L. : Cela n’a rien à voir au niveau des concepts. En ce qui me concerne, pour avoir le poste, il fallait renforcer l’équipe de la main, et développer un nouveau créneau : le pied. La chirurgie des deux demande de la finesse dans l’approche des tissus mous et de l’os, mais au niveau des concepts, tout les opposent.

M.O. : Parlez-nous de Valtin…

T.L. : Bernard Valtin avait été un des grands élèves de Jacques Duparc. Il a fait une partie de sa carrière en orthopédie générale et une autre en chirurgie de la main. Par la suite, il s’est dirigé vers la chirurgie du pied à la demande de Jacques Duparc. C’est lui qui a été un des fondateurs de l’ AFCP, l’Association Française de Chirurgie du Pied exclusivement dédiée à la chirurgie, qui s’est séparée de la Société Française de Médecine et de Chirurgie du Pied. Bernard Valtin considérait qu’il fallait parler de la chirurgie entre chirurgiens. Il a crée au départ le Groupe d’Etude du Pied par analogie au Groupe d’Etude de la Main. Le GEP s’est alors transformé en AFCP pour essayer de la normaliser au niveau des différentes sociétés orthopédiques. Il faut savoir aussi que Bernard Valtin a été le premier président de l’European Foot and Ankle Society l’EFAS en 1998, réunion des deux sociétés européennes concurrentes.

M.O. : Quel genre de personnalité était-ce ?

T.L. : C’était pour moi un type merveilleux qui avait une passion d’enseigner à tous les niveaux, de partager ses questions, ses problèmes vis-à-vis de la pathologie et des traitements qu’on faisait. Pour lui, les choses n’étaient jamais résolues, il fallait toujours progresser dans la réflexion. Ce qui était passionnant, c’était l’enseignement avec les cours de chirurgie du pied qu’il avait institués historiquement au laboratoire d’anatomie des Saints-Pères et que j’avais repris avec lui, en collaboration de Christophe Oberlin.

Pour moi c’est une grande figure, injustement considéré comme ayant mauvais caractère. Un type en tout cas d’une honnêteté irréprochable et qui a voulu adapter parfaitement les règles de l’art de la chirurgie à la chirurgie du pied.

M.O. : Qu’est-ce qui vous séduit chez lui ?

T.L. : Son honnêteté et sa rigueur m’ont séduit ainsi que sa relation paternelle ; son fils est né à deux jours de ma naissance, la même année. Nous avions des relations étroites. J’ai pu ainsi rester en dehors des conflits entre Oberlin, que j’admire beaucoup d’ailleurs, et Jean Yves Alnot avec qui j’avais aussi d’excellentes relations. Valtin était très investi dans la chirurgie du pied. Je pense que ce qui était important chez lui était de rendre les actes reproductibles et fiables. La chirurgie du pied pour lui ne devait pas être reléguée en fin de journée comme un parent pauvre et exister à part entière en appliquant la rigueur de l’ostéotomie, de l’ostéosynthèse, et des principes biomécaniques, et cela dès les années 1990.

M.O. : Pourtant à cette époque, c’est Samuel Barouk qui a mis en route le train de l’ostéosynthèse du pied…

T.L. : Je pense qu’en fait, ils ont tous pris le train ensemble avec le départ du groupe Pied-Innovation. Celui-ci comprenait historiquement 6 chirurgiens : Michel Benichou, Marc Augoyard, Jacky Perrot, Bernard Valtin, Samuel Barouk et Michel Maestro. Ce noyau dur était constitué d’individualités. En plus de leurs qualités chirurgicales, Bernard Valtin apportait la rigueur dans la réflexion, Michel Maestro et Michel Benichou l’ésotérisme et une réflexion biomécanique poussée à l’extrême pas toujours réaliste, et Samuel Barouk, en plus de son savoir-faire a apporté le marketing nécessaire pour développer les techniques. Après chacun est resté avec une étiquette ; Barouk l’industrie, Maestro et Benichou, les idées et la réflexion, et Augoyard, souvent insuffisamment écouté mais d’une grande expérience, gèrait magnifiquement l’aspect juridique du groupe.

M.O. : Qu’elle était la position de Valtin dans le groupe ?

T.L. : Il apportait des techniques rigoureuses et reproductibles. Après 5 années d’expertise, d’analyse, de résultats et de conceptualisation, notamment grâce aux travaux sur les morphotypes de l’avant-pied de Maestro, on est arrivé dans les années 96-98 à des concepts bien définis. Actuellement, je pense que ce sont des bases fondamentales, l’adéquation entre les concepts biomécaniques et l’observation de différents morphotypes pour définir précisément les corrections à réaliser.

M.O. : Vous avez matérialisé tout cela par un gros livre !

T.L. : Au départ les publications ont été réalisées sous l’impulsion de Jacques Duparc. Il avait demandé à Bernard Valtin d’écrire le premier cahier d’enseignement de la chirurgie de l’avant-pied dans le cadre de la SOFCOT et celui-ci s’est vendu je crois à 1200 exemplaires : n° 1 des ventes. Après  le succès de ce livre, nous avons réalisé, une nouvelle édition de la chirurgie de l’avant-pied dont nous avons  réécrit  60 % des chapitres. Ce livre a été vendu à 1600 exemplaires, l’ensemble des deux éditions a atteint 2800 exemplaires. Cela a été vraiment un très gros succès dans tout le monde francophone parce que c’était une pathologie nouvelle et que c’était le seul livre référent sur la chirurgie de l’avant-pied écrit en français. Le dernier ouvrage était mon projet qu’on a décidé de matérialiser avec Bernard Valtin en 2002. Je me suis dit : « il faut vraiment qu’on décolle plus loin ». Je l’ai donc entraîné dans cette aventure alors qu’il traînait un peu des quatre fers et tout à coup il a dit : « on le fait ». Nous sommes allés voir les éditions Masson, pour conceptualiser ce projet et mon désir était de faire un grand livre qui reprendrait le texte déjà fait dans la 2ème édition. Entre temps Masson a été racheté par Elsevier qui nous imposait un format de 465 pages. Nous avons renégocié pour obtenir 600 pages afin de développer toutes les pathologies de l’avant pied à l’arrière pied, de la cheville, ainsi que l’aspect médical, la rééducation et la podologie. Le pied diabétique avec ses problèmes septiques et neuropathiques ont été particulièrement développé grâce à notre expertise à Saint Luc. Nous avons contacté tous les différents auteurs, européens, qui étaient prêts à participer sur ce projet en profitant du carnet d’adresse de Bernard Valtin. Cela a abouti à un livre très complet, riche, comme par exemple le chapitre sur les tumeurs de l’Institut Rizzoli, ou le magnifique chapitre sur la neuro-orthopédie fait par Philippe de Normandie… Tout cela a demandé un travail très important, toujours soutenu par Christian Delloye, chef de service à Saint Luc. Nous avions au début divisé le travail en deux. Bernard Valtin devait gérer l’avant-pied, moi l’arrière pied. Puis Bernard Valtin est tombé malade. En 2006-2007, un jour, il m’a convoqué chez lui et m’a dit : « je suis fatigué, tu te démerdes ! » Il m’a donné tous ses dossiers. J’ai assumé tous  les impératifs d’auteurs, de contrats qu’on avait signés… Ce travail a été réalisé grâce à mes collaborateurs qui ont bossé énormément autour de moi puisque tous les textes étaient en espagnol, italien, anglais. J’ai tout réécrit en français pour que le texte soit homogène, et finalement on a réussi à le sortir en 2009. Quatre ans de travail acharné ! On a dû tout redessiner, et finalement on a largement dépassé le budget puisque le livre finalement fait 930 pages ! J’ai financé 30 % des dessins, mais ce livre a été finalisé. Malheureusement, Bernard Valtin est mort avant.

M.O. : C’est donc en partie un livre à compte d’auteur ?

T.L. : J’ai dû y mettre de l’argent parce que nous avions dépassé les budgets et le volume imparti. Je pense que c’était important qu’on aille plus loin, autrement nous aurions eu un petit livre de plus alors qu’il fallait que l’on dispose d’un livre français de référence où devant n’importe quelle pathologie on puisse trouver une solution.

M.O. : Le pied, c’est déjà tout un univers… Peut-on être spécialiste de l’ensemble du pied ?

T.L. : On peut se poser la question. On ne peut plus être spécialiste de la totalité du pied parce que cela représente 56 articulations, allant de la pathologie  dégénérative à la pathologie inflammatoire en passant par le pied diabétique, septique, l’expertise radiologique… sans parler de la chirurgie vasculaire hyperspécialisée permettant descendre une sonde dans l’artère pédieuse ou dilater une tibiale postérieure.

M.O. : Quelle est votre expérience en chirurgie du pied diabétique ?

T.L. :  On a tout fait. D’abord on faisait de la prise en charge de 3ème ligne grâce au réseau du pied diabétique et le diabétologue et ami B. Vandeleene, qui est beaucoup mieux organisé en Belgique. Il y a différent niveau de prise en charge, de la pathologie relativement simple à la pathologie septique, vasculaire ou neuropathique. Le patient venant avec des maux perforants plantaires, ou une pathologie septique dramatique, une insuffisance vasculaire aigue va devoir être pris en charge de façon rapide par des spécialistes expérimentés présents sur place capables de dilater une artère le samedi soir ou le dimanche matin. On doit pouvoir obtenir une IRM à 23 h le soir, opérer à 3 h du matin sans faire d’amputation inutile, savoir à qui on va donner un traitement antibiotique efficace. On utilise beaucoup la classification PEDIS, totalement inconnue en France, mise à l’honneur dans la conférence d’enseignement de mon grand ami J-L Besse de Lyon, et basée sur la perfusion, l’extension, la profondeur des lésions, l’atteinte osseuse… on peut ainsi avoir une attitude adaptée efficace. Ainsi on pratique amputation, grosse reconstruction dans le pied de Charcot, et des arthrodèses d’arrière pied.

M.O. : Qu’en est-il de la chirurgie percutanée, abordée dans votre livre ?

T.L. : Ne pas parler des choses c’est leur donner une importance qu’ils ne méritent pas. Pour moi, occulter des informations dans un book en 2010, c’est une erreur absolue. Néanmoins je critique totalement le percutané. C’est quelque chose que je n’aime pas, que je ne comprends pas et qui pour moi, dans la forme vulgarisée, n’a pas beaucoup de place à l’heure actuelle en chirurgie du pied. Je pense qu’on peut faire, je le dis sans arrière-pensée, la même critique sur la chirurgie percutanée en 2010 qu’on a fait sur l’ostéotomie de Weil en 92. On touche à des techniques extrêmes qui n’ont pas fait leurs preuves et qui n’ont pas de recul. Par ailleurs ce qui ne me convient pas, c’est la violation des principes confirmés au simple titre que ce serait des nouveaux principes. C’est ce qu’on appelle de la doctrine et pour moi cela n’a pas de sens. Je pense que les résultats ne sont pas aussi bons qu’on le dit. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qu’on ne fait plus et on ne le dit pas assez. Je pense qu’on a voulu faire une confusion entre la chirurgie mini-invasive, la chirurgie arthroscopique et la chirurgie percutanée. On mélange tout, on utilise le nom de vedette internationale pour valider des techniques qui à mon avis n’ont pas de raison d’être validées dans l’état actuel des choses. Par exemple, on a promu la chirurgie du 1er rayon par voie percutanée, dans certaines indications, alors qu’actuellement plus personne n’en fait réellement. On confond mini-invasive et percutané. Il est évident que si on peut faire de façon mini-invasive les mêmes choses, avec les mêmes concepts biomécaniques, c’est un plus. Maintenant le fait d’être mini-invasif ne doit pas nous faire perdre de la précision des reconstructions qu’on obtient de façon habituelle dans l’avant pied. C’est ma philosophie.

M.O. : Le vrai problème n’est-il pas de partir d’une nécessité de correction, pour ensuite évaluer si sa technique peut la respecter ? Les indications de restauration d’un appui sur M1, de son éventuel raccourcissement, de sa supination, ou encore la diminution d’appui des rayons latéraux sont des éléments bien connus, dont les indications sont admises.

T.L. : On peut en débattre de longues heures, les preuves apportées sont rares quels que soient les techniques proposées et les réels taux d’échec difficiles à analyser.

M.O. : Quelle est la différence par exemple entre réaliser une ostéotomie de varisation d’Akin par voie percutanée ou à ciel ouvert dans la mesure ou dans les deux cas on va réaliser une varisation par soustraction médiale ? 

T.L. : Cet exemple  est mal choisi. L’ostéotomie d’Akin peut être réalisée de façon percutanée, je suis d’accord à partir du moment ou cela ne va pas arracher le nerf collatéral et sectionner le fléchisseur, cela peut être tout à fait être réalisé. Par contre je vois des corrections où on broie de l’os sur des griffes d’orteils. Ce sont des choses que je comprends très mal. Quand on nous dit qu’on va faire du percutané pour une métatarsalgie M2 et qu’on va faire 2-3-4 parce qu’on a remarqué que c’était mieux, là j’ai du mal à accepter ce genre de concept.

M.O. : En quoi ce concept diverge-t-il du respect de la formule métatarsienne de Maestro ? A partir du moment où l’on obtient une longueur respective correcte des métatarsiens latéraux, cela change quelque chose sur la conception de la correction ?

T.L. : Oui, je pense parce que ces principes ont déjà été appliqués dans les années 60-70 avec des ostéotomies non instrumentées, non ostéosynthésées, réglées de façon aléatoires. Les ostéotomies d’Helal, c’étaient exactement la même chose. On faisait une incision d’ostéotomie oblique transdiaphysaire, et on disait « marche dessus cela va se remettre ». On a vu que cela ne se remettait pas du tout comme prévu et qu’il y avait des pseudarthroses, des gonflements, qu’il y avait 50 % d’échec à 10 ans. On fait une véritable marche arrière et là-dessus on retrouve les bonnes idées de Bernard Valtin : est-ce qu’il y a un endroit où  on va faire des ostéotomies aléatoires  pour voir si cela se règle tout seul.

M.O. : Mais l’avantage du percutané est de laisser l’équilibre entre le squelette osseux, les tissus mous et les forces d’appui s’autorégler...

T.L. : Je ne vois pas sur quel principe le fait de laisser les ostéotomies se positionner spontanément respecte le cahier des charges biomécaniques. Mais le cahier des charges biomécaniques est très compliqué. On est bien d’accord que la parabole squelettique ce n’est qu’un reflet de toute la problématique et c’est une approximation mais pour moi c’est le seul élément qu’on est capable de régler de façon précise. Si déjà celui-là on l’occulte alors qu’on sait très bien qu’il y a toute une série de fonction des parties molles qu’on a du mal à réparer et qu’on ne fait qu’un geste aléatoire sur le squelette dur cela ne peux me convaincre. Après la parabole de Maestro, c’est pour moi des travaux qui doivent être finalisés sur lesquels on travaille beaucoup. On a fait des gros travaux qu’on est en train de publier actuellement sur les analyses baropodométriques, les relations avec les morphotypes osseux, le vieillissement des tissus mous, l’évolution dans le temps de toute cette pathologie en fonction des tissus mous, l’analyse des forces de pression, les forces de cisaillement… Je pense qu’on ne peut pas réduire la chirurgie du pied et les concepts biomécaniques au fait que cela se règle tout seul. C’est un truc que je ne comprends pas.

M.O.  : Parvenez-vous à faire de la recherche?

T.L. : Dans notre Institut à Bruxelles nous avons engagé un podologue, P-A Deleu, qui est notre chercheur et qui fait l’évaluation préopératoire et postopératoire des malades. Nous avons un laboratoire d’étude de la marche avec une plateforme de marche, une plateforme de force qui étudie le cisaillement, et les pressions. Il faut savoir que c’est nous qui finançons cela, donc c’est pour nous un investissement fondamental. Le but n’est pas de faire du gain mais que cela fonctionne. Je suis convaincu que c’est l’analyse de nos résultats et la qualité de notre évaluation qui vont faire notre réputation par rapport aux autres centres. J’ai été choqué de constater que ce même podologue chercheur n’avait pas de financement universitaire quand nous étions à l’université et qu’il devait être financé par des sociétés privées. J’ai fini par réaliser que nous n’avions pas besoin d’université. Nous sommes en train de développer des relations avec certains ingénieurs de l’université qui paradoxalement reviennent vers nous pour des nouveaux concepts, des nouvelles idées. Principalement le développement de la navigation au niveau de la cheville nous intéresse. Les relations avec le laboratoire d’anatomie sont étroites, le patron de l’anatomie à Saint Luc m’ouvre toujours les portes de son laboratoire dès qu’on veut travailler. Donc nous constatons qu’en dehors de l’université, les relations sont parfois plus simples parce que les conflits sont moins importants et qu’il y a moins d’intermédiaires et moins de dysfonction et finalement cela se passe plus intelligemment. Par contre aux Diaconesses, je n‘ai pour l’instant qu’une activité clinique, le reste va venir…

M.O. : Vous décrivez un système à l’envers, c’est à dire que vous faites dans le privé ce que vous devriez faire à l’hôpital…

T.L. : Je pense que c’est sur le privé qu’aujourd’hui on va pouvoir s’appuyer ; on le voit aux Etats-Unis avec les universités privées. C’est un paradoxe. Mais chaque structure a son intérêt ; l’intérêt des Diaconesses par exemple c’est le bassin de recrutement qui est tout à fait extraordinaire et qui permet de progresser. Je pense  à la cheville où il y a un créneau intéressant. En Belgique, la cheville c’est 160 à 180 arthroplasties par an. Si on veut encore mieux majorer son expertise et en poser au moins 100 par an il faut aller chercher ailleurs. Sur le centre à Bruxelles, on en recrute 50 par an ce qui est très important et cependant suffisant pour revendiquer l’expertise dans cette pathologie, mais ce n’est jamais suffisant.

M.O. : Pour conclure, quels sont vos loisirs…

T.L. : Ils sont rares, mais il faut se détacher des obligations professionnelles… pas facile encore actuellement, un peu de temps avec Catherine ma compagne, pour éduquer au mieux nos enfants et pour rendre ce que vous apportent vos proches…

Voyager, être ouvert aux autres cultures, bien que rien ne soit facile. Merci à vous...   

Maîtrise Orthopédique n°204 - mai 2011
 
 
 
 
 
 
  AVERTISSEMENT : Ce site est destiné au corps médical. Les traitements présentés ne reflètent que l'expérience des auteurs au moment où leur article a été publié dans notre journal. La décision d’une intervention chirurgicale ne peut se prendre qu'après un examen clinique. Les techniques publiées ici ne sauraient justifier une quelconque revendication de la part d'un soignant ou d'un soigné.
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