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 2013-06-28CNIT 
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 Congrès thématique de la société d'imagerie musculo squelettique SIMS OPUS XXXX
 
 
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PASCAL GLEYZE
Pascal Gleyze est chirurgien à Colmar et il abuse incontestablement de la tendance qu’ont les orthopédistes à être hyperactifs. Son parcours personnel et professionnel est époustouflant mais finalement remarquable par l’humanité et la perspicacité avec laquelle il fait le bilan de ses actions.

M.O. : Que faites-vous à Colmar ?

P.G. : Comme tout le monde, ce que je peux ! Je suis chef d’un service d’orthopédie d’une trentaine de lits dans un établissement PSPH, c’est-à-dire privé participant au secteur public. J’ai eu la chance de monter ce service il y a 15 ans dans ce qui était une petite clinique qui  n’avait pas d’orthopédie à l’époque et qui était menacée de fermeture. Le directeur de l’établissement m’avait dit à mon arrivée : voilà il y a de grande chance que nous soyons obligés de fermer d’ici 6 mois à un an sauf si vous arrivez à remonter l’activité grâce à l’orthopédie. On a encore l’agrément pour quelques mois et il y a 4 salles d’opération vides. Vous avez carte blanche pour trouver les infirmières, créer votre équipe et réaménager le tout à votre convenance. J’avais d’autres propositions ailleurs, mais le fait de pouvoir choisir librement mes infirmières, mes salles d’op, mes protocoles et repartir à zéro était une sorte de rêve inespéré. J’ai donc accepté ce challenge qui me semblait extraordinaire.

M.O. : Mais comment était organisé le réseau hospitalier à Colmar ?

P.G. : Il y avait un très bel hôpital général de 110 lits qui tournait bien. Le Pr. Jaeger était encore là mais en partance et autour de lui il y avait son équipe très orientée traumatologie. Les statuts Alsaciens font qu’il y a très peu de privé en Alsace et l’hôpital public est très important. Après la guerre, il s’était monté difficilement  trois petites cliniques qui étaient privées dans les années 50 et qui sont passées en PSPH en 60. Ces petites cliniques n’avaient pas une réelle gestion entrepreneuriale mais constituaient localement la seule alternative à l’hôpital public et elles n’avaient pas d’orthopédie réglée. Elles ont vivoté avec une activité déclinante, jusqu’à ce que dans les années 92-93, les pouvoirs publics menacent de les fermer si elles ne se regroupaient pas. Ma clinique était la clinique du consistoire protestant du Haut-Rhin et cela représentait quelque chose dans la région. Il n’y avait pas d’investissement à faire, les personnels étaient enthousiastes, j’avais le soutien de l’administration et l’aventure était belle, après des années de CHU, de pouvoir être maître de son projet et surtout de son outil de travail. Malgré les risques de fermeture, j’ai « tenté le coup » en espérant que si l’activité repartait, notre clinique pourrait survivre et s’intégrer dans le processus de réunification exigé par l’ARH et qui devait amener à terme à la création d’un bel établissement unifié.

M.O. : Et alors ?

P.G. : J’ai choisi mes infirmières, mes IBODES, je préparais les boîtes avec elles le soir, les commandes de matériel etc. J’y ai passé des mois, j’ai rédigé tous les protocoles en reprenant les grands principes de mes maîtres à Strasbourg avec les horaires à la minute, les visites très tôt le matin et les blocs qui s’enchaînaient. J’ai opéré sur deux salles dés le début avec des calculs d’optimisation parce que je n’avais pas énormément de personnel et donc en travaillant sur deux salles je diminuais mes besoins de personnel  tout en doublant quasiment mon activité. J’étais dans une espèce de bulle hors du temps à faire mon petit monde à moi ! Mais ce rêve d’installation personnalisé était aussi une période très difficile psychologiquement, la pression au quotidien était énorme. Personnel débutant, défauts de matériel, etc. Chaque jour je me demandais ce qui allait encore m’arriver ? Mais avec la rigueur toute Alsacienne, la complicité et l’enthousiasme des personnels, cela a été une période humaine et technique exceptionnelle dont je reste d’ailleurs assez nostalgique.

M.O. : Cela a mis combien de temps à décoller ?

P.G. : Etant la seule alternative à l’hôpital public, j’ai été débordé tout de suite ce qui était difficile à gérer vu les moyens limités du début. Il faut dire que Colmar et la région représentent  environ 400 000 habitants, de même que Mulhouse qui est à 25 minutes et où aucun chirurgien ne faisait de l’épaule arthroscopique à l’époque. Sur Colmar à l’hôpital public J.H. Jaeger était focalisé sur le genou sportif. Le cumul des épaules de Mulhouse et de Colmar représentait un potentiel de 800 000 habitants auquel il fallait ajouter la Franche-Comté, Belfort, Montbéliard qui est à 3/4 d’heure de route.

M.O. : C’était votre seule activité ?

P.G. : Non, il y avait aussi toutes les prothèses qui n’avaient pas envie d’aller à l’hôpital public. Pour 400 000 habitants il y avait C. Schwartz et P.H. Jaeger qui faisaient de la prothèse et c’est tout. Donc c’était facile pour un ancien chef de clinique de Strasbourg d’avoir un bon recrutement de prothèses de hanche et de genou.

M.O. : Ensuite, comment ça a évolué ?

P.G. : Ensuite, les difficultés ont commencés car nous sommes entrés dans la nébuleuse médico administrative de la réunification des cliniques, c’était moins drôle. Cela a duré 7 à 8 ans et c’était très difficile à vivre parce que les gens qui m’avaient fait venir ont sauté petit à petit dans le nouvel organigramme administratif et j’avais de moins en moins la maîtrise de mon service. Les pouvoirs publics ne voulaient pas faire venir d’autres chirurgiens pendant la procédure de regroupement, j’étais donc seul orthopédiste en face de l’hôpital et je croulais sous le travail avec des délais de 6 mois à 1 an. Tous les trois mois, je me demandais si je n’allais pas être licencié, muté à l’hôpital ou si on n’allait pas arrêter officiellement l’activité d’orthopédie. J’ai mis du temps à acheter ma maison car j’étais toujours dans l’incertitude de l’avenir.

M.O. : Pourquoi tout ce retard ?

P.G. : C’est le problème de la gestion des projets publics et de leurs contingences inextricables. Cela a donc pris des années de procédures, d’investissements, d’audits et de tout ce qu’on peut imaginer de luttes d’influences locales. J’ai donc attendu avec impatience l’arrivée du nouvel établissement qui scellait la pérennité de ce service et permettait d’avancer à nouveau.

M.O. : Combien êtes-vous d’orthopédiste à présent ?

P.G. : Nous sommes quatre et c’est un immense plaisir. Dès que les choses ont été stabilisées et que la T2A a démontré la rentabilité de l’orthopédie en PSPH, il y a d’abord eu la venue de Yves Michaud puis je me suis bagarré pour qu’on fasse venir Alessandro Londero, formé à Paris chez Philippe Hardy, une école de référence et nous avons également récupéré Jean North qui est un chirurgien de la hanche et du genou et qui travaille énormément. Notre établissement est à présent un centre très actif, l’ambiance est excellente, de nouveaux chirurgiens vont nous rejoindre et nous avons de beaux projets pour les années à venir dont la création d’un institut d’enseignement. On a passé la rampe !

M.O. : Quel genre d’activité avez-vous à présent ?

P.G. : Les choses sont stables maintenant et je fais 500 à 600 patients par an. Globalement une centaine de hanches et une centaine de genoux par an et le reste en chirurgie de l’épaule. J’ai du mal à arrêter la chirurgie prothétique, je trouve que ça me rend au contraire plus à l’aise dans l’épaule, on garde la maîtrise de la chirurgie orthopédique lourde et c’est très valorisant. Le jour où l’orthopédie se résumera à jouer à la playstation, on perdra quelque chose. J’opère deux à trois jours par semaine avec cinq à six interventions par journée opératoire. Deux prothèses de hanche ou de genou puis quatre épaules, c’est-à-dire Bankart, acromioplastie, coiffe, etc...

M.O. : Qui avez-vous comme aide ?

P.G. : Ce sont les infirmiers IBODES. Je n’ai jamais eu d’assistant médecin ou étudiant. Beaucoup de visiteurs mais on ne peut pas les intégrer dans l’organisation du programme. Je travaille toujours avec une partie de l’équipe d’infirmières et d’infirmiers  du début. Quand je suis arrivé j’avais du temps et j’ai pu tout protocoliser, les préparations de salle, les instrumentations, les procédures d’urgence en cas d’événements indésirables etc... J’ai fait l’inventaire des boites et des photos des installations. Tout a été formalisé à la minute : « 5 minutes d’avance c’est l’heure du soldat ». Il y avait par exemple pour chaque catégorie de personnel un protocole de progression : d’abord la tenue en salle, la rigueur, se tenir droit, les mains jamais au-dessous de l’ombilic, toujours centré sur le « foyer sacré » l’endroit où l’on opère, les gestes doivent être « lents, pondérés et indispensables », « un geste inutile est un geste dangereux », « on ne court pas », « on est solidaire du chirurgien, si c’est dur pour vous, ça l’est encore plus pour lui !» etc… une bonne culture de fond pour sécuriser le quotidien mais aussi une présence et un effort constant d’éducation. Actuellement, je tourne toujours sur deux salles avec deux équipes et cinq à sept personnes au total. C’est un plaisir extraordinaire quand l’anesthésie suit ce qui ne va d’ailleurs pas toujours de soi. Quand je finis ma  première prothèse l’autre est déjà champée etc... Pour les six interventions je finis à si tout va bien vers 14h. Cette chorégraphie du travail impressionne souvent plus les visiteurs que les techniques qu’ils viennent voir. C’est une grande fierté et je dois ces principes à mes maîtres Strasbourgeois, Eugéne Schvingt en premier lieu mais aussi Yvan Kempf dit « le terrible ».

M.O. : Comment vous êtes-vous mis à l’arthroscopie de l’épaule ?

P.G. : J’avais été le premier chef de clinique de Jean François Kempf qui avait lancé l’épaule dans la région. J’avais fait ma thèse sur ses premières arthroscopies de l’épaule. J’étais séduit par la chirurgie arthroscopique en général mais aussi par les personnalités qui s’y impliquaient, plus jeunes, vives, très créatives, il y avait ce côté ludique d’une discipline en pleine évolution technologique, la vidéo etc... et l’épaule était un champ de découverte fascinant et assez méconnu à l’époque. La SFA était déjà très présente dans les activités du service et découvrir la recherche clinique avec pareille équipe était enthousiasmant et donnait le feu sacré. J’ai découvert d’un coup que la chirurgie ne se résumait pas aux petits matins épuisé, aux staffs cérémoniaux  interminables et aux heures perdues à attendre pour rien. J’ai découvert qu’il y avait une possibilité de vie intellectuelle très riche en chirurgie, on pouvait aller au-delà de la gestion pratique du quotidien chirurgical qui était resté notre horizon pendant l’internat. C’est grâce à Jean François et aux personnalités de la SFA que j’ai pu prendre un tel « plaisir ajouté » dans l’exercice de la chirurgie. En fait ma thèse m’a fait entrer de plein pied dans la science et j’ai commencé à envisager de réellement m’investir dans la chirurgie grâce à la science.

M.O. : Quel était le sujet de votre thèse ?

P.G. : Le traitement des tendinopathies chroniques de l’épaule, j’ai travaillé comme un sourd là dessus. J’ai découvert en préparant ma thèse à quel point l’épaule est un jeu des équilibres qui vaut plus que l’anatomie. C’est la compréhension de ces équilibres anatomiques, biomécaniques, mais aussi psychologiques et de leurs adaptations à la demande fonctionnelle qui fera la bonne indication, beaucoup plus que la maîtrise du geste opératoire. J’ai eu un prix pour cette thèse, la SOFCOT et la SFA m’ont donné une bourse de voyage, j’ai fait un emprunt et je suis allé à Los Angeles chez Harvard Ellman, qui était l’un des pionniers de l’arthroscopie d’épaule. Ce voyage a fondé mon exercice et je n’engagerai jamais assez les jeunes de partir découvrir humblement d’autres cieux, je précise le « humblement » en pensant aux  fellows qui font le tour d’Europe en Limousine et en soirées VIP. Non, ce qu’il faut, c’est juste le vrai quotidien du chirurgien que l’on visite. Harvard m’a logé chez une amie à lui dans les combles d’un hôtel de Beverley Hill. Cela a été une période incroyable. Tous les matins j’étais au bloc avec lui, l’après-midi en consultation, et tous les soirs nous mangions ensemble ou il me donnait les clés de son bureau et une pile de vidéos op à regarder. Je me suis ainsi immergé dans l’épaule. De côtoyer ce grand homme qui était d’une simplicité absolue avec des raisonnements logiques et plein de bon sens m’a profondément marqué. Il y avait cette approche de l’articulation très délicate, bien éloignée du côté un peu « casque à pointe » de mon service de l’époque et hérité des anciennes générations de patrons. J’adhérai évidemment à ce côté martial mais ce n’était pas toujours très fin. Cela se traduisait par des sentences du genre : « on ne pense pas, on n’est pas à la Sorbonne », « on ne croit pas, on n’est pas à Lourdes ». Quand je suis revenu en 91-92, l’épaule me passionnait.

M.O. : Quelle était la période de votre clinicat ?

P.G. : J’ai dû être chef de 91 à 93. Je me suis installé en 94.

M.O. : Que faisiez-vous à part opérer ?

P.G. : De la science, beaucoup de science, il me manquait quelque chose que j’ai retrouvé dans la science, la création je crois. J’ai essayé de continuer sur la lancée de ce qui m’avait fasciné en réalisant ma thèse c’est à dire le monde des statistiques et des bases de données. Les statistiques, je trouvais ça extraordinaire car on pouvait faire parler les chiffres et en tirer des conclusions pratiques quasi immédiates à partir d’une pile de dossiers posés à terre et d’une fiche de révision. Je me suis véritablement passionné pour la recherche clinique. Pendant le clinicat, j’ai fait un DEA de philosophie des sciences option biostatistiques au CNRS avec Claude Debru maintenant de l’académie des sciences, c’est devenu un ami proche et mon référent absolu dés que j’ai envie de comprendre quelque chose de la médecine, de l’histoire et des gens. Ca a l’air bizarre d’associer philosophie et statistiques mais cela est parfaitement logique, on parle dans les deux cas d’un travail et d’une réflexion sur des symboles utiles. Le symbole statistique permet comme le symbole philosophique d’aller un peu plus loin que la réalité et pose les bonnes questions au scientifique. Les deux sont en fait identiques, ce sont des outils précieux pour les soignants. La philosophie des sciences n’est pas la philosophie générale (qui sommes nous, où est Dieu, etc.), c’est une philosophie spécifique. Comprendre comment Pasteur a eu une idée, comment une erreur diagnostique est devenue une règle de l’art, toutes ces réflexions enrichissent nos exercices et les rendent plus maitrisables quand on ne comprend plus. Ca donne aussi une acuité parfois salutaire.

M.O. : Vous avez parlé de bases de données, malgré votre importante activité opératoire vous aviez le temps d’être programmeur informatique ?

P.G. : j’ai toujours été plutôt hyperactif. Quand j’étais chef de clinique le patron avait acheté un logiciel de gestion de base de données, 4éme Dimension 4D, personne ne savait s’en servir et je devais faire ma thèse avec. Je n’avais jamais touché un ordinateur, j’ai donc acheté un Mac et j’ai appris l’ordinateur au travers des programmes de gestion de bases de données. Je n’ai pas réalisé à quel point c’était novateur pour l’époque, les bases relationnelles, les moteurs de recherche à critères illimités et à mémoires de recherches, les exports à calculs programmés. Je m’en suis rendu compte quand les sociétés savantes ont commencé à faire appel à mes services pour des études cliniques. Mais à l’époque je ne connaissais presque rien aux statistiques. Un jour ou je me suis retrouvé dans ma cuisine, avec des professeurs venus de toute l’Europe et à qui je sortais, soir après soir, de mon ordinateur, des chiffres, des moyennes, des minimums et des maximums et eux à partir de cela en déduisaient ce qu’ils pouvaient c’est à dire ce qu’ils avaient envie d’en déduire. J’ai pris peur. J’ai réalisé qu’en statistique, je n’y comprenais en fait pas grand chose et qu’il nous manquait un outil adapté. Nous étions réduit à des heures de spéculations ce qui était scientifiquement une vraie souffrance car personne ne voulait dire n’importe quoi, aussi on finissait toujours par des non conclusions qui réduisaient à néant beaucoup de ce qu’aurait pu nous apporter les heures de travail, de collecte de dossiers, d’analyse de radiographies, etc... déjà effectuées. J’étais pétrifié par les enjeux que pouvaient représenter ces travaux en terme de communications et publications. Un matin j’ai fini par aller voir Jean François Kempf pour lui annoncer que j’arrêtais tout ça : « Je ne veux plus faire de bases de données pour personne tant que je n’aurais pas de bagage statistique ».

M.O. : Et alors ?

P.G. : Il m’a répondu : OK fais ton truc, ça peut être utile pour tous, pour  moi il n’y a pas de problème on s’arrangera au service pour t’aider. Je suis donc allé voir le professeur Roos qui avait la chaire de statistique de la faculté de Strasbourg et il m’a dit des choses incroyables : « Ecoutez mon petit, vous n’allez pas perdre deux ans à apprendre des formules mathématiques qui sont dans les ordinateurs. Votre problème à vous les cliniciens c’est que vous ne savez plus réfléchir alors si au lieu de soigner vous vous mettez à apprendre des mathématiques vous allez faire n’importe quoi parce que vous faites déjà n’importe quoi et vous allez encore aggraver cela, sachez que les statistiques c’est les drosophiles et que vous c’est les patients, c’est pas pareil. Ce qu’il vous faut c’est un esprit clair, de la méthodologie, de la réflexion, savoir pondérer les résultats et de la rigueur. Apprenez déjà la collecte des données car si vous ne savez pas faire ça, le reste ne sert à rien». Il a alors rajouté « au CNRS il y a un DEA de philosophie des sciences qui pour la moitié concerne la biostatistique, c’est moi qui l’enseigne et c’est de la biostatistique intelligente c’est-à-dire celle qui vous évitera de faire des bêtises ce qui sera déjà pas mal ». Ce personnage était fascinant et j’ai passé avec lui une année extraordinaire parce que j’ai côtoyé de grands chercheurs, des vulgarisateurs des sciences, des philosophes de renom. Comme j’étais le seul chirurgien au milieu de tous ces intellectuels, ils me considéraient comme une sorte d’Ovni, ce qui m’a valu des rapports très privilégiés que j’entretiens encore avec quelques uns d’entre eux. Je me suis attelé pendant un an et demi à ce DEA avec à la clé un travail intitulé : « Introduction à la recherche clinique expérimentale » puis un article publié dans une revue d’épistémologie, ce qui est un grand honneur, « la recherche clinique de la philosophie des sciences à l’analyse statistique ». Culturellement, ça été pour moi une révolution intellectuelle parce que j’ai découvert une dimension parallèle mais tellement complémentaire à la chirurgie, mixer le soin, la philosophie, l’éthique et l’action, il n’y a que les bons et preux chevaliers qui faisaient ça dans le temps ! Une fois que j’ai eu fait ce diplôme je me suis retrouvé performant en statistique et encore plus courtisé pour mes prestations informatiques ce qui m’a permi d’apprendre énormément auprès des plus grands mais aussi de débuter immédiatement mes travaux scientifiques personnels.

M.O. : Sur quels thèmes ?

P.G. : A l’époque je balayais un peu tous les domaines de l’épaule, les séries de la SFA étaient les premières séries multicentriques au monde sur le traitement endoscopique des tendinopathies de la coiffe, le symposium sur le traitement endoscopique des ruptures de la coiffe avec Hervé Thomazeau est resté des années une référence, nous avions démontré les limites de l’arthroscopie de l’époque mais aussi les difficultés à apprécier les tailles des ruptures. Le travail de Hervé sur l’histoire naturelle des coiffes non opérées reste exemplaire à ce jour et devrait être relu plus souvent à l’heure des surenchères prothètiques. Le livre « The Cuff » avec Dominique Gazielly a été aussi une étape importante et un must de méthodologie scientifique. Le symposium de la SOFCOT sur les prothèses d’épaule avec Michel Mansat était exemplaire de l’expérience collective des orthopédistes Français sur les prothèses d’épaule de première génération. L’instabilité avec Peter Habermeyer était novatrice aussi et il y avait les discussions avec Harvard Ellman, etc...

M.O. : Sur l’acromioplastie, qu’avez-vous constaté ?

P.G. : Dans les années 94-95, l’acromioplastie c’était l’aspirine de l’épaule, on l’a proposait en fait à peu près à tout le monde. On ne la faisait pas toujours convenablement mais cela soulageait quand même très bien, c’était une opération gagnante mais il nous restait encore à initier le chemin de la compréhension des causes qui étaient souvent floues. J’ai commencé à codifier le geste car rien n’était décrit précisément puis j’ai réalisé qu’une bonne acromioplastie chez un patient immobilisé et donc rapidement enraidi, cela marchait mal alors qu’en fait il n’y avait aucun risque à mobiliser l’épaule dès après l’opération. Au contraire, sur le plan biomécanique, plus rapidement le recentrage dynamique est activé, plus vite l’épaule est indolore en post opératoire. J’aime les idées simples, elles sont souvent plus importantes qu’on ne le croit, et ça, faire bouger les épaules, c’était une vraie trouvaille. J’ai donc mobilisé immédiatement les patients en post opératoire et comme je n’avais pas de kiné dans le service, j’ai créé une fiche d’auto rééducation avec une méthodologie simple mais que je pensais efficace et je suis épaté et très heureux de voir la diffusion de cette fiche. Pour moi l’auto rééducation, c’est un symbole, c’est la volonté, le courage, la confiance dans son praticien et l’autonomie dans la prise en charge de sa pathologie. Le symposium de la SFA sur les raideurs que j’ai coordonné l’année dernière a totalement démontré cela en refondant complètement la prise en charge des raideurs de l’épaule et en pointant l’indispensable éducation thérapeutique du patient. Je n’ai pas le sentiment d’avoir spécialement  apporté à la chirurgie par rapport au niveau technique et au nombre de publications de nombreux confrères mais si j’ai pu apporter ma pierre, ou plutôt mon humble gravillon, à la compréhension de l’épaule en pointant l’importance de l’auto éducation et en aidant à une nouvelle vision des équilibres musculaires de l’épaule et à la prise en charge des raideurs par l’énergie et une gestion intelligente de la douleur, cela me suffira. 10% des Français ont eu, ont ou auront une raideur d’épaule ce qui fait 6 millions de personnes, c’est déjà pas mal ! Si je peux leur apporter quelque chose sur des fondamentaux comme l’éducation thérapeutique, cela me comblera beaucoup plus que de promouvoir le dernier implant ou bibi technique à la mode et qui sera dépassé dans 2 ans.

M.O. : Et sur le Bankart ?

P.G. : C’était l’époque où tout le monde disait qu’il fallait arrêter le Bankart sous arthroscopie. Je me souviens d’un congrès, je crois que c’était à l’EFORT à Bruxelles en 95 où on a présenté ma communication en disant : « Pascal va vous parler d’une technique en voie d’abandon », en montant sur l’estrade, ça met en forme ! Je m’étais surtout rendu compte que tout le monde s’échinait à tirer sur des bouts de capsule qui se déchiraient parce qu’ils n’avaient pas été libérés et qui ne pouvaient cicatriser parce qu’on ne faisait que des plicatures de tissus atone. Tout le monde avait oublié la règle élémentaire de la traumatologie qui est de réduire une lésion avant de la fixer. Les taux d’échecs étaient annoncés en vrac sans tenir compte des lésions, comme un traumatologue qui présente ses résultats d’enclouage sans préciser qu’elles étaient les fractures. J’ai donc publié à l’époque qu’il fallait adapter sa dissection à chaque type de lésion. Cela change radicalement les choses puisqu’une fois qu’on a fait une bonne dissection, quelque soit l’implant utilisé on arrive à faire une bonne réduction et on repositionne au mieux le gléno-huméral inférieur.

M.O. : Vous avez aussi publié sur la coiffe ?

P.G. : A l’occasion du symposium de Dominique Gazielly en 96, nous avons pu mener une étude avec une méthodologie exceptionnelle parce que Dominique connaissait tous les participants. Les collègues du monde entier ont accepté de prêter leurs cas afin de les intégrer dans mes bases de données pour que je les étudie et puisse comparer leurs résultats avec la même méthodologie. Les résultats ont été publiés dans « The Cuff » en 97. Cela m’a pris un an et demi de travail et je pense que ce livre est encore une référence parce c’est à ma connaissance le seul où on peut avoir une comparaison scientifiquement valide des différentes techniques de réparation de coiffe. Je ne crois que dans les séries comparatives avec des confrères acceptant de mettre en commun des populations sur la base de fiches de révision communes, mon école est celle de la SFA et de la SOFCOT ou le travail collégial prime, comment faire autrement la part des choses entre les écoles individuelles des uns et des autres. Personne ne va piocher dans les statistiques des séries, les rewievers des revues ne peuvent avoir accès à tout et la puissance de communication des grands centres lamine la comparaison scientifique et le lecteur seul ne peut pas être réellement discriminant sur la valeur d’un résultat ou d’une option scientifique.

M.O. : Et avez-vous travaillé sur des implants !

P.G. : Oui, mais ce n’est pas vraiment mon truc. Se plier aux politiques économiques et faire partie d’une bande m’est difficile, j’ai limité au maximum. Actuellement je travaille sur le Jugger Knot, c’est un « implant suture », juste un bout de fil que l’on pousse sous une corticale, je fais tout avec, les bankarts, les réparations de coiffe, c’est un implant « éthique et biologique », pas cher du tout, donc adapté aux marchés moins favorisés, ce qui est pour moi essentiel et sera malheureusement peut être notre avenir. On peut en mettre 3 au même endroit, se rater comme on veut et recommencer sans perte de chance pour le patient, on peut inventer n’importe quel type de montage en per opératoire si cela est utile. C’est juste un fil de suture. Je suis également investi dans la prothèse d’épaule, j’ai rejoint pour cela l’équipe Arrow car c’est une prothèse du bon sens, elle est aux meilleurs standard en terme de design, mais elle est surtout un système global « universel » qui laisse la liberté du choix au praticien à tout moment et avec un ancillaire qui s’efface au service de la main chirurgicale, comme m’a dit un visiteur « on ne voit pas passer l’ancillaire ».

M.O. : Parlez nous de Persomed, pourquoi vous êtes vous lancé là dedans !

P.G. : J’ai travaillé plus d’un an sur un implant abandonné par l’industriel, j’ai gaspillé du temps pour la famille, ça n’a rien rapporté ni aux patients ni à mes confrères, sur un plan personnel, a part un peu de gloriole qui ne m’intéresse pas, cela ne m’a rien apporté non plus. Dans le même temps je réalisais que le patient est la source au quotidien de nos plus grandes satisfactions et que son information était une vraie valeur ajoutée à la qualité de nos exercices mais aussi à la richesse de notre relation avec eux. Je suis donc retourné voir mes Maîtres du DEA dont certains sont des références internationales dans le domaine de la vulgarisation médicale et j’ai commencé à faire des fiches d’information pour mes patients. J’étais effaré de découvrir le nombre de condamnations pour défaut d’information des confrères, le prix, en particulier psychologique à payer, le fait que même sans erreur ni faute, ce soit toujours sur l’information que le praticien se faisait « piéger » parce qu’il ne pouvait faire la preuve du contenu ou de la traçabilité de l’information fournie. 49% des condamnations pénales sont imputées à un défaut d’information, on ne peut pas accepter cela. J’ai donc conçu le fond documentaire Persomed comme un travail de recherche clinique, une prolongation de mon métier de soignant en quelque sorte.

M.O. : Comment avez-vous procédé ?

P.G. : J’ai créé une micro société d’édition, Persomed, je voulais quelque chose d’entrepreneurial, de crédible. Il fallait mettre au point toute une méthodologie pour recréer sous forme de textes et illustrations une consultation théorique idéale qui permette à un patient de comprendre au mieux tout ce qu’un chirurgien pourrait ou devrait lui dire. On s’est rendu compte que si on voulait suivre à la lettre les recommandations de la loi du 4 mars 2002 c’est à dire la Loi Kouchner, cela entrainait un travail éditorial et graphique que personne n’avait encore fait. Ma rédactrice allait voir le chirurgien de référence pour l’intervention en question, et lui posait des questions précises selon un  canevas correspondant aux recommandations. Cela nécessitait 3 heures d’interview au dictaphone pour une opération. Puis elle mettait trois semaines à rédiger les questions-réponses et il fallait qu’elle retourne voir le chirurgien pour corrections et éclaircissements. Ensuite il y avait deux ou trois semaines pour la mise au point des illustrations et des dessins si bien que cela prenait six semaines à deux mois pour faire une fiche sur une opération. Bref c’était un énorme travail éditorial mais absolument passionnant.

M.O. : Comment avez-vous financé votre projet ?

P.G. : Au début je n’ai tourné qu’avec le sponsoring des fabricants d’implants. Ils ont joué le jeu et je les en remercie, on crie toujours au loup avec les industriels mais sans eux, beaucoup de projets ne verraient pas le jour. Personne ne réalise que 6 à 8 semaines de travail cumulé par des rédacteurs et illustrateurs scientifiques spécialisés dans la vulgarisation, cela signifie des milliers d’euros d’investissement pour une fascicule qui fait quand même au final 12 à 15 pages, un vrai petit livret. Si l’on reprend les textes juridiques, déontologiques et les recommandations officielles, Persomed est l’outil le plus performant pour informer les patients. J’ai d’abord essayé d’écrire moi même les fiches et je n’ai jamais dépassé les 25 % de ratio de compréhension d’après des tests objectifs et subjectifs. Avec mon équipe qui sont des professionnels de la communication scientifique, on arrive à 83 % de ratio de compréhension ce qui est médico-légalement opposable. On l’a publié dans une revue internationale juridique qui est la revue « Experts », et on a fait la démonstration que nos fiches Persomed sont les seules qui peuvent répondre à la loi du 4 Mars, j’ai même présenté ce travail à B. Kouchner pour démontrer la difficulté d’application de sa loi sur ce sujet. Aucun de nos abonnés actuels, que je remercie d’ailleurs vivement pour leur confiance et leur fidélité, ne s’est fait condamner pour défaut d’information et je reçois chaque année 5 à 7 courriers de confrères m’informant et me remerciant parce que l’utilisation des fiches Persomed leur a permis d’arrêter un recours ou d’éviter une condamnation, que ce soit en CRCI, ordinal ou pénal. C’est quand même quelque chose d’essentiel et c’est ce qui me touche le plus, quand on imagine la souffrance que représente une mise en cause de son exercice, j’ai le sentiment d’avoir fait quelque chose de particulier et d’utile. Pour en revenir au financement, il y a eu un moment important, c’est il y a 8 ans quand la Sofcot a décidé de soutenir le projet en débloquant un gros budget  pour que je puisse avancer, la Sofcot  est la seule société savante qui ait investi pour avoir un tel fond documentaire et je pense qu’elle a été exemplaire dans sa démarche de protection de ses membres et de suivi des recommandations et le travail avec Orthorisk le confirme. La seule autre société à l’avoir fait, et c’est également une société partenaire de Persomed est la société de Chirurgie Plastique et Reconstructrice, la SOFCPRE.

M.O. : Les fiches sont à la disposition de tous les orthopédistes ?

P.G. : Tout le fond documentaire a été pendant 7 ans en ligne sur sofcot.fr, librement accessible, et téléchargeable par tous les orthopédistes. Ceux qui ne veulent pas imprimer peuvent acheter nos fascicules sur papier, nous les vendons quasiment au prix coutant c’est-à-dire 1 euros et quelques et cela diminue chaque année car le volume des commandes augmente sans cesse. Au final c’est un travail de tous les jours depuis 12 ans. Cela m’a apporté de beaux succès d’estime, j’ai été intégré au comité scientifique de l’Association Française de Prévention du Risque Médical, j’enseigne « l’éthique et la gestion des risques en pratique médicale » au Conservatoire National des Arts et Métiers, je fais partie d’une Fondation pour la Santé Equitable. Tout ça me plait et ça me rend malade de voir ces gens qui ne sont pas médecin travailler s’investir dans la santé pour sécuriser les soins alors de nombreux confrères refusent au quotidien de faire des efforts comme par exemple la check list au bloc qu’ils ressentent souvent comme une atteinte à leur dignité. Comme nous ne sommes pas des surhommes et que le seul qui ne se trompe jamais est celui qui ne fait rien, je conseille d’imaginer , mais c’est une histoire vraie, ce que peut devenir un jeune marié après une ablation par erreur du testicule restant après torsion du testicule contro latéral… Nous avons également inventé chez Persomed le Global Information Patient System le G.I.P.S. qui permet à un chirurgien d’attribuer à son patient une suite de pages internet préprogrammées et personnalisées avec des documents multimédias d’information, de présentation du cabinet etc... avec un système de validation médicolégal de lecture et compréhension. Ce système est unique et il est le seul à pouvoir faire la preuve du contenu et de la traçabilité de l’information. En bref, avec Persomed je vis une belle expérience,  par contre sur le plan de la gestion d’entreprise ce n’est pas encore terrible !

M.O. : Le bilan financier est-il  positif ?

P.G. : Non totalement négatif jusqu’à peu ! Ce type de fond oblige à salarier le personnel pour garder la maîtrise des droits sur le contenu et pouvoir le réajuster chaque année ce qui est quasi médico légal. La Sofcot et les laboratoires ont progressivement diminués leur soutien et il faut bien payer les gens qui écrivent et dessinent ces documents, l’exercice était régulièrement déficitaire malgré une renommée croissante. Actuellement nous remontons la pente et je remercie vivement nos fidèles clients et nos courageux premiers abonnés. Ce qui est un peu difficile, ce sont les confrères qui critiquent sans cesse, souvent en photocopiant à tour de bras d’ailleurs et qui s’horrifient que je puisse un jour en tirer un bénéfice financier personnel. Ce genre de retour est le lot malheureux obligé de toute initiative, ça n’aide pas à faire avancer le schmilblick.

M.O. : Vous dormez combien d’heures par nuit ?

P.G. : Je dors 6-7 heures. Je sors peu. En dehors de déplacements, j’ai une vie très réglée, je travaille beaucoup, quasiment tout le temps ces dernières années. Persomed m’a causé beaucoup de soucis, je suis content que ça tourne désormais. Pour le reste, famille, sports et amis, zéro mondanité.

M.O. : Et que fait votre femme ?

P.G. : Ma femme est médecin généraliste mais elle n’a jamais exercé en tant que généraliste, elle fait de l’acupuncture. Surtout, elle s’occupe de tout, de la maison, des trois enfants, du chien…

M.O. : Comment avez-vous trouvé le temps de la rencontrer ?

P.G. : C’est une autre histoire mais certaines rencontres exceptionnelles ne se construisent pas, elles s’imposent comme une évidence, et ça n’a pas besoin de beaucoup de temps ! Elle me suit et me soutient dans tous mes projets même ceux qui semblent atypiques, j’ai beaucoup de chance.

M.O. : Par exemple ?

P.G. : Mon rêve c’était de faire de la musique, de voyager et de retaper des bateaux anciens, des voiliers évidemment, et si demain on part faire un tour du monde, elle sera ok ; idem pour mes projets musicaux. Mais en me retournant sur toutes les années  passées je crois que j’ai trouvé l’essentiel de ce dont je rêvais avec la chirurgie. Ce que la plupart d’entre nous veulent c’est créer et partager et la chirurgie c’est précisément cela parce qu’on crée, on soigne
des gens, et on partage des moments forts. Une consultation c’est un moment précieux parce qu’on rencontre quelqu’un qui vous confie sa peau après 5 minutes d’entretien parce qu’il vous « sent bien ». La recherche clinique et les travaux scientifiques c’est encore une façon  de créer et partager. Quand j’étais plus jeune c’est pour cela que je voulais faire de la musique, c’étais ainsi que je me l’imaginais : ressentir quelque chose, en tirer une histoire, une mélodie et partager ces émotions avec d’autres gens. En fait j’ai aussi payé une bonne partie de mes études avec la musique.

M.O. : Où avez-vous fait vos études de médecine ?

P.G. : J’ai commencé mes études de médecine à Besançon où j’ai monté une boîte de sonorisation professionnelle ainsi qu’un groupe qui marchait pas mal.  Je faisais aussi l’infirmier de nuit. Faire l’infirmier de garde cela apprend beaucoup pour l’exercice de la médecine et finir à 5h du matin me permettait de garder mon rythme de musicien. Je disais à mes patrons que  j’étais infirmier de nuit et ainsi j’avais une dérogation pour ne pas être tous les matins au staff. Entre les nuits d’infirmier j’allais jouer dans les studios. Ensuite je suis allé à Montpellier et là, j’ai tout de suite été intégré dans des groupes qui tournaient.  Puis j’ai arrêté pour me consacrer à la préparation de l’internat et j’ai simplement travaillé comme musicien de studio payé à la pige mais les piges étaient très bien payées. Finalement j’ai toujours joué, je compose des morceaux depuis toujours et j’ai gardé des contacts avec des musiciens dont certains sont très connus dans le monde du jazz comme du rock.

M.O. : Pourquoi persévérer en médecine quand on est si bien intégré dans le monde de la musique ?

P.G. : J’aimais la musique pour l’émotion, pour faire passer un message, pour passer de bons moments. Mais je n’avais pas confiance dans ce milieu, c’est un monde qui ne me sécurisait absolument pas. La grande majorité des gens dans le monde de la musique sont là pour le paraître et ça je ne supporte pas. Mais il y a aussi des purs. Je suis membre titulaire de la Société des Auteurs Compositeurs, la SACEM, depuis l’âge de 17 ans. J’ai des dizaines de maquettes de morceaux accumulées depuis des années, en voyages, en vacances, même en congrès, que j’ai gardé au cas où. De temps en temps, je vais retrouver mes amis musiciens. Je n’étais pas mauvais, mon grand plaisir c’est de jouer avec des musiciens qui ne me connaissent pas et qui n’arrivent pas à croire que je fais de la chirurgie, ils croient que c’est une blague.

M.O. : Seriez-vous lassé de la chirurgie ?

P.G. : Non, mais c’est vrai que j’ai envie de refaire de la musique et de retrouver ces émotions. Je travaille tout le temps depuis des années, j’ai fait de la science, de l’entrepreneuriat, etc... Il arrive un moment où l’on se dit qu’on ne souhaite plus remarcher sur ses propres pas et qu’il faut faire ce qui était important avant que l’on se colle à ce qu’il fallait faire. Je veux maintenant me recentrer sur mes patients, approfondir les travaux en philosophie et enfin refaire de la musique. Mes amis musiciens m’ont toujours dit qu’ils ne comprenaient pas ce que je faisais en médecine alors je veux voir ce que cela peut donner. L’été dernier on a enregistré avec des musiciens professionnels, juste pour voir ce que valaient quelques morceaux. Il en est sorti quelque chose d’intéressant, une sorte de musique un peu ethnique-rock alors on va en faire quelque chose.

M.O. : Vous envisagez de sortir un album ?

P.G. : Oui, c’est possible. J’y travaille, les premières démos sont encourageantes, c’est une musique très particulière, basée sur des rythmes ternaires avec des mélodies en mineur, cela oblige à une puissance rythmique importante mais qui n’est pas agressive, c’est intéressant. Les textes sont très positifs, l’anglais est la langue officielle. Dans tous mes voyages je suis allé au contact des musiciens locaux, je me suis même retrouvé séquestré et rançonné avec ma femme au Brésil après avoir vu les percussions Olodum en répétition à Salvator de Bahia. Tous ces mélanges et les années d’expérience se ressentent, c’est assez original comme musique.

M.O. : Où trouvez-vous l’énergie pour faire tout cela ?

P.G. : J’ai toujours été comme ça.

M.O. : Où avez-vous fait vos études secondaires ?

P.G. : A Dole dans le Jura.

M.O. : Etiez-vous  premier de classe ?

P.G. : Non ! En CM1 on a convoqué mes parents pour leur dire que je serai incapable de lire et écrire. En 5ème on m’a mis en 4ème pratique, ambiance cas sociaux, parce que j’étais jugé inapte aux études longues. J’ai passé des tests scolaires en 3ème où j’étais en dessous de tout. Vive l’éducation nationale.

M.O. : Seriez-vous  surdoué ?

P.G. : Non je pense que je suis simplement un hyperactif. J’avais beaucoup de mal à me concentrer et je décrochais très vite en particulier dans les matières scientifiques. Je n’étais pas du tout un surdoué, je n’étais tout simplement pas adapté au système et il a fallu beaucoup d’effort pour suivre le cursus.

M.O. : Quand vous êtes-vous repris ?

P.G. : Plutôt tardivement. Adolescent j’espérai bien devenir musicien donc je me fichais des études. En fait nous étions trois en terminale à vouloir devenir musiciens. Tous les étés, j’allais travailler à Guernesey et je vivais au milieu des groupes de rock. La facilité que le rock avait de rassembler les gens me fascinait. Le plus âgé d’entre nous est parti à Paris pour faire le métier de musicien, il a eu le prix de l’académie Charles Cros puis il a sombré dans les drogues dures. Quand on allait le voir à Paris on ne voyait que des parleurs, des dégénérés ou des drogués. Ce n’était pas mon monde. J’ai pu m’inscrire en médecine malgré des notes déplorables au bac que j’ai arraché grâce au français. C’est la médecine qui m’a permis de me trouver.

M.O. : Qu’est-ce qui vous attirait dans les études de médecine ?

P.G. : J’avais été secouriste. C’était extraordinaire ! Quelqu’un tombe en moto, ça hurle de partout, il y a du sang… on l’amène à l’hôpital et deux heures après, le problème est réglé, il est quasiment souriant. Ca c’était quelque chose d’important, la solidarité, l’action, le soin ! La médecine ne m’attirait pas trop, la chirurgie je ne savais pas vraiment ce que c’était à l’époque, mais l’orthopédie, la traumato, ça c’était du vrai. J’ai fait médecine pour ça.

M.O. : Pourquoi vous n’avez pas terminé à Besançon ?

P.G. : Parce qu’à Besançon à l’époque on en était toujours aux questions traditionnelles pour l’internat, alors qu’ailleurs ils étaient passés aux QCM depuis un an. J’ai décidé de m’inscrire à Montpellier, parce que je suis originaire de la région, c’est une grande fac et il y fait beau et c’est bon pour le voilier. Mais cela a été rocambolesque en raison d’un quiproquo car je n’aurai jamais du pouvoir changer de fac.

M.O. : Comment cela s’est-il passé à Montpellier ?

P.G. : A Montpellier, je suis reparti dans ma dualité orthopédie / rock and roll mais j’étais fasciné par Vidal et par Allieu. J’étais jeune externe et je passais tout mon temps avec eux et j’allais aussi aider leurs chefs en remplacements. J’ai passé le concours avec l’idée de faire de la chirurgie de la main et de revenir à Montpellier. Mais Allieu a eu son accident et je n’étais pas très bien classé dans le sud, alors que j’étais très bien classé dans le nord. A Strasbourg j’ai trouvé une école de chirurgie bien structurée et c’est exactement ce qu’il me fallait. Un hyperactif aime bien les choses bien carrées, bien martiales, ça repose.

M.O. : Quelle morale tirez-vous de votre itinéraire ?

P.G. : La morale c’est que les médecins en général et les chirurgiens en particulier, ne le sont pas par hasard et qu’ils n’appréhendent pas réellement les facteurs qui les poussent à faire ce métier. Je pense qu’ils sous-estiment totalement leurs qualités humaines et tout ce qu’ils apportent aux patients et à la société. La société le sous-estime aussi d’ailleurs. Qui réalise en France qu’un chirurgien qui opère 300 malades par an à qui il retire 8h de douleur par jour pendant 10 ans supprime avec ses deux mains 8 millions d’heures de douleurs par an ? Rapporté à l’heure du PH, cela donne une piètre idée de l’évaluation de l’heure de souffrance de nos concitoyens par notre système de santé. Nous sommes pris dans un tel tourbillon de travail au quotidien, le nez dans le guidon, que nous perdons beaucoup du plaisir et de la beauté de notre métier et que nous ne réalisons pas la valeur de ce que nous faisons. Mes activités m’ont conduit à rencontrer beaucoup de gens, certains avaient peu de valeur, cela m’a toujours rapproché de notre communauté. Dans le monde du soin nous sommes des gens bien, le pire d’entre nous, même s’il n’est pas sympa avec les malades, pas sympa avec les infirmières passe quand même sa vie à s’occuper des autres. Dans le business, il n’y a pas d’état d’âme sauf chez les plus grands et ils sont rares. J’adore les chirurgiens parce qu’ils font des choses vraies, ils opèrent, et encore plus les orthopédistes parce que ce sont quelque part de vrais guerriers, ils ont une grandeur qui s’ignore. Nos collègues ne se rendent même plus compte de la complexité de l’analyse qu’il faut pour porter un bon diagnostic, une bonne indication et de la qualité humaine qu’il faut pour sentir le vécu fonctionnel d’un handicap et permettre de relancer des gens dans la bonne direction. Avec les années et le recul je me suis rendu compte que la communauté médicale est une très belle communauté, et que les orthopédistes sont des gens « ortho » des gens droits. Je dis souvent que le soin est une guerre dans laquelle chacun a son rôle, l’orthopédie c’est la charge sabre au clair, la chirurgie digestive la guerre de tranchée et la médecine les renseignements généraux… nous on a choisi ! Au final, je dirais qu’en chirurgie comme en toute chose, ce n’est pas le but qui compte, c’est le chemin que l’on prend pour y arriver. On ne sait jamais ou l’on finira mais l’essentiel est de faire le meilleur chemin possible et c’est juste ce que j’ai essayé de faire.

M.O. : Que de paroles vraies et réconfortantes pour notre profession ! Mais vous ne m’avez toujours pas dit comment vous avez rencontré votre femme…

P.G. : Cà, c’est aussi une belle histoire …   

Maîtrise Orthopédique n°209 - décembre 2011
 
 
 
 
 
 
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