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RAOUL TUBIANA

Raoul Tubiana est une figure emblématique de la chirurgie de la main en France et c'est aussi un des premiers élèves de Merle d'Aubigné. Toujours actif sur le plan scientifique, il a bien voulu nous raconter ses début dans la carrière d'orthopédiste et nous apporter un témoignage passionnant sur la naissance de sa spécialité qu’il a pratiquement portée sur les fonds baptismaux.

Prof. Tubiana Monsieur Tubiana êtes-vous orthopédiste?

R.T.: Je suis un orthopédiste spécialisé en chirurgie de la main qui s’est beaucoup intéressé à la chirurgie réparatrice dans son ensemble. C’est, peut-être, la seule différence avec la façon habituelle de concevoir l’orthopédie. J’ai fait mes études médicales à Paris. Des souvenirs que j’en garde, et qui sont très lointains, c’est surtout mon passage comme externe chez M. Pasteur Valéry Radot où j’étais cornaqué par deux Chefs de clinique remarquables, Milliez et Hamburger qui m’ont donné le goût de l’examen clinique. J’ai préparé l’internat avec Jean Bernard qui est un homme prestigieux, dont j’admire toujours la clarté d’esprit chaque fois que je le rencontre.

M.O. : Comment s'est déroulé vôtre internat?

R.T.: J’ai commencé mon internat en neurochirurgie en 1939, chez M. Petit Dutaillis, mais je fus rapidement mobilisé après la déclaration de guerre. E O R à Nantes, puis à Autun, j’ai été affecté, comme Médecin Auxiliaire dans un régiment d’infanterie à Verdun. Aussitôt arrivé, nous fûmes refoulés par l’avance allemande et me je suis retrouvé quelques semaines plus tard à Montpellier. Assez sonné par la débâcle, j’attendis pendant quelques mois ma démobilisation et suis rentré à Paris pour poursuivre mon internat. Je retournais chez M. Petit Dutaillis à la Salpétrière où il occupait une aile du service du Pr. Antonin Gosset. La neurochirurgie était alors à ses débuts. Les opérations interminables et la mortalité considérable n’arrangeaient pas le caractère du patron, qui était un homme bon mais “ soupe au lait ”. L’atmosphère en salle d’opération n’était pas très détendue. Toutefois, cet apprentissage de la chirurgie nerveuse se révéla par la suite souvent utile.

M.O. : Et ensuite ?

R.T.: Je continuais tout naturellement mon internat chez M. Antonin Gosset. Son énorme service était le temple consacré à la chirurgie viscérale. Il officiait entouré de ses nombreux assistants. J’ai apprécié et eu par la suite la nostalgie des grands services hospitaliers, qui ont peu à peu disparu. On y est en contact avec des personnalités différentes et lorsque le service est bien organisé, ce qui était le cas, on se sent guidé, épaulé, soutenu par toute une accumulation d’expériences qui font cruellement défaut lorsqu’on est isolé. Monsieur Gosset était alors en fin de carrière et avait des habitudes que la guerre n’avait pas ébranlées. Il opérait 3 matinées par semaine à l’hôpital, aidé par un chirurgien des hôpitaux, un chef de clinique et un interne qui tenait les écarteurs. Il commençait toujours par une appendicite pour se mettre en main, ensuite une hystérectomie et enfin une gastrectomie ou une ablation de vésicule. Les chefs de clinique et les internes devaient sillonner toutes les salles du service pour trouver 3 fois par semaine les malades répondant à ces programmes. La cérémonie opératoire était parfaitement réglée et se déroulait dans un silence impressionnant devant un public parfois germanique. L’assistant vigilant prévenait toute bavure ou saignement intempestif...

M.O. : Il y avait bien un peu de traumatologie osseuse?

R.T.: Un seul des assistants de M. Gosset s’intéressait à l’appareil locomoteur, c’était son fils Jean, personnage brillant, complexe, paradoxal, volontiers critique vis à vis de son père. Je lui suis reconnaissant de m’avoir enseigné l’ostéosynthèse des fractures de jambe et pour m’avoir aidé à opérer ma première maladie de Dupuytren. Je me sentais surtout proche de M. Funck Brentano, patriote intransigeant, gazé de 14-18, au moral d’acier. J’ai par la suite pendant bien des années assuré des vacations de chirurgie réparatrice dans son service de gynécologie ! Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, on parlait peu des “ événements ” au sein du service. On vivait en vase clos à l’intérieur de la Salpétrière. Cela n’enlevait rien au tragique de la situation dès qu’on sortait de l’enceinte de l’hôpital. Fin 1942, j’ai quitté la France pour l’Afrique du Nord. Je suis arrivé en Algérie après quelques aventures et me suis immédiatement engagé.

La paix revenue, j’ai repris mon internat parisien après 4 ans d'interruption. A ce moment j’avais toutes les possibilités de choix en raison de mon ancienneté. J’ai passé une année dans le service du Pr. Jean Quenu à Cochin où j'air etrouvé avec plaisir Jean Cauchoix. J’ai terminé mon internat chez M. Gaudard d’Allaines. Cela a été pour moi une année capitale. C’était le moment où M. d’Allaines mettait au point des techniques de plastie oesophagienne et commençait à virer vers la chirurgie vasculaire. Monsieur d’Allaines est resté pour moi un modèle dans sa façon d’opérer. Toujours calme, le geste lent mais très précis, les temps opératoires se succédaient dans un climat de grande sécurité et sans jamais donner l‘impression de se presser. J’ai failli rester chez lui et l’aurais fait si je ne m’étais déjà engagé avec M. Merle d’Aubigné. Comme je n’avais aucune expérience de l’orthopédie infantile, M. Merle d’Aubigné avait demandé au Pr. Leveuf de me prendre comme Chef de Clinique. M. Leveuf était un petit homme très vif, agité, pétillant d’intelligence. Malheureusement, il est tombé malade, et est mort dès ma première année de clinicat. Laurence a pris la direction du service. C’était un bon géant débonnaire, d’une grande culture, mais il n’aimait pas opérer, ce qui au fond m’arrangeait assez.

M.O. Quelle a été l’influence de la guerre sur votre itinéraire?

R. T.: C’est la guerre qui fut à l’origine de ma spécialisation. J’ai été assez rapidement nommé Chef d’Equipe chirurgicale mobile et ai été amené à faire pas mal de traumatologie dans des conditions très variées. Dans les périodes de calme, comme celle qui a suivi la campagne de Tunisie, j’avais la possibilité de fréquenter les ambulances voisines anglaises ou américaines. Le service de santé américain avait organisé des conférences de perfectionnement et j’eus la chance de suivre l’un de ces cours donné par le major John Converse sur les techniques de chirurgie plastique et reconstructive, une discipline tout à fait nouvelle pour moi. Converse était de mère française et avait fait une partie de ses études à Paris. Il était parfaitement bilingue et m’invita à visiter son service dans un hôpital d’Alger ou j’ai passé quelques jours de permission. J’ai vu là les spectaculaires progrès que permettait la chirurgie plastique : greffes cutanées précoces, couverture secondaire des plaies par de vastes lambeaux représentaient une avancée inimaginable. Ensuite on m’a envoyé en Corse et j’ai eu à traiter pas mal de blessés de l’Ile d’Elbe, puis j’ai débarqué à Toulon et suis remonté avec la Première Armée jusqu’au voisinage de Paris. J’ai alors été convoqué à l'Etat Major par le Colonel Merle d’Aubigné qui était chargé de l’intégration des services de santé disparates provenant des Forces Françaises de l'intérieur et de l’extérieur. Il m’avait convoqué, car j’étais un des rares internes de Paris sous les armes à cette époque. Grand, mince, très élégant dans son “ battle dress ”, il m’interrogea sur mes campagnes et je lui ai parlé de mes contacts avec les services de santé alliés. Brusquement très intéressé, il me questionna longuement sur le service de chirurgie plastique de Converse, puis m’a dit qu’il projetait de créer un Centre de Chirurgie Réparatrice pour la Première armée. Quelques semaines plus tard, j’étais affecté dans ce Centre à l’Hôpital Léopold Bellan. A ma grande stupéfaction, j’ai vu arriver quelques jours plus tard Converse que Merle d’Aubigné était arrivé à faire détacher de l’armée américaine pour le verser dans le service de santé française à titre de consultant. Après deux années de vagabondage, je me suis retrouvé fixé dans un hôpital parisien avec deux patrons, un orthopédiste et un plasticien, excellents chirurgiens l’un et l’autre. J’ai ainsi pu faire un double apprentissage dans des conditions d’efficacité extraordinaire car nous avions un nombre considérable de blessés jusque là plus ou moins négligés. Nous recevions toutes les séquelles graves des lésions des membres, du visage et, en particulier, de très nombreuses plaies des nerfs, des brûlures, des ostéomyélites, des pertes de substances osseuses etc... Il y avait un énorme travail. Les internes de Léopold Bellan, mobilisés sur place se sont révélés très utiles. Benassy puis Cauchoix sont venus nous rejoindre ainsi qu’un anesthésiste Kern et un réanimateur Lassner, tous deux formés dans le service de santé britannique aux nouvelles techniques encore inconnues en France. C’était déjà l’embryon de ce qui allait devenir le service Merle d’Aubigné.

M.O. Avez-vous été en contact avec des chefs militaires de l’époque ?

R. T.: Je ne vais pas jouer à l’ancien combattant après un demi-siècle de silence. Je vous ai parlé de l’influence qu’a eu la guerre sur ma vie professionnelle; pour le reste ... Mais puisque vous voulez une anecdote, je peux vous raconter ma première rencontre avec de Gaulle. Cette scène est restée gravée dans ma mémoire. Le Général a réalisé sous mes yeux la façon dont un Chef peut, par le verbe, s’imposer à ses troupes. C’était peu après son arrivée en Afrique du Nord. Il a convié à une réception les officiers du corps d’armée de Constantine, dont je dépendais. Debout sur une petite estrade, nous dominant de sa haute taille, il a commencé par dire quelques mots sur la tournure plus favorable que prenait le conflit, mais ajouta-t’il aussitôt, ce n’est pas parce qu’on peut maintenant espérer que l’ennemi sera chassé de France, que notre tâche sera terminée. Et il brossa là dessus un tableau extrêmement pessimiste de la France et du monde.

M.O. De Gaulle pessimiste ! Que redoutait-il?

R. T.: Il craignait que les Français ne retournent à leurs démons, à l'hégémonie des partis politiques et aux érrements de la IVe République. Il craignait surtout que les alliés n’imposent un régime politique provisoire à la France et n’empiètent sur nos droits. Il fallait rétablir les lois de la République sur toutes les parcelles de terre libérées. Il ne fallait pas que la France soit tenue à l’écart du processus de paix et qu’elle perde son statut de grande puissance. Il fallait pour cela participer partout à la victoire, et aider les alliés de l’Ouest à contenir la poussée séculaire des russes vers la mer libre. Il fallait aussi prévoir l’explosion des peuples d’Asie et d’Afrique et savoir leur faire une place. Pour cela, l’Occident tout entier devait être uni et la France aurait un rôle de pilote. Mais en aurait-elle la volonté ? Le spectacle que donnait les divisions des Français permettait d’en douter. J’ai encore à l’oreille le ton saccadé de sa voix qui s’élevait dans un silence absolu. Le regard du Général passait au-dessus de nos têtes, à la rencontre de sa vision. Tous ces propos peuvent paraître banaux aujourd’hui, mais il faut les replacer à l’époque ou l’Allemagne dominait encore toute l’Europe, ce qui leur donnait à la fois un côté surréaliste et prophétique. L’assemblée qui s’attendait à une harangue patriotique et revancharde, était médusée par la gravité des problèmes évoqués. Beaucoup d’officiers de l’armée d’Afrique étaient alors giraudistes, voire pétainistes et étaient venus plus par curiosité que par sympathie. Ils se trouvaient soudain hissés au rôle de confidents dans la stratégie mondiale. La mesquinerie de leurs réticences s’effacait devant la grandeur du projet auquel on les associait. Ils furent lents à se reprendre lorsque le Général se tut, et se retirèrent avec gravité. On n’entendit plus dans les mess pendant les semaines qui suivirent, l’épithète injurieuse “ de Gaulle agent des anglais ”.

M.O. Revenons à la vie civile et à vos retrouvailles avec Merle d’Aubigné. Comment vous êtes vous intéressé à la chirurgie de la main?

R. T.:D’une part, parce que c’était un domaine nouveau, où l’on pouvait encore participer à son développement. Par ailleurs, j’avais été amené par une suite de circonstances providentielles à pratiquer les composantes de la chirurgie de la main : traumatologie et chirurgie plastique pendant la guerre, chirurgie nerveuse chez Petit Dutaillis, chirurgie vasculaire chez d’Allaines, orthopédie avec Merle d’Aubigné. Toutes ces formations différentes ont finalement trouvé un sens dans la chirurgie de la main qui réunit toutes ces disciplines.

M.O. : Comment Merle a-t-il vécu votre spécialisation au sein de l’orthopédie ?

R. T.: Il a très bien accepté la chose et m’a même encouragé. M. Merle d’Aubigné avait des vues extrêmement larges sur l’orthopédie. Il n’admettait plus qu’elle pût se limiter aux seules affections du squelette. Ces dernières ne constituent qu’une branche d’un domaine, beaucoup plus vaste comprenant la traumatologie fraîche et toute la chirurgie réparatrice de l’appareil moteur, dont celle de la main. D’ailleurs, je me suis très progressivement spécialisé en chirurgie de la main. Comme j’avais commencé chez d’Allaines un travail sur les complications thromboemboliques postopératoires, que j’ai poursuivi à Cochin, et m’étant rendu compte que les arthrodèses de hanche étaient de grandes pourvoyeuses de ces accidents, on m’a confié pendant un certain temps, la réalisation de ces arthrodèses. J’ai même établi une cotation des risques thromboemboliques qui a fait l’objet de la thèse de Jacques Duparc. Par ailleurs, comme j’avais acquis une certaine connaissance de chirurgie plastique auprès de Converse, j’étais chargé dans le service de la chirurgie plastique générale : lambeaux de jambe etc. M. Merle d’Aubigné était autoritaire mais il savait déléguer ses pouvoirs. C’est ainsi, que jeune chef de clinique, il m’a en 1949 installé chez lui, Quai Voltaire, pour le remplacer auprès de sa clientèle privée pendant un long séjour qu’il faisait aux Etats Unis. J’ai ainsi pu bénéficier d’un appartement chauffé pendant un des rudes hivers de l’après guerre.

M.O. Pourquoi n’avez-vous pas continué dans la voie hospitalière?

R. T.: Après 4 ans de vie militaire et tout de même une assez grande expérience chirurgicale acquise dans des conditions les plus diverses, je n’avais aucune envie de me replonger dans un bachotage théorique. D’autant que cela me rappelait la période sinistre sous l’occupation lorsque, à la Salpétrière, je passais tout mon temps libre à “ faire des questions ” et à “ sous-coller ”. J’avais d’ailleurs la naïveté de croire que ces concours moyenâgeux et truqués allaient disparaître et la fatuité de penser que je trouverais toujours à m’employer. Mon hostilité envers les concours était telle que j’ai refusé de me présenter à ceux réservés aux anciens combattants et aux spoliés. D’ailleurs M. Merle d’Aubigné comprenait fort bien ma position qui l’arrangeait assez car elle lui permettait de nommer des élèves plus jeunes. En compensation il m’avait introduit à l’Hôpital Américain, alors prestigieux, et m’a confié jusqu’à sa retraite une partie de son service avec un chef de clinique et un interne : j’ai passé plus de 25 ans à ses côtés et ma spécialisation m’a donné une certaine latitude de liberté à son égard.

M.O. Merle d’Aubigné a été manifestement une figure marquante pour bon nombre de chirurgiens de cette époque. Quel souvenir marquant gardez-vous ?

R. T.:Monsieur Merle d’Aubigné a créé l’école moderne française d’Orthopédie, en lui fixant son cadre, en instituant des règles de rigueur opératoire et d’évaluation des résultats qu'elle n’avait pas. Tous les orthopédistes Français actuels sont directement ou indirectement ses élèves. Créer une Ecole exige des conditions qui seront de plus en plus difficiles à réunir : Il faut un charisme personnel, avoir des élèves disciplinés, un centre hospitalier suffisamment important et actif, une doctrine avec des règles de conduite strictes portant sur les indications thérapeutiques, les techniques opératoires, l’évaluation des résultats, enfin et surtout une vocation d’enseignement. M. Merle d’Aubigné qui avait un esprit exceptionnellement lucide, organisé, et beaucoup d’autorité avait toutes les qualités pour être un chef d’école. Il était aussi exigeant pour lui même que pour son entourage. Le petit pavillon Lister qu’il avait hérité de Monsieur Mathieu à Cochin ne pouvait répondre à ses ambitions. Il obtint, grâce à sa ténacité, la construction de la nouvelle Chaire d’Orthopédie, le Pavillon Ollier groupant de nombreux départements et il créa dans les environs de Paris des centres d’appareillage et de rééducation ainsi que des centres pour paralysés. Ainsi se trouva constitué un ensemble hospitalier exceptionnellement complet. L’enseignement qui y fut prodigué eut une influence considérable en France et à l’étranger. Deux journées par semaine, lui étaient entièrement consacrées. Le samedi pour l’établissement du tableau opératoire de la semaine suivante, tous les malades étaient présentés, chacun des assistants donnait son avis et le patron concluait. Ces "staff meetings" étaient une nouveautée à l’époque. Le lundi matin il y avait la consultation commentée du Patron et l'après-midi la présentation des dossiers des malades opérés la semaine précédente. Cette présentation était suivie par un exposé fait par un assistant du service ou par un invité. Monsieur Merle d’Aubigné était un des derniers orthopédistes généraux capable d’aborder en spécialiste chacun des problèmes de cet immense domaine allant des fractures du pied, aux tumeurs du rachis, aux lésions du plexus brachial, de la hanche à la chirurgie de la main, ce qui explique l’admiration qu’il suscitait et l’emprise qu’il avait sur ses élèves cantonnés dans les branches plus limitées.

M.O. : Pourquoi dites vous que les conditions exigées par la création d’une Ecole sont de plus en plus difficiles à réunir?

R. T.: Je pense que le morcellement des grands services, tel qu’il est réalisé dans les hôpitaux publics, n’est pas favorable pour la création d’une Ecole. Certes, plusieurs services peuvent se grouper pour l’enseignement mais, l’expérience l’a maintes fois prouvé, l’établissement de doctrines thérapeutiques communes ne résistent pas dans notre pays à l’individualisme de chaque chef de service. Je crois que les nouvelles écoles se créeront plus facilement dans des Institutions privées, comme il en existe en Suisse ou aux Etats Unis.

M.O. Sur toutes les photos qu’on a de lui, Merle d’Aubigné apparaît très grand seigneur...

R. T.: Monsieur Merle d’Aubigné était un gentilhomme dans tous les sens du terme. Son ancêtre, Agrippa, était compagnon de Henri IV. Sa prestance et son élégance lui conféraient un ascendant naturel. Issu du côté paternel et maternel d’une double lignée de pasteurs, il avait hérité d’une grande rigueur et d’un sens profond de la justice. Il exigeait par exemple qu’on désigne les malades par leur nom. A l’époque, on disait “ cette femme n°16, salle Pasteur ”. Mais son esprit démocratique ne l’empêchait pas d’être peu tolérant et d’avoir des colères légendaires. Elles étaient dues à mon avis, à un excès de tension et de responsabilités. Comme il le disait à propos de son maître Lecène, “ la nervosité éclatait ”. Ces scènes pénibles, souvent injustes, étaient suivies par des séances de charme. Moi qui le voyais souvent en vacances, trouvais en lui un compagnon exquis, sauf lorsqu’il barrait son bateau. J’ai préféré renoncer à être son équipier.

M.O. Vous êtes un élève “ pur et dur ” de Cochin mais votre Institut est installéà présent dans la Clinique des frères Judet.Comment est-ce possible?

R. T.:Il existait une certaine rivalité entre les deux maisons, mais qui n’empêchait pas une estime réciproque. Merle d’Aubigné reconnaissait la valeur de Robert et de Jean Judet. Ces derniers étaient amicaux à mon égard et m’ont toujours soutenu que ce soit à l’Académie de Chirurgie ou ailleurs. Récemment, j’ai été très ému par la façon si chaleureuse dont Jean et Henri Judet m’ont par un retour du sort, accueilli chez eux, à Jouvenet.Quant à Raymond Roy Camille, qui était d’abord passé par Cochin, comme d’ailleurs Henri Judet, il était un de mes amis les plus proches. C’était un être merveilleux, ayant un sens élevé de l’amitié, d’une grande générosité et que je regrette infiniment.

M.O. Dans les années 1970, vous étiez avec Jean Gosset et Marc Iselin, l’un des trois spécialistes Français de Chirurgie de la main. Commentcelà ce passait?

R. T.: Pendant longtemps, Messieurs Iselin et Gosset m’ont ignoré. Je n’étais pas désigné individuellement mais de façon anonyme par “ l’équipe de Merle d’Aubigné ”. Puis les choses se sont normalisées à partir du moment où j’ai fondé le GEM dont ils ont été les deux premiers présidents après M. Merle d’Aubigné et après que François Iselin soit venu comme interne à Cochin. M. Iselin a eu le mérite d’être le premier à enseigner la chirurgie de la main en France.

M.O. Jean Gosset était contre la spécialisation en chirurgie de la main. Comment expliquez-vous sa position?

R. T.:Je pense que Jean Gosset ne s’était pas encore rendu compte de l’influence qu’allaient avoir les techniques de microchirurgie sur le traitement des plaies des mains. Or l’apprentissage de ces techniques est lent et surtout demande un entraînement constant, cela exigeait une spécialisation qui n’apparaissait pas nécessaire auparavant.

M.O.Bien que n’étant pas vous-même un microchirurgien enthousiaste, vous avez encouragé vos élèves à se former à cette technique...

R. T.: Enthousiaste n’est pas le mot. J’ai toujours pensé que la microchirurgie était une technique et non pas une spécialité et que le chirurgien de la main devait avoir, avant tout, une vision fonctionnelle et ne pas se contenter d’être prisonnier d’une technique. Cela dit, j’ai très longtemps opéré avec des loupes. J’avais fait faire en Angleterre des loupes de grossissement 6 qui suffisaient pour ce que je faisais à l’époque. Lorsque la microchirurgie s’est vulgarisée, j’avais à ce moment là une soixantaine d’années. J'ai pensé qu’il était plus sage de confier les techniques de fort grossissement à mes collaborateurs. Comme j’étais assez lié à Bernard O’Brien qui était le pionnier de la microchirurgie en Australie, pays où cette technique a immédiatement connu son épanouissement, nous avons conclu un accord qui s’est révélé extrêmement profitable. O’Brien a envoyé son assistant Wayne Morrison passer une année avec moi pour se perfectionner en chirurgie de la main. De mon côté, j’ai envoyé en Australie Alain Gilbert chez O’Brien pour apprendre la microchirurgie. Ces deux jeunes chirurgiens ont travaillé successivement pendant deux années, et ont acquis l’un et l’autre une renommée internationale.

M.O. Comment avez-vous réussi à former tant d’élèves ?

R. T.: Je pense que c’est surtout dû à l’attirance du service de Cochin et aussi peut-être à mes écrits. J’éprouve le besoin d’écrire pour clarifier mes idées et ne suis capable d’apprendre qu’en enseignant. J’ai eu la chance d’avoir autour de moi des amis, plutôt que des élèves. Cela a commencé avec Jacques Duparc; on a beaucoup travaillé ensemble, d’abord sur sa thèse, puis sur d’autres sujets. Il m’aidait en ville et s’est tout naturellement intéressé à la chirurgie de la main, dont il est devenu un expert. Il fut avec moi un des membres fondateurs du Groupe d’Etude de la Main. Pendant des années, j’ai vu défiler à Cochin des générations d’internes et de chefs de clinique. Certains se sont plus particulièrement intéressés à ce que je faisais. C’est grâce à Malek, à Thomine, à Valentin, à Baux, à Alnot, à Dubousset, à Lisfranc, à Achach, à la Caffinière et à quelques autres, que j’ai pu mener à bien mes travaux sur la main et sur les brûlés. Tous m’ont aidé à rédiger mon traité de chirurgie de la main et je leur en suis très reconnaissant. J’ai eu en charge pendant 15 ans, le Centre des Brûlés de Cochin. Cela a été pour moi, une expérience extraordinaire sur le plan humain et sur le plan professionnel. Expérience souvent douloureuse car on ne s'habitue pas à voir périr des patients qu'on croit avoir sauvé, ce qui était malheureusement la règle lorsque l'étendue des brûlures dépassait un certain pourcentage. Que d'espoirs décus après des périodes trompeuses d'améliorations ! Serge Baux m'a été d'un grand secours pendant toute cette période. Par contre, le traitement des séquelles m’apportait des satisfactions. Il m'a rappelé la chirurgie de guerre, et j’ai pu perfectionner l’expérience que j’avais de la reconstruction du visage et des mains.

M.O. Quand avez-vous pris votre liberté ?

R. T.: J’ai quitté Cochin pour fonder en 1972 le premier Institut de la Main à Neuilly avec Régis Lisfranc et Alain Gilbert. J’ai Alain à mes côtés depuis plus de 25 ans et je me réjouis tous les jours d’avoir un ami aussi brillant et aussi sûr auprès de moi. Nous poursuivons sans cesse de nouveaux projets et vous allez voir bientôt paraître un nouvel Atlas de techniques chirurgicales de la main, en collaboration avec Alain Masquelet. L’institut de la Main s’est progressivement élargi; il comptait 6 chirurgiens à Franklin et maintenant 12 à Jouvenet. A nouveau, j’ai vu se succéder des générations de résidents français et étrangers. Certains, parmi les meilleurs, font maintenant partie du staff de l’Institut. D'autres sont ou ont été des collaborateurs bénévoles comme Kuhlman, Rousseau, Masquelet et bien d'autres venant des pays les plus divers.

M.O. Quelle est la part à votre avis, de l’influence des écoles étrangères dans votre carrière ?

R. T.: Elle est considérable. J’ai déjà évoqué l’enrichissement que m’ont apporté mes contacts avec les chirurgiens anglo-saxons pendant la guerre et en particulier, l’influence qu’a eu John Converse. M. Merle d’Aubigné lui aussi était attiré par l’étranger. Il avait admiré avant guerre, les grands centres d’orthopédie, de Vittorio Putti en Italie et de Boehler en Autriche dont il s’est par la suite inspiré. Parfaitement anglophone, il a dès la Libération, établi des relations étroites avec les anglais et les américains. Il m’a envoyé chez Herbert Seddon, dont le service, alors à Oxford, était spécialisé dans le traitement des lésions des nerfs périphériques. Cela a été le début d’une étroite collaboration entre les 2 services. En 1949, la Société Française d’Orthopédie choisit comme sujet du rapport annuel, usage qui s’est perdu depuis, la Maladie de Dupuytren et m’en confia la rédaction en collaboration avec J.I.P James, alors assistant de Seddon. Ce fut l’occasion d’incessants déplacements des 2 côtés de la Manche. Etant chargé de la chirurgie plastique et de celle de la main à Cochin, j’ai été amené à prolonger mes séjours en Angleterre, car ces disciplines nouvelles n’étaient pas enseignées en France. Les services les plus importants de chirurgie plastique, étaient tenus par deux néo-zélandais, Harold Gillies et Archibald Mac Indoe, tous deux anoblis pour les services rendus pendant la guerre. Ils étaient cousins, plein d’humour et de charme, excellents opérateurs et étaient entourés par une cohorte d’auxiliaires féminines bénévoles, ravissantes. Mac Indoe ne circulait qu’en Rolls et savourait sa réussite dans une Angleterre encore victorienne. Tout autre était Guy Pulvertaft, le chirurgien de la main le plus célèbre, austère, très religieux, il vivait pour rendre service à ses malades, à ses proches. Il m’enseigna la technique des greffes des tendons fléchisseurs et devint l’un de mes meilleurs amis. Un groupe d’éminents chirurgiens anglais, s’intéressant à la main avait créé un “ Hand Club ”, limité à dix membres où siégeaient, Watson Jones, Mac Indoe, Capener, Pulvertaft et autres célébrités. Le club se réunissait deux fois par an et les séances de travail, assez brèves, se terminaient par un fastueux dîner. J’y fus invité à plusieurs reprises. Mais ces réunions élitistes, ne pouvaient résister à la démocratisation qui touchait aussi l’Angleterre. Une nouvelle génération de chirurgiens groupée autour de Graham Stack, fonda un “ Second Hand Club ” beaucoup plus actif, dont je fus membre dès sa création. C’est de là qu’est venue l’idée de créer en France des groupes d’étude similaires. En 1948 ou 49, nous avons fondé avec mes amis, Daniel Morel Fatio et Claude Dufourmentel, la Société Française de chirurgie Plastique, puis quelques années plus tard, j’ai fondé avec Duparc, Vilain, Michon et Rabischong, le Groupe d’Etude de la Main. Chacun de nous a joué un rôle important dans le développement du GEM. Le but de ces sociétés, était de grouper les chirurgiens s’intéressant à ces nouvelles disciplines et à en assurer l’enseignement pour pallier aux Universités pendant longtemps défaillantes.

M.O. Vous prônez la formation de vôtre spécialité dans des structures privée. Faut-il y voir une influence de vos contacts avec les Etats-Unis?

R. T.: Certainement, j’ai obtenu en 1951 une bourse Fulbright d’un an pour les Etats-Unis. Mon principal objectif était de rencontrer Sterling Bunnell, le fondateur de la chirurgie de la main. Le nombre de blessés des mains irrécupérables pendant la dernière guerre conduisit le Major Général de l’armée américaine à charger Bunnell, un chirurgien de San Francisco déjà âgé, d’organiser le traitement des blessés de la main. Neuf centres spécialisés furent créés et Bunnell exigea des chirurgiens appelés à s’en occuper, une formation en orthopédie, en chirurgie nerveuse et en chirurgie plastique, car disait-il, dans un si petit espace, il n’y avait pas de place pour trois chirurgiens différents. Les chirurgiens ainsi formés fondèrent plus tard, la Société Américaine de Chirurgie de la Main. J’ai passé six mois à San Francisco. Sterling Bunnell était déjà une légende et son livre “ Surgery of the Hand ” a été la Bible pour les chirurgiens de la main de ma génération. Bunnell était avant tout un naturaliste, recherchant des lois s’appliquant à toutes les manifestations de la nature, minérales, végétales, animales. Il avait fait des études comparatives sur les nageoires des poissons, les ailes des oiseaux et les mains. Il avait établi pour le traitement chirurgical des mains des “basic principles” reposant sur des notions anatomiques et physiologiques qui sont toujours appliquées.

M.O. Quel genre de caractère avait-il ?

R. T.: Comme chez certains êtres exceptionnels, son comportement pouvait parfois sembler d’une extrême originalité. Ses relations avec les animaux les plus divers étaient d’une totale familiarité. Il vivait dans sa maison et dans son jardin entouré de serpents, d’alligators, d’oiseaux. Je n’ai pas le temps de vous raconter les scènes étranges dont j’ai été le témoin. J’ai appris à réfléchir à ses côtés et son influence est restée profonde. Puis j’ai visité la célèbre école de chirurgie de Chicago, fondée par Kanavel. Ses successeurs, Koch, Mason et Allen s’étaient spécialisés en chirurgie de la main. J’ai été séduit par Michael Mason, d’une exquise courtoisie, aussi bien en salle d’opération que dans le privé et fortement impressionné par l’intelligence et le dynamisme d’Harvey Allen, qui malheureusement devait mourir peu après. Enfin, à New York, je partageais mon temps entre le Professeur Emmanuel Kaplan et William Littler. La modestie de M. Kaplan n’avait d’égal que son immense savoir. Ayant fait ses études médicales en Russie et en France avant de se fixer aux Etats-Unis, il était l’héritier de plusieurs cultures et a fait connaître en les traduisant les livres de Duchenne et de Bourgery. Il abordait en anatomiste la chirurgie de la main, sous un angle essentiellement fonctionnel, et était entouré dans son laboratoire par deux élèves d’un grand avenir, Dick Smith et Morton Spinner. Ma rencontre avec Bill Littler a marqué ma carrière. Nous avions le même âge, les mêmes goûts. J’admirais sa technique chirurgicale, une des plus parfaites à ma connaissance et surtout sa créativité. Pour être un grand chirurgien, il ne suffit pas de poser des indications judicieuses et d’être un bon technicien, il faut aussi être créatif et c’est bien plus rare. Bill et moi étions appelés à nous revoir très souvent. Cette année sabbatique fut le début de mon aventure américaine. Je devais y retourner tous les ans.

M.O. Vous n'avez fréquenté que des anglo-saxons ?

R. T.: Non, bien sûr. Dès que le GEM fut fondé, il a attiré de nombreux chirurgiens des pays voisins. IL y avait encore peu de chirurgiens pratiquant exclusivement la chirurgie de la main en Europe. Moi-même, je ne me suis consacré exclusivement à cette chirurgie qu’après avoir quitté Cochin en 1972. Parmi les plus anciens spécialistes de la main, Claude Verdan et Erik Moberg, deux superbes personnalités et des amis très proches. Puis nous vîmes arriver Bonola et Morelli, Enrique de Salamanca et un peu plus tard, Hanno Millesi, Dieter Buck Gramcko, Gorgio Brunelli, Paolo Bedeschi, Eduardo Zancolli d’Argentine, John Hueston d’Australie et bien d’autres. Enfin, de plus en plus d’Américains dont Joseph Boyes, qui était le voisin de M. Merle d’Aubigné en Espagne et Alfred Swanson à qui j’ai présenté une de mes anciennes résidentes qu’il a épousée. J’ai avec leur couple des relations réellement familiales. Il est difficile aujourd’hui, de se faire une idée de l’atmosphère amicale et studieuse qui régnait dans ces petites sociétés de la main à l’époque où cette spécialité était à ses débuts et où la taille de ces sociétés permettait à tous les membres de s’appeler par leur prénom. Les spécialistes, peu nombreux, poussés par la même passion, voyageaient beaucoup et se rencontraient souvent. Les progrès étaient si rapides que chaque réunion permettait de dévoiler de nouvelles techniques qui suscitaient de longues discussions. Les étrangers aimaient venir en France et le GEM, dont ils parlent encore avec nostalgie, a joué un rôle essentiel dans l’évolution de cette spécialité. Les membres étrangers étaient presque aussi nombreux que les français et les réunions se déroulaient dans les plus belles régions du pays.

M.O. Comment voyez-vous l'évolution du GEM ?

R. T.: Je suis évidemment fier d’avoir été un des fondateurs du GEM, maintenant devenu une Société comptant plusieurs centaines de membres. Mais l’esprit n’est plus le même. On ne peut revenir en arrière. Cette Société comme bien d’autres a été victime de son succès, ce qui a éveillé des convoitises et réveillé des rivalités avivées par une situation économique de plus en plus difficile... La Société d'Orthopédie a aussi eu sa crise de croissance qu’elle a depuis longtemps surmontée. Il en sera de même pour le GEM, grâce à d’adjonction d’un élément de réflexion pondérateur, faisant des propositions au Bureau Exécutif sur les grandes orientations de la Société. Ce rôle est joué à la SOFCOT par le Comité des Anciens Présidents. D’ailleurs, toutes les Sociétés Savantes auraient besoin d’un Comité permanent de réflexion et de proposition pour dialoguer avec les Pouvoirs Publics de plus en plus inquisiteurs, pour coordonner à long terme les politiques nationales et internationales, pour lutter contre l’inflation des réunions, pour donner des directives dans les domaines de l’éthique, de l'enseignement et des publications, et aussi, pour guider les relations avec les Sociétés Savantes ayant des préoccupations voisines.

M.O. La main doit-elle réellement se séparer de l’Orthopédie ?

R. T.: La division de la Chirurgie Réparatrice de l’Appareil moteur en plusieurs branches est inévitable. Même au début de ma carrière, très peu de chirurgiens orthopédistes étaient capables de couvrir l’ensemble de cet énorme domaine. La chirurgie de la main elle-même a maintenant tendance à se subdiviser.Mais il faut conserver l’unité de cet ensemble, tout au moins sur le plan éducatif. Tous les futurs chirurgiens de l’appareil moteur doivent avoir des bases communes : une connaissance étendue de l’anatomie et de la physiologie de cet appareil ; un apprentissage commun des techniques de réparation osseuse, cutanée, tendineuse, nerveuse et vasculaire qui demandent une rigueur et une asepsie exceptionnelle. Enfin, et c’est important, des notions indispensables concernant la recherche. Il ne s’agit évidemment pas de faire de tous ces futurs chirurgiens de l’appareil moteur des chercheurs, mais ils doivent être capables de comprendre le langage des fondamentalistes et acquérir un esprit de rigueur applicable à la recherche clinique. La fréquentation des laboratoires est obligatoire pour les futurs orthopédistes américains. Elle seule permet de collaborer avec les fondamentalistes, et maintenant aussi avec les ingénieurs en raison de l’utilisation de plus en plus fréquente de matériaux étrangers. Or, il ne faut pas l’oublier, fondamentalistes et ingénieurs ont un champ d’investigation beaucoup plus général que le nôtre. C’est nous qui devons aller à eux pour les intéresser à nos problèmes et réduire le fossé entre la recherche clinique et la recherche fondamentale.

M.O.Vous qui êtes un "éditeur infatigable" comment vivez -vous la suprématie anglophone des publications ?

R. T.: Il est certain que je suis très préoccupés par le recul du français dans le monde. Comment réagir ? Lorsque j’avais la responsabilité du des Annales de Chirurgie de la Main, j’ai essayé plusieurs formules. Tout d’abord les articles français étaient publiés avec un long résumé en anglais et en espagnol. Puis nous avons fait un journal bilingue anglo-français dans lequel chaque article était traduit dans l’autre langue, ce qui était qui était très coûteux en papier et en argent. Ensuite, j’ai essayé la formule d’un journal français et d’un journal anglais paraissant indépendamment. C’était aussi coûteux et la version anglaise du journal se vendait mal à l’étranger. La Revue d’Orthopédie a d’ailleurs fait la même expérience. Faut-il revenir à une formule bilingue ? Je ne le crois pas, parce que l’immense majorité des chirurgiens étrangers sont maintenant habitués à lire l’anglais. Faut-il supprimer le journal français ? Sûrement pas. Il faut maintenir un journal francophone. Certes, il n’aura qu’une diffusion relativement limitée, bien qu’il existe encore des îlots de francophonie à ne pas négliger . Ce journal sera lu si les articles sont bons, car en fin de compte, la seule chose qui prime, c’est la qualité. Il en est de même pour les livres.

M.O. : Le problème de l'anglais est en fait celui de la suprématie américaine, puisque même les anglais se plaignent de ne pas être lus par les américains...

R. T.: C'est un sujet délicat et très sensible, compliqué par la politique, par l'amour-propre national et les malentendus. Bien sûr, on est par moments très agacé par les manifestations de l’hégémonie culturelle américaine, par l’absence habituelle de références bibliographiques pour les travaux non rédigés en anglais. Mais ne croyez-vous pas que les américains soient eux aussi agacés par la suffisance intellectuelle des Français, se référant malheureusement le plus souvent au passé, et par nos critiques incessantes qu'ils taxent d'ingratitude, après leur rôle à nos cotés, décisif, pendant les deux guerres mondiales ? Il faut évidemment ne pas accepter servilement tout ce qui vient d'Amérique, défendre nos valeurs, défendre le Français. Mais ce n'est pas en nous opposant systématiquement à eux qu'on servira le mieux notre cause. Il faut prendre chez eux ce qui nous sert et rejeter ce qui ne correspond pas à nos intérêts. Mais il ne faut être trop injuste à l'égard des Américains tous comptes faits. Ils nous ont beaucoup apporté sur le plan médical, sans revenir sur leur rôle dans les 2 guerres. Ils nous ont apporté des techniques nouvelles, la rigueur dans la rédaction des articles, et surtout leur apport dans le domaine de la Recherche a été considérable. De plus, ils nous ouvrent les portes lorsqu’on leur offre quelque chose d’intéressant. Je me méfie de l’anti-américanisme systématique, trop commode pour masquer nos faiblesses... C’est sur le plan commercial que l’hégémonie américaine est la plus dangereuse. Presque toutes les maisons d’instrumentation médicale françaises sont passées sous contrôle étranger. Il me semble que les autres pays européens se défendent mieux.

 

M.O. : Que vont devenir l’Orthopédie, et surtout la chirurgie de la main au sein de l’Europe ?

R. T.: Il y aura je pense, peu à peu une uniformisation de l’enseignement en Europe. Les conditions d’exercice de ces disciplines dépendront encore pendant longtemps de la politique intérieure de chaque pays. Mais ce qui m’inquiète surtout, c’est la diffusion des travaux français à l’étranger. C’est un problème très sérieux. Nous avons d’excellents congrès, tant les réunions de la SOFCOT que du GEM restent les plus brillantes dans leur discipline en Europe. Pourtant, ces Congrès attirent maintenant moins d’étrangers. De plus, la diffusion des travaux se fait mal. Ce n’est pas la qualité de la chirurgie qui est en cause car la France est un des pays où on opère le mieux. Il faut recherche ailleurs les causes de cette discordance. Certes, il y a le recul du français. C’est un fait indéniable. Quand je pense aux tournées que je faisais en Amérique Latine ou au Moyen Orient, il y a seulement 25 ans où tout le monde parlait français. Maintenant, même chez nos frères latins, il faut traduire le français en anglais pour être compris. Mais il ne suffit pas d'invoquer le recul de la langue française, car une autre cause plus profonde limite la diffusion des travaux français, c'est le peu de goût que nous avons pour la recherche. Celle-ci est devenue une référence incontournable pour l'appréciation d'un article médical, or les chirurgiens français ne sont pas éduqués pour acquérir un esprit scientifique propre à la recherche. Il existe bien un corps de chercheurs professionnels au CNRS et à l'INSERM, mais sans contacts réel avec la clinique et seulement préoccupé par les travaux de laboratoire. C'est là un terrible handicap car les liens avec la clinique doivent être assurés par des cliniciens et des chirurgiens. Il faut dire que les chercheurs professionnels ont parfois une attitude condescendante propre aux fonctionnaires français, qui n'incite guère à une collaboration. De plus, il est certain qu'il est très difficile en France pour un chirurgien de passer une partie de son temps au laboratoire. Pourtant, ce qu'on lui demandera de plus en plus, je le répète, c'est qu'au cours de sa formation, il ait acquis l'esprit de recherche de manière à pouvoir collaborer efficacement avec les chercheurs fondamentalistes et les ingénieurs. Certains chirurgiens iront plus loin et deviendront de vrais chercheurs comme c'est couramment le cas en Amérique ou en Suède.

 

M.O. Comment promouvoir la recherche ?

R. T.: Ni l'Université ni les chirurgiens orthopédistes n'ont montré un grand empressement pour développer la recherche, sauf peut-être dans le domaine traditionnel en France de l’anatomie. On incrimine le manque d’argent et l’absence de locaux. Ce n’est pas tout à fait exact, des laboratoires existent, mais sont peu fréquentés. Sur le plan financier, il existe des filières notamment européennes, dont les français profitent peu. Ce qui fait défaut, je le répète encore, c’est l’esprit de recherche. Il faudrait de plus que les chercheurs chirurgicaux, il en existe, acquièrent un statut officiel et soient rétribués. Autrement dit, l’éducation nationale doit créer quelques postes fixes avec avancement possible dans cette carrière. Je pense aussi que les chefs de clinique et peut-être même les internes, devraient inclure dans leur cursus, un stage dans les laboratoires.

M.O. : En dehors de la chirurgie de la main, vous vous êtes passionné pour l’Art, la peinture notamment...

R. T.: J’ai toujours fréquenté des artistes. Je me plais à leur contact. C’est une question de sensibilité. Jeune, j’ai surtout fréquenté des peintres. J’aime la peinture et prenais plaisir à suivre l’évolution des peintres que je connaissais. Le milieu parisien de la peinture, formait à l’époque une vraie franc-maçonnerie internationale. Lorsqu’on y était introduit on avait accès à tous les ateliers. J’ai soigné quelques peintres et suis devenu le conseiller médical et l'ami de plusieurs d’entre eux. Certains sont devenus célèbres: les frères Giacometti, Alberto et Diego m’ont chacun offert une main en bronze, Vieira da Silva et son charmant mari, Arpad Szenès, mon partenaire de ping pong étaient mes voisins de campagne, le doux Atlan qui ne peignait que des figures guerrières, Poliakoff qu’on invitait pour jouer de la guitare ou Rufino Tamayo qui est devenu une gloire nationale dans son Mexique natal. D’autres, n’ont eu qu’une célébrité passagère pour tomber ensuite dans un injuste oubli, comme Pierre Dmitrienko ou le grand peintre Japonais Key Sato. D’autres ne sont jamais sortis de l’anonymat malgré tous mes efforts infructueux et je pense surtout à Ferdinand Desnos. Tous ceux là sont morts. Heureusement, il me reste quelques amis de jeunesse. Par la suite, j’ai plutôt fréquenté des écrivains et des musiciens. Ces derniers présentaient souvent des troubles du membre supérieur, ce qui m’a amené à m’intéresser à leur pathologie.

 

M.O. : Après 50 ans de chirurgie de la main, en cette fin de XXème siècle, comment imaginez-vous les 50 prochaines années ?

R. T.: Il est difficile de témoigner pour l’avenir. Mais on ne peut s’empêcher de s’inquiéter devant l’abaissement du statut des médecins tant sur le plan social que financier. Les chirurgiens de l’appareil moteur n’échappent plus à cette dégradation. Cette situation n’est peut-être pas spécifiquement française, néanmoins, elle se traduit chez nous par la disparition de l’enthousiasme qui a accompagné l’essor prodigieux de notre spécialité au cours des décennies précédentes et le peu de confiance dans un avenir économique meilleur. Ceci risque d’éloigner de notre profession, merveilleuse mais menacée, la jeune élite du pays. Pour ce qui est de l’évolution propre à la chirurgie de la main, les spécialistes tout d’abord cantonnés à la main et au poignet auront de plus en plus tendance à s’intéresser à l’ensemble du membre supérieur, ou plus exactement aux lésions des structures du membre supérieur ayant des répercussions sur la main. Cette expansion me parait plus discutable pour le traitement des 2 articulations proximales du membre qui répondent à d’autres directives. Pour ce qui en est de l’Orthopédie en général, l’évolution ira à la fois vers un morcellement en sous spécialités et vers une vision plus globale englobant à la fois la chirurgie du squelette et des parties molles. Quelle sera la place de la France dans cette évolution ? Nous avons des atouts qui sont loin d’être négligeables : une excellente tradition de technique opératoire et une bonne connaissance de l’anatomie, rendue possible par l’utilisation de cadavres frais, avantage inconnu des étrangers mais qui a tendance à disparaître chez nous. La place qu’occupera l’orthopédie française dépendra de la capacité qu’auront nos compatriotes de conserver nos acquis , de s’impliquer d’avantage dans la recherche, de bien cibler des sujets de travaux ayant une portée internationale et de s’exprimer couramment en anglais.

Maîtrise Orthopédique n°69 - décembre 1997
 
 
 
 
 
 
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