M.O. : Pouvez-vous nous présenter le congrès " Ortho Mare Nostrum " ?
V.D. :
C'est le deuxième congrès de la Société Méditerranéenne de Chirurgie Orthopédique qui a été fondée par mon ami Jean Manuel Aubaniac. Cette société s'est créée car au fil des rencontres professionnelles : nous avons constaté que nous étions nombreux à nous sentir méditerranéens. La Méditerranée est une grande mer qui loin d'être une source de division entre les peuples qui la bordent est un élément d'union. Elle touche trois continents qui sont l'Afrique, l'Asie et l'Europe et rassemble tous ceux qui vivent autour. La philosophie et toutes les sciences majeures sont nées au creux de cette mer et la majorité des peuples qui sont baignés par la Méditerranée ont une histoire commune. Ils sont monothéistes. Au cours des nombreuses discussions avec Aubaniac, nous avons réalisé que cette société pouvait nous aider à nous rapprocher des pays situés sur le versant africain de la Méditerranée. Lino a créé des statuts, il a contacté des collègues de tout le pourtour méditerranéen et tous étaient très contents de participer à la création de cette société. Le premier congrès a eu lieu à Marseille l'année dernière. Cette année, il m'a confié l'organisation du deuxième congrès.
M.O. : Qu'est-ce que les orthopédistes du nord et du sud de la Méditerranée ont-ils en commun ?
V.D. : Beaucoup de choses et cela tient à un brassage des peuples, très ancien. La civilisation grecque puis romaine s'est étendue sur toutes les rives du bassin méditerranéen. Ensuite les conquêtes arabes sont remontées jusqu'en France. Plus récemment les pays du nord ont colonisé ceux du sud. Aujourd'hui, il existe un flux migratoire de l'Afrique du Nord vers l'Europe, et plus particulièrement vers la France et le nord de l'Italie. La majorité des gens qui viennent d'Afrique du Nord parlent le français, ce qui implique une grande complicité culturelle. Je parle mal le français mais je m'entend très bien avec les méditerranéens parce qu'ils ont une disponibilité d'esprit et une chaleur de cœur propice à l'amitié. Bref, d'une certaine manière, on peut dire que ce sont des " latins " par opposition au caractère " anglo-saxon ".
M.O. : Ne pensez-vous pas que les grandes différences en matière d'équipement hospitalier, rendent le dialogue difficile ?
V.D. : Non, beaucoup de chefs de service d'orthopédie des pays d'Afrique du Nord sont des chirurgiens de haut niveau qui se sont formés en Italie mais surtout en France. Ils
ont appris les techniques modernes puis ils sont rentrés chez eux pour essayer de faire avancer les choses. Ce congrès leur donne, je pense, la possibilité de renouer des liens toujours présents et d'échanger les expériences. Chacun est conscient de l'écart matériel qui le sépare de son confrère mais la culture chirurgicale est la même et il y a véritablement des opportunités de développement et d'enrichissement mutuel.
M.O. : Pourquoi ce congrès a-t'il lieu à Syracuse ?
V.D. : C'est vrai que je suis professeur d'orthopédie à Rome et qu'il aurait été naturel d'y organiser le congrès. La ville est reliée à la Méditerranée par le Tibre mais elle n'est pas sur la mer. Le Comité de Direction souhaitait une ville franchement sur la mer et comme je suis né à côté de Syracuse, ce choix s'est naturellement imposé. Syracuse a été l'une des premières colonies grecques et de par sa position stratégique elle a joué un rôle très important dans l'histoire de la Méditerranée. Mon ami, l'archéologue Voza a écrit : " Il existe des endroits exceptionnels dans le monde où nature, mythe et histoire, semblent avoir donné le meilleur ; Syracuse est l'un de ceux là ". Enfin, Syracuse a été la patrie d'un grand scientifique de l'humanité : Archimède. C'est une ville très riche d'antiquités et de vestiges. Mon lieu de travail étant Rome, l'organisation du congrès m'a posé quelques problèmes, mais cela en valait la peine. Après les séances de travail on visitera la vieille ville et la connaissance de l'art et de la culture ancienne nous permettront de nous enrichir.
M.O. : Etes-vous sicilien ?
V.D. : Oui, ma famille est d'Avola, à coté de Syracuse. J'ai étudié à l' Université de Catane en Sicile. Dans les années 60, cette faculté de médecine avait très bonne réputation. Après six ans de formation, après le doctorat, j'avais envie de voir autre chose ailleurs, alors je suis parti à Rome à la clinique universitaire de chirurgie de La Sapienza où ils avaient commencé à faire les premières greffes du rein en 69. Mais cette chirurgie n'était pas faite pour moi. Je souhaitais me spécialiser dans un domaine plus ciblé. On m'a alors parlé du Professeur Boni qui avait la chaire d'Orthopédie à Pavie, dans le nord de l'Italie. Il était considéré, pour sa rigueur scientifique et sa passion pour la vraie culture, un des meilleurs professeurs de son temps. Je suis allé le voir et il m'a reçu très chaleureusement. Le premier matin où je suis allé chez lui, il m'a emmené au bloc opératoire voir une intervention sur le rachis cervical par voie antérieure. Pour moi qui n'avais vu au sud de l'Italie que des traitements orthopédiques qui s'arrêtaient au plâtre, c'était extraordinaire, et je suis resté chez lui 18 ans.
M.O. : C'est aussi simple que cela en Italie, vous débarquez dans un service à Pavie et on vous prend comme élève ?
V.D. : Mais non ce n'est pas si facile ! Seulement quand on prend des initiatives et que l'on décide de construire son avenir, les occasions se présentent. Boni n'avait pas d'enfant et il se consacrait entièrement à l'orthopédie. Il m'a pris comme élève et moi j'aimais beaucoup ce Maître qui nous transmettait si bien sa passion chirurgicale.
M.O. : Comme s'est passé cette période auprès de lui ?
V.D. : Je me suis orienté tout de suite vers la chirurgie vertébrale. On faisait beaucoup de choses mais on travaillait surtout sur le rachis cervical. J'ai recherché dans la littérature orthopédique les auteurs qui s'intéressaient au rachis. Par exemple en 72, j'ai appris qu'à Toronto il y avait un Monsieur qui s'appelait Jean Mac Nab qui faisait de la chirurgie du canal vertébral étroit et des arthrodèses inter-transversales. Je suis donc allé le voir et suis resté trois mois chez lui. Il pratiquait déjà la chemopapaïne intra discale et il m'a beaucoup appris. Mais la grande révélation de ma vie fut le professeur parisien, Raymond Roy-Camille, qui faisait des merveilles, d'autant plus que nous ne connaissions que les tiges de Harrington comme ostéosynthèse.
M.O. : Mais comment avez-vous entendu parler de M. Roy-Camille ?
V.D. : A la fin des années 70, il avait organisé un cours, les 'Premières Journées de la Pitié'. J'avais envoyé ma fiche d'inscription et j'avais demandé à rester quelque temps dans son service. Roy-Camille m'avait donné son accord. L'histoire de notre rencontre est très amusante. J'avais un ami qui était secrétaire à l'ambassade d'Italie et je lui avais demandé de me trouver un point de chute à Paris. Il m'avait trouvé un appartement avenue de Suffren. Je roulais en Alpha Roméo et le parking le plus proche était à l'hôtel Hilton. Le premier matin pour aller à l'hôpital, je suis rentré dans le hall du Hilton pour prendre l'ascenseur qui menait au garage. Un monsieur en imperméable blanc très élégant, bien rasé, et content m'a rejoint. Nous échangeons des politesses et nous descendons au parking. Nos voitures étaient garées l'une en face de l'autre. " Ah ! une voiture italienne " m'a-t'il dit, et il s'en va. Je suis arrivé à la Pitié Salpetrière, je suis allé au 7ème étage où se trouvait le secrétariat du Prof. Roy-Camille. Sa secrétaire, une dame assez dure , m'a dit: " Le patron arrive, asseyez-vous là ". J'ai attendu une demi-heure, puis elle m'a finalement dit d'entrer. Je suis entré dans le bureau et je suis tombé sur le Monsieur du parking. Quelle agréable surprise !
M.O. : Comment s'est déroulé votre passage chez Roy-Camille ?
V.D. : Très, très bien et j'y suis resté une année entière. Roy-Camille avait la capacité de mettre les gens à l'aise et en confiance. Il m'a conseillé de prendre des gardes afin de mieux me familiariser avec sa technique. Il me disait :" Enzo, si tu es capable de mettre des vis dans les pédicules et d'utiliser les plaques rachidiennes c'est que ma technique est au point ". Il m'a appris énormément de choses sur le rachis et sur la vie. Il m'a suggéré de faire ma thèse d'assistant étranger sur les tumeurs du rachis. Petit à petit, une amitié s'est créée entre nous qui allait bien au delà d'une relation de maître à élève. En 1980, il a organisé des vacances à la Martinique avec ses amis proches et il m'a fait l'honneur de m'inviter. Pendant la croisière, nous parlions de théologie, de philosophie, quelquefois de politique mais jamais de vis ou de pédicule, on avait laissé tout cela à l'hôpital. Roy-Camille était un grand maître et un grand ami. Il m'a beaucoup appris et donné sur le plan de la formation. Il disait toujours : " Regarde cette approche est logique. Le geste d'un chirurgien doit être simple, direct, logique ".
M.O. : Ensuite, vous retournez à Pavie ...
V.D. : Raymond m'avait donné des plaques et des vis et quand je suis rentré, un patient présentait les symptômes de lésions métastatiques dorsolombaires. Mon Patron m'a fait confiance et j'ai donc posé la première plaque rachidienne d'Italie en 1979. Par la suite, ce matériel a été commercialisé en Italie. Je l'utilisais régulièrement mais je dois dire avec une certaine réprobation de mes collègues. Dans un congrès sur les fractures vertébrales, un grand professeur italien a présenté comme première diapo un lanceur de couteau dans un cirque avec quelques couteaux plantés à la bonne place, mais beaucoup n'importe où. Quoiqu'il en soit, j'étais dans un service où je faisais beaucoup de chirurgie du rachis, mais où il fallait aussi faire beaucoup d'autres choses. J'ai dirigé pendant 7 ans le département de chirurgie d'orthopédie pédiatrique, et puis de l'adulte. J'ai donc fait des prothèses de hanche, des prothèses de genou et un peu toute l'orthopédie générale. Je voulais faire une carrière hospitalo-universitaire mais en 1986, mon Maître Boni est mort, alors je me suis trouvé dans la nécessité de trouver une autre place. Le Professeur Mollica m'a offert la possibilité de rentrer à Catane, en Sicile, où il m'a reçu dans son service comme professeur associé. Je suis resté chez lui de 86 jusqu'en 94. C'était très agréable parce que j'étais chez moi, dans ma maison, avec ma femme et mes enfants : nous étions heureux. J'avais mon bateau à la porte de la maison.
M.O. : Les conditions de travail de Catane étaient-elles très différentes de celles de Pavie ?
V.D. : Assez. Un jour, mon ami Jean Dubousset est passé à Catane, et il m'a demandé ce que j'avais au programme opératoire. Je lui ai dit un abord antérieur du rachis cervical et il a souhaité m'assister. Bien sûr j'ai accepté, et j'ai organisé cette intervention dans mon bloc opératoire. Le matin, nous sommes arrivés à l'hôpital, et pendant que nous montions les escaliers, nous avons croisé le malade qui était en pyjama, son oreiller et son dossier clinique sous le bras. Il m'a dit : " Ah monsieur vous êtes arrivé, je suis prêt pour l'intervention ". Jean en est resté bouche bée. L'intervention s'est promptement déroulée. De cette façon, nous n'avions que très rarement des infections. Mais si les gens du sud sont plus vivants, plus pétillants, ils sont moins enclins à l'organisation. A Catane je devais m'occuper de tout, trouver les crédits et les postes pour mes assistants. Je dépensais 70 % de mon temps pour des travaux administratifs. Et il fallait négocier pour tout !
M.O. : Et ensuite ?
V.D. : Une nouvelle Université, le Campus Bio-Medico, a été créée à Rome. C'est la 4ème Université de Rome. Pourquoi une 4ème ? Parce que des gens ont voulu placer les malades au coeur de l'organisation hospitalière. Tout doit tourner autour des malades et on doit essayer de soigner des personnes humaines et non pas seulement des maladies. La même approche est envisagée pour les étudiants qui doivent être au centre du dispositif d'enseignement. L'étudiant, comme à l'école primaire, arrive à 9 h du matin et part à 15 h. Les professeurs sont aussi des tuteurs qui s'engagent à suivre les étudiants pendant tout leur cursus universitaire. Des amis m'ont demandé de m'arracher à ma " dolce vita' " sicilienne et de faire un effort pour essayer de lancer cette université. Alors je suis venu à Rome. J'ai passé un concours interne en tant que professeur associé. En 94, Roy-Camille était encore vivant, et il disait fièrement : " J'ai placé Gérard et Thierry à Paris, j'ai placé Yves à Fort-de-France et j'ai placé Enzo à Rome ". Depuis 94, l'université s'est agrandie. Actuellement, nous avons presque toutes les spécialités importantes de la chirurgie. Nous sommes en train de bâtir la faculté de médecine et des départements de recherche.
M.O. : Etes-vous spécialisé dans le rachis ?
V.D. : Oui, mais j'ai une chaire d'orthopédie et je dois donc enseigner toute la pathologie du pied à la main. J'ai des assistants qui font de la chirurgie de la main, de l'épaule, de la hanche, du genou et du pied. Au début, j'étais obligé de faire de tout, aujourd'hui je peux dire que j'ai fait un choix : le rachis cervical.
M.O. : En 20 ans, la chirurgie rachidienne a-t-elle beaucoup changé ?
V.D. : Pas beaucoup. Beaucoup d'orthopédistes ont renoncé à cette chirurgie plutôt lourde ce qui a relancé les neurochirurgiens. Malheureusement, tous n'ont pas une bonne formation en chirurgie osseuse ce qui pose des problèmes de stabilisation du rachis. Mais, c'est un domaine qui est en train de passer aux mains des neurochirurgiens.
M.O. : Avez-vous aussi en Italie des problèmes d'assurances ?
V.D. : Bien sûr, mais nous sommes en train de solliciter le gouvernement afin qu'il promulgue quelques lois pour protéger les médecins parce que la chirurgie va bientôt devenir impraticable. On sait qu'il y a des échecs et des complications mais il faut aussi tenir compte du contexte et des facteurs de risque. La grande majorité des demandes de remboursement ne sont pas justifiées.
M.O. : Comment est organisé l'orthopédie en Italie ?
V.D. : Nous avons des hôpitaux universitaires, des hôpitaux non universitaires et de très nombreuses cliniques privées accréditées, c'est-à-dire qu'on peut s'y faire soigner comme à l'hôpital public. Ces structures commencent à devenir de plus en plus importantes et ne sont pas déficitaires car elles sont gérées comme des entreprises. Au Campus Bio-Medico, il y a une nouveauté. Depuis peu, j'ai rendez-vous une fois par mois avec le directeur administratif, pour examiner par exemple, la pertinence des remboursements. Si je fais une biopsie du corps vertébral je gagne plus que si je fais une prothèse vertébrale. C'est surprenant ! Par exemple pour la chirurgie des scolioses de l'adulte l'hôpital touche 4000 e par patient, mais je dépense 8 000 e pour le matériel. Alors pour pouvoir faire cette chirurgie, sur mes 21 interventions de la semaine, je dois en faire 18 où je suis bénéficiaire pour pouvoir en faire 3 où je suis déficitaire.
M.O. : Les malades privés vont uniquement en clinique ?
V.D. : Non, actuellement avec la nouvelle réglementation nous avons la possibilité d'avoir des consultations privées en hôpital, comme vous l'avez fait depuis longtemps en France. Simplement les hôpitaux ne sont pas bien organisés pour avoir des lits privés. En ce qui me concerne, je suis à temps plein à l'hôpital mais comme celui-ci n'a pas la possibilité de mettre à ma disposition les salles pour mon activité privée, j'ai un contrat avec une clinique privée où je suis autorisé à opérer. L'hôpital fait des retenues sur ces revenus privés et me reverse ensuite mon dû.
M.O. : Y-a-t' il une manière " latine " de pratiquer l'orthopédie ?
V.D. : En tout cas il y a une manière italienne mais aussi française d'opérer. Mon expérience du milieu chirurgical anglo-saxon a révélé une certaine rigidité des procédures techniques avec des séquences répétitives. Je pense que cela facilite la transmission du savoir de base aux jeunes. Mais cela retire le côté personnel de la pratique chirurgicale et cette capacité très " latine " de s'adapter aux situations imprévues. Ce que mes maîtres Mario Boni et Raymond Roy-Camille m'ont transmis c'est avant tout, une certaine logique du geste opératoire.