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![]() PHILIPPE NEYRET
Albert Trillat a été, il y a plus de trente ans, à l'origine des Journées de Chirurgie du Genou devenues depuis, un rendez-vous très apprécié des Orthopédistes. Nous consacrons ce numéro aux travaux des 10èmes Journées Lyonnaises de Chirurgie du Genou dont le maître d'œuvre était Philippe Neyret. Proche d'Albert Trillat depuis son enfance et formé par tous les ténors de la chirurgie lyonnaise, Philippe Neyret était tout naturellement désigné pour assurer la continuité de son École.
Ph N. : Tout à fait. Cette tradition a été fondée en 1971 par Albert Trillat et son équipe de l'époque : Gilles Bousquet, Henri Dejour, Jean Luc Lerat et Paul Grammont. Aujourd'hui ce sont les Journées Lyonnaises de Chirurgie du Genou. Nous en sommes aux dixièmes, ce qui sur trente ans, fait un rythme moyen d'un congrès tous les trois ans. Il y a trente ans c'était une gageure de réaliser un congrès sur une seule articulation, alors qu'aujourd'hui il y a trop de choses à dire. Si bien qu'on est obligé de choisir un thème.
M.O. : Lequel ? Ph N. : Cette fois-ci c'était le genou du sportif. Nous avons abordé les problèmes méniscaux, ligamentaires et fémoro-patellaire. Aujourd'hui, des spécialistes peuvent se réunir pour ne parler plusieurs jours que d'un seul ligament du genou. Ce n'est pas exactement l'objet de ce congrès. Notre projet est intermédiaire, c'est à dire que tout en étant hyperspécialisés on veut s'adresser au chirurgien praticien et échanger avec lui l'expérience de notre pratique de tous les jours. M.O. : Vous opérez beaucoup de sportifs ? Ph N. : En fait un service à lui seul ne pourrait accumuler une telle expérience ; ce congrès est le fruit du travail d'un ensemble de chirurgiens tous issus de la même école, désormais guidée par P. Chambat président de notre association l'A.L.R.M. Si Gérard Deschamps s'est davantage impliqué dans les prothèses, Pierre reste un inconditionnel de la chirurgie ligamentaire. Dans notre service, on opère 150 à 200 ligaments par an. Si on regroupe l'ensemble des différents chirurgiens de l'école qui y participent on arrive à plus de 1 500 ligaments par an. Bien entendu, il s'agit essentiellement de sportifs de loisir. Cependant c'est intéressant de faire référence à des sportifs de haut niveau car ils sollicitent fortement leur articulation. C'est un peu comme lorsque l'on prend une Ferrari pour modèle de performance alors que les voitures ne sont dans l'ensemble pas des Ferrari. En fait j'aime bien qu'on parle de personnes qui ont un haut niveau d'activité, mais cela peut aussi bien être un facteur, un ouvrier spécialisé qu'un sportif de compétition. Ce qui m'intéresse ce sont les résultats cliniques chez ceux qui ont une haute demande pour leur genou.
M.O. : Etes-vous sportif ? Ph N. : J'aime bien le sport. J'aime bien le football parce que je trouve ce sport extrêmement vivant et agréable avec un bon sens de la compétition et de l'équipe mais j'ai essentiellement pratiqué des sports individuels. J'ai beaucoup joué au ping-pong, j'évoluais au niveau national, j'ai même remporté le championnat du monde des médecins...
M.O. : Quelle est la pathologie spécifique du joueur de ping-pong ? Ph N. : Je ne sais pas trop, mais sûrement pas la balle dans l'œil ! J'ai assisté à deux ou trois blocages méniscaux au moment du ramassage de la balle. Il y a des joueurs qui sont très gênés par une rupture du ligament croisé antérieur parce qu'il y a beaucoup de rotation, mais durant la compétition il y a peu d'accidents. Quelques ruptures du tendon d'Achille, parfois des infarctus parce que c'est un sport où il y a beaucoup de changement de rythme. Cela se situe entre le tennis et le squash. Cela demande un entraînement certain.
M.O. : Peut-on parler de changements majeurs en 20 ans, sur la prise en charge des lésions ligamentaires ? Ph N. : Bien sûr. Les indications sont mieux cernées et il y a plus d'exigence en matière de résultats. L'école lyonnaise a quelque chose d'original, lié au fait que les chirurgiens s'intéressaient au genou dans son ensemble et pas uniquement à la pathologie dégénérative ou sportive traumatique. C'est ainsi qu'elle a fait le lien entre les laxités et l'arthrose. Et cette arthrose était d'autant plus fréquente que les gens ont été opérés. Notre objectif était de traiter l'instabilité des patients et on s'est rendu compte que pour certains opérés nous avions donné un coup de fouet évolutif à l'arthrose. C'est un peu la même chose qu'avec les méniscectomies totales. Albert Trillat avait enlevé 14 000 ménisques pour le bien immédiat de ses patients mais on sait que cela a induit un certain nombre d'arthroses. De même, après la chirurgie ligamentaire, on a été confronté à des jeunes «arthrosiques». Ceci nous a conduit à développer des interventions qui combinaient des ostéotomies et des reconstructions ligamentaires. Ces interventions là remontent à une quinzaine d'années. Ainsi, on a mieux cerné les indications et finalement on s'est attaché à prendre en compte l'objectif à court terme c'est à dire traiter l'instabilité tout en ménageant le pronostic à long terme du genou.
M.O. : Que faire devant une rupture du pivot à 55 ans ? Ph N. : Pour un patient de 55 ans qui a une laxité antérieure chronique, on va s'enquérir précisément de sa gêne fonctionnelle. En fonction de cette gêne fonctionnelle, on envisage les différentes possibilités thérapeutiques. Un certain nombre de chirurgiens actuellement proposent des plasties intra-articulaires en utilisant le demi-tendineux ou le droit interne. Je ne suis pas très favorable à cette option. D'abord je suis resté fidèle à l'utilisation du tendon rotulien ensuite je pense qu'il y a toujours une place chez ces patients pour des ligamentoplasties extra-articulaires du type Lemaire. Je fais très rarement des plasties extra-articulaires isolées, mais je crois que cela reste une bonne indication pour ces patients qui sont agés et pour lesquels ce qui compte le plus c'est de traiter l'instabilité. Bien sûr cette opération n'est possible que si la corne postérieure du ménisque interne est intacte. Tout repose sur la bonne stabilité de ce qu'on appelle le PAPI, le point d'angle postéro-interne. Donc pour ces patients il est possible de proposer une chirurgie de stabilisation mais c'est une chirurgie extra-articulaire, dont les suites sont extrêmement simples.
M.O. : Mais à cet âge, ne pourrait-on pas proposer un ligament artificiel ? Ph N. : Non, clairement non. L'école lyonnaise a été parmi les premières à les utiliser. En 1971, Gilles Bousquet soutenu par Albert Trillat et avec la complicité d'Henri Dejour, a implanté un certain nombre de ligaments en matière plastique. Cela a fait l'objet d'une merveilleuse publication dans Acta Orthopedica Belgica dans laquelle étaient vantés les succès de ce ligament en «plastique» à deux ans. En effet à deux ans les résultats étaient superbes, mais à trois ans moins bons, et à cinq ans... ils n'ont jamais été publiés. C'est pour cela qu'on dit que pour plusieurs générations les chirurgiens de l'école ont été vaccinés contre le ligament synthétique.
M.O. : A 55 ans va-t-on rompre son ligament artificiel aussi vite qu'à 25 ? Ph N. : Le problème du ligament synthétique ce n'est pas seulement la rupture, c'est aussi le manque d'élasticité. Le cartilage n'est pas capable «d'encaisser» les contraintes avec un ligament qui n'a pas d'élasticité. Les contraintes pour le cartilage deviennent trop importantes. Il vaut mieux qu'il y ait trop de jeu articulaire que pas assez. C'est pour cela qu'à 55 ans j'ai une préférence pour la plastie extra-articulaire de type Lemaire qui empêche le ressaut mais qui ne serre pas le genou. Plus on avance dans les années et moins la chirurgie conservatrice ou réparatrice se justifie, moins le cartilage est apte à tolérer une réparation chirurgicale. Les résultats des méniscectomies sont moins bons après 35 ans, les résultats de la chirurgie rotulienne sont moins bons après 35 ans. Pour la chirurgie ligamentaire cela reste bon encore à 40 ans, mais plus on avance dans les années, moins cela marche.
M.O. : Pourquoi un DIDT plutôt qu'un Kenneth-Jones ? Ph N. : Moi, je préfère le «KJ» ; je l'ai même fait à des patients de 52 ans qui avaient une désinsertion méniscale suturable pour bien stabiliser leur genou.
M.O. : Mais si on accepte un certain degré de laxité, pourquoi ne pas faire un DIDT ? Ph N. : C'est une autre option... Ma recommandation est de réaliser une greffe utilisant le tendon rotulien et même pour les patients présentant une laxité antérieure importante ou une solliciation pour des sports avec pivot et/ou contact d'y associer une plastie externe au demi tendineux ou au droit interne. Avec Tarik Aït Si Selmi nous avons appelé cette opération le KJT.
M.O. : Dans l'ensemble, les collègues étaient satisfaits des KJ et ils se mettent tous à faire du DIDT, pourquoi ? Ph N. : C'est vrai que la réalisation d'une greffe en utilisant le tendon rotulien, c'est relativement contraignant. Envisager une chirurgie ambulatoire dans ces conditions c'est un peu difficile. La récupération est malgré tout un peu lente. L'autonomie postopératoire du patient n'est pas immédiate et les douleurs conséquentes. La chirurgie utilisant le DIDT permet une récupération immédiate plus rapide. J'ai fait très peu de DIDT et j'ai été surpris par la simplicité des suites postopératoires, mais j'ai la conviction que le contrôle de la laxité est moins bon. Lorsque l'on teste un DIDT il n'y a jamais un arrêt dur contrairement à ce que l'on observe avec la greffe du tendon rotulien ou l'arrêt est sec. Même si dans les deux cas il n'y a plus de ressaut, on n'observe pas la même qualité de l'arrêt au Lachman Trillat. D'ailleurs pas mal de collègues m'ont confié que pour un sportif de grande qualité, il préférait utiliser le tiers moyen du tendon rotulien.
M.O. : C'est un problème de cicatrisation à la jonction os-tendon ? Ph N. : Il n'y a peut-être pas de fusion, mais une bonne intégration dans le tunnel osseux. Mais ce n'est pas seulement sur la jonction que le problème se situe. Je ne peux pas le prouver, mais voilà mon impression. La greffe au tendon rotulien utilise un ligament, c'est le ligament rotulien tandis que dans le droit interne et le demi-tendineux sont des tendons. Je suis persuadé que la structure de ces deux éléments est différente. C'est pour cela que je pense qu'avec le DIDT la sensation lors du Lachman Trillat est différente. Ce n'est pas uniquement un problème de fixation, pour moi c'est aussi un problème lié à la nature même du transplant. Malgré tout, certains disent que la revascularisation est meilleure sur les brins du DIDT. Il y a aussi des arguments pour l'autre camp.
M.O. : Quels sont les inconvénients du KJ ? Ph N. : Les inconvénients concernent la zone de prélèvement, mais ils sont relativement mineurs. 2 Explications : Premièrement la zone osseuse sur laquelle on s'appuie lorsqu'on se met à genou correspond à la tubérosité tibiale antérieure et cela fait mal tout comme dans les transpositions de la TTA. Certains dépistent la morbidité en faisant «marcher» les patients à genoux. Mais, je n'en connais pas beaucoup de patients qui «marchent à genoux». Deuxièmement, l'innervation a été touchée lors du prélèvement de la zone tendineuse. Cela a été très bien étudié par Nicolas Bonin de Besançon, qui a fait un bon travail pour réaliser des prélèvements par une toute petite cicatrice. Malgré tout c'est une opération tellement merveilleuse, tellement fiable. Elle fait partie des meilleures opérations de la chirurgie orthopédique avec 90 % de bons ou excellents résultats, tant fonctionnels qu'anatomiques lorsqu'elle est associée à un retour externe. C'est du même ordre que les prothèses du genou ou de hanche. Pour un chirurgien, c'est important de réaliser une opération qui marche bien 9 fois sur 10. Parfois, par nécessité et du fait d'un recrutement particulier on doit réaliser une chirurgie où le taux de succès est inférieur. Mais si on veut avoir une clientèle confiante et régulière il faut bien prendre en compte le taux de succès d'une opération. Henri Dejour disait : "Dans une petite ville, c'est un drame si le collègue qui vient s'installer en face de vous n'est pas bon. Parce que toute la population perdra confiance dans la chirurgie orthopédique. Cherchez toujours à vous installer en face ou avec les meilleurs". Je crois que c'est juste et je dois dire que si je suis très bien entouré à Livet, en particulier avec Tarik, je bénéficie aussi de l'excellente qualité du travail des chirurgiens qui m'entourent à l'extérieur.
M.O. : L'école lyonnaise a beaucoup insisté sur la réfection des points d'angles. Vous continuez à ouvrir et à suturer les points d'angle dans les entorses graves ? Ph N. : Aux Etats-Unis pendant très longtemps, le traitement des formations périphériques était privilégié. Au contraire, à Lyon, Albert Trillat insistait sur le pivot central. Il y avait une opposition entre Hughston ou Lemaire qui défendaient les gestes anti-ressauts et qui traitait les instabilités rotatoires et Albert Trillat qui s'intéressait essentiellement au pivot central. Ce qui s'est passé c'est que les Européens ont bien observé ce que faisait les américains, ils ont intégré ces notions et étudié cette anatomie. C'est ainsi qu'ils ont décrit le point d'angle postéro-externe, et le point d'angle postéro-interne. Parallèlement, Hughston décrivait ce qu'il appelait le POL (posterior oblique ligament), du côté interne. Ces points d'angle paraissaient d'autant plus essentiels, que la reconstruction du ligament croisé antérieur était insuffisante. De même lorsque les patients étaient trop âgés, plutôt que de reconstruire ce pivot central on s'orientait plutôt vers le contrôle des formations périphériques. Bousquet est resté très attaché à cela en reconstituant le point d'angle postéro-externe notamment le poplité. Henri Dejour avait la notion que la greffe du ligament croisé antérieur marchait bien mais que s'il y avait quelque chose en plus ce ne serait peut-être pas mal et il y a ajouté la plastie antéro-externe de Lemaire. C'est assez intéressant cette notion d'associer ces deux plasties, j'y suis resté fidèle pour beaucoup de mes patients. Je crois encore aux vertus des gestes périphériques, tout en sachant que ceux-ci chez le sujet jeune ou très demandeur sont insuffisants à titre isolé. Mais quand on a une distension des ligaments périphériques il est aléatoire de tout faire reposer sur le pivot central, d'autant qu'on sait que cette greffe ne reproduit pas exactement l'anatomie du ligament croisé antérieur (même si des efforts sont faits pour reconstruire 2 faisceaux et se rapprocher de l'anatomie...). Cela peut m'arriver de retendre les PAPI dans une laxité très importante ou à défaut de le prendre en compte et de réaliser une ostéotomie. Je crois qu'il ne faut pas négliger les freins secondaires sinon il y a trop de sollicitation sur la greffe et on s'expose à un échec.
M.O. : Bousquet, à une période, avait tout axé sur la réparation du poplité ... Ph N. : J'avais beaucoup d'admiration et d'affection pour Gilles Bousquet. C'était un chirurgien enthousiaste qui a apporté beaucoup de nouveautés dans la chirurgie du genou et probablement a-t-il été l'un des premiers à réaliser des sutures méniscales, des greffes du ligament croisé antérieur associé à des ostéotomies, et à s'intéresser au point d'angle postéro-externe. Mais sans doute était-il trop passionné par ses recherches et il a poussé très loin les indications. La grande force d'Henri Dejour, avec son sens de l'analyse, c'était de reconnaître dans chacune des opérations, à qui elle s'adressait. Même Henri Dejour à fait des petits poplités chez certains patients car il savait qu'il jouait un rôle dans certaine décoaptation externe. Il pensait que le point d'angle postéro-externe était touché dans 5 % des cas alors que pour Gilles Bousquet il était toujours lésé. Mais la créativité stéphanoise était importante. Si Bousquet et Dejour étaient souvent opposés, ils restaient très liés.
M.O. : C'était des personnalités très différentes ? Ph N. : Oui, de fortes personnalités séparées que de 50 km ; Henri Dejour était le parrain d'un des enfants de Gilles Bousquet ; ils étaient comme deux frères ennemis en quelque sorte, mais deux frères quand même. Ils étaient de la même école. Lorsque Gilles Bousquet est parti à Saint-Etienne, il n'avait plus le même rétrocontrôle. Parmi ses nombreux et brillants élèves, Joseph Millon était un des rares à s'opposer à lui. Henri Dejour restait plus attentiste et attentif. Il s'est constamment imposé la discipline de revoir ses patients, de les suivre, de publier ses résultats. Ce qui lui a permis rapidement de se rendre compte de ce qui marchait et de ce qui ne marchait pas.
M.O. : Quelle est votre attitude vis-à-vis du ménisque ? Ph N. : La chirurgie ligamentaire pour moi c'est le ménisque. Une des principales fonctions du ligament croisé antérieur c'est de protéger les ménisques. C'est la reconstruction du LCA bien sûr qui permet au patient de retourner à des activités sportives et physiques, mais le pronostic du genou est au ménisque. Je suis donc extrêmement exigeant sur ce qui peut favoriser la conservation méniscale. Je sais qu'un certain nombre pense et probablement à juste titre qu'on peut laisser une lésion méniscale en place et qu'elle va guérir toute seule. Mais si cette lésion méniscale a un petit risque de ne pas cicatriser alors je préfère la suturer.
M.O. : Comment ? Ph N. : Les lésions méniscales les plus favorables sont les lésions très périphériques en zone rouge-rouge; celles-là suturées vont très bien. Peut-être que non suturées elles vont bien aussi, comme le montrent les publications récentes de Vielpeau et Müller. Mais chaque fois qu'il y a une reconstruction associée à une suture méniscale cela cicatrise très bien dans cette zone. Il y a des systèmes de suture maintenant, qui permettent de tout faire par en dedans. Moi, j'aime utiliser des fils. J'étudie les résultats des sutures par Fast Fix au sein d'une étude coordonnée par Philippe Beaufils. Par la voie arthroscopique cela n'alourdit pas le geste de suturer un ménisque de l'intérieur.
M.O. : Combien réalisez-vous de sutures méniscales ? Ph N. : Par an, je dirai qu'on en fait entre 30 et 40. Ce sont très souvent des lésions compliquant une rupture ligamentaire.
M.O. : Où en est-on des greffes méniscales ? Ph N. : C'est une chirurgie d'exception. J'en ai réalisé quatre à Lyon avec l'aide de René Verdonk (voilà un «type» fabuleux !) en utilisant des greffes venues de Belgique et sécurisés par une banque de tissus française. Tout cela demande une infrastructure lourde mais c'est une chirurgie possible. Elle s'adresse plutôt aux sequelles de méniscectomie externe et restent rarement associées à des greffes du ligament croisé antérieur. C'est une option intéressante qui mérite d'être évaluée dans des centres spécialisés.
M.O. : Avec une telle conviction sur le rôle des ménisques pourquoi avoir pris du retard sur les prothèses à plateaux mobiles ? Ph N. : Nous n'avons pas été en retard sur les plateaux mobiles. La prothèse HLS c'est la première prothèse postéro-stabilisée à plateau mobile et cela fait 6 ans qu'on l'utilise. Le plateau mobile apporte un certain confort pour la mise en place de la prothèse, une certaine sécurité dans la mise en place mais je ne suis pas encore certain d'une différence à long terme comparée aux plateaux fixes. Nous les suivons en continu et à ce jour nos résultats sont excellents. Je dirais que la prothèse HLS Noétos rotatoire permet une certaine tolérance qu'on ne devrait pas accepter au cours de l'intervention mais c'est une tolérance de fait. C'est à dire qu'on peut tolérer une petite erreur même si on ne la souhaite pas. Mais il ne faudrait pas croire que cette adaptation fémoro-tibiale nous libère des complications rotuliennes. Je veux dire par là qu'on entend parfois que grâce à la prothèse rotatoire on va régler un certain nombre de problèmes fémoro-patellaires. Ce n'est pas exact ; ce qu'on règle c'est l'alignement fémoro-tibial. C'est à dire qu'on obtient une bonne adaptation du polyéthylène à la pièce métallique fémorale. Ceci est constamment obtenu puisqu'il existe une modularité dans les tailles entre le polyéthylène tibial et l'embase tibiale. Le degré de liberté supplémentaire autorisé par les prothèses rotatoires permet un bon alignement fémoro-tibial, mais on voit bien qu'à ce moment là on découple l'alignement entre le polyéthylène et le tibia. Donc on a un alignement de la tubérosité tibiale antérieure qui se fait mais de façon un peu indépendante de l'alignement fémoro-patellaire puisqu'il y a cette mobilité autorisée. Donc en aucun cas ce système d'adaptation de la prothèse rotatoire entre le polyéthylène et le fémur ne permet un bon alignement du système extenseur. Le système extenseur se positionne comme il veut, indépendamment de l'alignement fémoro-tibial.
M.O. : On est donc encore exposé aux conflits fémoro-patellaires ? Ph N. : Eh Oui ! l'alignement du système extenseur me paraît davantage dépendre de l'axe fémoro-tibial mécanique et de la rotation du composant fémoral. C'est cela qui dicte vraiment le fonctionnement de l'articulation fémoro-patellaire. C'est l'élément qui a le plus d'importance sur l'articulation fémoro-patellaire, ce n'est pas du tout le fait d'avoir une prothèse rotatoire en dessous contrairement à ce qu'on entend çà et là répéter.
M.O. : Changeons de registre ; où avez-vous fait vos études ? Ph N. : A Lyon. Je suis né à Lyon, j'y ai fait toutes mes études, j'exerce à Lyon et je crois que je vais mourir à Lyon. Et c'est au grand dam de ma femme qui rêve de mer et de soleil. Elle est née à Alger et elle aime le soleil et le sable chaud. J'essaye de temps en temps d'accéder à ses désirs... heureusement nous partageons le même amour de la Polynésie.
M.O. : Pourquoi la chirurgie ? Ph N. : C'est une rencontre avec Albert Trillat quand j'avais 17 ans.
M.O. : Comment rencontre-t-on Trillat à 17 ans ? Ph N. : Il aimait beaucoup le billard et venait jouer à la maison avec un ami de la famille qui était champion de billard. Moi je jouais mal au billard mais c'est comme cela que j'ai été amené à le rencontrer. Un jour, il m'a dit : "tu veux faire quoi toi ?" j'ai répondu : "je ne sais pas peut-être de la chirurgie" Alors il m'a dit "viens avec moi" et il a commencé à m'emmener à l'hôpital. Je passais mes vacances à l'aider au bloc opératoire. C'est là où j'ai rencontré tous ses élèves chéris de l'époque : Joël Bost, Jacques Caton, Jean Luc Lerat c'est là que j'ai bu mon premier fond de verre de whisky dans le bureau d'A. Trillat avec Henri Dejour. J'étais tout jeune. Je me rappellerai toujours de sa voix forte et grave me disant, rappelle toi qu'à 40 ans mon foie était vierge... ! toujours sa façon de mettre en garde sans trop en faire et je n'avais vraiment aucune idée de qui il était, ni de ce qu'il représentait. Je vouvoyais Trillat par respect parce qu'il avait 50 ans de plus que moi, mais je ne lui disais jamais Monsieur. Je n'étais pas au courant des usages et il était loin de s'en offusquer Lui ce qui l'amusait, c'était de bouleverser les convenances et la hiérarchie ; il était capable de passionner un jeune de 17 ans, ignorant tout de la médecine.
M.O. : Qu'est-ce que vous aidiez comme opération ? Ph N. : Des genoux, des hanches. Il avait ses chefs, ses internes, Marie Laure son assistante et ils m'acceptaient. Pendant toute ma première année de médecine, une matinée par semaine, j'allais l'aider à l'hôpital. Je «fermais» ses patients. En 1977 J'étais pour la première fois, aux journées du genou à Lyon.
M.O. : Vous êtes tombé dans la soupe tout petit ? Ph N. : C'est cela, c'était la potion magique. Parce que c'est vrai que c'était intéressant. Evidemment je n'ai jamais touché un centime et j'adorais aller l'aider, on ne s'ennuyait jamais, chaque opération était comme un jeu d'échec. Il cultivait le paradoxe et éveillait toujours la curiosité; A. Trillat m'a aidé à enlever mon premier ménisque dans sa clinique à 17 ans... et depuis, je n'ai de cesse de les préserver.
M.O. : Vous êtes passé chez lui comme interne ? Ph N. : Quand je suis devenu interne, il était à la retraite. Mais c'est lui qui m'avait fait préparer l'épreuve de chirurgie pour le concours. C'était un grand pédagogue et il m'a vraiment fait comprendre comment aller à l'essentiel. J'ai appris plus tard qu'il avait préparé à l'internat la plupart des patrons de la ville. Pour mes premiers choix je n'avais pas l'orthopédie (à l'époque c'était très couru), mais je lui demandais conseil. Il m'indiquait toujours des choix invraisemblables. Pour le premier stage, il m'a dit "tu vas aller faire de la réanimation chirurgicale, cela te servira toute ta vie". Il m'avait mis dans les pattes d'un de ses anciens élèves, Mottin, qui était le patron des urgences à Grange Blanche, et qui m'a complètement protégé. Le premier jour où je me suis présenté en tant qu'interne j'avais une lettre de Trillat et je ne savais plus où me mettre. Il ouvre l'enveloppe et me dit «Ah c'est l'Albert qui t'envoie prends un cigare... tu sais il m'a fait passer l'externat». Je me suis tapé six mois de réanimation chirurgicale, mais j'ai compris le fonctionnement des anesthésistes et des réanimateurs...
M.O. : Comment cela s'est passé chez Dejour ? Ph N. : J'arrive en troisième année, Dejour et Lerat étaient ensemble mais ne s'entendaient pas très bien. Trillat aimait beaucoup Lerat mais il voulait que je suive Dejour qui était le chef de service. J'ai choisi chez Jean Luc Lerat mais fait ma thèse avec H. Dejour. Le jour où je me suis présenté Henri Dejour m'a dit si tu es bon interne et tu fais une bonne thèse, tu seras chef de clinique chez moi.
M.O. : Pourquoi Trillat vous protégeait-il tant ? Ph N. : Peut-être parce qu'il n'avait pas d'enfant ? A vrai dire il avait de l'affection pour tous ses élèves et il les a beaucoup aidés. C'était quelqu'un qui avait beaucoup de panache. Un jour il me dit : "Philippe est-ce que tu aimes Raymond Devos, il faut qu'on aille le voir". Ce n'était pas simple ; je demande à ma mère de s'en occuper mais ce n'était pas possible il y avait deux heures de file d'attente pour les billets. Quelque temps après, il me rappelle pour les places et je lui dis que c'est très compliqué ... Il me dit : "tu n'as qu'à aller demander au concierge du Sofitel"... On se revoit 15 jours avant la date du spectacle et je lui explique que c'est tout simplement impossible d'avoir des billets pour Raymond Devos. Il s'étonne : "ah bon !" Trois jours avant le spectacle il m'appelle : "Philippe on se retrouve où pour allez voir Raymond Devos ? Viens avec tes parents". On prend la voiture, on arrive dans le hall du théatre au lieu d'aller faire la queue il se dirige directement vers les ouvreurs et demande la loge du Maire. Effectivement, on se retrouve dans la loge du Maire qui est libre et à notre disposition. Je me dis que la situation est quand même exceptionnelle. Trillat se penche par-dessus la balustrade et il aperçoit Jacques Caton au premier rang. Il l'interpelle et lui donne rendez-vous à l'entracte. A l'entracte il me présente à Jacques Caton. Il lui dit : "tu connais Philippe bien sûr, tu sais qu'il va chez Crac (Michel), tu vas t'en occuper". Puis A. Trillat demande à Caton comment il a obtenu ses places ? Jacques répond "J'ai un abonnement ; mais vous alors ce que vous avez fait c'est formidable Monsieur". Je m'exclame "Mais qu'est-ce qu'il a fait ? Tu n'as pas lu le journal, il vient de faire un don à la ville de Lyon d'un tableau que les Américains voulaient lui acheter 8 millions de dollar !" Il avait tout simplement donné un tableau de Poebius, "Deux femmes au bain". D'autant qu'à Paris, sur leur Poebius ils n'en ont qu'une ! Tu comprends, me dit Trillat, en ce moment le maire ne peut rien me refuser !
M.O. : C'était une période moins compétitive. Ph N. : Malheureusement nos contraintes se sont accentuées. Nous devons être plus exigeants avec nous-mêmes et avec nos collaborateurs. Je sens bien le décalage qui progressivement s'instaure entre l'obligation de formation, de résultat et entre les multiples tentations, loisirs, etc... qui sont à portée de week-end. Je reste cependant poussé par l'enthousiasme de mes chefs de clinique.
M.O. : Aujourd'hui, le chef de service que vous êtes, pense aussi beaucoup à ses Maîtres ? Ph N. : Il n'y a pas un jour qui passe sans que je ne pense à Trillat ou à Dejour. Sans Albert Trillat je n'aurais pas fait ce métier et sans Henri Dejour je ne saurais pas le faire. Maîtrise Orthopédique n°124 - mai 2003
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