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 2013-06-28CNIT 
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 Congrès thématique de la société d'imagerie musculo squelettique SIMS OPUS XXXX
 
 
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FRANCIS CHAISE

 

Francis Chaise a contribué fortement au développement de la chirurgie de la main à Nantes. Il fait partie, à la clinique Jeanne d’Arc, d’une équipe de neuf chirurgiens spécialisés. Dès le temps de sa formation parisienne, il s’est impliqué dans des missions humanitaires et il a acquis, entre autre, une expertise unique dans le domaine de la lèpre. Rencontre d’un chirurgien missionnaire.

 

M.O. : Question rituelle : pouvez-vous vous présenter ?

F.C. : C’est une question à laquelle il est difficile de répondre car elle rejoint les notions  philosophiques d’identité. Je peux simplement vous dire que mon patronyme c’est Chaise, mon prénom Francis et que j’exerce la chirurgie de la main d’une façon exclusive à la clinique Jeanne d’Arc à Nantes.

M.O. : Quelles sont vos modalités d’exercice ?

F.C. : Je fais partie d’un groupe de neuf chirurgiens. Notre spécialité exclusive, ou quasi exclusive, c’est la chirurgie de la main. La clinique Jeanne d’arc dans laquelle nous exerçons est une clinique à activité libérale, située dans le centre de la ville de Nantes, qui comme vous le savez, draine un bassin de population d’environ 600 000 habitants et pour lequel la chirurgie de la main n’était pas développée d’une façon structurée jusque-là.

M.O. : Neuf chirurgiens de la main, cela ne fait pas beaucoup pour Nantes ?

F.C. : Cela correspond à mon avis d’une façon un peu juste aux nécessités régionales en matière de chirurgie de la main car dans notre exercice il y a deux aspects. L’aspect « activité programmée » que le chirurgien peut accomplir dans à peu près n’importe quel établissement, mais aussi surtout l’aspect « activité d’urgence » qui est considérable puisque nous opérons 6 à 7000 urgences par an. Cette activité urgence est prenante en terme de temps. Il faut donc une équipe étoffée si on veut un suivi et une prise en charge de qualité, les jours fériés, la nuit et tous les jours de la semaine. C’est pour cela que le paramétrage de notre groupe à neuf chirurgiens spécialisés ne paraît pas du tout excessif et peut-être même un peu sous évalué.

M.O. : Est-ce que cela veut dire que vous êtes les seuls dans la région ?

F.C. : Aujourd’hui, je peux répondre que nous sommes les seuls puisque nous avons passé des conventions d’établissements à établissements avec le CHU de Nantes, qui est en terme d’activité un hôpital universitaire important, et avec beaucoup d’hôpitaux régionaux qui nous adressent leurs blessés pour la prise en charge à la clinique Jeanne d’Arc.

M.O. : Pourquoi les hôpitaux ne prennent pas en charge ce type d’urgence ?

F.C. : Sans rentrer dans des détails polémiques, il faut comprendre que la concurrence d’activité sur les quinze dernières années a joué à plein. Notre équipe qui a défini clairement ses objectifs de développement s’est amplifiée d’une façon considérable, à la fois en volume et en compétence, pour les atteindre. Le CHU est resté sur ses bases arrière avec un seul opérateur spécialisé qui a fini par jeter l’éponge. Moyennant quoi les conventions de fonctionnement avec le CHU que nous avions demandées…et qui nous avaient été refusées, ont enfin été signées à la demande du CHU devant un état de fait qu’il fallait quand même bien admettre afin d’organiser la prise en charge des mains traumatiques au niveau régional.

M.O. : Quelle analyse  « économique »  faites-vous de cette situation ?

F.C. : Je ne suis pas économiste, mais il y a longtemps que je me suis intéressé au coût par pathologie et au coûts de fonctionnement des services. Il est clair que les coûts de fonctionnement des établissements privés sont très inférieurs à ce que sont les coûts de fonctionnement des établissements publics simplement pour des raisons de salaire des personnels. Cela ne correspond pas à une activité médicale mais plus à un statut social des personnels qui sont nettement moins payés en établissement privé. De plus, la chirurgie de la main peut être faite dans des structures ne disposant pas de réanimation lourde ni de structures complexes très mangeuses de personnel telles qu’on les retrouve dans les hôpitaux. Donc les cliniques privées, à condition qu’elles s’organisent pour cela, c’est-à-dire qu’elles organisent des blocs opératoires et des structures d’accueil permanentes, peuvent tout à fait assurer les missions de service public pour la main. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait puisque nous sommes « pôle d’urgence » spécialisé en chirurgie de la main, d’une façon officielle depuis deux ans.

M.O. : On pourrait être étonné par le fait que les urgences ne sont pas faites à l’hôpital, mais on peut y voir aussi un bon exemple de collaboration privée-publique sur les urgences …

F.C. : Il y a quelques années nous avions demandé au CHU, afin d’éviter une concurrence stérile, de construire ensemble un service de chirurgie de la main bicéphale, privé-public. Les instances dirigeantes n’ont pas donné suite à ce projet et nous ont même rejeté d’une façon un peu sèche. Nous avons néanmoins continué notre développement et le temps passant, ceux qui nous rejetaient ou les successeurs ont compris que la collaboration est sans doute plus efficace que la concurrence dure, pour l’intérêt des patients de la région.

M.O. : Pourquoi les structures publiques ont-elles rejeté votre projet de collaboration ?

F.C. : Il y a probablement plusieurs raisons mais la principale c’est que les hôpitaux sont victimes de règlements administratifs extrêmement complexes et que les unions « public-privée » sont des choses tellement lourdes à construire que finalement cela ne s’est pas fait. Je ne pense pas qu’il s’agisse de mauvaise volonté, mais c’est un état de fait qui malheureusement ne me paraît pas en voie de correction. Je crois que les hôpitaux se bunkerisent au maximum sous l’effet de leurs contraintes politiques. Ils ne s’ouvrent pas d’une façon claire vers le privé notamment en matière de formation. Il me paraît assez évident que l’expérience que nous avons en chirurgie de la main devraient pouvoir permettre à des internes de faire des stages dans nos établissements pour apprendre des techniques qui ne sont pas enseignées au CHU parce que les compétences n’y sont pas.

M.O. : Mais c’est le rôle du CHU de réunir les compétences pour assurer un enseignement !

F.C. : C’est tout à fait juste, mais cette situation n’est pas spécifique à la médecine ou à la chirurgie. Les écoles de menuiserie apprennent aux élèves un certain nombre de procédures et de méthodes mais ne peuvent pas tout leur apprendre de l’expérience d’un excellent menuisier professionnel qui travaille depuis 30 ans. Mon expérience propre de chirurgie de la main est une expérience à la fois métropolitaine et extra-métropolitaine ; cette expérience dépasse largement tout ce que j’ai pu apprendre dans le cadre de mes études universitaires. Elle s’est construite progressivement et elle est riche. Pour que je puisse la transmettre, il faut que des gens viennent à moi. Il ne s’agit pas de cours magistraux mais de compagnonnage. Il y a toujours une part d’autoformation dans notre métier et dans tous les métiers artisanaux qu’on ne peut transmettre que si les gens se côtoient.

M.O. : Mais puisqu’il n’y a pas d’urgence « main » dans les hôpitaux universitaires de vôtre région, comment se transmet ce savoir chirurgical ?

F.C. : Il s’est transmis jusqu’à un passé récent à des volontaires qui venaient passer six mois chez nous à titre personnel et en dehors de tout cursus universitaire. Actuellement, on a un interne du CHU, payé par le CHU, mais il semblerait que cette situation ne puisse se prolonger du fait de raisons administratives. Par ailleurs, nous avons des internes étrangers. La demande est particulièrement importante pour les pays francophones. Durant ces semestres nous essayons de transmettre à nos « internes » à la fois nos méthodes chirurgicales, notre méthode de travail, notre méthode de fonctionnement et ils repartent avec un travail publié à la société de chirurgie de la main. Au total un cursus qui n’est pas négligeable dans leur formation générale. Enfin, en fin de stage, et pour ceux que cela intéresse nous nous efforçons par nos réseaux personnels, de trouver un poste dans une autre structure formatrice pour qu’ils  puissent compléter leur formation dans ce domaine si spécialisé.

M.O. : Vous êtes pour la mobilité ?

F.C. : Le savoir n’est pas à un endroit, le savoir est partout et je crois que chacun pour se former, quelque soit sa spécialité, philosophe ou chirurgien, doit aller voir ailleurs ce qui se passe, parce qu’il s’y passe toujours plus que ce que l’on croit. Il faut pouvoir bouger. Il faut que les tutelles qui gèrent la formation comprennent qu’il y a du savoir dans des établissements privés, dans des établissements semi-publics, et il faut que les personnes en formation, en fonction des objectifs qu’ils se sont fixés, puissent y circuler. Il faut qu’ils aillent voir ailleurs ce qui se passe, qu’ils visitent. Plus on visitera et plus on apprendra. A l’époque de ma formation à Paris, il n’y avait pas de structure qui nous permettait de nous former suffisamment à la chirurgie de la main afin de prendre en charge la totalité des problèmes qui pouvaient se poser dans cette spécialité. Il a donc fallu que j’aille me « promener ».

M.O. : Certes, il faut se promener, mais pourquoi avez-vous quitté Paris ?

F.C. : On est venu me chercher ! Un de mes collègues actuels est venu me demander de monter avec lui un centre de chirurgie de la main dans un établissement privé de Nantes. Les opportunités mobilières et immobilières offertes permettaient de construire un projet qui était à la fois passionnant en terme d’avenir et cohérent en terme d’intégration au tissu médical nantais. L’avenir proposé par la société qui nous recrutait paraissait radieux. Il m’a paru plus intéressant de quitter ma ville natale et ma famille pour Nantes que de me lancer dans une activité isolée dans une clinique de Paris et ce, dans des conditions économiques qui ne me paraissaient pas correspondre à ce que je souhaitais comme mode d’exercice.

M.O. : Comment aviez-vous été formé à la chirurgie de la main ?

F.C. : J’ai appris d’abord la chirurgie des nerfs périphériques auprès de Laurent Sedel. La chirurgie de la main je l’ai apprise un peu en chirurgie plastique chez le Pr Baux à Rothchild mais le reste je suis allé l’apprendre en Amérique du Nord. Là, j’ai tourné dans différents services, en particuliers dans un très grand service de l’est du Canada, ou je suis resté un an. J’ai pu atteindre deux objectifs de ma formation : la chirurgie froide traditionnelle, et la chirurgie des paralytiques. Il y avait en effet, un chirurgien tout à fait exceptionnel en terme des connaissances des pathologies neurologiques qu’elles soient centrales ou périphériques, le Docteur Roy, et j’ai passé un an auprès de lui comme résident. J’ai été avec lui chaque jour, en consultation et en intervention et il m’a énormément appris. Là, je me suis ouvert à la fois à cette pathologie neurologique qui continue à me passionner et j’ai appris l’essentiel de la chirurgie de la main. J’ai eu une autre grande expérience, en terme de chirurgie de la main et en terme de chirurgie réparatrice. J’ai été deux ans assistant du Professeur Kassab à Tunis à l’Institut d’Orthopédie, où j’ai sans doute passé les deux plus belles années de ma vie à la fois sur le plan personnel et sur le plan professionnel.

Mr Kassab était un homme remarquable, tout à fait organisé, et j’ai appris auprès de lui des méthodes de travail, des méthodes d’approche des patients, des méthodes de tenue de dossier, bref, l’organisation d’un service. J’ai eu accès à des pathologies qui avaient disparu de métropole, en particulier la poliomyélite. Nous opérions chaque semaine 40 à 50 patients victimes de lésions sévères de poliomyélite et j’ai donc beaucoup appris sur la prise en charge du paralytique. Au total, mon cursus en chirurgie nerveuse a été  le neurologique périphérique avec Sedel en France, le neurologique central et médullaire avec Louis Roy au Canada, et la poliomyélite avec le Professeur Kassab à Tunis où j’étais assistant et véritablement en charge d’unservice d’une très haute qualité formatrice et de soins.

M.O. : Où avez-vous fait vôtre clinicat ?

F.C. : Mes deux années à Tunis ont été validées comme clinicat mais j’ai fait aussi six ans de clinicat à l’hôpital Saint-Louis chez le Professeur Witvoët. J’y avais une activité un peu marginale de chirurgie orthopédique générale et une activité de chirurgie de la main et des nerfs périphériques qui était très largement prédominante et que j’ai développé. A la fin de mon clinicat ne voyant pas d’avenir universitaire dans un délai raisonnable, j’ai accepté une offre qui m’a été faite à  Nantes de monter ce centre de chirurgie de la main. Je n’ai jamais regretté ce choix.

M.O. : Combien étiez-vous ?

F.C. : On a commencé à trois. C’étaient les années 84-85. La vie était  rude parce que c’était la garde un jour sur trois. C’est vrai que la quantité d’urgence annuelle traitée était moins élevée qu’aujourd’hui. Mais on ne parlait pas beaucoup des congés que l’on prenait de façon très fractionnée. Progressivement, le service se développant on a fait venir  un puis deux puis toute la suite des opérateurs qui sont là maintenant. La construction de notre service, je dis bien « notre » service parce qu’il ne m’appartient pas en propre, s’est toujours faites en fonction de critères humain. Nous avons toujours privilégié les qualités humaines par rapport aux qualités professionnelles. Le métier, on peut toujours l’apprendre, les qualités humaines, malheureusement, je ne sais pas si on peut les changer véritablement.

M.O. : Vous arrivez, vous montez votre petite unité, cela tourne bien ?

F.C. : Cela tourne vite et très bien. A la fois en urgence et à la fois en chirurgie programmée.

M.O. : Avez-vous un domaine de prédilection ?

F.C. : Mon domaine de prédilection depuis toujours c’est quand même le nerf périphérique. Avec en aval des lésions des nerfs périphériques, les mains paralytiques, un peu le pied paralytique mais à Nantes je ne m’en occupe pas. Enfin, la main paralytique c’est le domaine pour lequel je me suis préparé, c’est celui dans lequel j’aurai passé le plus de temps , réfléchi le plus et dépensé le plus d’énergie.

M.O. : Que représente en pratique actuelle la main paralytique ?

F.C. : Les mains paralytiques post-traumatiques deviennent rares car heureusement nos techniques micro-chirurgicales sont efficaces. On  répare de mieux en mieux les nerfs, car on les répare en urgence et  on aussi répare les artères voisines et les tendons. Cette philosophie de base en urgence est source de moins de mains paralytiques qu’on a pu en avoir il y a 20 ans. Donc pour continuer à exercer dans le domaine qui me passionne, je vais opérer outre-mer où cette pathologie existe encore en quantités impressionnantes. Depuis mon internat parisien  j’ai eu la chance de nouer des liens avec l’Ordre de Malte qui à l’hôpital Saint-Louis avait un pavillon consacré à la prise en charge des patients victimes de la lèpre. A Paris, j’ai pu traiter des dizaines de patients victimes de la lèpre et de mutilation lépreuse. Je me suis vraiment  formé à cette chirurgie et parallèlement je suis rentré dans des circuits de mission outre-mer à la fois en Afrique, et en Asie, pour traiter les mutilations de cette maladie terrible qui malheureusement n’a jamais attiré les chirurgiens de la main. Ils auraient pourtant beaucoup à donner à ces patients terriblement fragilisés par leur maladie.

M.O. : Y a-t-il encore beaucoup de lépreux ?

F.C. : Oui, les dernières statistiques de l’OMS qui sont certainement très sous évaluées pour des tas de raisons administratives, font que l’on compte 700 000 nouveaux cas par an sur la planète. 300 000 rien qu’en Inde et le reste se répartissant entre le Brésil, la Birmanie, l’Asie du Sud-est.

M.O. : En résumé, en quoi consistent les dégâts de la lèpre ?

F.C. : C’est une maladie infectieuse qui est due à un agent bien isolé, le mycobacterium leprae ou bacille de Hansen. C’est une maladie dont les premiers signes sont cutanés sous forme de tâches cutanées anesthésiques. Mais le germe a un tropisme considérable pour les cellules de Schwann qu’il va détruire et entraîner aussi par un mécanisme immunitaire local très complexe une destruction des nerfs. C’est une destruction pratiquement irréversible du nerf, ce qui veut dire que ces patients vont développer des paralysies des gros troncs avec à terme,des mains et des pieds paralytiques. Ces paralysies sensitivo-motrices vont par elles-mêmes continuer à évoluer malgré un traitement médical qui tue la mycobacterie. Il faut comprendre qu’un lépreux, même s’il est guéri d’un point de vue bactériologique, va continuer à avoir sur lui cette épée de Damoclès qui est cette paralysie sensitivo-motrice qui peut continuer à évoluer et le mutiler si rien n’est fait pour le protéger.

M.O. : Pourquoi ?

F.C . : Parce que toutes ces paralysies sensitivo-motrices complexes surviennent chez des gens qui vivent en milieu précaire. Ce sont des gens qui vivent sans chaussures pour la plupart, mangent avec leurs mains, travaillent avec leurs mains et finissent par se blesser. Sur un doigt insensible une petite blessure n’est pas perçue, n’est pas traitée et s’infecte. Cela donne un panaris, un phlegmon, une ostéite et le doigt finit, comme on dit vulgairement, au « baquet ». Actuellement, je suis dans un programme bien développé de reconstruction de mains sans doigts. Nous avons organisé par exemple, il y a 15 jours,  un important symposium au Vietnam sur la reconstruction des mains sans doigts. On est confronté à des problèmes terribles parmi lesquels on essaie de dégager des priorités : prévention de la maladie, dépistage précoce, mise en route de la thérapie médicamenteuse, prévention des infirmités par les neurolyses précoces, éducation des patients, réinsertion sociale. Le travail est immense mais le retour sur investissement magnifique. Quoi de plus important pour un chirurgien de la main que de permettre à un mutilé de la lèpre de reprendre des fonctions et de nourrir sa famille. C’est ce que nous appelons à Malte le retour à la dignité.

M.O. : Qu’est ce qui provoque le visage léonin de la lèpre ?

F.C. : C’est la multiplication cutanée et sous-cutanée du bacille. Cela créé des nodules qui grouillent de germes et qui se développent si la pathologie n’est pas traitée. On n’en voit rarement maintenant sauf si, les patients ne sont pas dépistés à temps. Cela commence par les muqueuses, c’est une maladie qui touche tous les organes mais avec une prédilection majeure pour les mains et les pieds.

M.O. : Comment se fait la contagion ?

F.C. : Par contact direct. Le problème c’est que malgré des campagnes de dépistage très lourdes et très ciblées on ne fait pas diminuer le nombre de nouveaux patients détectés chaque année. En sachant que dans ces nouveaux patients, classement OMS, il y 20 % de gens qui souffrent  déjà de mutilations. Donc on est très  en retard dans ce domaine.

M.O. : Mais qu’est-ce qu’un chirurgien peut faire dans une pathologie qui relève de la précarité !

F.C. : Dans l’Ordre de Malte qui existe depuis 9 siècles, notre objectif n’est pas seulement de porter des coups de bistouri à droite ou à gauche, sur des pieds ou des mains qui seraient mutilés. L’objectif essentiel c’est de développer en même temps une politique de prévention, de dépistage, de traitement et de rehabilitation. On essaie de se situer à tous les niveaux du problème. Nous avons lié des conventions avec des ONG spécialisés en rééducation, c’est ainsi que nous travaillons avec Handicap International, pour boucler la chaîne thérapeutique. Nous avons réussi au Vietnam, où nous sommes installés depuis très longtemps, après avoir dépensé beaucoup d’énergie, beaucoup de temps, et bien entendu beaucoup d’argent, à monter une chaîne de soin qui a abouti à un résultat remarquable. Le Vietnam est maintenant sorti de la liste des pays où le taux de lèpre était endémique. Cette expérience, nous l’exportons. Beaucoup de pays voudrait bien qu’on aille travailler ainsi pour eux. Donc nous commençons à exporter nos méthodes au Laos et bientôt au Cambodge ou les mêmes procédures sont appliquées  pour que les patients soient dépistés, traités, réhabilités. Partout où on ne peut pas mettre en place  l’ensemble de la chaîne de soins nécessaire, le risque d’échec est grand. Cela n’aboutira donc pas en terme d’efficacité médicale, ce n’est pas la peine de d’impliquer des moyens lourds et couteux. Nous voulons une participation claire des Etats ou nous exerçons, et une participation des pouvoirs publics à travers leurs structures hospitalières avant de nous engager. Toutes les missions ont été mises en place  sur un contrat d’Etat à Etat pour que chacun soit partenaires et non simplement donateur/receveur.

M.O. : Cela suppose quand même les états  soient suffisamment stables…

F.C. : Il faut une volonté politique, et il n’y a de volonté politique que soutenue par des moyens économiques. Sinon les volontés politiques ne sont pas efficaces. Le Vietnam en est un bon exemple. D’après les chiffres, il semblerait que l’Inde fasse un effort tout à fait considérable. D’autres pays sont nettement en retard, en particuliers les pays africains. Et ce n’est pas spécifique à la lèpre malheureusement.

M.O. : D’où vient le financement de l’Ordre de Malte ?

F.C. : De donateurs. C’est une ONG mais la différence entre l’Ordre de Malte et les autres ONG c’est qu’elle a 9 siècles d’existence, et qu’au départ c’était un Etat. Cela reste un Etat avec un siège qui est à Rome, des passeports, une organisation comme un état sans territoire. Les conventions qui nous unissent au sein des différentes missions, dans lesquelles on est engagé, sont des missions d’Etat à Etat. On ne commence des missions qu’après  convention d’Etat à Etat. Historiquement, les chevaliers de l’Ordre de Malte ont eu pour mission première d’assister les pèlerins qui allaient en Terre Sainte donc à Jérusalem. C’était une assistance médicale pour voyageurs et on sait très bien que les premières lèpres qui ont été importées chez nous, revenaient des Croisades.

M.O. : Quelle est la place du chirurgien dans la chaîne thérapeutique ?

F.C. : Le chirurgien à mon avis, à un rôle tout à fait essentiel. En ce qui concerne les mains, il y a un rôle préventif qui est de faire des neurolyses. La lèpre est une maladie qui fait gonfler les nerfs. Comme dans les syndromes canalaires, cela provoque une hyperpression loco-régionale. J’ai mesuré les pressions nerveuses et dans les canaux carpiens on a une hyperpression de quelques mm de mercure. Dans la lèpre, l’hyperpression est énorme. Dans un nerf normal, c’est de l’ordre de 1 à 2 mm de mercure, dans la lèpre, on a des 100-150 mm de mercure dans le nerf. Ce qui veut dire que la paralysie est inexorable d’un point de vue mécanique auquel s’ajoute le problème des vascularites. Il s’agit d’un mécanisme immunologique aboutissant à des dépôts  intravasculaires de complexe anticorps-antigènes. La destruction des cellules de Schwann et de la myéline par le bacille de Hansen font que les malades vont se paralyser mais la composante mécanique, c’est-à-dire le gonflement des nerfs est sans doute le mécanisme prédominant dans beaucoup de formes. Donc, le chirurgien intervient en faisant des neurolyses précoces. Il faut libérer ces nerfs avant qu’ils ne se paralysent moyennant quoi, on obtient un certain nombre de résultats en terme de retour de la sensibilité, et de la motricité. C’est la chirurgie préventive. C’est là-dessus qu’il faut se battre, c’est là-dessus qu’on se bat toujours et partout où l’on passe on fait des cours sur ce sujet. On a des modules de formation à la chirurgie des neuropathies tronculaires. Là on peut gagner. Ensuite, la paralysie étant constituée, les nerfs étant morts, on se concentre sur les séquelles.

M.O. : C’est à dire ?

F.C. : Au niveau de la main, il faut considérer les doigts longs et le pouce. D’abord on rééduque les mains, puis on fait des transferts tendineux et des stabilisations par des ligamentoplasties ou des arthrodèses. Il y a toute une batterie de techniques qui permet de redonner des mains dont la fonction est assez proche des fonctions d’une main standard, hormis les troubles sensitifs qui malheureusement ne sont pas réversibles. Au niveau des pieds, on observe essentiellement des paralysies des releveurs. Il faut faire des neurolyses précoce du sciatique poplitée externe. On a des bons résultats et quand malheureusement les nerfs sont condamnés, il faut faire des transferts tendineux. On réanime le pied paralysé et il faut chausser le pied paralysé c’est absolument fondamental. Sinon, il se blesse, il fait un mal perforant qui va s’infecter et tôt ou tard c’est l’amputation du pied, voire le carcinome qui est la transformation habituelle d’un mal perforant après a une dizaine d’année d’évolution. L’amputation ne serait pas dramatique si on avait des appareilleurs au coin des forêts, mais malheureusement ils sont rares. Nous travaillons avec des appareilleurs d’Handicap International. Les malades que nous sommes  contraints d’amputer sont tout de suite appareillés, rééduqués avec leur prothèse pour marcher et retrouver une autonomie. On a quand même dans cette maladie terrible un rôle de premier plan à jouer qui est un rôle de chef d’orchestre qui nous amène à discuter avec les pouvoirs publics et à travailler avec les organismes à visée médicale et à visée physiothérapique. On a même, en Mauritanie, terme ultime de la réhabilitation, créé un métier protégé pour lépreux. Avec Philippe Bellemère avec qui nous avons co-fondé une association caritative appelée Mains du Monde, nous travaillons depuis 6 ans avec une association mauritanienne  dont le but est de réintégrer dans la vie socio-économique les patients mutilés par la lèpre. Le président de l’association est d’ailleurs un lépreux et ils ont trouvé une idée assez originale de travail qui est le gardiennage de parking. Cette association gère le gardiennage dans des parkings de voiture de la capitale qui est  Nouakchott. Il y a 13 parkings et cela fait vivre presque un millier de personnes qui normalement étaient voués à mendier dans les rues. Nous sommes intervenus essentiellement avec Philippe Bellemère pour reconstruire des pinces pollici-digitales. Pour assurer la sécurité dans leur parking, ils ont besoin  d’un bâton et ils ne pouvaient pas tenir de bâton. Nous avons mis au point des procédures chirurgicales qu’on appelle « des opérations bâtons » pour permettre à ces gens de tenir un bâton et donc de se faire respecter. Finalement l’objectif des ces missions que nous assurons que ce soit en Mauritanie, en Inde ou nous intervenons aussi, ou en  Asie est de resocialiser les patients par le biais de la réhabilitation dans laquelle la chirurgie n’est qu’un maillon.

M.O. : Vous arrivez quand même à faire tourner vôtre boutique à Nantes ?

F.C. : Oui, la boutique à Nantes tourne très bien je vous rassure. Nous n’avons jamais travaillé autant, ni jamais vu autant de patients. Notre productivité est excellente, nos  coûts fonctionnels sont sans doute très faibles puisque notre directeur à le sourire. Il faut être organisé pour cela et seule  une équipe soudée par l’amitié et des objectifs communs peut concilier l’exercice métropolitain de qualité et l’action d’aide humanitaire outre-mer à laquelle participe nos collègues et associés.

M.O. : Vous fonctionnez comme un service ?

F.C. : On a créé une société. On est salarié de la société, donc en terme de revenus  nous sommes  tous égaux, il n’y a pas d’inégalité dans le fonctionnement de la société. On a les mêmes tâches, chacun a autant de consultations, autant de bloc opératoire, autant de vacances… On est tous exactement équivalent et on vit comme cela depuis 15 ans en évitant ,sans trop de difficultés d’ailleurs les conflits stériles, qui ont détruits nombres de groupes médicaux.

M.O. : Avez-vous des staffs communs ?

F.C. : Oui, nous avons une organisation de service, sauf que chacun d’entre nous, du plus jeune au plus ancien, est temps plein et  chirurgiens titulaire à part entière. Aucun d’entre nous n’est pas dans le cadre d’un cursus ou d’une hiérarchie comme pourraient l’être des internes et des chefs de clinique. Je trouve que c’est le meilleur fonctionnement qui puisse exister dans un contexte libéral. On a à la fois des activités médicales qui sont passionnantes, parce que c’est un métier passionnant et on a la gestion de notre service où chacun a une tâche. Je m’occupe de la gestion des lits, ce qui n’est pas toujours facile, d’autres s’occupent du personnel, d’autres des comptes... On a tous des fonctions de responsabilité en plus de la chirurgie, et on arrive  à publier tous les ans des articles de qualité, des communications dans des congrès internationaux. Je trouve donc qu’on a une activité à la fois intellectuelle et pratique de bonne qualité. Plusieurs d’entre nous sont impliqués au plus haut niveau au GEM, à la FESUM, au Collège des enseignants…on peut quand on veut !

M.O. : A vous entendre, c’est la structure idéale pour un chirurgien. Pensez-vous que toutes les cliniques devraient se structurer comme cela ?

F.C. : Je pense qu’il y a une tendance vers la mise en place de telles société au sein des cliniques. Ce qui fait notre succès, c’est qu’on s’est choisi sur des critères humains. Les qualités humaines étant là, cela ne pouvait que bien fonctionner. Après on a réparti les contraintes, les vacances et les revenus à égalité. Quelle que soit l’activité on partage au centime près les revenus. Il n’y a donc pas de concurrence parce que notre devenir on l’a déjà construit et il est commun. De plus, cette tranquillité permet un épanouissement professionnel. J’ai aidé hier avec plaisir l’un de mes collègues à faire une intervention qu’il n’avait jamais faite. Chacun profite de l’expérience de l’autre. Je ne m’occupe pas du tout de coude et Philippe Bellemère s’intéresse à ce sujet, donc dès que j’en vois un problème de coude qui sort de mes compétences vraies, je le lui adresse. Bien entendu, cela ne fonctionne qu’à la condition que chacun d’entre nous joue le jeu. D’où l’intérêt de la sélection des membres de l’équipe, sur des critères humains. Cela dit nos contrat prévoient des mesures si l’un de nous diminuait franchement et volontairement ses activités, mais nous n’avons jamais eu à appliquer ces règlements.

M.O. : Pourquoi vous avez choisi la chirurgie ?

F.C. : Quand j’ai commencé à travailler dans les hôpitaux à Paris, je suis tombé dans un service dans lequel je me suis éclaté ! C’était le service de Monsieur Lance en orthopédie à Saint-Louis, où Jacques Witvoët était chef de clinique. C’était un enseignant hors pair. L’externe faisait partie de l’équipe et était au turbin, au bloc et à la consultation… Normalement on faisait six mois d’externat, j’ai demandé à repiquer et je suis resté un an. Je sentais déjà que l’orthopédie c’était mon affaire et j’étais passionné par cette chirurgie. En complément, je suis allé après chez Monsieur de Seze à Lariboisière en Rhumatologie et cela a été l’illumination des illuminations intellectuelles. De Sèze était un monsieur d’une culture médicale fantastique avec des assistants qui me donnaient l’impression de tout savoir tout le temps. On ne quittait plus le service, on ne voulait plus partir tellement il y avait des staffs, des topos, des conférences. Puis, en troisième position, je suis allé chez Monsieur Merklin qui était titulaire de la chaire de pathologie parasitaire et de médecine  tropicale à Paris. C’était un sacré bonhomme… Pour des raisons de culture familiale j’ai été élevé  dans l’esprit du partage et avec comme modèle le Docteur Schweitzer. Le Pr Merklin lui  ressemblait avec des grosses moustaches blanches, fringué quatre sous, des godasses avec des semelles qui pendaient, des trous aux chaussettes mais une culture médicale formidable et un humanisme exceptionnel. J’étais délégué à sa consultation, et il en faisait beaucoup. A chaque consultation, on voyait des gens qui arrivaient d’Afrique, et d’Asie, pour des maladies qu’on n’avait jamais vu en Europe. Lui en quelques secondes me disait « tu vois c’est ça ». Il parlait des tas de langues exotiques, africaines notamment. Il parlait aux patients en Wolof, en Soninké et je trouvais cela fabuleux. Je me demandais comment on pouvait réunir autant de talent et de culture ? La question pour moi a été de savoir comment réussir à m’épanouir en orthopédie, sachant que je voulais allier l’acte chirurgical, le savoir médical, la recherche scientifique et l’ouverture sur le monde. Finalement, le pavillon de Malte à l’hôpital Saint-Louis, au travers de la lèpre, m’a donné tout cela.

M.O. : Mais qu’est-ce qui attire vers la pathologie tropicale ?

F.C. : Le voyage, l’exotisme… et la misère des pays en voie de développement avec la possibilité d’atténuer efficacement la misère des gens. Je n’ai jamais détaché mes fonctions de chirurgien de notre rôle essentiel, qui est d’aider ceux qui sont dans le besoin. Et qui a le plus besoin d’un médecin ou d’un chirurgien qu’un miséreux mutilé pour retrouver sa dignité ? Le devoir au monde dont ma mère me rappelait chaque jour l’importance n’est il pas non plus la plus haute façon pour un chirurgien, même très spécialisé, d’exercer sa profession ?

Pour terminer je voudrais rappeler cette phrase de Théodor Monod « Il ne faut jamais se résoudre à accepter l’inacceptable » que les plus jeunes devraient méditer avant d’abandonner la médecine vers des voies plus lucratives mais aussi moins humanistes. 

Maîtrise Orthopédique n°165 - juin 2007
 
 
 
 
 
 
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