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![]() JEAN-PHILIPPE CAHUZAC
J.-P. C. : Notre orientation est souvent aléatoire, en tout cas la mienne fut le fruit d’événements très différents. On pourrait penser que je dois mon orientation à mon père qui était chirurgien pédiatre généraliste dans le privé. Il s’est ensuite intéressé à la chirurgie orthopédique chez l’enfant handicapé et a consacré les quinze dernières années de sa vie chirurgicale au centre Paul Dottin ou il avait pris le temps plein pour s’occuper des IMC. En réalité, je lui dois sûrement mon orientation médicale, mais en début d’internat, quand je suis venu l’aider, je n’ai pas été attiré par cette chirurgie très spécialisée. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai commencé à y trouver un intérêt. En fait, mon orientation orthopédique est née de ma rencontre en 1969 avec Christian Mansat qui était chef de clinique dans le service d’orthopédie adulte du Professeur Rieunau. Lors de ce stage d’interne, il m’a fait découvrir l’immédiate efficacité de notre travail en traumatologie et le potentiel extraordinaire des prothèses. Mais mon choix d’une carrière d’orthopédiste adulte fut de courte durée car à la fin du stage, quand j’ai demandé un poste de clinicat à Monsieur Rieunau, il m’a annoncé qu’il avait donné le poste 3 jours plus tôt à un de mes camarades d’internat. Finalement, ce n’est que 18 mois plus tard, lorsque je suis passé dans le service de chirurgie infantile de Monsieur Pasquié, que, séduit par l’orthopédie pédiatrique, j’ai décidé de m’engager dans cette voie. En 1973, je suis devenu chef de clinique de chirurgie infantile et cela fait maintenant 33 ans que je suis dans ce service. Il y a donc une grande part de hasard dans mon orientation chirurgicale. M.O. Mais étiez-vous un chirurgien pédiatre ou un orthopédiste pédiatre ? J.-P. C. : Quand je suis arrivé comme chef de clinique, nous faisions à Toulouse de la chirurgie générale pédiatrique. C'est-à-dire que pendant mes 4 premières années de clinicat nous traitions aussi bien une luxation congénitale de la hanche qu’une atrésie de l’oesophage. Mais la chirurgie pédiatrique devenant de plus en plus spécifique j’ai eu la chance que Monsieur Pasquié accepte, sous la pression de l’ensemble des chirurgiens pédiatres du service, de scinder son service en deux entités à orientation différentes. Il faut dire qu’il avait lui-même une orientation orthopédique très marquée. Nous avons donc suivi assez rapidement ce qui n’existait alors que dans quelques hôpitaux en France, et c’est ainsi que je suis devenu à partir de 1978 un orthopédiste pédiatre « non officiel ». M.O. : Qu’entendez vous par orthopédiste pédiatre « non officiel » ? J.-P. C. : « Non officiel » car ni les instances universitaires ni le conseil national de l’ordre ne nous reconnaissent. Officiellement, nous sommes des chirurgiens pédiatres pouvant faire toute la chirurgie de l’enfant. Cette « bataille » pour la reconnaissance de l’orthopédie pédiatrique a débuté en 1979. Elle a été menée par les cinq membres fondateurs du GEOP mais elle n’est toujours pas terminée. Nous avons cependant bon espoir d’obtenir rapidement la reconnaissance d’équipes distinctes d’orthopédie pédiatrique et de chirurgie viscérale pédiatrique car cette différenciation est aujourd’hui une nécessité. En effet, cette partition existe dans toute l’Europe, et qui plus est, le SROS de chirurgie pédiatrique nous demande d’organiser dans les centres de spécialités pour enfant une garde séparée de chirurgie viscérale et d’orthopédie pédiatrique. Ce dernier argument est un élément fort pour l’avenir de notre spécialité tant pour attirer des jeunes que pour créer les postes nécessaires à la mise en place de cette activité de garde. M.O. : Que reste-t-il à faire pour obtenir cette reconnaissance ? J.-P. C. : Actuellement, nous sommes reconnus en tant qu’orthopédiste pédiatre par la communauté des chirurgiens orthopédistes et par celle des chirurgiens pédiatres viscéraux. Mais l’absence de reconnaissance officielle de cette spécificité rend notre position extrêmement fragile vis-à-vis de l’administration hospitalière voire universitaire ou ordinale. En effet, comme les concours hospitaliers ne prennent pas en compte cette spécificité, les résultats de ces concours peuvent être aléatoires. De plus, les Facultés ne font pas toujours la différence entre nos orientations ce qui leur permet de n’avoir qu’un seul enseignant pour assurer une formation globale. Or chacun sait depuis longtemps que l’on enseigne bien que ce que l’on pratique régulièrement. M.O. En pratique, quels sont vos buts ? J.-P. C. : Nous pensons que nous devons nous engager dans la réforme des DESC : nous allons proposer à notre tutelle universitaire de reconnaître un DESC de chirurgie infantile avec 2 orientations différentes, l’un à orientation viscérale et l’autre à orientation orthopédique. Ceci permettrait de mettre en place une formation comportant des modules spécifiques qui seraient calqués sur ceux des orthopédistes adultes. Ainsi, à terme, si nous arrivons à notre but, nous aurons abandonné la chirurgie générale pour nous rapprocher définitivement des orthopédistes. M.O. : Mais, la formation en orthopédie pédiatrique doit elle être spécifique ? J.-P. C. : Oui car notre formation est à la fois différente de celle d’un chirurgien pédiatrique viscéral et complémentaire de celle d’un orthopédiste adulte. Il est évident que l’éclosion technologique de ces 20 dernières années ne permet plus de former un chirurgien pédiatre généraliste. Le développement de l’arthroscopie, l’évolution de l’ostéosynthèse, des biomatériaux et des prothèses, mais aussi l’apparition de la chirurgie assistée par ordinateur ou de la chirurgie percutanée, a totalement modifié nos techniques et nos indications. Chacune de ces nouveautés demande une formation théorique et pratique spécifique qui n’est plus compatible avec l’acquisition des autres technologies nécessaires à la pratique de la chirurgie viscérale. De ce fait, une partie de notre formation est calquée sur celle des orthopédistes adultes, mais s’en différencie par l’acquisition de données spécifiques à l’enfant. Il faut que le chirurgien pédiatre à orientation orthopédique ait une maquette de formation semblable à celle des orthopédistes adultes et que l’on garde ce modèle exceptionnel de formation que représentent les doubles clinicats adulte-enfant. Mais après cela, il faut acquérir une véritable spécificité pédiatrique. M.O. : Que voulez vous dire par là ? J.-P. C. : Je veux dire que trois aspects nous différencient : D’une part, l’orthopédie pédiatrique représente la mise en application de techniques qui sont issues d’une réflexion sur la croissance ; cet aspect là s’apprend assez rapidement. D’autre part, l’orthopédie pédiatrique est faite d’une somme de cas particuliers qui donne à l’expérience un grand rôle dans les indications. De ce fait la formation d’un orthopédiste pédiatre est très longue. Enfin, l’orthopédie pédiatrique prend en charge des pathologies aussi différentes que la main congénitale ou la scoliose de l’adolescent, chez des enfants dont l’âge s’étend du nouveau né à l’adolescent. Il est donc demandé aux orthopédistes généralistes que nous sommes, de savoir maîtriser des techniques très différentes. Et ceci prend encore beaucoup de temps. Pour résumer ces propos, je citerais la phrase de Jean Dubousset qui a l’habitude de dire, que « ce sont les malades qui lui ont appris son métier ». Cette phrase traduit bien la part de l’expérience et du temps dans la formation d’un orthopédiste pédiatre. M.O. : Mais comptez-vous rester des orthopédistes généralistes ? J.-P. C. : Certainement, car il existe une traumatologie et une orthopédie de base que tout le monde doit partager. Le problème est plus complexe lorsqu’on s’adresse à des pathologies rares comme les tumeurs malignes, certaines malformations congénitales ou maladies rares. Il est probablement intéressant dés aujourd’hui de les concentrer sur un seul individu au sein d’une équipe ou d’une région. M.O. : Mais comment ? J.-P. C. : Nous avons trois possibilités : soit nous augmenterons le nombre d’orthopédistes pédiatres et cela veut dire que nous aurons convaincu la communauté hospitalière de nos besoins, soit nous partagerons avec nos collègues adultes, un orthopédiste hyper spécialisé dans un domaine, mais il faudra que le partage du temps soit équitable, soit nous mènerons une réflexion de politique inter régionale de l’orthopédie pédiatrique. Mais ce qui est sûr c’est que nous n’échapperons pas à cette réflexion. C’est même une question fondamentale pour notre avenir et pour ma part je serai favorable à une politique médicale au niveau de l’inter région. M.O. : Pensez vous qu’il y ait un avenir à l’orthopédie pédiatrique ? J.-P. C. : Oui, car nous ne reviendrons pas vers des services mixtes adultes-enfants. Il y a des faits incontournables en faveur de l’orthopédie pédiatrique, à condition qu’elle s’adapte aux progrès technologiques. D’abord, il se crée en Europe et dans toutes les régions françaises des hôpitaux Mère-Enfants témoignant de la volonté d’une prise en charge spécifique de l’enfant. Mais attention, ces hôpitaux ne seront viables que si ils sont accolés au plateau technique des adultes. Ensuite, il existe une demande de prise en charge spécialisée aussi bien de la part des familles que de nos collègues. Mais pour cela, nous devrons changer de mentalité. Nous devrons nous insérer dans de véritables unités d’orthopédie médico-chirurgicale. D’ailleurs, la génétique ou la mise en place de traitements comme la toxine botulique ou encore les biphosphonates ont déjà modifié nos pratiques et nous devrons travailler encore plus dans un système pluridisciplinaire pour offrir la qualité que l’on va exiger de nous. Et ceci nous ramène vers le besoin d’une entente au niveau des régions. M.O. : Vous semblez être très attaché à la notion d’hôpital d’enfants ? J.-P. C. : Effectivement. Pendant 25 ans j’ai d’abord travaillé dans un service de chirurgie pédiatrique situé dans un bâtiment dédié à l’enfant. Maintenant, depuis 8 ans je vis dans un hôpital conçu pour les enfants. Ceci m’a conforté dans le bien fondé de la création de telles entités. En effet, si lors de la conception de ces hôpitaux, l’enfant et son environnement médical sont au centre de la réflexion vous constatez très vite que les rapports humains avec la famille mais aussi avec les autres soignants sont de meilleur qualité. Le rassemblement sur un même lieu de tous les enfants quelque soit l’affection mais aussi la présence de salles de jeux, de l’éducation nationale, de zones d’éducation médicale pour l’enfant et la famille, les rassure. Mais comme je le disais précédemment cet hôpital d’enfants ne doit pas être coupé des structures adultes. Je regrette seulement que notre hôpital n’ait pas su intégrer toutes les spécialités chirurgicales pour des raisons financières ou liées à certaines personnalités. M.O. : Quelle place donnez-vous à la recherche dans la formation ? J.-P. C. : Lors de mon internat, j’ai eu la chance de faire un stage chez Monsieur Ficat. Il m’a beaucoup marqué car il n’hésitait pas à remettre en question les dogmes de notre métier. Il nous demandait toujours « pourquoi » devant ce qui pouvait paraître évident. C’était l’époque ou il se passionnait pour la nécrose de la tête fémorale. Un jour, il nous a montré 2 radiographies d’une extrémité supérieure du fémur et nous a demandé s’il y avait une nécrose ? Bien sûr, nous n’avions pas noté de différence. Or une radiographie était celle d’un malade hospitalisé et l’autre celle d’une momie dont la tête fémorale n’était plus vascularisée depuis mille ans! C’est ainsi qu’il nous a convaincu que la nécrose n’était pas visible au début. Je pense que c’est au cours de ce stage qu’est née mon envie de participer à la recherche en orthopédie. M.O. : Comment avez-vous pu participer à la recherche sur Toulouse ? J.-P. C. : Ce n’était pas très facile. Mais, au début des années 80, nous avons pu, avec Michel Mansat, intégrer des structures de recherche. D’abord, nous avons travaillé dans l’unité INSERM du Professeur Morucci. Il dirigeait une unité GBM et il a accepté de l’ouvrir à la thématique de biomécanique. C’est ainsi qu’avec MC Hobatho qui était chercheur INSERM, nous avons réalisé grâce à la méthode des éléments finis, la reconstruction 3D des pieds bots alors que Michel Mansat reconstruisait des omoplates. Ceci m’a permis de valider l’hypothèse de la rotation externe de l’astragale dans les pieds bots qu’avait imaginée Norris Carroll en 1978 et par là même justifier la technique du traitement orthopédique de Ponseti. Parallèlement, avec André Autefage qui est Professeur de chirurgie à l’Ecole Vétérinaire, nous avons conduit une recherche expérimentale sur le mouton dans le but d’étudier les conséquences sur la croissance d’une pression asymétrique. Ceci m’a aidé à mieux comprendre le phénomène de balancier auquel nous assistons dans l’évolution du morphotype frontal chez l’enfant. M.O. : Qu’avez-vous retenu de cette époque ? J.-P. C. : D’abord que faire de la recherche prend du temps. Par conséquent, on ne peut en faire soit même qu’en début de carrière car plus tard on ne peut plus mener plusieurs activités en même temps. Ensuite que nous avons toute notre place dans des laboratoires dont les membres ont une formation différente et complémentaire de la notre. Cette mixité est extrêmement enrichissante et notre présence permet au malade de rester au centre de la réflexion de ces laboratoires mixtes. M.O. : Est-ce que vous continuez ? J.-P. C. : Non, mais j’ai longtemps poursuivi une activité administrative de « chercheur de fonds ». Aussi, lorsque l’équipe a été à peu prés structurée, nous avons avec M Mansat passé le relais à nos collègues scientifiques. Aujourd’hui, nous avons une équipe labellisée de biomécanique qui est dirigée par Pascal Swider, Professeur de mécanique à l’Université Paul Sabatier. C’est dans cette équipe que travaillent nos internes et chefs de clinique sous la co-direction médicale de J. Sales de Gauzy et Pierre Mansat et scientifique de plusieurs mécaniciens. Aujourd’hui, mon rôle est d’essayer d’éveiller chez les internes une certaine curiosité pour travailler dans un laboratoire. M.O. : Avez-vous encore des implications dans la recherche ? J.-P. C. : Non, bien que depuis 1996 avec A Diméglio et G Bollini, nous avons mis en place le séminaire de recherche en orthopédie pédiatrique. Ce séminaire a lieu tous les 2 ans en alternance dans chacune de nos villes. De national il est progressivement devenu international. Son intérêt réside dans la présence simultanée de jeunes orthopédistes et scientifiques. Leurs formations différentes enrichissent le débat contradictoire. M.O. : Etes-vous encore intéressé par la recherche clinique ? J.-P. C. : Bien sûr, car on ne peut pas avoir la responsabilité d’une unité sans avoir un intérêt dans la recherche clinique. Toutefois, sur 30 ans mes centres d’intérêts ont variés, ce qui n’est probablement pas la meilleure attitude, car en changeant de sujet, on n’approfondit jamais vraiment un thème alors qu’il continue d’évoluer. C’est d’ailleurs la force de certains anglo-saxons qui labourent toujours le même sillon pendant toute leur activité. D’un autre coté, le renouvellement des pôles d’intérêts vous tient en éveil. C’est ainsi que je me suis de façon à la fois successive et parfois simultanée, intéressé à l’évolution du morphotype de l’enfant, à la maladie de Perthes ou au pied bot varus équin. C’est sûrement trop mais cela m’a permis de continuer à travailler avec plaisir. M.O. : Pourquoi vous êtes vous intéressé au morphotype ? J.-P. C. : Un jour, j’ai fait le constat que je n’arriverai pas à supprimer les consultations dont le motif n’a aucun intérêt apparent tel que les « pieds qui tournent », les genu valgum et pieds plats de l’enfant de 4 ans… En effet, nous voyons beaucoup d’enfants dont le problème est à la frontière du physiologique et du pathologique. Je me suis dit que tant qu’à donner mon temps je devais trouver un intérêt à ces consultations. J’ai donc essayé de rationaliser mon examen, et de me servir de ces données pour définir les normes du morphotype dans les 3 plans de l’espace. J’ai ainsi constaté qu’il existait une multitude de gens normaux ayant des morphotypes très différents. Cela m’a permis de prendre du recul vis-à-vis des anomalies rotationnelles, tout en restant fasciné par l’acquisition du morphotype chez l’enfant. M.O. : Sommes nous tous différents ? J.-P. C. : Oui, car la combinaison des possibilités dans les 3 plans est immense. Un jour, arrêtez-vous et regardez les gens faire un footing : vous serez frappé par la diversité des mouvements que chacun de ces individus réalisent pour une même action. Nous ne connaissons aujourd’hui que des groupes d’individus ayant un morphotype proche, alors que la singularité de chacun devra un jour être prise en compte si nous voulons définir l’action de chaque plan sur l’avenir articulaire. Il y a là un immense travail de démembrement à faire auquel répondra une technique chirurgicale individuelle que permettra la chirurgie assistée par ordinateur. M.O. : Dans le cadre du morphotype, pourquoi s’être intéressé aux anomalies rotationnelles ? J.-P. C. : En fait, j’ai hérité de ce sujet parce que Monsieur Pasquié travaillait sur l’antétorsion fémorale. A l’époque, dans le service on travaillait tous sur ce thème. C’est ainsi que nous avons continué son travail, les uns dans le laboratoire de biomécanique, les autres dans des études cliniques. Ce fut d’abord Philippe Picart qui fit le bilan des ostéotomies de dérotation que Monsieur Pasquié réalisait depuis vingt ans. Puis, Jean Marc Laville a été le premier à montrer expérimentalement la relation entre torsion et modification de la pression sur le cartilage rotulien. Chacun d’entre nous a ainsi essayé d’apporter son écot à une meilleure connaissance de ces anomalies. Pour ma part, c’est grâce à ces consultations « d’inquiétudes maternelles » que j’ai pu les caractériser et suivre leurs évolutions. Mais, il n’en reste pas moins que je suis encore insatisfait car ce travail n’est pas terminé puisque nous ne connaissons toujours pas leur avenir à long terme. M.O. : Regrettez-vous de ne pas avoir orienté ce travail différemment ? J.-P. C. : Le problème de l’avenir à long terme des anomalies rotationnelles est posé depuis longtemps. En France, Monsieur Bedouelle, parce qu’il était un orthopédiste d’adulte et d’enfant, nous montrait des cas d’arthrose sur antétorsion fémorale exagérée. Mais y avait-il une relation directe et certaine pour tous les cas ? Ceci n’a jamais été prouvé. Aujourd’hui en associant les données des laboratoires d’analyse de la marche et la modélisation on essaye de prévoir l’avenir de ces anomalies. Mais il y a encore trop d’inconnues dans nos modèles pour qu’ils soient fiables. Aussi, si j’ai un regret c’est celui de ne pas avoir lancé une étude prospective il y a trente ans. Peut-être aurions-nous un embryon de réponse aujourd’hui mais j’avoue que ce travail aurait été fastidieux et c’est probablement la raison pour laquelle personne ne l’a réalisée. M.O. : Utilisez-vous un laboratoire d’analyse de la marche ? J.-P. C. : Oui, nous avons mis 10 ans pour obtenir un laboratoire d’analyse de la marche dans le service. Nous avons d’abord commencé par un système avec 2 caméras et une plateforme de marche. Ce laboratoire, installé dans l’unité INSERM d’un autre hôpital, était loin de la pédiatrie et ne nous permettait pas d’analyser correctement les enfants porteurs d’une affection neurologique. Alors pendant 5 ans nous avons analysé la marche de quelques enfants présentant une anomalie rotationnelle. Ceci nous a permis de corréler l’angle du pas avec l’évolution de la torsion tibiale externe pendant la croissance. Nous avons ensuite obtenu un équipement complet qui a été installé à côté des consultations d’orthopédie pédiatrique. Aujourd’hui, c’est devenu un outil indispensable dans la prise en charge des IMC marchants. Cela nous a permis de progresser dans notre réflexion, nos indications et nos techniques chirurgicales chez ces enfants. De ce fait, on assiste au sein du service à la spécialisation d’un groupe pluri disciplinaire qui comprend un orthopédiste, un rééducateur et un ingénieur en biomécanique. Plus le temps passe plus nous bénéficions de leur enseignement mais à l’inverse moins chacun d’entre nous s’occupe de ces enfants. On en revient au problème de l’organisation de l’orthopédie pédiatrique qui pour progresser doit se spécialiser de plus en plus. M.O. : On sent que cela vous pose un problème ? J.-P. C. : En effet, au départ vous créez une équipe dont les divers membres sont interchangeables. Puis avec la progression technologique vous sentez bien que chacun d’entre eux ne peut plus tout assumer. Alors vous commencez à hyper spécialiser chaque membre de cette petite équipe. Mais la technologie va vite et de nouveaux besoins apparaissent que vous ne pourrez pas combler. D’où ma crainte de voir l’orthopédie pédiatrique éclater en pathologie d’organe. Pour l’instant, dans notre équipe, chacun a pu trouver son « pré carré » ce qui lui permet de s’exprimer et de vivre dans l’indépendance tout en faisant partie du groupe. Mais nous allons arriver au bout de cette logique et nous devrons faire des choix ce qui n’est pas pour me faire plaisir. M.O. : Vous parlez d’équipe et jamais de service. Pourquoi ? J.-P. C. : Parce que depuis 9 ans, le service d’orthopédie pédiatrique de Toulouse n’est plus une entité mais est intégré dans un pôle médico-chirurgical de pédiatrie composé de 10 équipes dont celles d’orthopédie pédiatrique. J’ai donc démissionné de mon poste de chef de service il y a 10 ans pour prendre en charge l’équipe d’orthopédie pédiatrique. Mon passage, il y a 25 ans dans des structures anglo-saxonnes m’avait appris qu’il existait d’autres systèmes que le notre et qu’ils fonctionnaient très bien, voire mieux. C’est donc sans regret que j’ai quitté le système classique pour intégrer un département au fonctionnement différent. Il me semble que ce système responsabilise plus les participants tout en leur faisant prendre conscience qu’ils appartiennent à une communauté. Les décisions sont prises par l’ensemble des médecins ce qui unit encore plus les équipes. Enfin, il me semble qu’il est plus facile qu’autrefois de mettre en place des liaisons pluri disciplinaires qui me paraissent devoir être notre avenir. Au fond, cette perte de territoire est largement compensée par l’amélioration des relations humaines et la valorisation des équipes et des compétences. Il faut dire aussi que la bonne marche de cette organisation a été favorisée par la création de l’hôpital des enfants dont la conception est basée sur la fonctionnalité. M.O. : Avez-vous des critiques à faire à cette nouvelle organisation ? J.-P. C. : Non pas réellement. Bien sur, cette organisation n’a pas supprimé les problèmes relationnels entre les médecins mais ils apparaissent moins car chacun d’entre nous dépend des autres dans son fonctionnement. Cette inter relation oblige tous les médecins à participer au fonctionnement. Ainsi, le système participatif presque obligatoire pour chacun, fait que les extrêmes sont vite repoussés. Finalement, il existe une route « moyenne » qui est acceptée par tous car elle permet à chacun de vivre correctement. M.O. : Vous avez parlé de votre travail dans des structures étrangères. Qu’est ce que cela vous a apporté ? J.-P. C. : Pendant ma période d’internat puis de clinicat, j’ai eu la chance que Monsieur Pasquié me pousse à voyager en France ou à l’étranger. J’en ai retenu qu’il n’existait que des vérités relatives dans notre métier. M.O. : Que voulez-vous dire en pratique ? J.-P. C. : Je veux dire que lorsque vous arrivez de Toulouse pour participer à votre premier séminaire de formation à San Francisco organisé par M. Tachdjian et que sur la première diapositive concernant le traitement des fractures de la diaphyse fémorale vous voyez un enfant en traction sur lequel se projette un panneau de sens interdit, vous vous dites que l’on peut avoir sur une même pathologie des regards opposés. Je précise que trente ans après nous continuons à traiter les fractures du fémur chez les enfants de moins de 6 ans par la traction pendant 15 à 21 jours. Mais la répétition de ces différences vous apprend à respecter toutes les idées à condition quelles soit argumentées et à vous méfier des idées énoncées de façon péremptoires. M.O. : Finalement est-ce que tout va bien à Toulouse ? J.-P. C. : Oui car Toulouse va bien tant qu’il y a de la neige sur les Pyrénées, que l’espace aérien nous appartiens et que le Stade Toulousain est au mieux de sa forme. J’aime ma ville mais aussi ce sport car il est un excellent reflet d’une vie qui met en exergue le culte de l’équipe, de l’amitié et de la fête. Je crois que tout cela est important car si notre métier est passionnant, il faut aussi savoir en sortir. M.O. : Avez -vous des hobbies pour en sortir ? J.-P. C. : Bien sûr, car je continue mon enfance en recherchant dans les brocantes les avions miniatures et chez les bouquinistes les livres illustrés pour enfant. De plus, je recherche toujours les vieux livres d’orthopédie pédiatrique et je profite de cette occasion pour lancer l’idée de discuter par le biais d’Internet avec mes collègues orthopédistes de ces livres anciens.
Maîtrise Orthopédique n°158 - novembre 2006
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